Contre la barbarie : l’Art, éternellement !

L’écriture, la poésie, le dessin, la peinture, la musique, comme moyens d’échapper à l’horreur immédiate des camps nazis, comme outils du souvenir, du témoignage et de l’indispensable transmission.
Comme probable chemin vers un éventuel et douloureux pardon, pour autant qu’il soit possible, même après tant d’années, de pardonner hors du repentir…?

Felix Nussbaum - Les squelettes jouent pour la danse 1944
Felix NussbaumLes squelettes jouent pour la danse – 1944

La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.

Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)

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Domenico di Michelino - Dante et son poème - XVème
Domenico di MichelinoDante et son poème – XVème

Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.

(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Levi – « Si c’est un homme » – chap. 11

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Tromper l’horreur du camp :

La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD intitulé, « Terezin Theresienstadt » (camp nazi tristement célèbre), dans lequel elle interprète des œuvres que composèrent des musiciens juifs internés dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, pour, supercherie couplée à l’horreur, servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ». La chambre à gaz était le plus souvent le but du séjour.

Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber.
Désignée infirmière pour les enfants du camp, elle avait composé diverses mélodies pour les distraire et les calmer. Alors qu’elle était en route pour la chambre à gaz en compagnie de son jeune fils, Tommy, elle lui chanta, pour tromper l’horreur du chemin et l’apaiser jusqu’à l’ultime instant, cette tendre mélodie, devenue célèbre depuis, « Wiegala ».

Dodo l’enfant do,
Le vent joue de la lyre.
Il joue doucement entre les verts roseaux,
Le rossignol chante sa chanson.
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
La lune est une lanterne
Au plafond noir du ciel,
Elle contemple le monde
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
Comme le monde est silencieux !
Pas un bruit ne trouble la paix,
Toi aussi mon bébé, dors.
Dodo, l’enfant do,
Que le monde est silencieux !

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Se souvenir…
et 
indéfiniment transmettre :

Zoran Music (1909-2005)
Zoran Mušič, – peintre slovène (1909-2005)

Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.

Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

 

in « Pardonner ? » – 1971

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David Olère – Gazage (peint après 1945)

 Si c’est un homme…

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant :
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi (1919-1987)
Primo Levi (1919-1987)

*  *  *

Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.

Paul Celan (1920-1970)
Paul Celan (1920-1970)

 

 

 

 

Ce billet,légèrement modifié ici, a été initialement publié sur "Perles d'Orphée" le 14/02/2013 sous le titre : "Orphée et la barbarie"

Pour l’amour de Célimène… ou de Ludmilla

Ce billet reprend et complète l’article diffusé sur « Perles d’Orphée »
le 4 mai 2013 : « Célimène et le Cardinal »

Molière par Houdon

Ce 4 juin 1666, Molière, enveloppé pour la première fois dans le manteau d’Alceste, traverse la scène du Palais-Royal.
Acte V – Scène IV : La pièce touche à sa fin. Il sait que dans un très court instant le rideau va tomber sur la dernière réplique lancée par Philinte. Il ne peut imaginer que cette comédie si fraichement écrite deviendra l’une de ses plus mémorables réalisations : « Le Misanthrope ». 
Alceste, « l’atrabilaire amoureux » (de la belle et coquette Célimène), est au comble de la déception : elle vient d’exprimer clairement son refus de le suivre dans l’exil qu’il s’est choisi, loin des hypocrisies de cette société qu’il déteste.
Il en conclut qu’elle ne l’aime pas, et décide de rompre, sèchement :

Non, mon cœur, à présent, vous déteste…

Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage
de vos indignes fers pour jamais me dégage.

Il fuira donc seul ce monde qui le déçoit irrémédiablement :

Trahi de toutes parts, accablé d’injustices,
je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices,
et chercher sur la terre un endroit écarté
où d’être homme d’honneur on ait la liberté.

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Pieter Bruegel - Misanthrope-1568
Pieter Bruegel – Misanthrope-1568

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Mais tout ne s’arrête pas là, Le Misanthrope, né sans doute avec le troisième homme, reviendra – il revient toujours… à supposer qu’il parte vraiment. Comment se fuir soi-même ?
Depuis le « Timon ou le Misanthrope » du poète latin Lucien, après le « Timon d’Athènes » de Shakespeare, et bien sûr après « Le Misanthrope » de Molière, ce personnage bougon, ennemi du genre humain, traverse les siècles. Les hommes savent si bien, en tout temps, être détestables, qu’il n’est après tout pas surprenant qu’à chaque époque l’un d’eux s’octroie le droit – ou le devoir – d’exprimer le dégoût de ses contemporains.

Ainsi donc « L’Homme franc » de William Wycherley en 1676, le « Philinte » de Fabre d’Églantine en 1790, qui se veut une suite à la pièce de Molière, le héros de « The School of Scandal » de l’irlandais Richard Sheridan en 1777, « Le Misanthrope réconcilié », de la pièce inachevée de Schiller à la fin du XVIIIème, et au XIXème siècle, les misanthropes des comédies de Labiche et de Courteline.

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Jacques Rampal (1944-2015)

S’inscrivant dans cette lignée d’auteurs poursuivants, en 1992, Jacques Rampal écrit « Célimène et le Cardinal ».
En alexandrins !
La pièce se présente comme une suite à l’illustre « Misanthrope » – sans doute la plus fidèle et, partant, la plus réussie :
Une vingtaine d’années a passé. Nos personnages ont changé, pas leurs sentiments :
Alceste, après le long exil volontaire que Molière lui a imposé au dernier acte, est devenu cardinal, prélat puissant à l’autorité affirmée. Le temps, cependant, n’a pas émoussé son amour pour Célimène.
Célimène a abandonné son statut de courtisane et s’est installée dans la vie d’une épouse bourgeoise, mère de quatre enfants. Sa nouvelle situation et la maturité dont elle est désormais parée n’ont aucunement altéré les désirs de liberté et la passion de plaire de la jeune fille d’hier.

Ils se retrouvent, en scène, pour le plus grand bonheur du théâtre.

Ludmilla Mikaël  et Gérard Desarthe ont créé cette pièce en 1993. Elle a été reprise de nombreuses fois depuis, interprétée par des comédiens de grand talent. J’avoue cependant mon immense sympathie pour le bijou que sertissent ces deux comédiens-là, créateurs de la pièce.

L’émotion et la drôlerie des situations, la qualité du texte, la justesse et la subtilité du jeu des acteurs, le charme irrésistible de Ludmilla Mikaël, tout est réuni pour un bien agréable moment de vrai théâtre dont on ne saurait se lasser…
C’est peut-être aussi, pour ceux à qui les années n’auraient pas encore offert d’être confrontés à pareille situation, l’occasion d’interroger le temps qui vient…

Certains disent que, chaque soir, dans les coulisses, on entendait Molière glousser de plaisir… N’en doutons pas !

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Le début de la pièce (en deux vidéos) :
Alceste et Célimène se retrouvent 20 ans après…

Désormais revêtu de la pourpre cardinalice, Alceste se rend chez Célimène, non sans trouble. Passées les banalités gênées des retrouvailles, Célimène, dominant son émotion, va redoubler de charme pour obliger Alceste, maladroitement drapé dans la suffisance de son statut, à lui avouer l’amour qu’il n’a jamais cessé de nourrir à son égard.
Un face à face, une joute parfois fougueuse, entre deux amants qui dissimulent
sous leur intelligence et la vivacité de leur esprit leur difficulté à parler librement le langage de l’amour.

Les livres nous lisent-ils ?

José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Leitura

L’écrit est une parole pétrifiée, une empreinte. Lire, et non seulement lire à voix haute, est retrouver le mouvement de cette parole, elle-même animée par un esprit : animée. Même un monologue est dialogue, voix diverses, polyphonie. Toute parole, en son essence, en sa nature profonde, est drame, théâtre. Toute chose écrite a lieu sur une scène intérieure, intime.

[…]

José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Moça com Livro

Il me semble avoir lu que nous lisons moins les livres qu’ils ne nous lisent. Nous croyons aller vers eux, vers ce qu’ils nous disent, entrer en eux : ils viennent à nous, ils font surgir de nos oublis des pans et des verstes de notre vie. Leur voix nous peuple d’échos. Ils suscitent en nous des horizons. Ils descellent des profondeurs, nous révèlent des puits, des citernes. Le livre de papier encore ouvert entre nos mains, nous voici lisant au livre de nous-même. Peut-être que les livres que nous aimons le plus et que nous admirons sont ceux qui rallument en nous ce que nous ne savions plus même éteint.

Claude-Henri Rocquet (1933-2016)

 

« Lecture de Rimbaud »
in « Les Carnets d’Hermès » N°9 – 10/2016
(pages 22 & 39)

Corde sensible

NobukataFemme avec lyre (détail) – XVIIe

Le trémolo, c’est-à-dire la création d’une ligne mélodique par la répétition rapide d’une même note aiguë accompagnée par les notes graves de l’harmonie, est l’un des effets les plus charmeurs que la guitare puisse produire.

Charles Duncan
– Célèbre pédagogue américain de la guitare, auteur de « The Art of Classical Guitar Playing »

Bien exécuté, le trémolo, dédoublant l’instrument par un effet polyphonique, suscite immanquablement l’admiration. Mais quel guitariste faut-il être pour concilier dans la subtile fluidité d’un même geste, précision, vélocité et consistance, sans lesquelles cet « arpège sur une corde » ne saurait jamais donner l’illusion d’une guitare jumelle.

Un professeur de guitare avait depuis longtemps pris l’habitude de rappeler régulièrement à ses élèves que l’univers de la musique se divise en deux grandes époques : « avant » Jean-Sébastien Bach et « après » lui.

Agustin Barrios Mangore (1885-1944)

S’agissant du monde resserré de son instrument, et pour mettre particulièrement en lumière autant le charme hypnotique du  trémolo que ses exigences techniques, il ne manquait jamais d’ajouter à ce propos sa conviction personnelle selon laquelle le monde de la guitare se divisait, lui aussi, en deux périodes : « avant » Agustin Barrios et « après » lui. – Agustin Barrios Mangore, compositeur et Maître paraguayen de la guitare, mort en 1944.

Manière bien à lui de convoquer à son cours, pour l’exemple, les deux magnifiques pièces emblématiques du répertoire pour guitare dans lesquelles l’usage du tremolo est porté au paroxysme de l’enchantement :

« Recuerdos de la Alhambra » (Souvenirs de l’Alhambra de Grenade) composé en 1896 par Francisco Tarrega comme un écho aux sonorités d’une des fontaines du palais.

« Una limosna por el amor de Dios » (Une aumône pour l’amour de Dieu), écrite par Agustin Barrios peu de temps avant sa disparition en août 1944.

A la courte liste des guitaristes qui ont frisé la perfection dans l’exécution du trémolo, il faut désormais ajouter, incontestablement, une jeune virtuose sud-coréenne déjà au sommet de son art : Kyuhee Park.

Avec elle la technique devient poésie.

… Et, en témoigne l’image, elle ne joue que d’une seule guitare.

« Recuerdos de la Alhambra »

Ω

« Una limosna por el amor de Dios »

Cette très émouvante pièce de guitare porte un second titre : "El ultimo canto" (Le dernier chant). Pour comprendre ses deux titres, il faut se rappeler l'histoire touchante qu'on dit être à leur origine :

Ce 2 juillet 1944, Agustin Barrios est à San Salvador, en leçon avec un de ses élèves, lorsque quelqu'un frappe à la porte. Le maître va ouvrir et se trouve alors en face d'une vieille dame, le sourire pâle et édenté, un bras tendu en avant, la main ouverte. "Una limosna por el amor de Dios" (une aumône pour l'amour de Dieu), lui demande-t-elle. 
Après avoir donné quelques pièces de monnaie à sa pauvre visiteuse, Barrios revient vers son élève et lui dit avec un large sourire :
– Je travaille à une nouvelle composition et je vais, en souvenir de cet instant, y intégrer les coups à la porte.

Barrios meurt un mois plus tard, le 7 août, en laissant cette composition terminée mais sans titre. Ces deux cognements sur la porte apparaissent bien dès les premières mesures et persistent jusqu'à la fin du morceau.
Pour évoquer le souvenir de cette visite inattendue, la pièce reçut donc le titre de "Una limosna...". Mais, comme c'était aussi la dernière pièce que le Maître avait composée, elle fut également nommée "El ultimo canto".

Concerto en robe de bure…

Ce n’est pas du Poulenc plaisant genre Concerto à deux pianos, mais plutôt du Poulenc en route pour le cloître, très XVe siècle si l’on veut…

Francis Poulenc 1899-1963

C’est ainsi que Francis Poulenc, dans une de ses correspondances de 1936, évoquait son « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales » qu’il était en train de composer pour Winnaretta Singer, la Princesse Edmond de Polignac.
Enchantée par le succès du « Concerto à deux pianos » qu’elle avait commandité en 1932, c’est avec un enthousiasme redoublé, de mécène et de musicienne, que la Princesse lui avait demandé, cette fois-ci, une pièce pour orgue et petit orchestre destinée à être jouée dans le cadre des soirées musicales qu’elle avait coutume d’organiser dans son hôtel particulier.

Princesse Edmond de Polignac 1865-1943

Pouvait-elle se douter, connaissant le style habituellement espiègle et humoristique de la musique de Poulenc, que la fantaisie ludique qu’elle était fondée à attendre, serait en réalité une œuvre profonde, ample et solennelle, empreinte d’une sincère spiritualité que le compositeur n’avait pas vraiment laissé paraître auparavant ?
Qui, en effet, aurait pu prévoir l’influence capitale que l’année 1936 allait exercer dans la vie et la carrière de Francis Poulenc ?

La concomitance de certains évènements de l’été 1936 – mort tragique d’un collègue et ami de Poulenc, Pierre-Octave Ferroud, et première visite à Rocamadour – avait fait peser sur le compositeur gouailleur des « Chansons gaillardes » et des « Biches » une intense charge émotionnelle qui devait le ramener à la foi chrétienne de son enfance.
Aussitôt franchie la dernière marche du retour, Poulenc, illuminé, posait les premiers accords des « Litanies à la Vierge noire ».

Songeant au peu de poids de notre enveloppe humaine, la vie spirituelle m’attirait de nouveau. Rocamadour acheva de me ramener à la foi de mon enfance…

Notre Dame de Rocamadour

Ainsi naissait en lui un autre artiste, plus grave, qui, sans renier le premier, viendrait désormais cohabiter avec lui au travers d’un même langage musical. Cet éclectisme et cette complexité, le critique Claude Rostand les saluera en qualifiant aimablement Poulenc de « Moine et voyou ».

C’est donc ce nouvel état d’être qui devait présider à l’écriture finale de la partition du « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales ».
Sur le chemin du « cloître », en robe de bure, inspiré par les Maîtres anciens de l’orgue et du contrepoint (Buxtehude et Bach) certes… mais pas sans humour, ni esprit. Et, en tout cas, dans la grandeur et la vérité du musicien.

Dans le « Concerto pour orgue » le profane et le sacré contractent une alliance qui correspond à la nature profonde de Poulenc.

Jean Roy (Critique musical – 1916-2011)

Pour découvrir ou re-découvrir l’œuvre, il faut savourer la superbe interprétation qu’en a donnée en novembre 2019, à Francfort, l’organiste lettone Iveta Apkalna accompagnée par le hr-Sinfonieorchester sous la direction de son chef résident, Andrés Orozco-Estrada.

Un sublime moment de musique !

Les mots au service de l’écoute :
Claire Delamarche* présente le « Concerto pour orgue » aux auditeurs du concert donné à la Philharmonie de Paris le 23 mars 2019 (extrait du programme)

Le tutti d’orgue initial rappelle, par la tonalité comme par l’esprit, la Fantaisie en sol mineur BWV 542 de Bach. Mais c’est aux grands préludes de Dietrich Buxtehude que Poulenc emprunte la structure de l’œuvre, un mouvement unique divisé en sept sections enchaînées. Ces sections alternativement lentes et vives s’organisent en miroir autour du fiévreux Tempo allegro central, l’introduction alla Bach encadrant tout l’édifice de sa majesté.

Poulenc assigne à l’orgue un rôle ambigu. Il n’y a pas là ces affrontements titanesques auxquels les grands concertos pour piano ou violon nous ont habitués, mais plutôt une fusion entre le soliste et l’orchestre, le premier jouant souvent le rôle des bois et des cuivres absents du second. 
Excellent pianiste, merveilleux accompagnateur, Poulenc se montra intimidé par l’instrument à tuyaux, qu’il appréciait beaucoup mais dont il ne perçait pas les arcanes. Il se fit donc aider par Duruflé pour établir les registrations, c’est-à-dire traduire en combinaisons de jeux les sonorités très précises qu’il avait en tête : les puissants tutti aussi bien que les couleurs les plus suaves, comme les trois plans sonores sans cesse changeants de l’Andante moderato, la cantilène de hautbois adoucie par un cor de nuit du Très calme ou, dans le Largo final, les exquis nuages de voix céleste flottant sur le solo d’alto, puis celui de violoncelle, au-dessus d’un tapis de cordes partagées entre sourdines et pizzicati.

Duruflé conserva toujours pour Poulenc une amitié et une admiration intactes. Il lui demanda un jour s’il avait en projet des pièces pour orgue seul. Poulenc répondit par l’affirmative mais ne prit jamais le temps de tenir sa promesse. Nous ne pouvons que le regretter.

*Claire Delamarche est musicologue, conservatrice à l’Auditorium de Lyon et l’auteure de « Béla Bartok », publié chez Fayard en 2012. 

2020 au rythme du bonheur !

Carl Fredrik Reuterswaerd (sculpteur – 1934-2016)

Meilleurs Vœux pour 2020 !

Puissiez-vous tous, dans 366 jours, à l’heure du bilan, puiser dans les reflets de ce petit joyau extrait du film de Vincente Minnelli, « Un américain à Paris » (1951), les épithètes qui qualifieront votre année 2020 alors finissante !

Ainsi aura-t-elle été telle que je vous la souhaite :

souriante…    fleurie…     gaie…     talentueuse…     sympathique…
lumineuse…     pleine d’énergie…     harmonieuse…
tonifiante…     joyeuse…     légère…     optimiste…     généreuse…

… Heureuse, tout simplement !

Trouvez le rythme,
Chantez la musique,
Partagez l’amour !
Que demander de plus ?

« I got rythm » (composition de George Gershwin) – Gene Kelly

I got rhythm,
I got music
I got my gal,
who can ask for anything more?

Happy New Year !

May you all, in 366 days, at the time of the review, draw on the reflections of this little jewel taken from Vincente Minnelli’s film, « An American in Paris » (1951), the epithets that will qualify your 2020 year coming to an end!

Thus it will have been as I wish it to you:

smiling…. flowering… cheerful…. talented…. friendly…
luminous…. full of energy… harmonious…
tonifying…. cheerful… light…. optimistic… generous…

… Simply happy!

Get rhythm…
Get music…
Get love!
Who could ask for anything more?

Mon père – Il y a quarante ans…

Car ce cœur fier que rien de bas ne peut séduire,
Ô père, est bien à toi, qui toujours as fait luire
Devant moi, comme un triple et merveilleux flambeau,
L’ardeur du bien, l’espoir du vrai, l’amour du beau !

Théodore de Banville – « À mon père » (Février 1846)

Il y a quarante ans, le 31 décembre 1979, la chère voix qui, avec naturel et simplicité, ne manquait jamais l’occasion de saluer, pour ma gouverne, entre autres valeurs humaines, les vertus de la liberté et de l’indépendance, s’est tue.

En un éclair qu’aucun nuage n’avait annoncé, le caillot qui devait définitivement foudroyer ce cœur si généreux, cet après-midi-là, en atteignant son sinistre dessein, coagulait du même coup le monde insouciant qui était le mien.
Mon père s’en était allé au destin, (selon cette belle expression empruntée au code d’ Hammourabi).

C’est à lui, et à lui seul, que je dois l’amour de la musique, et c’est à travers elle que, depuis quarante an, nous communiquons.
Cela me donne aujourd’hui le droit de lui reprocher avec la plus tendre et souriante véhémence de m’avoir passé tant de caprices aux heures des leçons de solfège…

Papa, tu avais le piano romantique et le violon joyeux… et virtuose !

Ce billet comme un modeste petit caillou blanc sur une grosse pierre noire qui abrite pour l’éternité, depuis quarante ans, mon père que j’aimais tant.

Ils ont fondu dans une absence épaisse,
L’argile rouge a bu la blanche espèce,
Le don de vivre a passé dans les fleurs !
Où sont des morts les phrases familières,
L’art personnel, les âmes singulières ?
La larve file où se formaient des pleurs.

Paul Valéry – « Le cimetière marin »