Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Auteur : Lelius
La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !
Why he had to go I don’t know he wouldn’t say I said something wrong, now I long for yesterday
Yesterday All my troubles seemed so far away Now it looks as though they’re here to stay Oh, I believe in yesterday
Suddenly I’m not half the girl I used to be There’s a shadow hanging over me Oh, yesterday came suddenly
Why he had to go I don’t know he wouldn’t say I said something wrong, now I long for yesterday
Yesterday Love was such an easy game to play Now I need a place to hide away Oh, I believe in yesterday
Why he had to go I don’t know he wouldn’t say I said something wrong, now I long for yesterday
Yesterday Love was such an easy game to play Now I need a place to hide away Oh, I believe in yesterday
◊
Too many musicians rush through everything with too many notes. A ballad should be a ballad. It’s important to understand what the song is saying, and learn how to tell the story. It takes time. I can’t rush it. I really can’t rush it.
Shirley Horn
Trop de musiciens se précipitent à travers tout avec trop de notes. Une ballade doit être une ballade. Il est important de comprendre ce que dit la chanson et d'apprendre à raconter l'histoire. Ça prend du temps. Je ne peux pas me précipiter. Je ne peux vraiment pas me précipiter.
Le visage d’Anna Akhmatova est la seule chose magnifique qui nous reste au monde.
Joseph Brodsky (mars 1966, peu après le décès d’Anna Akhmatova)
Chaque poème d’Akhmatova est une scène intimiste et sociale, un jeu de reflets des êtres, des heures, des objets, du souvenir, de leur passage, de leur interrogation, de leur destruction. Un théâtre de toute la vie de tous.
Christian Mouze in « Un chant invaincu » – postface
Quatrième Élégie
Les souvenirs en nous vivent trois âges. Le premier – il semble que c’était hier. L’âme demeure sous leur voûte bénie, Et le corps ravi à leur ombre repose. Le rire vibre encore, les larmes coulent, La tache d’encre est toute fraîche, Et scellant notre cœur, l’empreinte Du dernier baiser – unique, inoubliable…
Mais cela ne dure guère et bientôt, Ce n’est plus une voûte au-dessus de nos têtes, Mais au fond d’un faubourg une maison perdue, Où il fait froid l’hiver et chaud l’été, Habitée d’araignées, couverte de poussière, Où moisissent nos lettres d’amour fou, Où les portraits sournoisement s’altèrent, Où l’on se rend comme sur une tombe, Et au retour, on se lave les mains, Et l’on essuie une larme furtive À ses paupières lourdes, et l’on soupire.
Mais l’aiguille de l’horloge tourne, les printemps Se succèdent, le ciel s’empourpre, Les villes changent de nom, et déjà Il n’y a plus de témoin, personne Pour partager nos pleurs, nos souvenirs. Et lentement s’éloignent de nous ces ombres Que nous cessons désormais d’évoquer, Dont le retour nous glacerait d’effroi.
Et voilà qu’un beau jour, nous avons oublié Jusqu’au chemin menant à cette maison perdue Et, suffoquant de honte et de colère, nous y courons.
Mais, comme dans les rêves, tout a changé, hommes, choses, murs. Personne ne nous reconnaît, nous sommes des étrangers. On s’est trompé d’adresse… Et c’est alors Que sonne l’heure la plus amère : nous comprenons Que ce passé ne saurait plus s’inscrire Dans les limites de notre vie présente, Qu’il nous est devenu presque aussi étranger Qu’à notre voisin de palier, que les morts, Nous ne pourrions les reconnaître, et que ceux Dont Dieu nous a autrefois séparés Se sont fort bien passés de nous et même,
Que tout est pour le mieux…
5 février 1945 . Maison sur la Fontanka
Anna Akhmatova 1889-1966
Traduit du russe par Sophie Benech – Éditions Interférences –
Quatrième ou Sixième Élégie du Nord ?
J'ai choisi de conserver à cette Élégie la numérotation qui était la sienne lors de la parution du recueil "La Fuite du Temps", en 1965, - qui n'en publiait que quatre. Dans la présentation de sa traduction récente des "Élégies du Nord", Sophie Benech nous apprend qu'Anna Akhmatova avait exprimé dans ses notes son intention de regrouper sept poèmes à l'intérieur de ce cycle élégiaque.
Et, dans le noble souci de respecter la parole de la poétesse, c'est l'ensemble de ces sept poèmes qu'elle nous offre dans une élégante traduction.
Inévitablement son travail d'historienne devait la conduire à réordonner les textes, ainsi la "Quatrième Élégie" devient-elle la "Sixième".
Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente.
Jules Renard
Ma maison
Je m’invente un pays où vivent les soleils Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis, Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et dans ce pays-là, j’ai bâti ma maison,
Ma maison est un bois, mais c’est presque un jardin, Qui danse au crépuscule, autour d’un feu qui chante, Où les fleurs bleues se mirent dans un grand lac sans tain, Et leurs images embaument les brises frissonnantes, Aussi folles que l’aube, aussi belles que l’ambre, Dans cette maison-là, j’ai installé ma chambre ;
Ma chambre est une église où je suis à la fois, Si je hante un instant, ce monument étrange, Et le prêtre et le Dieu, et le doute, et la foi, Et l’amour et la femme, et le démon et l’ange. Au ciel de mon église, brûle un soleil de nuit, Dans cette chambre-là, j’y ai couché mon lit ;
Mon lit est une arène ou se mène un combat, Sans merci, sans repos, je repars, tu reviens, Une arène où l’on meurt aussi souvent que ça, Mais où l’on vit, pourtant, sans penser à demain, Où mes grandes fatigues chantent quand je m’endors, Je sais que, dans ce lit, j’ai ma vie, j’ai ma mort.
Je m’invente un pays où vivent les soleils, Qui incendient les mers et consument les nuits, Les grands soleils de feu, de bronze ou de vermeil, Les grandes fleurs soleils, les grands soleils soucis. Ce pays est un rêve où rêvent mes saisons, Et moi dans ce pays, j’ai bâti ta maison…
La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du monde ?
Léopold Sédar Senghor
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.
Émile Verhaeren – Les Forces tumultueuses
∞
En rade
J’ai longtemps cru que les bateaux voguaient par deux
mais il en est qui dorment seuls dans le fond des estuaires
Ce n’est ni le froid ni la rouille qui les tourmentent mais la peur d’être ensablé sans pouvoir s’entendre dire Ne t’inquiète pas je vais te tirer de là
Ce qui les tourmente c’est le silence des marées quand le cœur démâte le poids de leur propre corps cloué au sol quand l’eau se retire
Ce qui les effraie c’est la nuit qui tombe l’ombre qui boit la lumière jusqu’à la lie du jour la crainte d’être mis au rebut pour le reste de la vie
J’ai longtemps cru que les bateaux voguaient par deux
Et je le crois encore quand un sourire ouvre à marée haute la longue route des promesses
Pourquoi le son des cloches semble-t-il plus alerte au jour levant et plus lourd à la nuit tombante ? J’aime cette heure froide et légère du matin, lorsque l’homme dort encore et que s’éveille la terre. L’air est plein de frissons mystérieux que ne connaissent point les attardés du lit. On aspire, on boit la vie qui renaît, la vie matérielle du monde, la vie qui parcourt les astres et dont le secret est notre immense tourment.
Guy de Maupassant – Sur l’eau
∞
Drew Henderson joue
« Campanas del alba »
de Eduardo Sainz de la Maza (1903-1982)
∞
Qu’il serait doux le son des cloches s’il n’y avait parmi les hommes tant de mal !
Bertolt Brecht – La résistible ascension d’Arturo Ui
Les hommes doués d’une sensibilité excessive, jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées. J’ai participé à ces excès d’impressions, dans la mesure de mon organisation. Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont éloquents, ou poètes. Leurs organes paraissent faits d’une matière plus fragile mais plus sonore que le reste de l’argile humaine. Les coups que la douleur y frappe y résonnent et propagent leurs vibrations dans l’âme des autres. La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur. La vie des hommes sensibles est un cri. La vie du poète est un chant.
Dieu, ton plaisir jaloux est de briser les cœurs !
Tu bats de tes autans le flot où tu te mires !
Oh ! pour faire, Seigneur, un seul de tes sourires,
Combien faut-il donc de nos pleurs ?
Stéphane Mallarmé – ‘Élégies‘ II-3
◊
In everyone’s life there is a summer of ’42
Pourla musique de Michel Legrand
Pour le charme lumineux de Jennifer O’Neil
Pour le juste reflet de l’adolescent qu’incarne Gary Grimes
Pour le film de Robert Mulligan, « Summer of ’42 » (1971)
Pour sentir encore le parfum nostalgique du premier amour… et
Pour, une dernière fois, de ses larmes en goûter le sel
◊
L’adolescence, comme le prétendait François Truffaut, ne laisse-t-elle un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire ?
Quand tu n’y crois plus, que tout est perdu
Quand trompé, déçu, meurtri
Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire…
Le jour se lève encore (1993)
Quand tu n’y crois plus, que tout est perdu Quand trompé, déçu, meurtri Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire Tout seul, dans ton désert Quand mal, trop mal, on marche à genoux Quand sourds les hommes n’entendent plus le cri des hommes
Tu verras, l’aube revient quand même Tu verras, le jour se lève encore Même si tu ne crois plus à l’aurore Tu verras, le jour se lève encore
Quand la terre saigne ses blessures Sous l’avion qui crache la mort Quand l’homme chacal tire à bout portant Sur l’enfant qui rêve, ou qui dort Quand mal, trop mal, tu voudrais larguer Larguer, tout larguer Quand la folie des hommes nous mène à l’horreur Nous mène au dégoût
N’oublie pas, l’aube revient quand même Et même pâle, le jour se lève encore Étonné, on reprend le corps à corps Allons-y puisque le jour se lève encore
Suivons les rivières, gardons les torrents Restons en colère, soyons vigilants Même si tout semble fini N’oublions jamais qu’au bout d’une nuit Qu’au bout de la nuit, qu’au bout de la nuit
Doucement, l’aube revient quand même Même pâle, le jour se lève encore
Tu verras Étonné, on reprend le corps à corps Continue, le soleil se lève encore Tu verras, le jour se lève encore… Tu verras…
Old Lodge Skins (Chef Cheyenne) In « Little Big Man » (film de Arthur Penn – 1970)
♦
Certaines personnes savent si bien puiser dans une tradition et une émotion, et si profondément, que leurs compositions qui en sont inspirées semblent avoir existé de toute éternité.
Rhiannon Giddens à propos d’Alice Gerrard, légende de la « folk music » et compositrice (en 2002) de « Calling me home »
♦
« … Mais toute âme a un chant », affirme le poète.
Qui en douterait frissonnant encore aux accents d’éternité de cette complainte du dernier voyage venue du folklore américain à travers la voix envoûtante de Rhiannon Giddens ?
Un vieil ami était allongé sur son lit de mort J’ai posé ma main sur sa maigre poitrine Et, pendant que je me penchais, dans un souffle il murmura : – Oh, ils m’appellent à la maison, Ils m’appellent à la maison.
Mon temps est venu de partir. Je sais que tu aimerais me voir rester, Mais mes amis d’hier me manquent. Oh, ils m’appellent à la maison, Ils m’appellent à la maison.
Je sais que tu te souviendras de moi quand je serai parti. Souviens-toi de mes histoires, chante encor mes chansons, Je les laisserai sur Terre, douces empreintes d’or. Oh, ils m’appellent à la maison, Ils m’appellent à la maison.
Alors, amis, rassemblez-vous et dites-moi adieu. Mon corps est enchainé mais mon âme peut voler. Ma petite lumière brille déjà dans le ciel. Oh, ils m’appellent à la maison, Ils m’appellent à la maison.
Mon temps est venu d’embarquer. Je sais que tu voudrais me voir rester. Mais mes amis d’hier me manquent. Oh, ils m’appellent à la maison, Ils m’appellent à la maison.
♦
Bis ! Pour faire durer le plaisir du voyage…
Pour rester encore un peu en vol !
L’heure de Toi, l’heure de Nous Ah !… Te le dire à tes genoux, Puis sur ta bouche tendre fondre Prendre, joindre, geindre et frémir Et te sentir toute répondre Jusqu’au même point de gémir… Quoi de plus fort, quoi de plus doux L’heure de Toi, l’heure de Nous ?
Qui croirait, s’il ne les connaît déjà, que ces vers fougueux que l’on imaginerait volontiers dictés par l’exubérance d’un jeune homme bouillant d’amour, sont l’œuvre d’un septuagénaire profondément épris, dans les années 1940, d’une jeune femme de trente ans sa cadette. Mais quel septuagénaire ! Un des plus brillants esprits français du siècle dernier – et d’autres siècles… –, que sa biographe, l’académicienne Dominique Bona, décrit pourtant ainsi : « homme libre passé maitre dans l’art de penser, il applique à la lettre la consigne qu’il s’est donnée de ne jamais s’abandonner à ses émotions sans tenter de les comprendre et de les clarifier, jusque dans ce domaine irrationnel et diabolique : la pulsion érotique…. »
Ce « maître dans l’art de penser », professeur au Collège de France et poète enflammé, n’est autre que le fils spirituel de Mallarmé. Il est l’auteur de « Monsieur Teste », de « La jeune Parque » et du « Cimetière marin » : Paul Valéry lui-même. Mari aimant et père exemplaire, qui n’aura pu, malgré sa détermination à se protéger de ses propres émois, résister aux charmes manipulateurs de la narcissique Jeanne Loviton — alias Jean Voilier, son nom de plume —, femme indépendante au goût prononcé pour les hommes de grande culture. Depuis leur rencontre en 1938, Paul Valéry est dévoré par cet amour impossible qu’il exprime dans mille lettres adressées à Jeanne et cent-cinquante poèmes composés à son intention ; ils « parlent de très haut amour, mais aussi de sexe, de fusion des corps et de communion des âmes, de l’espoir d’être aimé en retour, aussi fort qu’il aime. »(Dominique Bona) Ces poèmes amoureux, « charmants », charmeurs, charnels, pétris de vie, que le poète avait décidé de répartir en deux recueils distincts, « Corona » et « Coronilla » – royal hommage à la femme adorée–, sont à l’extrême opposé de sa poésie d’avant, « officielle », hermétique ; l’inspiration (Valéry détestait le mot) et l’exaltation y entrouvrent les portes du mystère.
Σ
Un jour sans toi vécu ne m’est qu’un jour de fer Qui m’accable d’un poids que mon soupir repousse Et qui s’achève en siècle accompli dans l’enfer
Σ
Paul Valéry (30 oct. 1871 – 20 juil. 1945)
Lorsqu’à Pâques 1945 Jeanne Voilier met fin à cette liaison en annonçant à son vieil amant qu’elle va épouser l’éditeur Robert Denoël avec qui elle entretient une relation intime depuis déjà deux ans, elle ne se soucie pas de savoir qu’elle précipite la mort du philosophe-poète déjà malade.
Le 20 juillet 1945, Paul Valéry très éploré rendra son dernier souffle, le front tendrement caressé par sa fidèle épouse Jeannie.
Deux mois plus tôt, le 22 mai 1945, peu de temps après avoir reçu la terrible nouvelle, le poète malheureux écrivait un dernier poème à Jean Voilier, mélange intime de nostalgie et de prémonition :
« Longueur d’un jour »
Longueur d’un jour sans vous, sans toi, sans Tu, sans Nous, Sans que ma main sur tes genoux Allant, venant, te parle à sa manière, Sans que l’autre, dans la crinière Dont j’adore presser la puissance des crins, Gratte amoureusement la tête que je crains… Longueur d’un jour sans que nos fronts que tout rapproche Même l’idée amère et l’ombre du reproche Sans que nos fronts aient fait échange de leurs yeux, Les miens buvant les tiens, tes beaux mystérieux, Et les tiens dans les miens voyant lumière et larmes… Ô trop long jour… J’ai mal. Mon esprit n’a plus d’armes Et si tu n’es pas là, tout près de moi, la mort Me devient familière et sourdement me mord. Je suis entr’elle et toi ; je le sens à toute heure. Il dépend de ton cœur que je vive ou je meure Tu le sais à présent, si tu doutas jamais Que je puisse mourir par celle que j’aimais, Car tu fis de mon âme une feuille qui tremble Comme celle du saule, hélas, qu’hier ensemble Nous regardions flotter devant nos jeux d’amour, Dans la tendresse d’or de la chute du jour…
Cette vie humaine est impénétrable, mais elle est pleine de sens. Fixe ton but et vas-y tout droit, sans trop te demander si tu y arriveras. Il y a un temps pour tout, n’est-ce pas ? Un temps pour la souffrance, un temps pour la joie, un temps pour l’agitation, un temps pour la paix. Par delà tout, il y a la vie qui s’offre en sa force débordante.
François Cheng – « Le Dit de Tian-Yi » – Ed. Albin Michel (1998)
Meilleurs Vœux pour 2023 !
Puissiez-vous, chacun, trouver en vous et autour de vous la paix indispensable à l’épanouissement de la « vie bonne » et du bonheur que je vous souhaite pour cette année nouvelle !
A cette occasion, que nos espoirs les plus fous trouvent dans la quasi perfection de ce pas-de-deux dansé en toute simplicité par Marianela Núñez et William Bracewell matière à inspirer leur propre réalisation.
Roland Barthes – ‘Fragments d’un discours amoureux’ (Seuil – 1977)
E benedetto il primo dolce affanno
Ch’i’ ebbi ad esser con Amor congiunto,
E l’arco e la saette ond’ i’ fui punto,
E le piaghe, ch’infino al cor mi vanno.
Claudio Monteverdi (Cremona 15 mai 1567 – Venezia 29 novembre 1643)
Ah ! le doux tourment de l’amour !
Témoignage irrécusable de la contradiction constitutive de notre psyché, cet oxymore, que le temps n’a affecté d’aucune ride, aura parcouru les âges, jusqu’à notre propre cœur, à travers les soupirs des amants, certes, entre les lignes des romanciers et les répliques des dramaturges, sur les vers des poètes, et, naturellement, à travers les refrains et les ritournelles d’amour aux accents métissés de rires et de larmes.
En est-il un plus séduisant exemple musical que ce madrigal désormais célèbre, ‘Si dolce è’l tormento’, que composa en 1624 le génial Claudio Monteverdi sur les vers de Carlo Milanuzzi, son contemporain ?
— Aussi nous réjouissons-nous toujours à son écoute dans la tradition ‘baroque’, surtout quand est aussi belle son interprétation :
Mariana Florès(soprano)
Ensemble ‘Cappella Mediterranea’
Direction Leonardo García Alarcón
♥
— Mais n’adorerions-nous pas nous laisser emporter, par une adaptation inattendue, dans les profondeurs de la voix d’une formidable chanteuse de ‘folk’ & ‘blues’ qu’escorteraient, bienveillants et graves, les arpèges d’un banjo ténor ?
Rhiannon Giddens
Francesco Turrisi (banjo)
Si doux est le tourment dans ma poitrine que je vis heureusement pour une beauté cruelle. Au paradis de la beauté, que la cruauté grandisse et que la miséricorde manque : car ma foi sera toujours comme un roc, face à l’orgueil. . Que l’espoir trompeur se détourne de moi, que ni la joie ni la paix ne descendent sur moi. Et que la méchante fille que j’adore me prive du réconfort de la douce miséricorde : au milieu d’une douleur infinie, au milieu d’un espoir trahi, ma foi survivra. . Le cœur dur qui m’a volé le mien n’a jamais ressenti la flamme de l’amour. La beauté cruelle qui a charmé mon âme refuse la miséricorde, qu’il souffre donc, repentant et languissant, et qu’il soupire un jour pour moi.
♥
C’est le désir d’être aimé, quand on aime, qui fait les grands tourments. Une âme qui serait assez pure et assez dévouée pour ne rien demander, que d’aimer, serait heureuse ; car aimer, c’est déjà le bonheur.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy