
Fernando Pessoa 1888-1935
– Álvaro de Campos –
« Ode maritime » (extrait)
Traduction : Dominique Touati
Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été,
Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini,
Je regarde, et j’ai plaisir à voir
petit, noir et clair, un paquebot qui entre.
Il apparaît au loin, net et classique à sa manière,
Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée.
Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve,
Ici et là, s’éveille la vie maritime...
[...]
Ah ! N'importe comment, n'importe où, partir !
Prendre le large, au gré des flots, des dangers et des mers,
Cingler vers le Lointain, vers l'Ailleurs, vers la Distance Abstraite,
Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes,
Emporté comme la poussière par les vents, par les tempêtes !
Mais, partir, partir, partir, une fois pour toutes, partir !
Tout mon sang enrage d'être sans ailes !
Tout mon corps se rue en avant !
Je dévale en cataractes toute mon imagination !
Je me bouscule, je rugis, me précipite ! …
Mes désirs enfiévrés crèvent en écume
Et ma chair est une lame qui se brise sur les rochers !
Lorsque j'y pense - ô rage ! Lorsque j'y pense - ô fureur !
Lorsque je pense à cette étroitesse de ma vie pleine de désirs,
Subitement, trépidamment, extraorbitalement,
Dans une oscillation vicieuse, large, violente,
Du volant sensible de mon imagination,
Surgit en moi, sifflant, sibilant, vertigineux,
Le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime.
Eh ! Matelots, gabiers ! Eh ! Pilotes, hommes d'équipage !
Navigateurs, marins, mousses, aventuriers !
Eh ! Capitaines de navires ! Hommes à la barre et sur les mâts !
Hommes qui dormez sur de grossières couchettes !
Hommes qui dormez avec le danger qui vous guette aux hublots !
Hommes qui dormez avec la Mort pour oreiller !
Hommes qui avez des tillacs et des ponts pour contempler
L'immensité immense de la mer immense !
Eh ! Manipulateurs des grues de charge !
Eh ! Ameneurs de voiles, chauffeurs, garçons de bord !
Hommes qui mettez la cargaison en cale !
Hommes qui enroulez les câbles sur le pont !
Hommes qui nettoyez les ferrures des écoutilles !
Hommes de barre ! Hommes des machines ! Hommes des mâts !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh !
Hommes qui avez vu la Patagonie !
Hommes qui êtes passés par l'Australie !
Qui vous êtes remplis les yeux de côtes que je ne verrai jamais !
Qui avez foulé des sols où je ne marcherai jamais !
Qui avez acheté des objets grossiers en des colonies à la proue des savanes !
Et vous avez fait cela comme si de rien n'était
Comme si cela était naturel
Comme si la vie était cela,
Comme si vous n'accomplissiez pas même un destin !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh !
Hommes de la mer actuelle ! Hommes de la mer passée !
Commissaires de bord ! Esclaves des galères ! Combattants de Lépante !
Pirates du temps de Rome ! Navigateurs de la Grèce !
Phéniciens ! Carthaginois ! Portugais propulsés de Sagres
Vers l'aventure indéfinie, vers la Mer Absolue, pour réaliser l'Impossible !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh -eh - eh !
Hommes qui avez dressé des stèles et baptisé des caps !
Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous,
Avec vous tous à la fois,
Partout où vous êtes allés !
Je veux affronter vos périls de face,
Sentir sur mon visage les vents qui ont ridé le vôtre,
Recracher leur sel aux mers que vos lèvres ont embrassées,
Mettre la main à votre ouvrage, partager vos tempêtes,
Arriver enfin comme vous en des ports extraordinaires !
Fuir, fuir avec vous la civilisation !



















