Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Erik Henningsen – Balade à bicyclette du matin (1907)
‘Radieuse’ ! Sans doute, s’il fallait n’en choisir qu’un, l’adjectif que l’on retiendrait instinctivement pour qualifier la « Sérénade pour cordes en mi bémol majeur, op. 6 » que composa le jeune et brillant élève de Dvorák, Josef Suk, en 1892. Radieuse, comme la jeunesse pragoise de ce violoniste-compositeur prodige de 18 ans qui, cherchant à mettre ses pas dans les pas de son maître, sut trouver d’emblée un compromis convaincant entre maîtrise formelle et spontanéité expressive. Radieuse, pour saluer à la fois la clarté mélodique de l’œuvre, sa chaleur expressive et cette énergie vitale, « solaire », qui émane de chaque mouvement.
Mais on aurait tout aussi volontiers pu choisir ‘printanière’ pour souligner la fraicheur qui parcourt la partition ; ‘aérienne’, en hommage à la sereine légèreté de l’écriture pour cordes ; ‘lumineuse’, pour illustrer la texture sonore transparente et chaleureuse du style de Suk.
Josef Suk – 1874-1935
– On rapporte que Dvorák lui-même aurait accueilli la pièce avec admiration, remarque d’autant plus notable que le jeune Suk n’avait pas caché avoir pris pour modèle la déjà très appréciée Sérénade pour cordes op. 22 écrite en 1875 par son illustre aîné, son maître et bientôt futur beau-père.
Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses succès, la Sérénade Opus 6, lors de sa publication en 1895, aura reçu le prestigieux parrainage de Johannes Brahms, lui-même. Référence des plus précieuses, n’est-ce pas, pour une entrée dans la carrière !
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Sérénade pour cordes en mi bémol majeur, op. 6
New York Classical Players Dongmin Kim, direction
1. Andante con moto 2. Allegro ma non troppo e grazioso 3. Adagio 4. Allegro giocoso, ma non troppo presto
* C’est à l’heureuse découverte que je fis récemment de la « Sérénade italienne » d’Hugo Wolf que cette nouvelle série de billets doit son existence.
« Légèreté », « frivolité », « humour », faudrait-il qu’il soit particulièrement imaginatif, ou profondément inspiré, l’observateur qui, devant l’air sévère et le regard tendu qu’arbore Hugo Wolf sur ce portrait, emploierait pareils qualificatifs à son égard. Sachant, qui plus est, que le compositeur a laissé à sa postérité à travers le délicat genre du lied – qu’il traitait avec la rigueur exigée pour une partition symphonique -, l’image, juste, d’un explorateur de l’intime, ayant mis en musique – et avec quel talent, à l’égal des Schumann, Schubert et autres Brahms – les œuvres des plus grands poètes allemands tels que Goethe ou Eichendorff. Rien, au demeurant, de nature à laisser supposer un esprit porté à la gaudriole, n’est-ce pas ?
Et pourtant, qu’on écoute sa « Sérénade italienne »en Sol majeur composée en 1887, en un seul mouvement pour quatuor à cordes, ou sa version ultérieure de 1892 pour petit ensemble à cordes, et, le regard pétillant de plaisir, nous n’aurons aucun mal, pour évoquer ce grand musicien, à fleurir notre vocabulaire de ces heureux épithètes.
Quatuor Balourdet :
Version 1887 pour quatuor à cordes
Avec une belle énergie ces jeunes musiciens – servis par une généreuse prise de son – expriment fidèlement la complicité entre les pupitres voulue originellement par Hugo Wolf pour ce rondo libre et leste. Leur vitalité accompagne volontiers les bondissements et les espiègleries du thème principal pendant que leur sensibilité commune porte loin vers la péninsule le lyrisme de la mélodie.
Ça chante !
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Norwegian Chamber Orchestrasous la direction deFrancis Leleux
Version 1892 pour petit ensemble à cordes
Si cette orchestration émousse peut-être les pointes d’humour et d’espièglerie de la version originale, la rondeur particulière de ton que propose le collège d’instruments confère à cette Sérénade un lustre tout à la fois plus festif et plus « solennel ». L’esprit « de chambre » demeure toutefois conservant à cette pièce tout son charme solaire, « italien ».
Ça chante encore !
Le paradoxe :
Hugo Wolf écrit cette œuvre alors qu’il n’a jamais encore visité l’Italie. Comme Tchaïkovski écrivant son Capriccio italien, l’italianité de Wolf n’est pas issue d’une expérience directe, mais de l’imagination et des livres. Partant, certains traits ironiques, parfois trop bondissants, de cette « Sérénade » pourraient sembler outrés, voire factices, mais la sincère affection et la jubilation que Wolf exprime également dans les deux versions de son œuvre devraient l’absoudre de toute velléité irrespectueuse.
Depuis quelques années, et chaque été, « De Braises et d’Ombre » publie une série de billets musicaux, sous le titre générique « Musiques à l’ombre », librement sélectionnés à travers deux ou trois objectifs simples : durée modérée des œuvres (30 minutes environ), jeunesse de la thématique, des compositeurs ou des interprètes et, surtout, humeur du rédacteur.
Jan Steen – Sérénade – 1675
Cet été, conservant ses objectifs originels, toute la série sera consacrée à la Sérénade. Manière de brosser, pour le plaisir et sans prétention musicologique aucune, un portrait musical de ce genre difficilement saisissable, trop souvent limité à sa simple image légendaire d’une déclaration galante chantée le soir sous un balcon.
Loin de cette image traditionnelle du Moyen-Âge ou de la Renaissance, ce genre musical n’a cessé de se métamorphoser. Il a évolué des ensembles de chambre vers les grandes structures symphoniques du XIXème siècle, pour finir par épouser les langages musicaux complexes du XXème. Ces mouvements stylistiques, depuis Monteverdi ou Schütz jusqu’à Takemitsu ou Lutoslawski, en passant par Brahms ou Tchaïkovski, ont nécessairement porté la signature des maîtres du XVIIIème siècle tels que Scarlatti, Haendel ou Vivaldi, mais c’est à travers les chefs-d’œuvre de Mozart – la « Petite Musique de nuit » et la monumentale « Sérénade Gran Partita » pour 13 instruments à vent – qu’ils auront atteint au siècle des Lumières leur point culminant.
Au fil des époques le terme a recouvert des formes, des fonctions sociales et des effectifs instrumentaux très divers. Ce qui les relie n’est pas tant une structure formelle fixe qu’une intention : celle d’une musique destinée à être offerte, jouée en plein air ou dans un cadre intime, souvent légère dans le ton mais pas nécessairement dans l’ambition.
Alors, en guise d’offrande musicale pour cet été 2026, en pleine liberté éditoriale, sans plan chronologique ni motivation historique, quelques SÉRÉNADES parmi la multitude d’œuvres du genre, selon l’humeur des jours et pour le seul plaisir de la musique… à l’ombre.
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Sérénades / 1 – Toselli
Enrico Toselli 1883 – 1926
Pour cette mise en bouche, une pièce emblématique du répertoire de salon du XXème siècle : « Serenata Op.6 N°1 »(« Rimpianto ») composée en 1900 par un jeune florentin de 17 ans, pianiste et compositeur prodige, Enrico Toselli.
Fidèle représentation du romantisme tardif italien, elle a très vite rassemblé un large public international autour de la mélancolie douce-amère qu’elle exprime. Les transcriptions pour divers instruments n’ont pas manqué, à leur tour, de saluer ce succès.
Joyce DiDonato (soprano) – « Serenata »
Come un sogno d'or Scolpito è nel core Il ricordo ancor' di quell'amor Che non esiste più
Fu la sua vision Qual dolce sorriso Che più lieta fa, col suo brillar La nostra gioventù
Ma fu molto breve in me La dolcezza di quel ben Svani quel bel sogno d'or Lasciando in me il dolor
Cupo è l'avvenir sempre più tristi I di La gioventù passata sarà Rimpiantomi resta sol Sì rimpianto amaro e duol' nel cor!
Oh raggio di sole Sul mio cammino Ahimè non brilli più! Mai più, mai più
Bien que la composition ait précédé l’épisode passionné et scandaleux qui a marqué la vie de Toselli, l’histoire a choisi de conserver un lien étroit entre l’œuvre et la vie du compositeur.
En 1907, Toselli épouse la princesse Louise de Toscane, ex-archiduchesse d’Autriche et ex-princesse de Saxe, qui avait quitté son royal époux pour lui. Ce mariage, qui fit couler beaucoup d’encre dans toute l’Europe, ne dura que quelques années et finit en 1912 par un divorce très médiatisé. Le rapprochement anachronique entre le « rimpianto » (les regrets) – titre secondaire de la mélodie – et la tristesse inspirée par les déboires sentimentaux de Toselli scellait le mythe.
La mélodie n’a jamais cessé, à travers le temps, de séduire interprètes et publics.
Alfredo Kraus (ténor) – « Serenata »
Comme un rêve d'or Il est gravé dans mon cœur Le souvenir encore de cet amour Qui n'existe plus
C'était sa vision Quel doux sourire Qui, de son éclat, rendait plus joyeuse Notre jeunesse
Mais il fut bien bref en moi La douceur de ce bonheur Ce beau rêve d’or évanoui Me laissant la douleur
L’avenir est sombre, les jours de plus en plus tristes La jeunesse passée ne sera plus Il ne me reste que le regret Oui, un regret amer et une douleur dans le cœur !
Ô rayon de soleil Sur mon chemin Hélas, tu ne brilles plus ! Jamais plus, jamais plus
Et, sur des paroles françaises de Pierre D’Amor, souvenir ému de nos aînés :
Le 2 juin dernier, Barbara Auzou publiait sur son blog, ‘Lire dit-elle’, cette petite miniature poétique, « L’ouvrage des jours ». Après m’en être délecté une bonne dizaine de fois jusqu’à « m’approprier » ce poème, je finissais par lui adresser ce commentaire tout à la fois badin et sincère :
S’il te plaît, Barbara, dis que ces mots sont de moi ! Plaisanterie ! j’aimerais tellement les avoir écrits… Mais, les dire, ça je le pourrais… Avec ton accord je le ferai sans doute bientôt.
Alors avec son accord (pour le plaisir, une fois de plus)…
‘ L’ouvrage des jours ‘
L’ouvrage des jours
écoute
écoute la vie
le saut silencieux de sa sauvagerie
quand bien même le lierre cruel de son intransigeance
le grand désordre dans ce qu’il reste d’enfance
écoute
écoute la vie
la vérité a le temps
et le temps donne du prix aux choses
on met ce que l’on veut dedans
une mémoire un poème des brassées de roses
des heures d’ensoleillement encore
et c’est à peine si on entend les rumeurs d’un monde
Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté. Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
.. // ..
La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ; Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ; Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage. L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
L’homme est un être essentiellement paradoxal. C’est quand il ressent le plus cruellement sa fragilité qu’il est grand.
André Frossard
« Fragile »
Poignante méditation sur la vulnérabilité de la condition humaine en forme de ballade acoustique composée par Sting en 1987. Toutes ces années n’ont en rien émoussé son charme, ni l’émotion qu’elle provoque.
Fragile
If blood will flow when flesh and steel are one Drying in the colour of the evening sun Tomorrow's rain will wash the stains away But something in our minds will always stay Perhaps this final act was meant To clinch a lifetime's argument That nothing comes from violence and nothing ever could For all those born beneath an angry star Lest we forget how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are How fragile we are, how fragile we are
Émotion plus grande encore dans cette version interprétée par Stevie Wonder :
Fragile
Si le sang doit couler lorsque la chair rencontre le métal, Et qu’il sèche sous la rousseur du soleil couchant, La pluie de demain en effacera peut‑être les traces, Mais quelque chose, dans nos esprits, à jamais demeurera.
Peut‑être ce dernier geste voulait-il mettre un terme À une dispute qui durait depuis toute une vie ? Pour montrer que rien ne naît de la violence, Et que rien de bon ne pourra jamais en surgir. Pour tous ceux nés sous une étoile en colère, Souvenons-nous de notre fragilité.
Et la pluie tombera encore, encore, Comme des larmes tombées d’une étoile. Et la pluie répétera sans fin Combien nous sommes fragiles, combien nous sommes fragiles.
Encore et encore, la pluie retombera, Comme des pleurs venus du ciel. Et la pluie redira, inlassable, Notre fragilité, notre infinie fragilité.
* Note personnelle : Les étoiles pleurent, quoi de plus naturel ? Moi aussi… Pourquoi pas ?
Il ne s’agit pas d’être le feu, mais de se faire un peu de feu Quand on a froid et que l’humide veut régner sur nous peu à peu, II ne s’agit pas d’aller toujours sur une grand-route prévue Mais de pouvoir flâner un peu comme fait même l’âne qui broute, II ne s’agit pas d’être partout mais de choisir un petit coin, Appelez-le arbre, maison ou femme ou bien morceau de pain, Un jour je t’expliquerai ce que sont le ciel, les étoiles Et ce que tu es toi-même, avec ton or innocent, Je te ferai quelques croquis sur le tableau noir de la nuit, Mais si tu veux y voir clair, il faut venir tous feux éteints.
L’humour et la mort se marient si parfaitement que la poésie, en les bénissant, fait une révérence sublime à l’absurde.
Chez la célèbrelauréate du Prix Nobel de Littérature 1996, cette politesse singulière n’est jamais une dérision pour le simple attrait d’un sourire, mais une forme élégante de lucidité salvatrice offerte à chacun. Ainsi dans son œuvre poétique gravité et légèreté se rejoignent-elles pour saluer l’indiscutable évidence avec autant d’émerveillement que d’ironie.
Wislawa Szymborska (Pologne 1923-2012)
« Un chat dans un appartement vide » poème extrait du recueil « Fin et début » paru en 1993
Un chat dans un appartement vide
Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat. Que peut-il faire dans un appartement vide ? Grimper aux murs ? Se frotter contre les meubles ?
Apparemment rien n’a changé et pourtant rien n’est pareil. Rien n’a été déplacé et pourtant rien n’est en place. Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier mais ce n’est pas le bon. Une main met le poisson dans l’assiette mais ce n’est pas la bonne.
Quelque chose ne commence pas à l’heure habituelle, quelque chose ne se passe pas comme cela devrait. Quelqu’un était là depuis toujours et soudain n’est plus s’obstinant à rester disparu.
On a fureté dans les armoires fouillé les étagères on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier. On a même bravé l’interdit en allant au bureau et en mettant les papiers en désordre
Que faire maintenant ? Dormir et attendre.
Attendre qu’il revienne s’il ose. Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.
On avancera vers lui l’air détaché, un peu hautain en faisant semblant de ne pas le voir. On marchera très lentement la patte boudeuse et surtout, pas un bond, pas un ronron, du moins au début.
Wislawa Szymborska in "Fin et début" (1993)
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Jalousie bien légitime, la musique tenait d’autant plus à prendre sa part de cet humour félin que disparaissait il y a quelques semaines à peine la plus délicieuse et la plus française des chanteuses britanniques, DameFelicity Lott.
Elle miaule ici, aux ‘BBC Prom’s 1996’, en compagnie de la soprano canadienne Ann Murray, l’inoubliable « Duo des chats » de Gioacchino Rossini.
Un moment exceptionnel où le talent, l’humour et l’enthousiasme font un joli pied-de-nez à la grande faucheuse…
Ce poignant « Intermezzo » qui sert de transition musicale entre l’acte II et l’acte III de « Manon Lescaut », célèbre opéra de Giacomo Puccini, n’est pas seulement un simple élément technique de passage d’une situation théâtrale à une autre. Il constitue aussi, assurément, une pièce maitresse de la narration dramatique :
Manon vient d’être arrêtée par les soldats de Géronte pour vol et prostitution. Elle est promise à la peine prévue pour de tels délits, la déportation vers l’Amérique. Cet intermède orchestral va combler la vacance temporaire de l’action en exprimant les sentiments contradictoires du Chevalier Des Grieux partagé entre le désespoir et la détermination. Même le déshonneur subi ne le fera pas renoncer à sauver son aimée par tous les moyens. Tous les états d’âme du malheureux amants vont ici trouver leur écho dans la musique du génial Puccini. – Le maestro avait d’ailleurs laissé une note d’interprétation pour que la musique exprime pleinement la douleur du jeune homme, souhaitant comme à son habitude que s’épousent dans un même élan harmonique mélodie expressive et tension dramatique.
Galanterie, quotidien rural et touche d’humour malicieux dans les symboliques de cette chanson traditionnelle des plaines de Colombie et du Venezuela.
« Semer des fleurs » le long du Camino Real (route coloniale qui reliait les grandes villes) est une métaphore romantique : témoignage de son dévouement et de sa patience, l’amoureux prépare le terrain, embellit la route pour courtiser l’aimée.
Figure de style de la poésie espagnole, la bague flotte sur le doigt certes, mais l’union qu’elle représente serre le cœur jusqu’à l’étouffement tant est fort le lien d’amour. Etc…
Chanson de fête et de parade nuptiale qui célèbre l’amour comme un voyage (le chemin), une danse (la liberté de mouvement) et un labeur quotidien, le tout avec la légèreté et la poésie simple des Llaneros de ces régions.
Luciana Mancini & Vincenzo Capezzuto « Yo vengo regando flores » L’Arpeggiata Christina Pluhar
Je viens épandre des fleurs
Je viens épandre des fleurs, je viens épandre des fleurs le long du 'Camino Real' Offre-moi ton amour et je viendrai te chercher.
Ils s'en vont, ils s'en vont, mes petits yeux noirs, Ils s'en vont, ils s'en vont, je pars moi aussi avec eux
- Je viens épandre des fleurs, etc.
La bague que tu m'as donnée le matin du Seigneur, Elle est trop grande à mon doigt, mais bien serrée dans mon cœur.
- Je viens épandre les fleurs, etc.
Celui qui vole un pilon et une meule On ne peut pas l'appeler voleur, mais plutôt beau gaillard, fort en bras
- Je viens épandre les fleurs, etc.
Lâche-la pour qu’elle se défende, Lâche-la, elle danse toute seule.
Je vais la lâcher, je vais la lâcher, Pour voir si ma noire sait danser.
- Je viens épandre des fleurs, etc.
Au fond de la mer, tu as jeté mon cœur, Aide-moi à le chercher, car je meurs d’amour pour toi.
Aide-moi mon petit amour, aide-moi s’il te plaît Aide-moi à le retrouver, car je meurs d’amour pour toi.
Petite guitare, petite guitare, tu as une bouche pour parler Il ne te manque plus que des yeux pour pleurer avec moi.
Aide-moi mon petit amour, aide-moi s’il te plaît Aide-moi à le retrouver, car je meurs d’amour pour toi.
...
.. // ..
Yo vengo regando flores
Yo vengo regando flores por todo el Camino Real, Regálame tus amores para venirte a buscar.
Se van, se van, se van, se van, mis ojitos negros, Se van, se van, se van, yo también me voy con ellos
Yo vengo regando flores, etc.
La sortija que me diste la mañana del Señor, Floja me quedo en el dedo y apretada en el amor.
Yo vengo regando flores, etc.
El que se roba un pilón y una piedra de amolar No se pué llamar ladrón sino guapo pa' cargar
Yo vengo regando flores, etc.
Suéltala pa' que se defienda, Suéltala que ella baila sola.
La voy a soltar, la voy a soltar, Pa' ver si mi negra ya sabe bailar.
Yo vengo regando flores, etc.
Alla en el fondo del mar tiraste mi corazón, Ayudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Ayudame mi amorcito, ayudame por favor Avudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Guitarrita, guitarrita tienes boca para hablar Los ojos no más te faltan para conmigo llorar.
Ayudame mi amorcito, ayudame por favor Ayudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Suéltala na' que se defienda Suéltala que ella baila sola.
La voy a soltar, la voy a soltar, Pa' ver si mi negra va sabe bailar.
Une interprétation et une illustration très personnelles de ce poème d’Yvan Goll :
‘ Le cultivateur ‘
Dans le contexte de la fin des années 1930 marqué par la montée des totalitarismes et l’angoisse d’une catastrophe imminente, l’image du cultivateur, traditionnellement symbole de vie et de fertilité, est détournée par la sensibilité prophétique du poète. Prémonition, le poème – comme le recueil qui le contient – annonce déjà la moisson de mort que le siècle ne va pas tarder à récolter.
Le cultivateur
J’ai planté des comètes Et semé la graine d’étoiles Dans les champs vierges
J’ai bâti ma maison d’aérolithes Et regardé par la lucarne Tourner le monde autour de moi
J’ai bu le vin tonique de midi Et rôti sur les branches du bouleau Les fines alouettes Assaisonnées aux cœurs d’œillets Les prairies rendaient l’âme Les pivoines pâmées éparpillaient leur sang La rose des vents s’effeuillait Les truites roses captivées se suicidaient
J’ai longtemps attendu le plus grand jour Où la moisson des astres M’élèverait au rang des dieux Mais déjà durcissent mes mains Mes yeux se vident Mes dents pourrissent La terre tourne en moulant sa poussière
Hôtel des voyageurs La fenêtre ouvre sur le ciel Bleu soleil, renversant On y lit le vertige, et la fascination des blancs bateaux glissant dans la lumière
Dedans est l’espace du cœur, l’intime centre de la vie, peut-être le bonheur Nous habitons cette chambre furtive, lieu d’étreintes sans lendemains
Dehors est l’inconnu L’amour est dérisoire, face à la mer, souveraine et brutale avec tous ses pillards Elle entre en toi, te déchiquette La mer, pourvoyeuse de désespoir
La chambre rétrécit L’espace du recueillement s’étiole Jusqu’au petit matin nous serons sans mémoire L’amour est illusoire
Hôtel des voyageurs De quel voyage sommes-nous ?
Quelle aventure ? Mésaventure ? Nos caresses n’empêchent pas l’obscur qui gagne peu à peu
Je voudrais habiter l’univers, abolir le dedans, le dehors, rire aux étoiles et trouver le point d’orgue
Il suffit de quelques secondes à une mélodie pour brosser sur nos paupières closes un tableau qu’inaptes au dessin nous serions en train de peindre et faire défiler dans notre imaginaire les souvenirs d’une histoire, pas tout à fait la nôtre. Telle est sa magie.
Celui qui chante va de la joie à la mélodie, celui qui entend, de la mélodie à la joie.
Rabindranàth Tagore — À quatre voix
– La mélodie : « Valentine »
Fred Hersch (compositeur et pianiste américain)
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Une note n’a pas de patrie. Une mélodie n’est que la clé qui ouvre la porte des songes, en tous dialectes.
René Bazin – Récits de la plaine et de la montagne
– Les paroles :« A wish » de Norma Winstone (chanteuse et parolière américaine)
Voix : Kurt Elling & Cecile McLorin Salvant Piano : Sullivan Fortner
A wish
No hearts, no flowers at my door No cards from someone I adore And yet it seems you are the focus of my dreams I only wish that I could be your valentine
There in the middle of my day You smiled and took my breath away The sun broke through the moment I set eyes on you Oh, how I wish that I could be your valentine
The year slips silently away Somehow I missed the chance to say It must be clearer now than day Though there′ll be songs and poems lovelier than mine How much I wish that I could be your valentine
Jusepe de Ribera (1591-1652) – Philosophe au miroir
Je ne vieillis pas, je m’élève
– « Tu vieillis », m’ont-ils dit. « Tu n’es plus toi, tu deviens amer et solitaire. » – Non, ai-je répondu avec calme. Je ne vieillis pas. Je m’affranchis. Je ne me fane pas, je m’affirme.
J’ai cessé d’être celui qui plaît aux autres pour devenir celui qui me plaît à moi-même. Je ne cours plus après l’approbation d’autrui, j’ai trouvé refuge dans mes propres bras. Je ne vieillis pas. Je deviens sélectif, lucide, attentif. Je choisis mes lieux, mes complices, mes batailles et mes silences.
J’ai appris à lâcher prise, non par amertume, mais par sagesse. J’ai libéré mon cœur des chaînes invisibles : Les attachements stériles, les douleurs inutiles, Les présences toxiques, les âmes tourmentées, Et ces cœurs flétris par la méchanceté.
Je n’ai pas durci, j’ai adouci ma vie. Je n’ai pas fui, j’ai trié. Ce n’est ni par orgueil, ni par rancune. C’est par amour de la paix, de la sérénité, et surtout, par amour de moi-même.
Non, je ne vieillis pas. Je deviens. Et dans ce devenir, je me découvre enfin.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy