L’avènement

Toute œuvre qui nous donne le sentiment de la qualité artistique relie aussi au monde les profondeurs qu’elle exprime ; toute œuvre qui nous atteint par là témoigne d’une part victorieuse de l’homme, fût-il un homme fasciné.

André Malraux – La monnaie de l’absolu

Bison – Peinture rupestre – Grotte ornée d’Altamira

L’avènement

J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu.
L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne
je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve.
Des spectres d’animaux traînant des dards brisés
ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant
je pressentais une faveur : telle promesse
tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne,
ou peut-être l’amour, une pierre magique…
J’avais reçu cela, j’en suis sûr, puis je l’ai
perdu. Mon souvenir rongé de millénaires
ne garde que cette nuit-là, que son matin.
J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur.
Soudain j’entends la sourde voix interminable
d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout,
mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent.
Je cours à la crevasse au fond de la caverne
et je les vois alors, braise rousse, les cornes
cruelles, l’échine montueuse, le poil
noir comme l’œil lugubre aux aguets. Ils étaient
des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot
qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres,
mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom.
J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas
au monde avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne permis à personne de profaner
ce flot pesant de bestialité divine,
d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence.
Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé
des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe,
l’ocre et le vermillon traceraient leur image.
Ils furent dieux par la prière et les victimes.
Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira.
Innombrables furent mes formes et mes morts.

Jorge Luis Borges – in « L’or des tigres » – Mis en vers français par Ibarra (Poésie/Gallimard)

L'éditeur ou le traducteur ajoute en note la pertinente remarque suivante :
"Premier et pénultième vers : si Borges avait été, était toujours, l'homme d'une tribu française, c'est le nom de Lascaux qu'il n'aurait pas prononcé."

Les bisons de la grotte ornée d’Altamira, en Espagne

El advenimiento
.
Soy el que fui en el alba, entre la tribu.
Tendido en mi rincón de la caverna,
pujaba por hundirme en las oscuras
aguas del sueño. Espectros de animales
heridos por la esquirla de la flecha
daban horror a las tinieblas. Algo,
quizá la ejecución de una promesa,
la muerte de un rival en la montaña,
quizá el amor, quizá una piedra mágica,
me había sido otorgado. Lo he perdido.
Gastada por los siglos, la memoria
sólo guarda esa noche y su mañana.
Yo anhelaba y temía. Bruscamente
oí el sordo tropel interminable
de una manada atravesando el alba.
Arco de roble, flechas que se clavan,
los dejé y fui corriendo hasta la grieta
que se abre en el confín de la caverna.
Fue entonces que los vi. Brasa rojiza,
crueles los cuernos, montañoso el lomo
y lóbrega la crin como los ojos
que acechaban malvados. Eran miles.
Son los bisontes, dije. La palabra
no había pasado nunca por mis labios,
pero sentí que tal era su nombre.
Era como si nunca hubiera visto,
como si hubiera estado ciego y muerto
antes de los bisontes de la aurora.
Surgían de la aurora. Eran la aurora.
No quise que los otros profanaran
aquel pesado río de bruteza
divina, de ignorancia, de soberbia,
indiferente como las estrellas.
Pisotearon un perro del camino;
lo mismo hubieran hecho con un hombre.
Después los trazaría en la caverna
con ocre y bermellón. Fueron los Dioses
del sacrificio y de las preces. Nunca
dijo mi boca el nombre de Altamira.
Fueron muchas mis formas y mis muertes.

Credo

Pour jouer à faire écho aux  « Affirmations » d’Isidore Ducasse publiées par Brigetoun dans son billet d’aujourd’hui.

Écho en cascade de surcroît : « L’accueil du berger » en période de Noël… « L’homme est certain de ne pas se tromper », n’est-ce pas ?

Credo

Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l’homme ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boutefeu, ce fouille merde.
Je crois en l’homme, ce lèche sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable,
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.

Lucien Jacques (1891-1961)

 

in Florilège poétique
(Les Cahiers de l’Artisan, 1954)

Je pullule, tu pullules, il ou elle…

Yue Minjun - peintre chinois né en 1962 - Vanité et autoportrait
Yue Minjun – peintre chinois né en 1962 – Vanité et autoportrait

Je pullule

Je grouille, je fuse, j’abonde,
J’éclos, je germe, je racine,
Je ponds, j’envahis, je réponds.
Je me double et puis me décuple.
Je suis ici, je suis partout,
Dedans, dehors et au milieu
Dans le sec et dans le liquide
Comme je suis au fond du fer,
Du bois, de l’air et de la chair.

J’ai beau m’annuler, inutile :
Je reviens toujours par-delà,
Je serpente et je papillonne,
J’enfante, fourmille et crustace,
Je me fourre dans toute race
Pullule, fermente et m’empêtre.
Le néant ne veut pas de moi
Et je lutte à mort avec la
Difficulté de ne pas être.

Géo Norge (1898-1990)
Géo Norge (1898-1990)

 

Géo NORGE – Le Stupéfait – 1988 (Gallimard)

Regard

Ferdinand Hodler - 1853-1918 - Genève - Regard dans-l'infini III - 1903-1906
Ferdinand Hodler (1853-1918) Genève – Regard dans-l’infini III – 1903-1906

« Les mots, les vers, si libres ou tendus qu’ils soient, si héroïques qu’ils paraissent, ne font que reproduire, en poésie, l’inépuisable vocation de l’homme à outrepasser vainement ses propres limites, à se brûler les ailes en s’élançant vers l’absolu pour retomber toujours. Mais ce qui fait le prix d’une telle impatience est justement la répétition de son envolée, son absence de résignation, cette façon qu’a l’homme de se sentir exister plus vivement dans la déchirure, et de regarder la vie avec un regard infini faute de considérer l’infini avec le regard même de la vie »…

Saint-John Perse (1887-1975)
Saint-John Perse (1887-1975)

 

(in Préface aux poésies de Léon-Paul Fargue)

Destin

Nature-Sunset-Wallpaper-

Le soleil qui se lève chaque matin à l’est
et plonge tous les soirs à l’ouest
sous le drap bien tiré de l’horizon
poursuit son destin circulaire
cadre doré enchâssant le miroir où tremblent les reflets
d’hommes et de femmes jetés sur une ombre de terre
par l’ombre d’une main qui singe la puissance

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