Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Hôtel des voyageurs La fenêtre ouvre sur le ciel Bleu soleil, renversant On y lit le vertige, et la fascination des blancs bateaux glissant dans la lumière
Dedans est l’espace du cœur, l’intime centre de la vie, peut-être le bonheur Nous habitons cette chambre furtive, lieu d’étreintes sans lendemains
Dehors est l’inconnu L’amour est dérisoire, face à la mer, souveraine et brutale avec tous ses pillards Elle entre en toi, te déchiquette La mer, pourvoyeuse de désespoir
La chambre rétrécit L’espace du recueillement s’étiole Jusqu’au petit matin nous serons sans mémoire L’amour est illusoire
Hôtel des voyageurs De quel voyage sommes-nous ?
Quelle aventure ? Mésaventure ? Nos caresses n’empêchent pas l’obscur qui gagne peu à peu
Je voudrais habiter l’univers, abolir le dedans, le dehors, rire aux étoiles et trouver le point d’orgue
Ce qu’il y a de plus désolant, dit-il, c’est que tout amour fait toujours une mauvaise fin, d’autant plus mauvaise qu’il était plus divin, plus ailé à son commencement.
Baudelaire – in « Le Fanfarlo » (1847)
Fissures intimes, souvenirs, regrets, non-dits et autres regards perdus d’un couple qui se sépare à la fin d’un amour. Les mots de cette chanson, à l’instar des images et des atmosphères des films de Claude Sautet, expriment à travers la pudique interprétation de Serge Reggiani, l’émotion doucement mélancolique qui affleure le quotidien fragile de la vie amoureuse.
Musique de Michel Legrand Paroles de Jean Dréjac Serge Reggiani chante « Rupture »
Rupture
Je crois qu'il vaut mieux S'aimer un peu moins Qu'on s'aimait nous deux C'était merveilleux Ton cœur et le mien C'était un grand feu C'était une flamme Jusqu'au fond de l'âme Jusqu'au fond des cieux C'était un programme Très ambitieux Aujourd'hui le drame Pour toi et pour moi C'est que notre émoi C'est que ce mélange Du diable et de l'ange De chair et de cœur De rires et de larmes C'est que ce bonheur Soit monté si haut On a eu si chaud Là-haut dans l'espace Que le temps qui vient Que le temps qui passe Le tien et le mien Ne nous promet plus A sa table ouverte D'autres découvertes Nous sommes tout nus On n'est pas déçus On n'a pas déchu Nous sommes honnêtes Ni marionnettes Ni comédiens On sait qu'un mensonge Parfois fait du bien Mais celui qui plonge Jamais n'en revient C'est une autre vie Il faut tout revoir On a été fous On redevient sages On a pris de l'âge On s'est beaucoup dit Très peu contredit Nos rêves plafonnent Le pied au plancher Ils se téléphonent Sans être branchés Il faut être artiste Jusqu'au bout des doigts Pour sculpter des joies Quand la chair est triste
Pourtant je redoute Donne-moi la main L'endroit où la route Part en deux chemins Que nous allons prendre Et, chacun le sien Chacun va reprendre Chœurs et musiciens Car nos vies s'arrachent Nos corps se défont Nos cœurs se détachent Notre rêve fond On n'a plus de prise On ne triche pas Sur la neige grise Chacun va son pas On va décrocher Au gré du caprice D'un trop grand bonheur Qui s'est amoché Dont la cicatrice Plus tard dans nos cœurs Marquera la place Car le souvenir Va l'entretenir Aviver sa trace Avec en secret L'immense regret Que cette aventure Ce moment parfait Soit déjà défait... Et que rien ne dure
Reviens : J’inventerai une cinquième saison pour nous seuls, Où les huîtres auront des ailes, Où les oiseaux chanteront du Stravinsky Et les hespérides en or Mûriront aux figuiers
Je changerai tous les calendriers, Où manqueront les dates de tes anciens rendez-vous, Et sur les cartes de l’Europe J’effacerai les routes de tes fuites.
Reviens : Le monde renaîtra Les boussoles auront un nouveau Nord Ton cœur !
Je suis devant ce paysage féminin Comme un enfant devant le feu Souriant vaguement et les larmes aux yeux Devant ce paysage où tout remue en moi Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent Reflétant deux corps nus saison contre saison
J'ai tant de raisons de me perdre Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon Belles raisons que j'ignorais hier Et que je n'oublierai jamais Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes Devant ce paysage où la nature est mienne
Devant le feu le premier feu Bonne raison maîtresse Étoile identifiée Et sur la terre et sous le ciel hors de mon cœur et dans mon cœur Second bourgeon première feuille verte Que la mer couvre de ses ailes Et le soleil au bout de tout venant de nous
Je suis devant ce paysage féminin Comme une branche dans le feu.
24 novembre 1946
Paul Eluard 1895-1952
in
« Le Temps déborde »
(sous le pseudonyme de Didier Desroches) Éditions Les Cahiers d’Art – 1947
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Le poème est daté du 24 novembre 1946. Il ne fait aucun doute que chacun des mots qui le composent est inspiré par l’épouse et muse du poète, Nusch. Quatre jours plus tard, Paul Eluard sera dévasté en apprenant son décès des suites d’une soudaine hémorragie cérébrale.
Un clic sur la photo de Nusch ci-dessous conduit vers un extrait de l’émission de Bruno Doucey, « L’amour par cœur », consacrée à ce poème « L’extase », et diffusée sur France-Culture le 21/02/2025. Adjointe aux commentaires toujours autorisés et sensibles du poète, éditeur et animateur pour la circonstance, une belle lecture du poème par l’auteur et comédien Arnaud Aldigé.
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar
>Écouter< en haut à gauche de la page Radiofrance Temps d’écoute : 5 minutes
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
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Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
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Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894
Extase
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète ; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.
Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux, Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière, Et t'offrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.
Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille, Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir...
Giovanni Boldini (1842-1931)- La comtesse de Rasty allongée
À peine
À peine si le vent retrousse un peu la mer, Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc. À peine si le sang à ton front quand tu dors Compte tout doucement l’aller-retour du temps.
À peine si les cris des enfants sur la plage Se mélangent au flot qui chuchote ses plis. À peine si le blanc d’un tout petit nuage Éclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.
À peine si j’écris, à peine si tu dors, À peine s’il fait chaud, à peine si je vis. Et je ferme les yeux croyant laisser dehors Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.
Qu’il est bon de parler de roses Quand il givre ! De parler D’amour lorsque la tombe est proche.
Marina Tsvetaïeva – La tempête de neige (1918)
Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).
En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :
‘Quand je serai fatiguée de vivre…‘
Quand je serai fatiguée de vivre Quand je serai fatiguée de chanter Attache-moi à toi Pour réchauffer mon cœur
Quand je serai fatiguée de chanter Quand je ne pourrai plus voler Pour que je ne meure pas bêtement, Laisse-moi te désirer
Laisse-moi te plaindre Laisse-moi t’aimer Quand je serai fatiguée de chanter Quand je serai fatiguée de naviguer
Vers des terres inconnues Vers des rivages invisibles, Laisse-moi, mon amour M’attacher à tes lèvres
M’enfouir dans ton aile, Sans larmes et sans hâte, Pour que mon soleil se lève Dans l’immensité de ton âme.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941)
Le poème original de Marina Tsvetaïeva dans sa traduction française :
Quand je serai fatiguée...
Quand je serai fatiguée de vivre avec les gens, Avec les dieux, avec les corps, avec les noms, J’irai vers toi, comme vers un amant, Vers toi, mon repos, ma mort.
Et tu m’accueilleras : non pas comme une intruse, Mais comme une épouse, parvenue au terme des jours. Tu me diras : « Toi aussi, tu as beaucoup souffert ? » Et tu me tendras ton bras.
Tu ne me demanderas pas : « D’où viens-tu ? » Tu ne me demanderas pas : « Pourquoi es-tu venue ? » Tes mains, qui n'ont jamais connu le péché, Se poseront doucement sur mes yeux.
Alors, dans ton silence, dans ton éternité, Toutes les rumeurs, toutes les peines s'éteindront, Et mon âme, légère, pourra enfin s'endormir, Loin des regards, loin des lois, loin du temps.
C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.
… J’aimerais vivre avec vous Dans une petite ville, Aux éternels crépuscules, Aux éternels carillons, Et dans une petite auberge de campagne – Le tintement grêle D’une pendule ancienne – goutte à goutte de temps. Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde – Une flûte, Et le flutiste lui-même à la fenêtre. Et de grandes tulipes sur les fenêtres. Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…
Au milieu de la chambre – un énorme poêle de faïence, Sur chaque carreau – une image : Rose, cœur et navire, Tandis qu’à l’unique fenêtre – Il neige, neige, neige.
Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux, Indifférent, léger. Par instants le geste sec D’une allumette. La cigarette brûle et se consume, Et longuement à son extrémité, – Courte colonne grise – tremble La cendre. Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber – Et toute la cigarette vole dans le feu.
Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille Qui brûle à nos pieds maille à maille Le magique tapis de notre isolement
– Do cholery! Trzynaście lat! *
*Traduction du polonais : Putain ! Treize ans !
Oh, Madame Szymborska, n’ayez pas honte ! Tout le monde ne parle pas polonais. Et puis, être lauréate du Prix Nobel de Littérature ne vous interdit pas la spontanéité d’une réaction… Et celle-ci ô combien justifiée.
Treize ans en effet qu’est paru sur « Perles d’Orphée » (relayé ensuite par « De Braises et d’Ombre ») le premier billet d’une série de plus de 1800 quand rien alors ne présageait qu’un deuxième article aurait une chance d’exister. Rien ne présageait non plus, et pour cause, que vous viendriez aussi nombreux, amis ou inconnus, fidèles ou de passage, qu’importe, de tous les coins du monde, partager sur ces pages mes émotions esthétiques masquant à peine mes sentiments du moment.
Une treizième fois donc soyez en remerciés.
Treize ans. C’est après treize ans d’amour fusionnel qu’Aragon écrit pour son épouse et muse le « Cantique à Elsa », indissociable du célèbre et inoubliable recueil « Les yeux d’Elsa ». Un magnifique hommage amoureux certes, mais également, en filigrane, un message d’espoir et de résistance adressé au peuple de la France occupée des années 1940.
Notre pays, hélas, retrouve les vieilles odeurs de poudre, puisse-t-il ne jamais oublier la force de l’amour.
Cantique à Elsa
Cantique à Elsa
Je te touche et je vois ton corps et tu respires Ce ne sont plus les jours du vivre séparés C’est toi tu vas tu viens et je suis ton empire Pour le meilleur et pour le pire Et jamais tu ne fus aussi lointaine à mon gré
Ensemble nous trouvons au pays des merveilles Le plaisir sérieux couleur de l’absolu Mais lorsque je reviens à nous que je m’éveille Si je soupire à ton oreille Comme des mots d’adieu tu ne les entends plus.
Elle dort Longuement je l’écoute se taire C’est elle dans mes bras présente et cependant Plus absente d’y être et moi plus solitaire D’être plus près de son mystère Comme un joueur qui lit aux dés le point perdant.
Le jour qui semblera l’arracher à l’absence Me la rend plus touchante et plus belle que lui De l’ombre elle a gardé les parfums et l’essence Elle est comme un songe des sens Le jour qui la ramène est encore une nuit
Buissons quotidiens à quoi nous nous griffâmes La vie aura passé comme un air entêtant Jamais rassasié de ces yeux qui m’affament Mon ciel mon désespoir ma femme Treize ans j’aurais guetté ton silence chantant
Comme le coquillage enregistre la mer Grisant mon cœur treize ans treize hivers treize étés J’aurais tremblé treize ans sur le seuil des chimères Treize ans d’une peur douce-amère Et treize ans conjuré des périls inventés
Ô mon enfant le temps n’est pas à notre taille Que sont mille et une nuit pour des amants Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille Qui brûle à nos pieds maille à maille Le magique tapis de notre isolement
L’amour, c’est une chanson qu’on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrain, et quelquefois on le chante tout seul !
Frédéric Mistral
Joaquin Sorolla – ‘Clotilde à la plage’ (1904)
Extraite de la grande richesse du folklore argentin, une incontournable chanson lente et mélodieuse (tonada), typique de la région andine du Cuyo, écrite en 1962 par le guitariste et compositeur Eduardo Falú sur des paroles de Jaime Dávalos.
« Tonada de un viejo amor »
Mariana Flores (soprano) – Quito Gato (piano)
Ya nunca te he de olvidar, que en la arena me escribías, el viento lo fue borrando y estoy más solo mirando el mar. Qué lindo cuando una vez bajo el sol del mediodía se abrió tu boca en el beso como un damasco lleno de miel.
Herida la de tu boca que lastima sin dolor, no tengo miedo al invierno con tu recuerdo lleno de sol.
Quisiera volverte a ver sonreír frente a la espuma, tu pelo suelto en el viento como un torrente de trigo y luz. Yo sé que no vuelve más el verano en que me amabas, que es ancho y negro el olvido y entra el otoño en mi corazón.
Herida la de tu boca…
Chanson d’un amour ancien
Je n’oublierai jamais que tu m’écrivais sur le sable, le vent peu à peu a effacé tes mots me laissant plus seule encore, regardant la mer. C’était si beau quand une fois en un baiser sous le soleil de midi ta bouche s’ouvrit comme un abricot plein de miel.
Morsure de ta bouche qui blesse sans douleur je ne crains pas l’hiver dans le soleil de ton souvenir.
J’aimerais revoir ton sourire face à l’écume, tes cheveux lâchés dans le vent, torrent de blé et de lumière. Je sais que ne reviendra plus le bel été o`u tu m’aimais, que l’oubli est vaste et noir, que l’automne habite mon cœur.
Cet amour Si violent Si fragile Si tendre Si désespéré Cet amour Beau comme le jour Et mauvais comme le temps Quand le temps est mauvais Cet amour si vrai Cet amour si beau Si heureux Si joyeux Et si dérisoire Tremblant de peur comme un enfant dans le noir Et si sûr de lui Comme un homme tranquille au milieu de la nuit Cet amour qui faisait peur aux autres Qui les faisait parler Qui les faisait blêmir Cet amour guetté Parce que nous le guettions Traqué blessé piétiné achevé nié oublié Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié Cet amour tout entier Si vivant encore Et tout ensoleillé C’est le tien C’est le mien Celui qui a été Cette chose toujours nouvelle Et qui n’a pas changé Aussi vraie qu’une plante Aussi tremblante qu’un oiseau Aussi chaude aussi vivante que l’été Nous pouvons tous les deux Aller et revenir Nous pouvons oublier Et puis nous rendormir Nous réveiller souffrir vieillir Nous endormir encore Rêver à la mort, Nous éveiller sourire et rire Et rajeunir Notre amour reste là Têtu comme une bourrique Vivant comme le désir Cruel comme la mémoire Bête comme les regrets Tendre comme le souvenir Froid comme le marbre Beau comme le jour Fragile comme un enfant Il nous regarde en souriant Et il nous parle sans rien dire Et moi je l’écoute en tremblant Et je crie Je crie pour toi Je crie pour moi Je te supplie Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s’aiment Et qui se sont aimés Oui je lui crie Pour toi pour moi et pour tous les autres Que je ne connais pas Reste là Là où tu es Là où tu étais autrefois Reste là Ne bouge pas Ne t’en va pas Nous qui nous sommes aimés Nous t’avons oublié Toi ne nous oublie pas Nous n’avions que toi sur la terre Ne nous laisse pas devenir froids Beaucoup plus loin toujours Et n’importe où Donne-nous signe de vie Beaucoup plus tard au coin d’un bois Dans la forêt de la mémoire Surgis soudain Tends-nous la main Et sauve-nous.
Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant ! Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser emportent de jeunesse et de fraîcheur. Elle est vraiment laide ; elle est fourmi, araignée, si vous voulez, squelette même ; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie ! En somme, elle est exquise. Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas altéré la suavité de son haleine d’enfant ; et le Temps n’a rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves parfums toute la vitalité endiablée du Midi français : Nîmes, Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes ! Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents ; ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière. Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot. Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle aime comme on aime en automne ; on dirait que les approches de l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité de sa tendresse n’a jamais rien de fatigant.