‘Pure imagination’

Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand le ciel, dehors, se contente d’être rose, et les toits des maisons noirs : cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde.

Qu’à cela ne tienne ! – Retiens ton souffle ! Fais un vœu ! Compte jusqu’à trois ! :

Au cœur des bosquets du jardin magique de Willie Wonka, chaque recoin dissimule un trésor de cacao qui ne demande qu’à être découvert. Ici, la nature se fait pâtissière : le gazon n’est qu’un tapis de pâte d’amande, les champignons de tendres biscuits, et les fleurs des parures de sucre aux mille parfums. Et lorsque tu choisiras de te désaltérer à la source de chocolat, fais-le avec une liberté souveraine ; car dans ce royaume de délices, ni le poids des années ni l’aiguille des balances ne sauraient entraver ta gourmandise.
Tel est le privilège des bienheureux habitants des mondes imaginaires.

Parlez-moi d’amour – 16 – Reviens !

Marc Chagall – Amants au ciel rouge

Kaléidoscope

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Finit-on jamais d’écouter Bach ? Après tant d’années de fréquentation amoureuse de sa musique, la volupté de la surprise devrait s’être éteinte, place laissée au simple plaisir d’une sereine reconnaissance. Et pourtant… ! Avec Bach, l’accoutumance n’émousse jamais l’aiguillon de l’émerveillement. Le prodige sans cesse se renouvelle.

Ainsi, par exemple, – et pour ne se contenter que de celui-ci – le 3ème Concerto Brandebourgeois en Sol majeur (BWV 1048), mille fois écouté, à travers mille interprétations, en concert ou sous la douche, calfeutré dans le moelleux d’un canapé ou figé à son volant, prisonnier d’une rue pétrifiée…, se révèle à chaque fois dans une virginité saisissante, offrant à son auditeur, fût-il le plus fidèle, cette jubilation insolente qui appartient d’ordinaire aux rencontres de jeunesse.

Faut-il alors s’étonner que même au bout de la longue route d’un vieux compagnonnage une rencontre inattendue imprime encore l’empreinte profonde des premiers émois ?

La réponse est toute entière contenue dans la parfaite interprétation que donne de ce concerto, voulu sans chef ni soliste par le Cantor, l’Ensemble Kaléidoscope, le bien nommé.
Trois violons, trois altos, trois violoncelles et une contrebasse réunis autour d’un clavecin pour une conversation animée et joyeuse, multicolore et virtuose, mue par une énergie organique, dans laquelle, ô merveille ! chacun n’existe qu’à travers l’autre.

Jouer Bach sans chef, c’est comme conduire une voiture de sport à plusieurs : tout le monde doit connaître la route par cœur et réagir au moindre virage de l’autre.

Mais vieillir… ! – 35 – Pénombre

Mes extases – 6/ Paul Eluard

Valentine Hugo – Portrait de Nusch Eluard
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar

Mes extases – 5/ Jean Lahor

Louis Veray – « Moissonneuse endormie » – 1855

Musique : Reynaldo Hahn
Didier Henry (baryton)
Stéphane Petitjean (piano)
« Nocturne »

Mes extases– 4/ Anna de Noailles

William Bouguereau – « Aurore » – 1881

Mes extases – 3/ Paul Verlaine

De la musique avant toute chose

Claude Monet« Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891

Musique de Claude Debussy
Siobhan Stagg (soprano) Kunal Lahiry (piano)

Musique de Gabriel Fauré
Gérard Souzay (baryton) Dalton Baldwin (piano)

Mes extases – 2/ Albert Samain

Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894

Mes extases – 0/ Avant-propos

Bernardo Cavallino Extase de Sainte-Cécile – 1645

Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse.
Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.

Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »

Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase »
Musique composée par Amy Beach (1867-1944)
Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes
Direction Massimo Zanetti


Partir !… Fuir !… Rêver !

Fulgurances – LVI – Le mot… Le chemin

Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.

Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.

Parlez-moi d’amour – 15 – À peine…

Giovanni Boldini (1842-1931)- La comtesse de Rasty allongée

À peine

À peine si le vent retrousse un peu la mer,
Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc.
À peine si le sang à ton front quand tu dors
Compte tout doucement l’aller-retour du temps.

À peine si les cris des enfants sur la plage
Se mélangent au flot qui chuchote ses plis.
À peine si le blanc d’un tout petit nuage
Éclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.

À peine si j’écris, à peine si tu dors,
À peine s’il fait chaud, à peine si je vis.
Et je ferme les yeux croyant laisser dehors
Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.

Arlequin assassiné

Picasso – Arlequin 1923 / Serge Reggiani / Francis Blanche
Arlequin
Arlequin poignardé
Sur les quais du vieux Londres
L’enquête est mal conduite
Et Scotland Yard s’y perd
On a fouillé en vain la chambre
A Denton Square
La dame de l’hôtel refuse de répondre
On recherche un vieux clown
Qui le soir du crime
Réparait sur les docks
Un cerceau en papier
Car en effet, lui seul pourrait
Nous révéler quelle était la chanson
Que chantait la victime
Interpol a lancé trois agents sur l’affaire
 
On a interrogé les amis du défunt
Polichinelle à Rome
Colombine à Berlin
Et Pierrot, Pierrot qui faisait
Du ski à Val d’Isère
Tous trois ont répondu
D’un air un peu bizarre
Car ils savent déjà
Que ce sera bientôt leur tour
Ils connaissent le nom du tueur de guitare
Mais pendant ce temps-là
L’assassin court toujours
L’assassin court encore
Il s’appelle « chacun »…
Chacun de nous, de vous
Aux treize coins du monde
Chacun a plus ou moins
Dans les brouillards de Londres
Un soir sans le savoir
Poignardé Arlequin...

Mais vieillir… ! – 34 – ‘ Un acre d’herbe ‘

Camille Pissaro – Maison de Piette à Monfoucaut 1874

An acre of grass

Picture and book remain,
An acre of green grass
For air and exercise,
Now strength of body goes;
Midnight, an old house
Where nothing stirs but a mouse.

My temptation is quiet.
Here at life’s end
Neither loose imagination,
Nor the mill of the mind
Consuming its rag and bone,
Can make the truth known.

Grant me an old man’s frenzy,
Myself must I remake
Till I am Timon and Lear
Or that William Blake
Who beat upon the wall
Till Truth obeyed his call;

A mind Michael Angelo knew
That can pierce the clouds,
Or inspired by frenzy
Shake the dead in their shrouds;
Forgotten else by mankind,
An old man’s eagle mind.

1936

Un acre d’herbe verte

Restent image et livre,
Un acre d’herbe verte
Pour l’air et l’exercice,
A présent que m’abandonne la force du corps ;
Minuit, une vieille maison
Où rien ne bouge qu’une souris.

Nulle tentation.
Ici à la fin de la vie
Ni l’imagination débridée,
Ni le moulin de l’esprit
Qui ronge sa guenille et son os,
Ne peuvent me révéler la vérité.

Accordez-moi une folie de vieil homme,
Que je puisse me refaire
Et devienne à mon tour Timon et Lear
Ou ce William Blake
Qui frappait sur le mur
Jusqu’à ce que la Vérité réponde à ses coups ;

Un esprit hérité de Michel Ange
Qui sache transpercer les nuages,
Ou dans sa folie
Secouer les morts dans leurs linceuls ;
Oublié sinon par les hommes,
L’esprit d’aigle d’un vieil homme.