Toqué de toccata /6 – Schumann

Robert Schumann 1810-1856

On ne peut pas dire que la musique pour piano de Robert Schumann ait été spécialement motivée par la recherche de la prouesse technique. À la différence de ses contemporains, Chopin, Czerny, Liszt et quelques nombreux autres, il n’aura cédé ni à la mode de l’époque, ni à la tentation narcissique de la performance, ni à la nécessité économique, et n’aura donc pas écrit d’ « études » pour le piano – au sens d’exercices destinés au développement de l’habileté pianistique et de la maîtrise du clavier.

Bien qu’il partageât avec eux une immense admiration pour les bouquets de virtuosité contenus dans les « caprices » pour violon de Niccolò Paganini, au point d’ailleurs d’en transcrire certains pour le piano, Schumann ne fit pas pour autant le choix de ce type de composition.
Avait-il conservé une trop grande frustration de s’être interdit lui-même toute opportunité de devenir concertiste en infligeant une irréversible tendinite à l’annulaire de sa main droite par une stupide gymnastique d’assouplissement ? Ne ressentait-il pas, tout simplement, un profond besoin de demeurer fidèle à sa nature de « pur » musicien, de musicien-poète, pour qui la part du « chant » mérite toute priorité ? Qui sait ?

Salon chez les Schumann à Zwickau

Une fois, cependant, Schumann motiva une de ses compositions par des considérations d’ordre technique. En 1830, le jeune compositeur de 20 ans, inspiré par l’esprit baroque, mit en chantier une toccata qu’il ne termina qu’en 1836 : la Toccata en Ut Majeur – Opus 7.

Robert Schumann

Il déclara aussitôt, non sans fierté : « ceci est la pièce la plus difficile jamais écrite ». Et sans doute avait-il raison pour l’époque, car les monumentales « Études d’exécution transcendante » de Liszt n’étaient encore qu’aux prémisses de leur gestation, et les « Études Opus 10 » de Chopin, parues quelques années auparavant, étaient tellement « pianistiques » que leurs difficultés d’exécution ne se laissaient pas percevoir au premier abord.

La « Toccata » de Robert Schumann, rare, sinon unique, vestige, au XIXème siècle, des toccatas baroques, n’en demeure pas moins, encore aujourd’hui, une des pièces les plus difficiles du répertoire pour piano. Son appellation initiale laissait déjà peu de place à l’équivoque : « Étude fantastique en double-sons »…

Clara Wieck 1819-1896

Mais, ne faudrait-il pas plutôt percevoir, derrière le brio de la technique et la frénésie des doubles octaves, la passion d’un jeune compositeur amoureux imaginant sa bienaimée, déjà virtuose bien qu’encore une enfant, s’exerçant sur le piano de son père dans la maison familiale des Wieck ?

Clara, qui deviendrait bientôt Madame Schumann, s’accommodait sans peine des partitions les plus complexes. On raconte qu’un jour, voulant tendrement railler Robert sur l’extrême difficulté de sa composition, elle lui adressa cette plaisanterie pleine d’admiration : « Cher Robert, ta toccata serait tellement, tellement, tellement plus facile à quatre mains... »

Certes, la toccata opus 7 de Schumann demande nécessairement au pianiste qui l’aborde une technique des plus éprouvées. Mais plus encore que tout autre pièce du genre, elle exige surtout de lui qu’il ait la sagesse de résister au dangereux attrait que la virtuosité exerce, « mortel pour l’art et pour l’âme », selon le mot de Romain Rolland. Schumann est musicien plus que pianiste et jamais l’interprète désireux de servir l’œuvre plus que lui-même ne laisserait le chant se perdre dans l’ivresse de la performance.

Entre mille et une écoutes, un choix très subjectif :

  Evgeny Kissin : pour l’articulation et le souffle.

Vladimir Horowitz : pour la fluidité légère, l’équilibre et le chant.

Ada Gorbunova (jeune pianiste nouvellement découverte) : pour la fraîcheur et l’impression de facilité.

Toqué de toccata /3 – Inséparables

Claude Debussy 1862-1918

Nourris au même univers foisonnant du Paris du XXème siècle naissant, abreuvés aux mêmes influences d’une époque porteuse de mille promesses de mutation technique, sociale, économique, culturelle, artistique, Claude Debussy et Maurice Ravel, son cadet de treize ans, ont partagé une large palette d’expériences communes qui ne pouvait manquer d’iriser leurs compositions respectives de couleurs voisines et de sonorités jumelles.

Maurice Ravel 1875-1937

La considération sincère qu’ils se portaient l’un l’autre à travers leur art favorisait une évidente influence réciproque qui parfois les conduisit à créer des œuvres d’une proximité si étroite qu’ils en vinrent inévitablement à se traiter en rivaux, allant jusqu’à s’accuser mutuellement de plagia à propos de certaines de leurs compositions.

Mais, ces ressemblances ne sauraient masquer leurs réelles différences, inhérentes à la personnalité unique de chacun d’eux ainsi qu’à l’évidente opposition de leurs tempéraments artistiques et de leurs styles. En témoignent tant des merveilleuses pages musicales qu’ils nous ont léguées, et qui rendent bien circonspects les musicologues tentés par les « écoles » et les « ismes »

Ainsi, par exemple, peut-on percevoir à travers les indissociables mouvements de « Toccata » que chacun composa en son temps – Debussy dans la suite « Pour le piano » entre 1896 et 1901, et Ravel dans « Le Tombeau de Couperin » pendant la « Grande guerre » – leur communauté d’inspiration, tous deux rendant un hommage appuyé aux grands maîtres du clavecin du XVIIIème siècle, autant que leurs oppositions stylistiques qui permettent de ne jamais les confondre.

Vladimir Jankélévitch comparant les deux toccatas :

Celle du Tombeau de Couperin tourne et travaille comme un moteur et martèle l’ivoire inexorablement, et celle de la suite Pour le piano, plus capricieuse, plus féminine, avec je ne sais quelles mourantes vibrations autour des notes…

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Béatrice Rana, jeune prodige italienne, interprète la Toccata de Debussy, troisième mouvement de la suite « Pour le piano » :

Les lumières explosant d’une joie dionysiaque se reflètent telle une pluie d’étoiles dans les frissonnements de l’onde.

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Mariangela Vacatello, pianiste napolitaine au palmarès éblouissant, joue le sixième et dernier mouvement (Toccata) de la suite de Ravel, « Le tombeau de Couperin » :

Les percussions obstinées qui animent ce mouvement dominé par ses exigences techniques ne privent pas pour autant cet instant musical d’un lyrisme singulièrement enchanteur inséré entre les martèlements. 

Toqué de toccata /2 – Fascination

If you want to be more than a virtuoso … first you have to be a virtuoso.*

Vladimir Horowitz 1903-1989

C’est la remarque qu’aurait un jour adressée Vladimir Horowitz, le très grand, l’immense, le facétieux, le capricieux, l’irremplaçable, l’iconique Vladimir Horowitz, « Satan au clavier », comme certains l’avaient surnommé, à Murray Perahia, aujourd’hui référence incontestable du piano, qui faillit jadis être l’un de ses très rares élèves.

« Virtuoso » ! Horowitz – qui en douterait ? – connaissait son sujet. Certains, nonobstant leur admiration, ne l’ont-ils pas trop souvent confiné injustement à cette seule vertu…?
Personnalité musicale puissante mais discrète, passeur engagé, Rudolf Serkin, l’antithèse pianistique d’Horowitz, était, pour sa part, fasciné par « l’espèce d’incandescence qui se dégageait de son jeu, cette flamme, cette passion. » **

… Substances éminemment explosives !

Toccata de Francis Poulenc (audio) – enregistrement de 1932

Attachons nos ceintures !!! Et gardons bien à l’esprit que, comme chacun d’entre nous, ce « diable » n’a jamais eu que dix doigts…

* Si tu veux être plus qu’un virtuose… il te faudra d’abord être un virtuose.

** Cité par Olivier Bellamy –  « Dictionnaire amoureux du piano » – Plon

Toqué de toccata /1 – Envoûtement

Toccata : un vieux nom peu utilisé aujourd’hui, mais signifiant le même genre de composition qu’il y a deux cents ans, une composition conçue pour exprimer l’énergie rythmique, l’éclat technique et des effets brillants de l’interprète. Cela devrait sonner comme une improvisation ou un prélude impromptu.
Une mélodie large et soutenue est déplacée dans une toccata.

Clarence Lucas (1866-1947)
Compositeur et professeur de musique canadien

Yuja Wang – Toccata en Ré mineur Op. 11 de Sergueï Prokofiev
(Bis au festival de Lucerne 2018)
Observons les regards admiratifs, « bluffés » des membres de l’orchestre pendant l’interprétation de ce monumental « 
allegro marcato » … Les nôtres pourraient bien leur ressembler.

Comme on peut l’imaginer sans peine, le mot « toccata » trouve son origine dans le verbe italien « toccare », toucher. Et, s’agissant du clavier – mais aussi de la guitare ou du violon – personne ne s’étonnera de l’importance considérable que revêt ce vocable en la matière.
« Toucher » : pour un pianiste tout est là ! Ainsi la toccata, se montre-t-elle, pour l’interprète, comme un exercice particulier, prétexte à exprimer, non sans une certaine liberté, autant sa propre dextérité que les qualités sonores de l’instrument qui défie sa maîtrise…
Pour le plaisir jubilatoire de l’auditeur, souvent ! Pour la reconnaissance et la gloire du musicien, toujours ! La toccata, « vitrine des compétences et des techniques pianistiques », selon la juste remarque d’un fin musicologue. En bref, un véritable test de virtuosité…

Mais, faudrait-il encore que, dans sa sagesse, le ou la pianiste emporté(e) par son talent n’oublie jamais l’observation avisée – en énonça-t-il qui ne le fussent pas ? – de Paul Valéry :
« Le virtuose est par définition un exécutant aux capacités inhabituelles, qui peut de temps en temps, intoxiqué par un sens exagéré de ses pouvoirs techniques, se permettre d’en abuser. »

Ce billet comme une introduction à une série d’illustrations – moins verbeuses mais pas moins musicales – de ma toquade pour ces pianistes prodigieux qui, jouant une toccata, se jouent allègrement des pièges qu’elle ne manque pas de leur tendre.

Envoûtement, fascination, charme, séduction, vertige… du jeu des doigts sur un clavier.

À suivre . . .

Une rentrée « tout sourire »…

I’m all smiles, darlin’ *
You’d be too…

Trois temps d’une valse

Trois soupçons d’improvisation

Trois tonnes de génie

Trois virgules de bonne humeur

Trois musiciens virtuoses

… Et le miracle d’un sourire

Belle rentrée !!!

I’m all smiles

Basse : George Mraz – Batterie : Ray Price – Piano : Oscar Peterson
Studio BBC – Londres – Mars 1971

* Je suis tout sourire, chérie
   tu devrais l’être aussi…

Musique originale et paroles écrites en 1965 par Michael Leonard et Herbert Martin pour la comédie musicale de Broadway, « The Yearling ».

Les eaux de mon été -2/ Fontaine

Moi, se dit le petit prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine…

Saint-Exupéry – « Le Petit Prince » XXIII

Fontaine ovale – Villa d’Este

Toujours suivre un bon conseil ! C’est donc au bord d’une fontaine que commence ce voyage sensuel dans les eaux des artistes. Les fontaines après tout sont aussi musiciennes !

Quel plus judicieux instrument que la harpe pour traduire la fluidité mélodique de l’eau qui boucle inlassablement son tourbillon extatique sur elle-même, jusqu’à l’hypnose ?

Imaginerait-on plus providentielle ambassadrice de la pureté que cette fraîche et fière dompteuse de gouttes, ravissante virtuose aux boucles blondes, dans sa robe d’ange ?

La belle enfant s’appelle Alisa Sadikova

… Et il faut bien moins de cinquante-trois minutes pour que son bonheur nous éclabousse sur la margelle de sa fontaine !

* * *

Dans la cour le jet d’eau qui jase,
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l’extase
Où ce soir m’a plongé l’amour.

Baudelaire – « Le jet d’eau »

Écouter – Regarder – Aimer !

Yuja Wang -photo par Norbert Kniat
Yuja Wang – par Norbert Kniat

 

 

 

Des mots ?… pour quoi faire ?!

 

 

 

 

A la fin d’un récital, au Carnegie Hall, un soir de mai 2016, Yuja offre à son public une série de « bis »…

… après avoir interprété pendant une heure et demie un répertoire de quelques pièces d’anthologie pour piano. Et quel répertoire : deux Ballades Op. 10 de Brahms – Les poétiques et fantasques Kreisleriana, Op. 16 de Schumann – La monumentale Sonate N°29 de Beethoven en Si b Majeur, Op. 106, dite « Hammerklavier »…. Et de quelle manière !

Video gratias !

Vive la joie… de jouer !

Je suis le contrebandier,
Et j’ai l’art d’inspirer le respect.
Je sais défier n’importe qui,
Et je ne crains personne.
Alors, vive la joie, vive la joie !

Tu peux toujours chanter ton arrogance, beau baryton de contrebandier, sur l’air enjoué que t’a composé Robert Schumann dans un de ses légers Spanisches Liederspiel (Lieder sur des poèmes espagnols), auquel il a donné ton nom (« Der Kontrabandiste »). Mais n’oublie pas de courir vite si tu ne veux pas qu’au terme de ta fuite éperdue une superbe gendarmette, juchée sur ses escarpins aux diaboliques talons de quatorze centimètres, ne te rattrape du bout des doigts…

A moins que, comme moi, tu ne choisisses de te rendre…

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