Zambra Mora

Las seis cuerdas

La guitarra
hace llorar a los sueños.
El sollozo de las almas
perdidas
se escapa por su boca
redonda.
Y como la tarántula,
teje una gran estrella
para cazar suspiros,
que flotan en su negro
aljibe de madera.


    Federico Garcia Lorca – 1924 – « Poème du Cante jondo »

Les six cordes

La guitare fait pleurer les songes.
Le sanglot des âmes perdues
s’échappe par sa bouche ronde.
Et comme la tarentule,
elle tisse une grande étoile
pour chasser les soupirs
qui flottent dans sa noire
citerne de bois.

Traduction : Pierre Darmangeat

§

Restée interdite pendant des siècles, la Zambra (traduction : "fête") est une tradition de danse et de musique espagnole aux racines multiples, maures, séfarades et gitanes. Espagnole à l'origine, la Zambra reçoit son qualificatif de "mora" (maure) lorsque les arabes et les berbères l'adoptent, entre le IXème et le XVème siècles, à l'occasion des festivités – plus particulièrement les mariages – qu'ils organisent. Les populations juives séfarades, souvent de langue arabe, et partageant avec les maures la même fuite vers les campagnes et les montagnes devant la conversion du pays au christianisme, l'adoptent également.
Les gitans, persécutés eux aussi, réinventent cette tradition musicale lors de leur arrivée en Andalousie, à la fin du XVème siècle.

La Zambra Mora (ancêtre du Flamenco) se danse habituellement les pieds nus avec une jupe souple et généreuse, à volants, exprimant par des mouvements très proches de la danse du ventre, la sensualité passionnée de ces peuples opprimés dont elle est, d'une certaine manière, devenue un emblème.

Un sanglot, une guitare

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)

Hubert Käppel (guitare) : Fantaisie en Ré Majeur de David Kellner

David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)

- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne.
- 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise)
- Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale.
- Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine.
- A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm.
- 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande.
- 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété.
- Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé.
- 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.

Tout p’tit… De l’ours à la poupée

Voilà bien longtemps, il s’était « fait tout p’tit devant une poupée »… Et comme nous étions heureux d’entendre ce vieil ours moustachu chanter sa soumission à cette poupée qui avait réussi à le « faire filer doux » devant sa tendre tyrannie.

Mais le temps a passé. Parti le vieil ours, envolée la poupée !
La petite-fille de la poupée a fini pourtant par se mettre à chanter, avec son mari et ses potes (signe des temps)… la même chanson !
Et, s’il est différent, notre plaisir, avouons-le, n’en est pas moindre… empreint de ce soupçon de nostalgie facétieuse qui ne vient se glisser que dans les souriants sillons des pattes d’oie.

Le nom de cette chanteuse, musicienne et compositrice américaine :

Natalie Knutsen, surnommée Nataly Dawn

Ce groupe de talentueux musiciens s’appelle (prononcez à la française avec l’accent américain) :

Pomplamoose

Corde sensible

NobukataFemme avec lyre (détail) – XVIIe

Le trémolo, c’est-à-dire la création d’une ligne mélodique par la répétition rapide d’une même note aiguë accompagnée par les notes graves de l’harmonie, est l’un des effets les plus charmeurs que la guitare puisse produire.

Charles Duncan
– Célèbre pédagogue américain de la guitare, auteur de « The Art of Classical Guitar Playing »

Bien exécuté, le trémolo, dédoublant l’instrument par un effet polyphonique, suscite immanquablement l’admiration. Mais quel guitariste faut-il être pour concilier dans la subtile fluidité d’un même geste, précision, vélocité et consistance, sans lesquelles cet « arpège sur une corde » ne saurait jamais donner l’illusion d’une guitare jumelle.

Un professeur de guitare avait depuis longtemps pris l’habitude de rappeler régulièrement à ses élèves que l’univers de la musique se divise en deux grandes époques : « avant » Jean-Sébastien Bach et « après » lui.

Agustin Barrios Mangore (1885-1944)

S’agissant du monde resserré de son instrument, et pour mettre particulièrement en lumière autant le charme hypnotique du  trémolo que ses exigences techniques, il ne manquait jamais d’ajouter à ce propos sa conviction personnelle selon laquelle le monde de la guitare se divisait, lui aussi, en deux périodes : « avant » Agustin Barrios et « après » lui. – Agustin Barrios Mangore, compositeur et Maître paraguayen de la guitare, mort en 1944.

Manière bien à lui de convoquer à son cours, pour l’exemple, les deux magnifiques pièces emblématiques du répertoire pour guitare dans lesquelles l’usage du tremolo est porté au paroxysme de l’enchantement :

« Recuerdos de la Alhambra » (Souvenirs de l’Alhambra de Grenade) composé en 1896 par Francisco Tarrega comme un écho aux sonorités d’une des fontaines du palais.

« Una limosna por el amor de Dios » (Une aumône pour l’amour de Dieu), écrite par Agustin Barrios peu de temps avant sa disparition en août 1944.

A la courte liste des guitaristes qui ont frisé la perfection dans l’exécution du trémolo, il faut désormais ajouter, incontestablement, une jeune virtuose sud-coréenne déjà au sommet de son art : Kyuhee Park.

Avec elle la technique devient poésie.

… Et, en témoigne l’image, elle ne joue que d’une seule guitare.

« Recuerdos de la Alhambra »

Ω

« Una limosna por el amor de Dios »

Cette très émouvante pièce de guitare porte un second titre : "El ultimo canto" (Le dernier chant). Pour comprendre ses deux titres, il faut se rappeler l'histoire touchante qu'on dit être à leur origine :

Ce 2 juillet 1944, Agustin Barrios est à San Salvador, en leçon avec un de ses élèves, lorsque quelqu'un frappe à la porte. Le maître va ouvrir et se trouve alors en face d'une vieille dame, le sourire pâle et édenté, un bras tendu en avant, la main ouverte. "Una limosna por el amor de Dios" (une aumône pour l'amour de Dieu), lui demande-t-elle. 
Après avoir donné quelques pièces de monnaie à sa pauvre visiteuse, Barrios revient vers son élève et lui dit avec un large sourire :
– Je travaille à une nouvelle composition et je vais, en souvenir de cet instant, y intégrer les coups à la porte.

Barrios meurt un mois plus tard, le 7 août, en laissant cette composition terminée mais sans titre. Ces deux cognements sur la porte apparaissent bien dès les premières mesures et persistent jusqu'à la fin du morceau.
Pour évoquer le souvenir de cette visite inattendue, la pièce reçut donc le titre de "Una limosna...". Mais, comme c'était aussi la dernière pièce que le Maître avait composée, elle fut également nommée "El ultimo canto".

Après un regard sur le monde…

Dans les grandes perplexités astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.

Cioran – « De l’inconvénient d’être né » (1973)

ω

Un cœur en automne /8 : Souvenirs à six cordes

Ressouvenir

Ô passé des chants doux ! ô l’autrefois des fleurs !…
Je chante ici le chant des anciennes douleurs.

Je le chante, sans pleurs et sans haine à voix basse,
Comme on se bercerait d’une musique lasse…

Profond, irrépressible, autant que le soupir,
S’échappe de mon cœur le mauvais souvenir…

Je vois s’abandonner mon âme lente et lasse
Au charme des bruits doux, de la lumière basse.

Que vont envelopper les anciennes douleurs ?…
Ô l’autrefois des chants ! ô le passé des fleurs !

Renée Vivien (1877-1909) – Portrait par Alice Pike Barney

Le vide et la nuit

Wang Shen ( Dynastie Song) – paysage – 11ème siecle (Musée de Shanghai)

 Le centre est là
D’où jaillit
       le souffle rythmique
En vivifiante vacuité

Sans qu’on s’y attende
Autour de soi
        et droit au cœur
Voici les ondes
Natives et vastes
Résonnant
Depuis l’ici même
         jusqu’au plus lointain
De leur toujours déjà là
        de leur toujours commençante
Mélodie

François Cheng
(À l’orient de tout – Le livre du vide médian – Poésie/Gallimard)

Réduit au plus ténu du souffle

Être pure ouïe

Et faire écho en silence

Au respir des sycomores

Quand l’automne les pénètre

De son haleine d’humus et de brume

À la saveur de sel après larmes

Réduit au plus ténu du souffle

Abandonné au rien

Et au change

À rien de moins qu’échange

Là où voix est voie

Et voie voix

Là est


François Cheng
(À l’orient de tout – Qui dira notre nuit – Poésie/Gallimard)