Mais vieillir… ! – 14 – Ensemble

Le véritable amour, toujours modeste, n’arrache pas ses faveurs avec audace, il les dérobe avec timidité. La décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder au désir sans rien ôter à la pudeur. Bien souvent l’erreur cruelle est de croire que l’amour heureux n’a plus de ménagements à garder avec la pudeur, et qu’on ne doit plus de respect à celle dont on n’a plus de rigueurs à craindre.

Jean-Jacques Rousseau – in « Julie ou La nouvelle Héloïse » – 1761

Picasso – L’Entretien

Le vieux couple

Ce qui me plait dans ce duo
C’est que tu fais la voix du haut
C’est toi qui sais, c’est toi qui dis
C’est toi qui penses et moi je suis
Mais les grands soirs lorsque tu pleures
Quand tu as peur dans ta chaloupe
C’est moi qui parle pendant des heures
Nous sommes en somme un vieux couple

Je n’sais plus où je t’ai connue
C’est à l’école ou au guignol
Je me rappelle cette ingénue
Qui avait perdu la boussole
Depuis je t’empêche de boire
Sauf les grands soirs dans ta chaloupe
Quand tu me chantes tes déboires
Nous sommes en somme un vieux couple

Avec ta tête d’épagneul
Qui n’a pas appris à nager
Avec ma gueule à rester seul
Derrière des demis panachés
Quand les grands soirs dans ta chaloupe
Nous parlons de tes états d’´âme
Et que tu diffames mes femmes
Nous sommes en somme un vieux couple

Le seize août mil’ neuf cent soixante
J’ai marié cette dame charmante
Cinq jours après j’étais parti
Et tu me bordais dans mon lit
Alors a commencé la nuit
Alors a commencé la nuit
Dont on se croyait les étoiles
Mais on n’était que les cigales

On s’est battu on s’est perdu
Tu as souvent refait ta vie
Et le plus beau, tu m’as trahi
Mais tu ne m’en as pas voulu
Et les grands soirs dans ta chaloupe
Tu connais bien mes habitudes
Je connais bien ta solitude
Nous sommes en somme un vieux couple

Mon ami, mon copain, mon frère
Ma vieille chance, ma galère
Mon enfant, mon Judas, mon juge
Ma rassurance, mon refuge
Mon frère, mon faux-monnayeur
Mon ami, mon valet de cœur
Je ne voudrais pas que tu meures
Je ne voudrais pas que tu meures

Paroles : Jean-Loup Dabadie – Musique : Jacques Datin
1972 « Serge Reggiani »

‘Vous m’avez dit…’

Oh ! vivre et vivre et vivre et se sentir meilleur
A mesure que bout plus fermement le cœur.

Émile Verhaeren
Les visages de la vie – L’action

.

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
 
Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir.
 
Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

Émile Verhaeren (1855-1916)

« Eu Já Não Sei » (Je ne sais plus)

Il y a deux manières d’être malheureux : ou désirer ce que l’on n’a pas, ou posséder ce que l’on désirait.

Pierre Louÿs

Roberta Sá, António Zambujo, Yamandú Costa et Ricardo Cruz

interprètent une chanson de

Domingos Gonçalves Costa et Carlos Rocha

« Eu Já Não Sei » 

Eu Já Não Sei
.
Eu já não sei
Se fiz bem ou se fiz mal
Em pôr um ponto final
Na minha paixão ardente
Eu já não sei
Porque quem sofre de amor
A cantar sofre melhor
As mágoas que o peito sente
.
Quando te vejo e em sonhos sigo os teus passos
Sinto o desejo de me lançar nos teus braços
Tenho vontade de te dizer frente a frente
Quanta saudade há do teu amor ausente
Num louco anseio, lembrando o que já chorei
Se te amo ou se te odeio
Eu já não sei
.
Eu já não sei
Sorrir como então sorria
Quando em lindos sonhos via
A tua adorada imagem
Eu já não sei
Se deva ou não deva querer-te
Pois quero às vezes esquecer-te
Quero, mas não tenho coragem

.— ¤ —

Je ne sais plus

Je ne sais plus
Si j’ai bien fait ou non
De mettre un point final
A ma passion ardente
Je ne sais plus
Car qui souffre d’amour
Supporte mieux en chantant
Les peines qui battent la poitrine
.
Quand je te vois et que mes rêves suivent tes pas
Le désir me prend de me jeter dans tes bras
J’ai l’envie de te dire dans les yeux
Combien je souffre sans ton amour
Fou de désir, me souvenant de mes pleurs infinis
Je ne sais plus
Si je t’aime ou si je te hais
.
Je ne sais plus
Sourire comme je souriais alors
Quand je voyais dans de doux songes
Ton image adorée
Je ne sais plus
Si je dois ou non t’aimer
Car parfois j’ai envie de t’oublier
Envie, oui, mais le courage me fuit.
.

Retrouvée, mon éternité ! 1/2 – Barbara

Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée
Avec le poème. *

Chanter Barbara après Barbara : terrible gageure !
Nombreuses s’y sont brûlé les ailes…

Alors revisiter « Ma plus belle histoire d’amour » longtemps après que la dame brune a abandonné à jamais sur le tabouret de son piano le fourreau noir qui épousait sa longue silhouette d’amoureuse… Folie ?

C’est l’apanage du talent, me semble-t-il, de minimiser l’influence de la comparaison, jusqu’à la faire oublier… Peut-être.

« Ma plus belle histoire d’amour »

Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner

Nantes – mai 2019

* Pardon cher Arthur !

Du plus loin, que me revienne
L’ombre de mes amours anciennes
Du plus loin, du premier rendez-vous
Du temps des premières peines
Lors, j’avais quinze ans, à peine
Cœur tout blanc, et griffes aux genoux
Que ce fut, j’étais précoce
De tendres amours de gosse
Les morsures d’un amour fou
Du plus loin qu’il m’en souvienne
Si depuis, j’ai dit « je t’aime »
Ma plus belle histoire d’amour
C’est vous
.
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et j’ai tourné bien des pages
Sans les lire, blanches, et puis rien dessus,
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et mes guerriers de passage
À peine vus, déjà disparus
Mais à travers leur visage
C’était déjà votre image
C’était vous déjà et le cœur nu
Je refaisais mes bagages
Et je poursuivais mon mirage
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Sur la longue route
Qui menait vers vous
Sur la longue route
J’allais le cœur fou
Le vent de décembre
Me gelait au cou
Qu’importait décembre
Si c’était pour vous
Elle fut longue la route
Mais je l’ai faite, la route
Celle-là, qui menait jusqu’à vous
Et je ne suis pas parjure
Si ce soir, je vous jure
Que, pour vous, je l’eus faite à genoux
Il en eut fallu bien d’autres
Que quelques mauvais apôtres
Que l’hiver ou la neige à mon cou
Pour que je perde patience
Et j’ai calmé ma violence
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Mais tant d’hivers et d’automnes
De nuit, de jour, et puis personne
Vous n’étiez jamais au rendez-vous
Et de vous, perdant courage, soudain
Me prenait la rage
Mon Dieu, que j’avais besoin de vous
Que le Diable vous emporte
D’autres m’ont ouvert leur porte
Heureuse, je m’en allais loin de vous
Oui, je vous fus infidèle
Mais vous revenais quand même
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
J’ai pleuré mes larmes
Mais qu’il me fut doux
Oh, qu’il me fut doux
Ce premier sourire de vous
Et pour une larme qui venait de vous
J’ai pleuré d’amour
Vous souvenez-vous ?
Ce fut, un soir, en septembre
Vous étiez venus m’attendre
Ici même, vous en souvenez-vous ?
À vous regarder sourire
À vous aimer, sans rien dire
C’est là que j’ai compris, tout à coup
J’avais fini mon voyage
Et j’ai posé mes bagages
Vous étiez venus
Au rendez-vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je tenais à vous le dire
Ce soir je vous remercie de vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je suis venue pour vous dire
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia

Je me laissais glisser vers l’hiver

Je me laissais glisser vers l’hiver
tout me semblait facile
je n’étais qu’un mendiant
dessous les porches verts
jamais tu n’aurais dû t’asseoir si près de moi
Je sais bien tu as froid
je le savais déjà
à regarder tes yeux
à deviner ta vie
que tu le veuilles ou non
que je le veuille ou non
tu danses dans mes nuits
mes jours deviennent nuits
pour rêver plus longtemps
et je nage éveillé dans ton visage-pluie
Je ne dirai plus rien
et pas même ton nom
mais ne va pas trop loin
surtout ne dis pas non
et reste donc pour moi
comme un printemps fragile
Sur ta poitrine douce
des saisons impossibles
jamais sur ton épaule ne s’useront mes lèvres
jamais je ne prendrai
ton regard dans mes mains
Une feuille de neige cicatrise ton ventre
je déchire les jours pour t’en faire un manteau

Jean-Pierre Metge (1949-2002)

 

Sans fin les nuits d’amour ?

Tu donnes des rêves à mes nuits, des chansons à mes matins, des buts à mes jours et des désirs solaires à mes rouges crépuscules. Tu donnes sans fin… Je suis tout ce que tu veux. Et je serai esclave ou roi selon que tu t’irrites ou souris. Mais ce qui me fait exister c’est toi.

Rainer Maria Rilke (« Lettres à Lou Andreas-Salomé »)

Ah ! nos nuits d’amour, Lucienne ! L’union des corps et des cœurs. L’instant, l’instant unique où on ne sait plus si c’est la chair ou si c’est l’âme qui palpite…

Jean Anouilh (« Eurydice »)

Il n’y a jamais que dans la tendre passion des chansons d’amour que les nuits refusent de finir. Quand l’heure vient de les chanter c’est le souvenir et son cortège d’émotions rétrospectives qui nous en soufflent les paroles. La nuit se  rappelle alors qu’elle abrite le rêve. Et le rêve, la vie le dévore.
Il n’empêche que la caresse d’un moment de nostalgie amoureuse flatte toujours le frisson.

Imma Cuesta, accompagnée par le guitariste et compositeur Javier Limón, chante « Una de esas noches sin final » ainsi qu’ils l’interprètent dans la bande originale du film « Todos lo saben » (Tout le monde le sait) du talentueux réalisateur iranien Asghar Farhadi, en 2018.

Una de esas noches sin final
Me trae tu voz cada mañana
Y otra vez me vuelve a despertar suave rumor de tus palabras
Son tus labios dulces como un mar de leche y miel, canela y cielo
Y en tus ojos cada amanecer parecer arder mi piel de fuego
.
No puedo pensar vivir sin el ancho
De tu espalda sobre mi sábana inquieta
Mirándote sonreír cuando tu boca se escapa para que yo me la beba
Cuando vuelva amanecer otra vez te escucharé decir mi nombre sin miedo
Y otra vez te besaré como besa esta mujer antes de decir te quiero
.
Pasarán los siglos y quizá seremos más lentos amando
Seguro tardaremos más en inventar nuevos abrazos
Y el relieve sobre nuestra piel será cruel desobediente
Pero al alba yo te cantaré la misma copla de amor valiente
.
No puedo pensar vivir sin el ancho
De tus espalda sobre mi sábana inquieta
Mirándote sonreír cuando tu boca se escapa para que yo me la beba
Cuando vuelva amanecer otra vez te escucharé decir mi nombre sin miedo
Y otra vez te besaré como besa esta mujer antes de decir te quiero.
.

Chanson perpétuelle

La mélodie française va tout droit, sans convulsions et sans frénésie, au rare, à l’exquis, à l’inattendu.

Vladimir Jankélévitch

La mélodie française, sans doute la voie la plus suave et la plus raffinée pour accéder à la saveur des profondeurs de l’intime.
Voilà qui oblige l’interprète à posséder les talents du conteur, et son pianiste accompagnateur à se faire orchestre… à moins que le compositeur, dans son extrême élégance, n’ait déjà prévu d’y pourvoir.

Ernest Chausson 1855-1899

Ainsi en 1899, le grand mélodiste, Ernest Chausson, composant « La Chanson Perpétuelle » sur douze des seize tercets du poème « Nocturne » de son contemporain Charles Cros, choisit-il de faire accompagner par un piano et un quatuor à cordes les états d’âme d’une jeune femme abandonnée par son amant.

Au souvenir des brefs instants de bonheur, succèdent, dans une atmosphère où la douleur croît, l’attente, l’espoir, la mélancolie et, tel celui d’Ophélie, le désir de mort dans les eaux de « l’étang, parmi les fleurs sous le flot endormi ».

Connivence des mots et de la musique dans le désenchantement de l’heure crépusculaire où Éros rejoint Thanatos.

Le Quatuor Elmire, Sarah Ristorcelli (piano) et Victoire Bunel (mezzo-soprano)  interprètent Chanson perpétuelle op. 37

Bois frissonnants, ciel étoilé
Mon bien-aimé s’en est allé
Emportant mon cœur désolé.

Vents, que vos plaintives rumeurs,
Que vos chants, rossignols charmeurs,
Aillent lui dire que je meurs.

Le premier soir qu’il vint ici,
Mon âme fut à sa merci ;
De fierté je n’eus plus souci.

Mes regards étaient pleins d’aveux.
Il me prit dans ses bras nerveux
Et me baisa près des cheveux.

J’en eus un grand frémissement.
Et puis je ne sais plus comment
Il est devenu mon amant.

Je lui disais: « Tu m’aimeras
Aussi longtemps que tu pourras. »
Je ne dormais bien qu’en ses bras.

Mais lui, sentant son cœur éteint,
S’en est allé l’autre matin
Sans moi, dans un pays lointain.

Puisque je n’ai plus mon ami,
Je mourrai dans l’étang, parmi
Les fleurs sous le flot endormi.

Sur le bord arrivée, au vent
Je dirai son nom, en rêvant
Que là je l’attendis souvent.

Et comme en un linceul doré,
Dans mes cheveux défaits, au gré
Du vent je m’abandonnerai.

Les bonheurs passés verseront
Leur douce lueur sur mon front,
Et les joncs verts m’enlaceront.

Et mon sein croira, frémissant
Sous l’enlacement caressant,
Subir l’étreinte de l’absent.

Charles Cros (‘Nocturne‘)

Et, pour le plaisir de quelques amateurs inconditionnels, comme moi, de Dame Felicity Lott dans le répertoire français :

Lettre à un ami (extraits)

Ne jamais oublier d’aimer exagérément…
                             c’est la seule bonne mesure !

Christiane Singer 1943-2007

"Les sept nuits de la reine" (Albin Michel- 2002) 4ème de couverture :

Une femme se raconte en sept nuits comme autant d'épreuves traversées qui touchent au plus intime et au plus profond de l'être humain : de la première nuit alors qu'elle a sept ans à Berlin en 1944 et qu'elle rencontre son père pour la première et unique fois aux nuits suivantes où elle découvre la passion amoureuse, l'amour maternel puis la perte intolérable de son enfant, ce sont des pages d'indicible densité où la souffrance, le désir, la passion et le bonheur, hors des ornières du jour creusent un lit souterrain inspiré et puissant.

C’est par une « Lettre à un ami » que Christiane Singer débute ce roman.

Toute la richesse de son humanité passionnée y est rassemblée, et, bonheur en plus, elle la lit à haute voix…

Extraits choisis :

Les nuits sont trop immenses, trop redoutables pour les hommes. Non, bien sûr, que les femmes soient plus courageuses ; elles sont seulement plus à même de bercer sans poser de questions ce que la nuit leur donne à bercer : l’inconnaissable.

Je vais faire sourire, n’est-ce pas, par ma naïveté ? Oserais-je vous dire que cela me rassure. Accordez-moi, je vous prie, que c’est le propre même du versant secret du monde de n’être pas au goût du jour.

Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d’eux-mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson :
On me répond : je suis médecin, je suis comptable… J’ajoute doucement… vous me comprenez mal : je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit.
Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d’importance à la vie qui bouge doucement en eux.

On me dit : je suis médecin ou comptable mais rarement : ce matin, quand j’allais pour écarter le rideau, je n’ai plus reconnu ma main… ou encore : je suis redescendu tout à l’heure reprendre dans la poubelle les vieilles pantoufles que j’y avais jetées la veille ; je crois que je les aime encore… ou je ne sais quoi de saugrenu, d’insensé, de vrai, de chaud comme un pain chaud que les enfants rapportent en courant du boulanger.

Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?
Les choses que nos contemporains semblent juger importantes délimitent l’exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours en Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situa­tion familiale : j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparés de l’Un par la naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez-vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n’être pas tout sur cette terre.

Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux : ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions !
Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux.
Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujour­d’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé.
Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre tous ceux que je rencontre.

"Les sept nuits de la reine" (Livre de Poche - Description) 

Sept nuits, parce que c'est dans l'obscur, l'intime, l'inconnaissable que réside la vérité de ce que nous sommes, et non dans les rôles sociaux et les évidences quotidiennes. Sept nuits, parce que les moments qui tissent notre destin - l'amour, la perte d'un être cher, une révélation sur notre origine - ne sont peut-être pas plus nombreux. Sept nuits, comme un reflet inverse des sept jours de la Création. Et à travers ces sept nuits, la romancière de "La Mort viennoise" (prix des Libraires 1978) fait surgir un inoubliable visage de femme. Voilà comment parle Livia - Christiane Singer - dont nous savions à quelle hauteur elle vivait, mais jamais sans doute, malgré ses succès passés, elle n'avait écrit de si belles pages, si profondes et si chaleureuses dans ce livre que vous devez lire absolument et qui ne vous quittera jamais.

Christian Signol

Combien de temps encore…?

Morte non mi ghermire,
ma da lontano annunciati
e da amica mi prendi
come l’estrema delle mie abitudini.

Vincenzo Cardarelli 
(1887-1959) – « Alla morte »

Mort, ne viens pas me saisir
mais de loin, fais-moi signe
et emporte-moi comme une amie,
comme la dernière de mes habitudes.

Θ

Serge Reggiani chante « Le temps qui reste »

Paroles de Jean-Loup Dabadie – Musique de Alain Goraguer

Un cœur en automne /12 : Tourments d’une Reine Indienne

La Pierre du Soleil (Musée National d’Anthropologie – Mexico) – Crédit Wikimedia

Touchante histoire que celle de Teculihuatzin, princesse maya du Mexique du XVIème siècle, la Reine Indienne : par amour, mais sans doute aussi par calcul politique, elle se convertit au catholicisme et prend alors le nom de Doña Luisa en devenant l’épouse du chef militaire Don Pedro de Alvarado dont elle attend qu’il l’intègre à la culture espagnole qu’elle juge supérieure à la sienne.

Se rendant ainsi complice de l’œuvre de conquête des troupes commandées par son époux, elle espère pouvoir atténuer la barbarie impitoyable des traitements infligés à son peuple.
Mais aucune de ses sincères espérances, amoureuse ou politique, ne connaîtra mieux que la trahison.

There’s joy in my grief and there’s freedom in chains.

Henry Purcell (1659-1695)

Émouvante Reine Indienne !
Héroïne de l’opéra que Purcell laisse inachevé à sa mort en 1695 et que Peter Sellars, metteur en scène de génie, fait remonter sur les tréteaux 320 années plus tard, pour lui offrir une histoire bien moins sucrée que celle proposée par le livret initial, le revisitant profondément et le modernisant. Complétant la partition originale du Maître anglais par d’autres mélodies empruntées à d’autres œuvres de sa composition, et clairsemant l’opéra nouveau de larges citations d’une romancière nicaraguayenne de notre temps.

Il « automne » beau dans le cœur saturnien de cette Indian Queen qui prend les traits et la voix de Julia Bullock.

Acte III – Scène 8 (Teculihuatzin/Dona Luisa : chez le chaman)
« I attempt from love’s sickness to fly in vain »
(Je tente en vain d’échapper aux maux de l’amour…)

Acte IV – Scène 2 (Dona Luisa & Chœurs)
« They tell us that your mighty powers above »
(On nous dit que vous, puissants pouvoirs célestes…)

On nous dit que vous, puissants pouvoirs célestes,
Savez rendre parfaits vos joies et vos plaisirs par l’amour.
Ah ! Comment pouvez-vous accepter les délices d’en haut
Et infliger au pauvre amoureux de tels tourments ici-bas ?

Et pourtant, bien que je souffre tant pour ma passion
Mon amour restera, comme le vôtre, constant et pur.
Souffrir pour lui apaise mes tourments ;
Il y a de la joie dans mon chagrin, et de la liberté dans mes chaînes.

Même si j’étais d’essence divine, il ne pourrait m’aimer davantage,
Et moi, en retour, j’adore mon adorateur.
Ô, de sa chère vie, dieux cléments, prenez donc soin,
Car je n’ai pas d’autre part à votre bénédiction.

They tell us that your mighty powers above

Make perfect your joys and your blessings by Love.

Ah! Why do you suffer the blessing that’s there

To give a poor lover such sad torments here?

 .

Yet though for my passion such grief I endure,

My love shall like yours still be constant and pure.

To suffer for him gives an ease to my pains

There’s joy in my grief and there’s freedom in chains;

 .

If I were divine he could love me no more

And I in return my adorer adore

O let his dear life the, kind Gods, be your care

For I in your blessings have no other share.

 

Cette Indian Queen singulière possède une indéniable puissance d'esprit et de manière, croisant les continents et les époques presque à la façon de Terra nostra de Fuentes. La partition inachevée de Purcell (1695), composée d'après la pièce de Sir Robert Howard et John Dryden (1664), se mêle à des extraits déclamés de "La Niña blanca y los pájaros sin pies" de la romancière nicaraguayenne Rosario Aguilar (1992). 
La Restauration anglaise de 1660, qui ré-ouvrait les théâtres après leur interdiction par le Puritain Cromwell, rencontre ainsi le récit de la Conquista et interroge ces « Indes » dont les saveurs avaient pénétré Londres mais cachaient derrière leur exotisme la fin d'un monde. Sellars vous invite donc à une nouvelle histoire bien différente de l'aimable fantaisie imaginée par Dryden : une partition enrichie d'autres pages de Purcell, une expérience scénique où les souples chorégraphies de Christopher Williams habitent les fresques fauves de l'artiste de rue chicano Gronk, couleurs jaillissantes et totémiques qui semblent braver un demi-millénaire d'impérialisme politique, culturel et intellectuel, jusqu'à un finale rouge sang - auquel fera écho la chemise de Sellars lors de saluts joyeux.

Extrait de l'article de Chantal Cazaux publié le 11/03/2016 dans Avant Scène Opéra

Et quelques mots de Peter Sellars lui-même (en anglais) :

L’absinthe (2019)

 

 

« Pour faire des poèmes
          On ne boit pas de l’eau… »

 

 

 

L’absinthe

                                                                        (Barbara – F. Botton 1972)

Ils buvaient de l’absinthe,
Comme on boirait de l’eau,
L’ un s’appelait Verlaine,
L’ autre, c’était Rimbaud,
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’eau,
Toi, tu n’es pas Verlaine,
Toi, tu n’es pas Rimbaud,
Mais quand tu dis « je t’aime »,
Oh mon dieu, que c’est beau,
Bien plus beau qu’un poème,
De Verlaine ou Rimbaud,

Pourtant que j’aime entendre,
Encore et puis encore,
La chanson des amours,
Quand il pleut sur la ville,
La chanson des amours,
Quand il pleut dans mon cœur,
Et qu’on a l’âme grise,
Et que les violons pleurent.
Pourtant, je veux l’entendre,
Encore et puis encore,
Tu sais qu’elle m’enivre,
La chanson de ceux-là,
Qui s’ aiment et qui en meurent,
Et si j’ai l’ âme grise,
Tu sécheras mes pleurs.

Ils buvaient de l’absinthe,
Comme l’on boit de l’eau,
Mais l’un, c’était Verlaine,
L’autre, c’était Rimbaud.
Pour faire des poèmes,
On ne boit pas de l’eau,
Aujourd’hui, les « je t’aime »,
S’écrivent en deux mots,
Finis, les longs poèmes,
La musique des mots,
Dont se grisait Verlaine,
Dont se saoulait Rimbaud.

Car je voudrais connaître,
Ces alcools blonds dorés,
Qui leur grisaient le cœur,
Et qui saoulaient leur peine.
Oh, fais-les-moi connaître,
Ces alcools de pur or,
Qui nous grisent le cœur,
Et coulent dans nos veines,
Et verse-m’en à boire,
Encore et puis encore.
Voilà que je m’ enivre,
Je suis ton bateau ivre,
Avec toi, je dérive.

Et j’aime et puis j’en meurs,
Les vapeurs de l’ absinthe,
Qui m’embrûlent le cœur ;
Je vois des fleurs qui grimpent,
Au velours des rideaux,
Quelle est donc cette plainte,
Lourde comme un sanglot ?
Ce sont eux qui reviennent,
Encore et puis encore ;
Au vent glacé d’hiver,
Entends-les qui se traînent,
Les pendus de Verlaine,
Les noyés de Rimbaud,
Que la mort a figés,
Aux eaux noires de la Seine.
J’ai mal de les entendre,
Encore et puis encore.
Oh, que ce bateau ivre,
Nous mène à la dérive,
Qu’il sombre au fond des eaux,
Et qu’avec toi, je meure !

On a bu de l’absinthe,
Comme on boirait de l’ eau,
Et je t’aime, je t’aime,
Oh mon dieu, que c’est beau !
Bien plus beau qu’un poème,
De Verlaine ou Rimbaud…

barbara-absinthe

Ce billet est paru en version audio sur « Perles d’Orphée » le 9/02/2013

Un cœur en automne /6 : Mélange élégiaque

Réconciliation

La passion amène la souffrance… Quelle puissance calmera
le cœur oppressé qui a tout perdu ?
Où sont les heures si vite envolées ?
Vainement tu avais eu en partage le sort le plus beau :
ton âme est troublée, ta résolution confuse.
Ce monde sublime, comme il échappe à tes sens !

Soudain s’élève et se balance une musique aux ailes d’ange ;
elle entremêle des mélodies sans nombre,
pour pénétrer le cœur de l’homme,
pour le remplir de l’éternelle beauté :
les yeux se mouillent ; ils sentent, dans une plus haute aspiration,
le mérite divin des chants comme des larmes.

Et le cœur, ainsi soulagé, s’aperçoit bientôt qu’il vit encore,
qu’il bat, et voudrait battre, pour se donner lui-même,
à son tour, avec joie, en pure reconnaissance
de cette magnifique largesse.
Alors se fit sentir – oh ! que ce fût pour jamais !
la double ivresse de la mélodie et de l’amour.

Goethe à l’âge de 78 ans – Aquarelle de Josef Karl Stieler

 

Johann Wolfgang Goethe (1749-1832)
In « Trilogie de la passion » – 1827
(Traduit de l’allemand par Jacques Porchiat)

 

 

C'est à Marienbad, en 1821, que Goethe, alors âgé de 72 ans, connaît sa dernière grande passion amoureuse. Il vient de faire la rencontre d'une jeune soprano de 17 ans, Ulrike von Levetzow, et en tombe éperdument amoureux.

Deux années plus tard, le refus des parents de la jeune fille de lui accorder sa main plonge le grand écrivain dans une profonde mélancolie qui lui inspirera de merveilleux poèmes, et en particulier l'un de ses plus beaux, l'"Élégie de Marienbad".

Pendant l'été 1823, alors qu'il se réfugie plus que jamais dans la musique, il est infiniment séduit par le jeu engagé et virtuose de la pianiste polonaise Maria Szymanowska (qui ne sera pas étrangère au style brillant de Chopin). 
Quelques jours après le récital, il lui envoie ce poème, "Réconciliation", très empreint encore de ses ressentis amoureux, pour la remercier des vives émotions que sa musique a attisées en lui.

Irina Lankova joue « Élégie » Opus 3 – N°1 de Sergueï Rachmaninov :

Sergueï Rachmaninov en 1892

Cette "Élégie" fait partie des cinq "Morceaux de fantaisie", opus 3, que Rachmaninov compose en 1892, à l'âge de 19 ans.

Dès son ouverture, cette pièce exprime, une profonde et bouleversante mélancolie qui, en se développant, gagne en intensité et en beauté.

Chaleureuse, une réconfortante mélodie vient alors éclairer d'un bref trait d'espérance son ténébreux chemin.

Mais la musique retourne à la gravité de sa méditation et s'estompe jusqu'à s'éteindre presque, avant que ne réapparaisse, encore plus triste et plus émouvant, le premier thème.

Elle se cabre enfin dans une ultime convulsion puis se résigne à abandonner les harmonies des derniers accords aux ombres chères de la nuit qui marche.

Cara Cecilia… così bella, così brava !

Si l’on me donnait le choix entre la beauté et la douceur d’une femme, je préfèrerais la seconde, mais que j’aimerais tant avoir l’une et l’autre réunies !

Sylvain Maréchal – Le dictionnaire d’amour (1788)

Oyez, oyez, braves gens,
tendres damoiselles et nobles damoiseaux,
dames de cour et preux chevaliers !

Dans cette modeste chapelle,
pas de chapelet, point de missel.
Des tréteaux pour les baladins,
les chanteurs et les comédiens.
Du rire, de l’amour et des larmes,
des passions et surtout du charme !

Venez entendre la triste histoire,
venez écouter les déboires,
de Cecilia, la soprano
tant éprise de Peppino
si injustement enfermé,
prête à tout pour sauver l’aimé.

Entrez, laissez-vous enchanter
par Francesca Aspromonte !

La Canzone di Cecilia
Ensemble « Cappella Mediterranea » dirigé par Leonardo García Alarcón

Extrait de Amore Siciliano enregistré à Ambronay le 12 septembre 2014

2019 : Sourire – Amour – Paix. Dans l’ordre qu’on voudra !

Meilleurs vœux  !

Comment, sans une dose certaine d’exagération, une pincée d’outrance, et un zeste d’angélisme, mes vœux pour ce début d’année résisteraient-ils à l’inéluctable érosion que ne manqueront pas d’infliger à leur réalisation les onze mois qui les suivent ?  Aucun excès, en tout cas, ne saurait retrancher la moindre fraction à la sincérité qui les inspire.

Alors :

Ψ –  Puissions-nous entonner chaque jour de notre nouvelle année, avec le même enthousiasme et le même gracieux sourire que ceux qu’affiche ici la très british Carolyn Sampson interprétant Sémélé, ce chant réjoui :

« Oh extase du bonheur…! »

— Et avec la même voix peut-être, qui sait ?… « Exagération », disions-nous ?

Et si, ce faisant, nous menaçaient de trop près les vanités du Narcisse, qu’un trait d’humour, aussitôt, vienne en chasser l’écho, fussions-nous, comme Sémélé elle-même, fille d’Harmonie, mère de Dionysos, et amante de Jupiter. (Quel C.V. !)
Aimons-nous donc nous-mêmes, nous n’en aimerons que mieux ceux qui nous entourent ! Mais gardons-nous de laisser le tain de notre miroir occulter l’issue de notre prison !

Haendel – SÉMÉLÉ – Acte III – Scène 3

Recitative

Oh, ecstasy of happiness!   
Celestial graces                        
I discover in each feature!     

Air

Myself I shall adore,
If I persist in gazing.
No object sure before
Was ever half so pleasing.
Myself. . . da capo

• • •

Récitatif

Oh extase du bonheur,
grâces célestes
que je découvre dans chacun de mes traits !

Aria

Je m’adorerai moi-même
si je continue à me regarder.
Nul objet il est sûr à ce jour
n’a atteint ne serait-ce que la moitié de cette beauté.
Je m’adorerai… da Capo

§

Ψ –  Puisse cette nouvelle année, Mesdames, accroître encore, selon vos souhaits légitimes, vos droits dans nos sociétés vieillissantes !

Puisse le Ciel — il n’y aura plus que lui pour cela — nous protéger, Messieurs  les pauvres hommes, des éventuels abus auxquels elles pourraient, par vengeance, par sadisme ou tout simplement par plaisir, être tentées de nous exposer… !

Quelques cas sérieux ont déjà été recensés… et certains disent — mauvaises langues, évidemment — que nous y avons pris goût :

§

Ψ –  Enfin, et surtout, puissions-nous tous, chacun à sa manière et avec ses moyens, propulser nos énergies personnelles dans la seule direction qui vaille : celle qui conduit à la PAIX ! Tenterons-nous la magique utopie d’utiliser tous la même boussole ?

Mais, convenons-en, les mots ne savent pas tout dire. Surtout si c’est au cœur que l’on s’adresse. Seule la musique connaît le langage subtil de l’intime, de l’immatériel, de l’éternel. Laissons-la donc, avec une suave élégance, offrir à nos âmes, pour les convaincre s’il en était besoin, un avant-goût du bonheur simple dont la paix est porteuse.

Bill Evans (piano) – « Peace piece » (enregistrée en concert en 1958)

§ § §

Merci à tous de venir fidèlement sur « Perles d’Orphée » et « De Braises et d’Ombre », depuis tant d’années maintenant, partager avec moi un regard, une larme ou un sourire. Quel bel honneur vous me faites, quel formidable plaisir vous m’offrez, en ajoutant chaque jour un maillon nouveau à cette chaîne de l’émotion dont je ne pouvais imaginer en la créant qu’elle grandirait ainsi.

Merci !

La « chose »… et ses ratés !

Pour moi voici quel est mon mot
Et sur le mot et sur la chose :
J’avouerai que j’aime le mot
J’avouerai que j’aime la chose
Mais c’est la chose avec le mot
Mais c’est le mot avec la chose
Autrement la chose et le mot
A mes yeux seraient peu de chose.

Abbé de LATTAIGNANT (1697-1779)

 

« Le mot et la chose » (extrait)

 

 

 

— La chose, la bagatelle, la petite affaire, le plaisir partagé… comme qui dirait l’amour, quoi ! Tu comprends ?

— Oui, mais voilà, c’est pas toujours le nirvana, le septième ciel, le pied, le « panard », le paroxysme de la joie, l’extase, la sublimation des sens, la béatitude des sommets… On a beau être entre adultes consentants, y a des cas où…

Témoignages… Un vrai régal !

La chose ou les ratés de la bagatelle

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Pas comme ça !