Toqué de toccata /7 – Paradisi per tutti…

« Paradisi per tutti… » : La tentation est forte, n’est-ce pas, de se risquer à une traduction spontanée : Paradis pour tous…
Bien sympathique spontanéité qui vient de gentiment nous piéger, nous conduisant à un double contresens – auquel, soyons en sûrs, chacun de nous survivra :
D’abord parce qu’il ne s’agit pas des « paradis » auxquels nous aspirons tous, mais d’un claveciniste-compositeur italien du XVIIIème, Pietro-Domenico Paradisi (connu également sous cet autre patronyme de Pietro Domenico Paradies).
Ensuite parce qu’il pourrait bien ici être question d’ « enfer », tant l’air de la fameuse toccata, entêtante et joyeuse, dont il est l’auteur, est capable de nous envahir des jours entiers, en tout lieu, à tout instant… Mais qui s’en plaindrait, dont l’âme, grâce à elle, sourit ?

Pietro-Domenico Paradisi /  Naples,1707 – Venise 1791

Ce trait de virtuosité entendu, on ne s’étonnera pas d’apprendre qu’il a séduit sans peine les instrumentistes de tout poil, aussitôt prompts à se l’approprier.

En 1754, à Londres, Paradisi publie un recueil de 12 sonates, très inspirées des Scarlatti père et fils, qui le fera connaître au-delà de son siècle bien plus que tout le reste de son œuvre. La VIème sonate, en La Majeur l’emmènera droit vers la postérité, et en particulier son second mouvement, « allegro », souvent appelé toccata bien qu’il n’en porte pas le titre, en raison de son caractère éminemment virtuose. 

Voilà donc cette fameuse toccata partie pour conquérir le monde. Simple et enjouée, elle hypnotise les transcripteurs. Ainsi, de cordes en pistons, d’anches en claviers, de doigts en bouches et de bouches à oreilles traverse-t-elle le monde et les siècles. Jusqu’à atteindre sa consécration dans les années 1960, en devenant, dans une version orchestrale avec harpe, la musique des interludes de la télévision italienne (la RAI), chargée de surligner les images diffusées de différents villages de la botte.

« Per tutti… gli strumenti musicali » :

L'auteur de ce billet accepte avec plaisir sa responsabilité pour les cas d'addiction musicale que celui-ci aura pu déclencher.

La harpe et l’orchestre… dans la belle version diffusée alors par la RAI

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Le piano, par Eileen Joyce en 1938 : des ailes au bout des doigts

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Les guitares par Marko Feri & Janoš Jurinčič : qui se ressemble s’assemble ou peut-être l’inverse

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Le violon, par Itzhak Perlman : funambule filant de corde en corde

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La trompette et le trombone, par C. Regoli & F. Mazzoleni : à plein vent, à plein souffle, mais ensemble !

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L’orgue, par Frank Kaman : jeux d’anches, jeux d’anges

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Le jazz-band, par Lucio Fabbri : pour que la fête continue…

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Zambra Mora

Las seis cuerdas

La guitarra
hace llorar a los sueños.
El sollozo de las almas
perdidas
se escapa por su boca
redonda.
Y como la tarántula,
teje una gran estrella
para cazar suspiros,
que flotan en su negro
aljibe de madera.


    Federico Garcia Lorca – 1924 – « Poème du Cante jondo »

Les six cordes

La guitare fait pleurer les songes.
Le sanglot des âmes perdues
s’échappe par sa bouche ronde.
Et comme la tarentule,
elle tisse une grande étoile
pour chasser les soupirs
qui flottent dans sa noire
citerne de bois.

Traduction : Pierre Darmangeat

§

Restée interdite pendant des siècles, la Zambra (traduction : "fête") est une tradition de danse et de musique espagnole aux racines multiples, maures, séfarades et gitanes. Espagnole à l'origine, la Zambra reçoit son qualificatif de "mora" (maure) lorsque les arabes et les berbères l'adoptent, entre le IXème et le XVème siècles, à l'occasion des festivités – plus particulièrement les mariages – qu'ils organisent. Les populations juives séfarades, souvent de langue arabe, et partageant avec les maures la même fuite vers les campagnes et les montagnes devant la conversion du pays au christianisme, l'adoptent également.
Les gitans, persécutés eux aussi, réinventent cette tradition musicale lors de leur arrivée en Andalousie, à la fin du XVème siècle.

La Zambra Mora (ancêtre du Flamenco) se danse habituellement les pieds nus avec une jupe souple et généreuse, à volants, exprimant par des mouvements très proches de la danse du ventre, la sensualité passionnée de ces peuples opprimés dont elle est, d'une certaine manière, devenue un emblème.

Un sanglot, une guitare

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)

Hubert Käppel (guitare) : Fantaisie en Ré Majeur de David Kellner

David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)

- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne.
- 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise)
- Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale.
- Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine.
- A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm.
- 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande.
- 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété.
- Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé.
- 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.

Tout p’tit… De l’ours à la poupée

Voilà bien longtemps, il s’était « fait tout p’tit devant une poupée »… Et comme nous étions heureux d’entendre ce vieil ours moustachu chanter sa soumission à cette poupée qui avait réussi à le « faire filer doux » devant sa tendre tyrannie.

Mais le temps a passé. Parti le vieil ours, envolée la poupée !
La petite-fille de la poupée a fini pourtant par se mettre à chanter, avec son mari et ses potes (signe des temps)… la même chanson !
Et, s’il est différent, notre plaisir, avouons-le, n’en est pas moindre… empreint de ce soupçon de nostalgie facétieuse qui ne vient se glisser que dans les souriants sillons des pattes d’oie.

Le nom de cette chanteuse, musicienne et compositrice américaine :

Natalie Knutsen, surnommée Nataly Dawn

Ce groupe de talentueux musiciens s’appelle (prononcez à la française avec l’accent américain) :

Pomplamoose

Corde sensible

NobukataFemme avec lyre (détail) – XVIIe

Le trémolo, c’est-à-dire la création d’une ligne mélodique par la répétition rapide d’une même note aiguë accompagnée par les notes graves de l’harmonie, est l’un des effets les plus charmeurs que la guitare puisse produire.

Charles Duncan
– Célèbre pédagogue américain de la guitare, auteur de « The Art of Classical Guitar Playing »

Bien exécuté, le trémolo, dédoublant l’instrument par un effet polyphonique, suscite immanquablement l’admiration. Mais quel guitariste faut-il être pour concilier dans la subtile fluidité d’un même geste, précision, vélocité et consistance, sans lesquelles cet « arpège sur une corde » ne saurait jamais donner l’illusion d’une guitare jumelle.

Un professeur de guitare avait depuis longtemps pris l’habitude de rappeler régulièrement à ses élèves que l’univers de la musique se divise en deux grandes époques : « avant » Jean-Sébastien Bach et « après » lui.

Agustin Barrios Mangore (1885-1944)

S’agissant du monde resserré de son instrument, et pour mettre particulièrement en lumière autant le charme hypnotique du  trémolo que ses exigences techniques, il ne manquait jamais d’ajouter à ce propos sa conviction personnelle selon laquelle le monde de la guitare se divisait, lui aussi, en deux périodes : « avant » Agustin Barrios et « après » lui. – Agustin Barrios Mangore, compositeur et Maître paraguayen de la guitare, mort en 1944.

Manière bien à lui de convoquer à son cours, pour l’exemple, les deux magnifiques pièces emblématiques du répertoire pour guitare dans lesquelles l’usage du tremolo est porté au paroxysme de l’enchantement :

« Recuerdos de la Alhambra » (Souvenirs de l’Alhambra de Grenade) composé en 1896 par Francisco Tarrega comme un écho aux sonorités d’une des fontaines du palais.

« Una limosna por el amor de Dios » (Une aumône pour l’amour de Dieu), écrite par Agustin Barrios peu de temps avant sa disparition en août 1944.

A la courte liste des guitaristes qui ont frisé la perfection dans l’exécution du trémolo, il faut désormais ajouter, incontestablement, une jeune virtuose sud-coréenne déjà au sommet de son art : Kyuhee Park.

Avec elle la technique devient poésie.

… Et, en témoigne l’image, elle ne joue que d’une seule guitare.

« Recuerdos de la Alhambra »

Ω

« Una limosna por el amor de Dios »

Cette très émouvante pièce de guitare porte un second titre : "El ultimo canto" (Le dernier chant). Pour comprendre ses deux titres, il faut se rappeler l'histoire touchante qu'on dit être à leur origine :

Ce 2 juillet 1944, Agustin Barrios est à San Salvador, en leçon avec un de ses élèves, lorsque quelqu'un frappe à la porte. Le maître va ouvrir et se trouve alors en face d'une vieille dame, le sourire pâle et édenté, un bras tendu en avant, la main ouverte. "Una limosna por el amor de Dios" (une aumône pour l'amour de Dieu), lui demande-t-elle. 
Après avoir donné quelques pièces de monnaie à sa pauvre visiteuse, Barrios revient vers son élève et lui dit avec un large sourire :
– Je travaille à une nouvelle composition et je vais, en souvenir de cet instant, y intégrer les coups à la porte.

Barrios meurt un mois plus tard, le 7 août, en laissant cette composition terminée mais sans titre. Ces deux cognements sur la porte apparaissent bien dès les premières mesures et persistent jusqu'à la fin du morceau.
Pour évoquer le souvenir de cette visite inattendue, la pièce reçut donc le titre de "Una limosna...". Mais, comme c'était aussi la dernière pièce que le Maître avait composée, elle fut également nommée "El ultimo canto".

Après un regard sur le monde…

Dans les grandes perplexités astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.

Cioran – « De l’inconvénient d’être né » (1973)

ω

Un cœur en automne /8 : Souvenirs à six cordes

Ressouvenir

Ô passé des chants doux ! ô l’autrefois des fleurs !…
Je chante ici le chant des anciennes douleurs.

Je le chante, sans pleurs et sans haine à voix basse,
Comme on se bercerait d’une musique lasse…

Profond, irrépressible, autant que le soupir,
S’échappe de mon cœur le mauvais souvenir…

Je vois s’abandonner mon âme lente et lasse
Au charme des bruits doux, de la lumière basse.

Que vont envelopper les anciennes douleurs ?…
Ô l’autrefois des chants ! ô le passé des fleurs !

Renée Vivien (1877-1909) – Portrait par Alice Pike Barney

Le vide et la nuit

Wang Shen ( Dynastie Song) – paysage – 11ème siecle (Musée de Shanghai)

 Le centre est là
D’où jaillit
       le souffle rythmique
En vivifiante vacuité

Sans qu’on s’y attende
Autour de soi
        et droit au cœur
Voici les ondes
Natives et vastes
Résonnant
Depuis l’ici même
         jusqu’au plus lointain
De leur toujours déjà là
        de leur toujours commençante
Mélodie

François Cheng
(À l’orient de tout – Le livre du vide médian – Poésie/Gallimard)

Réduit au plus ténu du souffle

Être pure ouïe

Et faire écho en silence

Au respir des sycomores

Quand l’automne les pénètre

De son haleine d’humus et de brume

À la saveur de sel après larmes

Réduit au plus ténu du souffle

Abandonné au rien

Et au change

À rien de moins qu’échange

Là où voix est voie

Et voie voix

Là est


François Cheng
(À l’orient de tout – Qui dira notre nuit – Poésie/Gallimard) 

Simplement ! Le chemin pour demain

La simplicité véritable allie la bonté à la beauté.

Platon – La République

La simplicité ! De combien de nos émotions est-elle la mère ?

Par exemple :

Une guitare qui déborde de souvenirs, des doigts que les ans ont décharnés, torturés d’avoir caresser tant de cordes, la voix, douce par-delà la fatigue, d’un vieil homme qui se retourne sur son histoire et chante simplement la nostalgique mélodie d’un Rimbaud de son siècle, compagnon de sa jeunesse, Bob Dylan : il n’en faut pas plus pour donner à nos larmes un goût de liberté.

Il est long le chemin pour demain !

John Winn, après avoir séduit avec sa guitare ses compagnons d'armes de l'US Army au milieu des années 1950, commence à New-York, en 1960, une encourageante carrière de chanteur "folk" dans les cafés branchés de Lower West Village qui lui vaut même de se produire sur les scènes célèbres du Carnegie Hall et du Town Hall.

C'est l'époque où il rencontre Bob Dylan avec qui il noue une belle relation amicale et professionnelle.

John raconte comment Bob composa alors cette chanson, "Tomorrow is a long time" :Très attristée par le départ, vraisemblablement sans retour, de son amie Suzy pour l'Italie, Dylan confie sa peine à John et lui annonce qu'il va aussitôt l'exprimer dans une chanson.
Qui aurait pu prévoir son succès planétaire et le nombre incalculable de ses reprises dont le temps n'a toujours pas arrêté le décompte ?
Tomorrow is a long time Demain est si loin
If today was not an endless highway,
If tonight was not a crooked trail,
If tomorrow wasn’t such a long time,
Then lonesome would mean nothing to you at all.
Yes, and only if my own true love was waitin’,
Yes, and if I could hear her heart a-softly poundin’,
Only if she was lyin’ by me,
Then I’d lie in my bed once again.
Si ce jour n’était pas une route infinie
Si ce soir n’était pas un sentier tortueux
Si demain n’était pas un jour si lointain,
Alors solitaire ne voudrait rien dire à tes yeux.
Oui, et seulement si ma bien-aimée attendait,
Si je pouvais entendre son cœur battre doucement,
Si elle était allongée là, à mes côtés,
Alors je pourrais me coucher à nouveau.
I can’t see my reflection in the waters,
I can’t speak the sounds that show no pain,
I can’t hear the echo of my footsteps,
Or can’t remember the sound of my own name.
Yes, and only if my own true love was waitin’,
Yes, and if I could hear her heart a-softly poundin’,
Only if she was lyin’ by me,
Then I’d lie in my bed once again.
Je ne peux voir mon reflet sur l’eau
Je ne peux émettre de son qui ne traduise de douleur
Je ne peux entendre mes pas résonner
Ni me souvenir du son de mon propre nom.
Oui, et seulement si ma bien-aimée attendait,
Si je pouvais entendre son cœur battre doucement,
Si elle était allongée là, à mes côtés,
Alors je pourrais me coucher à nouveau.
There’s beauty in the silver, singin’ river,
There’s beauty in the sunrise in the sky,
But none of these and nothing else can touch the beauty
That I remember in my true love’s eyes.
Yes, and only if my own true love was waitin’,
Yes, and if I could hear her heart a-softly poundin’,
Only if she was lyin’ by me,
Then I’d lie in my bed once again.
Il y a quelque chose de beau dans cette rivière d’argent qui chante,
Il y a quelque chose de beau dans le ciel quand le soleil se lève,
Mais rien de cela ni rien d’autre ne vaut la beauté
Qui émanait des yeux de ma bien-aimée.
Oui, seulement si ma bien-aimée attendait,
Si je pouvais entendre son cœur battre doucement,
Si elle était allongée là, à mes côtés,
Alors je pourrais me coucher à nouveau.

 Traduction de Valérie Charlez publiée sur le site bobdylan-fr.com

Ma « petite phrase de Vinteuil »

Harold Knight (1874-1961) – “At The Piano” (1921)

Il trouvait ouvert sur son piano quelques-uns des morceaux qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre Fou de Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle d’une œuvre est souvent celle qui s’élève au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait de s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette.

Marcel Proust  « Du côté de chez Swann »

§

Sibélius – Étude pour piano N°2 – Opus 76 par Denis Matsuev

§

On ne revient pas d’un dîner chez les Verdurin, d’une visite à Guermantes ou d’une après-midi d’amour chez Odette de Crécy, sans avoir « entendu » et « réentendu » jouer, entre les mots des longues périodes de Marcel Proust, l’énigmatique « petite phrase de Vinteuil » qui, bien que tout aussi imaginaire que son compositeur, trouve ses résonances plurielles dans les partitions de quelques musiciens célèbres, contemporains de « La Recherche ».

Cette petite mélodie de cinq notes constitue dans l’œuvre de Marcel Proust ce trait d’union heureux entre actualité et souvenir, qui, par cette « brusque conjonction entre une sensation du passé et un fragment du présent, nous sort du temps », comme le disait Roland Barthes à propos de « La Recherche… » elle-même, considérée dans sa totalité.

Cette « félicité », ajoutait-t-il sur le ton résolu de l’observateur littéraire attentif qu’il était, qui « réside dans la collusion du souvenir et du présent » devait être ressentie par Proust comme une « victoire sur la mort ».

William Arthur Chase  – The Keynote (1915) – Tate Gallery

Mais, toute réminiscence, victoire sur l’oubli, n’est-elle pas, par l’émotion même qu’elle réveille dans notre actualité, victoire sur la mort ? Chaque œuvre, en vérité, scelle le constat de cette évidence dès lors qu’agit à travers elle la mécanique magique de ces « épiphanies » de la mémoire, mécanique dont les rouages sont d’autant plus fluides et efficients qu’ils doivent leur déclenchement à la part musicale qui la constitue.

Chacun de nous possède sa — ou plutôt ses — petite(s) phrase(s) de Vinteuil qui se rattache(nt) très intimement à sa propre culture musicale certes, mais qui, plus modestement et plus sûrement sans doute, trouve(nt) racine dans les singularités de sa sensibilité personnelle.

Devenue mouvement de sonate pour violoncelle et guitare sous la plume de l’arrangeur Börje Sandquist, cette charmante pièce pour piano Opus 76-N°2 de Sibélius a trouvé sa juste place dans la liste, longue il est vrai, de mes petites phrases musicales « commémoratives ».

C’est un bonheur toujours renouvelé que de l’écouter, tant pour la douceur romantique et surannée de la mélodie qu’elle délivre que pour les images anciennes et touchantes qu’elle ne manque jamais de convoquer dans mon vieux boudoir aux souvenirs.

Métamorphose passagère de l’instant. Un temps retrouvé !

Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis.

Marcel Proust  « Du côté de chez Swann »

Julia Florida

Mi Guitarra

Hay un hondo misterio en tu sonoro
y ardiente corazón, guitarra mía,
gozas pensando y hay en tu alegría
transportes de pasión, gotas de lloro.

Te dio su corazón el dulce moro,
el ibero te dio, su alma bravía
y la América virgen, se diría,
puso en ti, de su amor, todo el tesoro

Por eso en tu cordaje soberano,                                    
que vibra con acento casi humano
es a veces, tu voz como un lamento.

 Como queja de tu alma solitaria
en cuya triste y mística plegaria     

 florece sin cesar el sentimiento.

Agustin Barrios Mangoré (1885-1944)

 

Agustin Barrios « Mangoré » *

(Guitariste, compositeur, poète paraguayen)

Ma guitare

Ma guitare il y a un profond mystère
dans l’ardent jardin sonore de ton cœur,
dont la pensée te réjouit et ta joie est pleine
des transports de la passion et des perles de pleurs.

Du doux Maure tu as reçu le cœur
l’Ibère t’a légué une âme farouche
et la vierge Amérique, semble-t-il,
a mis en toi, par amour, tous les trésors.

Ainsi tes cordes souveraines
qui vibrent d’un accent presque humain
font parfois de ta voix un profond lamento.

Comme une plainte de ton âme solitaire,
triste et mystique invocation dans laquelle
sans cesse s’épanouit le sentiment.

§

J’aime à imaginer que c’est cette barcarolle que le jeune Florentino Ariza, rêveur et poète, venait jouer sous les fenêtres de son aimée, l’altière et trop raisonnable Fermina Daza, pour lui déclarer son inaltérable amour dans les soirs chauds et odorants des Caraïbes de Gabriel Garcia-Marquez, jadis, au temps de leur jeunesse, au temps du choléra.

La sérénade, l’homme mur que l’on surnommait alors, à juste raison, « le Paganini de la guitare », Agustin Barrios « Mangoré », l’avait certainement donnée à la jeune Julia Florida Martinez, de trente ans sa cadette, mais certainement pas à la manière d’un jeune premier grattant langoureusement son instrument sous le balcon de son aimée.

C’est sans doute en lui offrant la partition et en l’interprétant pour elle au cours d’une des leçons qu’il lui prodiguait, qu’il lui déclara sa flamme. Quel charme, quelle fraîcheur, quelle douceur devaient émaner de Florida pour inspirer au Maître une aussi tendre barcarolle, toute empreinte de pudeur et d’élégante retenue, ainsi que l’exprime la délicate interprétation ô combien romantique d’Alvaro Pierri.

« Comme une plainte de [s]on âme solitaire,
« triste et mystique invocation dans laquelle
« sans cesse s’épanouit le sentiment. »

§

Depuis le début des années 1930 Agustin Barrios « Mangoré », le grand guitariste paraguayen, voyage beaucoup. Contraint dès l’été 1936 de quitter l’Espagne en guerre civile, il erre dans divers pays d’Amérique Latine où il ne demeure chaque fois que quelques semaines. La période est plutôt difficile pour le compositeur dont la santé chancelle notablement en même temps que concerts et commandes se raréfient. En 1938, il est accueilli au Costa Rica par son ami Francisco Salazar, architecte renommé et grand passionné de guitare, qui lui prête une agréable maison dans laquelle il séjournera près d’une année. Francisco est aussi l’oncle d’une certaine Julia Florida Martinez…

§

L’ethnomusicologue américain, Rico Solver, raconte dans un courriel à l’un de ses collègues qui l’avait interrogé au sujet de Julia :

« J’ai rencontré Julia au Costa Rica. Elle m’a dit que Barrios fumait énormément et était un peu nerveux. Peut-être parce qu’elle était si belle et que bien sûr, lui aurait bien voulu d’une relation plus proche, mais qu’il s’est maîtrisé… ou peut-être pas ? Elle ne m’a jamais laissé entendre que quelque chose s’était passé entre eux et je pense d’une certaine manière que c’était le cas. Mais, connaissant l’histoire de Mangoré avec les femmes, je ne serais pas surpris du contraire, non plus.

Et bien sûr, vous savez pourquoi sa famille l’avait appelée « Florida » ? Elle avait grandi si vite dans son adolescence, avait « fleuri », s’était « épanouie » si précocement… (« Florida » se traduit par « fleurie ») ».

§

Peut-on évoquer Agustin Barrios, ses compositions pour la guitare et son cher Paraguay, sans faire appel à sa compatriote, merveilleuse guitariste, incontestablement l’interprète qui aura servi et sert encore le Maître avec la plus fervente fidélité : Berta Rojas ?

Berta Rojas joue ici « Julia Florida » pour illustrer un hymne photographique paraguayen à l’amour de la guitare.

L’âme latine n’aurait-elle pas la forme d’une guitare ?…

Grand plaisir contre petit clic !

*Pour approcher d’un modeste pas l’immense artiste qu’était Agustin Barrios Mangoré (guitariste, concertiste, compositeur, poète), deux billets publiés en 2013 sur « Perles d’Orphée » :

Agustin y Berta  &  El ultimo canto

Affair On Eighth Avenue

How long can a moment like this belong to someone ?

8th-avenue-chelsea-manhattan-new-york-city-bokeh-hd-wallpaperVielle histoire, intemporelle et si banale, que cette « aventure sur la 8ème Avenue » à Manhattan ! Celle de l’éternelle rencontre : un homme, une femme, des doigts qui s’entrelacent « comme rubans de lumière », l’intense émotion réciproque d’un amour partagé d’où s’échappent des rêves fous et audacieux que la réalité s’empresse de dissiper, la persistance troublante d’un parfum, la caresse d’une chevelure défaite, des « pourquoi » sans réponses, un souffle de mélancolie… Et puis, un brin de poésie, une guitare pour escorter la nostalgie, et la voix, de loin venue, qui toujours se souvient…

Back here on earth Continuer la lecture de Affair On Eighth Avenue

L’arbre de l’oubli

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

Alfred de Musset (« Souvenir »)

Arbre étrangeComme il est bon, quand la vie, parfois, décide de faire la mauvaise tête,  voire, certains jours, de nous bousculer un peu fort du côté du cœur,  d’aller se réfugier sous « l’arbre de l’oubli ».

Là, au moment apaisé où nos paupières s’abandonnent, il n’est pas rare qu’une petite mélodie toute simple, mais si douce, vienne tournoyer autour de nos chagrins. Les branches, même dépouillées par les vents froids de l’hiver, la gringottent pour nous. Comme les cordes de mille guitares leurs brindilles desséchées donnent la sérénade à l’âme alanguie.

Une invite à l’oubli !

Alberto Ginastera (argentine 1916-1983) – transcription pour deux guitares d’une Milonga (Canción al árbol del olvido) composée initialement pour piano.

Mais, soyons vigilants, car il arrive quelquefois, sous cet arbre, que l’on oublie d’oublier.

Poésie de Fernán Silva Valdés (Argentine 1887-1975)

Sur ma terre il y a un arbre
Qui s’appelle l’arbre de l’oubli
Où vont se consoler,
Petite vie,
Les moribonds de l’âme.

Pour ne pas penser à toi,
Sous l’arbre de l’oubli
Je me suis couché une nuit,
Petite vie,
Et je m’y suis bien endormi.

Et au sortir de mon rêve,
Une fois encore je pensais à toi,
Car j’ai oublié de t’oublier,
Petite vie,
Quand je me suis couché…

En mi pago hay un árbol,
Que del olvido se llama,
Donde van a consolarse
Vidalita,
Los moribundos del alma.

Para no pensar en vos,
En el árbol del olvido,
Me acosté una nochecita,
Vidalita,
Y me quedé bien dormido.

Al despertar de aquel sueño
Pensaba en vos otra vez,
Pues me olvidé de olvidarte,
Vidalita,
En cuantito me acosté.

Un air de valse ancienne…

Ô que c’est long d’aimer sans voir ce que l’on aime…
De caresser une ombre et de sourire au mur
Et de s’interroger si l’Autre fait de même
Et se sent dans le cœur je ne sais quel fruit mûr
Qui crève de tristesse et d’espérance extrême.

Paul Valery

Paul Valéry
Corona & Coronilla (Editions de Fallois – P. 147)

Edward Munch (1863-1944) - Separation
Edward Munch (1863-1944) – Separation

En chaque homme résonne, toujours recommencée, la plainte d’Orphée. Cri d’amour, désespéré, désespérant, venu du gouffre de la solitude infligée, cri de détresse d’un cœur qu’on divise, qu’on arrache à lui-même.

Parfois, quand, l’espace d’un souffle, sa poitrine endigue son sanglot, une mélodie inattendue ouvre un chemin vers un vieux souvenir. Ô la tendre nostalgie des sourires perdus ! Le scintillement mouillé d’une lueur d’espérance !

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