LIBERTÉ

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté

En hommage à Samuel PATY, 47 ans, professeur assassiné, décapité, sur notre terre de France, ce 16 octobre 2020, pour avoir simplement offert à ses élèves « une chance de devenir meilleurs »*  en leur enseignant la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire…
… la Liberté, tout court !

*Albert Camus

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

Paul Eluard – Poésie et vérité – 1942

Oiseaux prophètes

Les oiseaux sont nos maîtres. (Olivier Messiaen)

Un maître spirituel d’un autre temps avait coutume de réunir tôt chaque matin pendant une heure quelques-uns de ses plus fidèles disciples pour évoquer avec eux les grandes valeurs universelles, comme la beauté, la bonté, l’amour et quelques autres vertus encore.

Ce matin-là, alors qu’il s’apprêtait à annoncer le thème choisi pour son entretien, le maître fut soudainement interrompu par le chant d’un chardonneret venu se poser effrontément sur le rebord de la fenêtre voisine. Le ramage de l’oiseau, un long moment durant, captiva cet auditoire inattendu. La dernière note se perdit dans le subtil bruissement d’une aile…

Alors, à travers un imperceptible sourire, le maître annonça :
La causerie du jour est terminée !

Si je lisais aujourd’hui pour la première fois cette délicate et juste parabole dans le texte de Krishnamurti qui me la fit découvrir jadis, je ne pourrais pas m’empêcher de noter spontanément en marge avec trois points d’exclamation – comme je le fais toujours pour exprimer dans mes annotations mon enthousiasme du moment – :
« l’Oiseau prophète » / Robert Schumann / « Scènes de la forêt » !!!

A l’époque, cependant, bien que séduit par le récit et son évocation, je ne m’étais contenté que d’un soulignement appuyé.
Étrange jeu des associations que l’esprit manœuvre à sa guise. Schumann m’avait pourtant mille fois déjà ouvert les sentiers de la forêt jusqu’à son oiseau prophète lorsque je fis la découverte du maître chanteur de Krishnamurti… Paradoxalement, ce n’est qu’aujourd’hui, bien des années plus tard, que se révèle à mes sens, telle une puissante évidence, l’étonnante gémellité de ces deux virtuoses qui trouvent leur éloquence et leur justesse par delà le verbe.

Et après tout tant mieux ! Avec le temps, les plaisirs ne s’ajoutent pas les uns aux autres… en se combinant autour du souvenir ils se multiplient ! Quelle chance !

Martin Helmchen interprète au piano « Vogel als Prophet » (L’Oiseau prophète) extrait des « Waldszenen » (Scènes de la forêt) – composées par Robert Schumann en 1849

Ξ

Oiseau prophète romantique parmi les siens, inspirateur assurément d’une mythique descendance qui ne saurait trouver sa vérité – puissions-nous nous en inspirer ! – nulle part ailleurs que dans le chant.

En entendez-vous l’écho ?

Depuis les ombres de la forêt wagnérienne, à travers les prophéties qu’adressent à Siegfried les mésanges, les merles, les alouettes et les geais, avertissant le héros du dénouement de sa quête et de la tragédie de sa propre mort ?

Depuis le salut exalté que lance Zarathoustra, en clôture de la troisième partie de son discours, à l’éternelle sagesse du chant de cet oiseau nietzschéen…

Mais la sagesse de l’oiseau, c’est celle qui dit : « Voici, il n’y a ni haut ni bas ! Élance-toi en tout sens, en avant, en arrière, créature légère ! Chante, et ne parle pas !

Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Les paroles ne mentent-elles pas toutes à ceux qui sont légers ? Chante ! Ne parle plus !

Ainsi parlait Zarathoustra (1885), Friedrich Nietzsche (trad. Geneviève Bianquis), éd. Flammarion – Partie 3 / « Le Septième Sceau »

Et Cendrillon chante…

Les contes de fées c’est comme ça.
Un matin on se réveille.
On dit : « Ce n’était qu’un conte de fées… »
On sourit de soi.
Mais au fond on ne sourit guère.
On sait bien que les contes de fées
c’est la seule vérité de la vie.

Antoine de Saint-Exupéry (« Lettres à l’inconnue » – Gallimard 2008)

Una volta c’era un re,
Che a star solo,
Che a star solo s’annoiò;
Cerca, cerca, ritrovò :
Ma il volean sposare in tre.
Cosa fa?
Sprezzò il fastom e la beltà ,
E all fin scelse per sè
L’innocenza, e la bontà
Là là là là …

Il était une fois un roi
Qui était seul,
Qui s’ennuyait d’être seul.
Il chercha, chercha encore
Et c’est trois femmes qu’il trouva…
Trois femmes qui voulaient toutes l’épouser.
Que faire ?
Il méprisa la pompe et la beauté,
Et finalement, pour lui-même, choisit
L’innocence et la vertu.
La la la…

Wallis Giunta - mezzo soprano 

"Una volta c'era un re" : 
Chanson extraite de l'opéra "La Cenerentola" de Gioachino Rossini

L’humide et le sauvage

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness?

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ?

Inversnaid  (1887)

This darksome burn, horseback brown,
His rollrock highroad roaring down,
In coop and in comb the fleece of his foam
Flutes and low to the lake falls home.

A windpuff-bonnet of fáwn-fróth
Turns and twindles over the broth
Of a pool so pitchblack, féll-frówning,
It rounds and rounds Despair to drowning.

Degged with dew, dappled with dew
Are the groins of the braes that the brook treads through,
Wiry heathpacks, flitches of fern,
And the beadbonny ash that sits over the burn.

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness? Let them be left,
O let them be left, wildness and wet;
Long live the weeds and the wilderness yet.

Gerard-Manley-Hopkins 1844-1889
Gerard Manley Hopkins 1844-1889

Lecture par Tom O’Bedlam :

Inversnaid 

Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval
Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs,
Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume
Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.

Un béret de mousse fauve bourré-de-vent
Virevolte et se défait à la surface du brouet
D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant
Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.

Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici
Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse,
Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères
Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés,
Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide,
Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages !

Traduction de Jean Mambrino

Inversnaid est une petite communauté rurale sur la rive est du Loch Lomond en Écosse, près de l'extrémité nord du lac, dans le paysage reculé et impressionnant des Trossachs. 
Les merveilles d'une nature intacte, points de vue spectaculaires et diversité de la faune sauvage, s'offrent ici au détour de ruines romantiques indices d'histoires oubliées.

Le poète Gérard Manley Hopkins, visitant la région, ne pouvait évidemment pas rester insensible aux mille nuances d'un automne finissant, frissonnant déjà aux froides prémices de l'hiver.
Belle occasion pour lui d'illustrer son goût prononcé pour l'invention de mots composés ainsi que cette métrique particulière ("sprung rythm") qu'il avait souhaité donner à ses poèmes pour rendre leur expression plus proche de la parole naturelle.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.  

Arthur Rimbaud
« Lettre du Voyant », à Paul Demeny, 15 mai 1871

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.

Victor Hugo
« Les rayons et les ombres »

Adieu Juliette !

Juliette Gréco

– Montpellier (Hérault)

Ramatuelle (Var)

L’âme des poètes

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur cœur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On fait la la la la la la
La la la la la la

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on chantera
Cet air pour bercer un chagrin
Ou quelqu’heureux destin
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Tournera-t-il au bord de l’eau
Au printemps sur un phono ?

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues

Leur âme légère et leurs chansons
Qui rendent gais, qui rendent tristes
Filles et garçons
Bourgeois, artistes
Ou vagabonds.

Charles Trénet

Des voix vers le Seigneur

Les voies du Seigneur sont impénétrables…

Pénétrantes, les voix vers Lui.

Icône de Christ, attribuée à Andreï Roublev – XVème siècle

« Blagoslovi, dushe moya »  / Bénis le Seigneur, ô mon âme !
(Psaume 103)

2ème mouvement des « Vêpres » de Sergei Rachmaninov (1915)

Bénis le Seigneur, ô mon âme ;
Seigneur mon Dieu, tu es si grand !
Revêtu de magnificence,
Tu as pour manteau la lumière !

Tu as donné son assise à la terre :
qu’elle reste inébranlable au cours des temps.
Tu l’as vêtue de l’abîme des mers :
les eaux couvraient même les montagnes.

Quelle profusion dans tes œuvres, Seigneur !
Tout cela, ta sagesse l’a fait ;
la terre s’emplit de tes biens.
Bénis le Seigneur, ô mon âme !

1915. Rachmaninov ne fréquente plus les églises depuis bien longtemps. Il reste cependant très attaché aux souvenirs sonores de son enfance, au temps où sa grand-mère l'emmenait à la messe. Comme il le dit lui-même, les cloches de ses jeunes années n'ont pourtant jamais quitté ses tympans, ni son cœur. 

Avec "Les Vêpres", ou plus exactement "Les Vigiles Nocturnes"- opus 37, composées en quelques semaines cette année-là, il offre à l'Église orthodoxe russe l'une des plus grandes œuvres musicales qui lui aient jamais été destinées.
Cette splendide fresque chorale totalement a cappella exige des interprètes une bravoure sans borne pour soutenir des polyphonies superposant parfois jusqu'à 11 parties. Les basses quant à elles doivent quelquefois chercher la note dans les profondeurs extrêmes de la tessiture. 
 
La décision du régime soviétique mis en place après la Révolution de 1917 interdisant toute interprétation publique d'œuvres religieuses aura, de fait, érigé cette sublime composition a cappella pour chœur mixte en symbole de la fin d'un monde.   

La seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité ; la sincérité et l’absence de tout pédantisme ; la sincérité et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano, le dernier des musiciens inspirés – car en ce temps-là le mot inspiration avait un sens.

Vladimir Jankélévitch

Poor Butterfly !

Dans le blues, dans le jazz, l’obscurité est toujours déjà présente, tout comme le chagrin. La catastrophe est un éternel compagnon. Mais jamais vous ne laissez l’obscurité et le chagrin avoir le dernier mot. Jamais.

Cornel West (Philosophe américain)
in « Philosophie Magazine » (11/2012)

Oh ! Oui ! Même si l’on n’est pas un(e) grand(e) aficionad(a) d’opéra, on a tous un jour croisé le chemin de cette attendrissante Madame Butterfly dont Maître Puccini raconte l’histoire dans une de ses plus belles œuvres, l’opéra éponyme de 1904, l’un des plus joués dans le monde.

Qui n’a pas un jour senti son cœur se serrer devant le triste désarroi de cette jeune et jolie japonaise, naïve, séduite, abandonnée et trahie par un officier américain ?
Qui n’a pas essuyé une larme lorsque fière et courageuse au sommet de son désespoir elle fait en scène ses adieux à son enfant chéri avant de se donner le seppuku ?
Qui aurait pu imaginer que ce thème inspirerait, en 1916, deux compositeurs de Broadway, Raymond Hubbel et John L. Golden qui écriraient la chanson « Poor Butterfly » ?
Qui, alors, aurait pu prédire que son succès du moment ferait d’elle, dans les années 1950, un « standard » du jazz, au programme des musiciens et des voix les plus emblématiques du genre, et au point de figurer dans le répertoire de la grande Sarah Vaughan comme titre signature ?

Questions sans réponse… Qu’importe !
Le flambeau continue de se transmettre. Alléluia !

A cappella ou en formation avec Andrea Motis et son quintet, Cécile McLorin Salvant en témoigne superbement :

Poor Butterfly

There’s a story told of a little Japanese.
Sitting demurely ‘neath the cherry blossom trees.
Miss Butterfly’s her name.
A sweet little innocent child was she
‘Till a fine young American from the sea
To her garden came.

They met ‘neath the cherry blossoms everyday.
And he taught her how to love the American way.
To love with her soul t’was easy to learn.
Then he sailed away with a promise to return.

Poor Butterfly
‘Neath the blossoms waiting.
Poor Butterfly
For she loved him so.

The moments pass into hours.
The hours pass into years.
And while she smiles through her tears,
She murmurs low:

The moon and I know that he’ll be faithful
I’m sure he’ll come to me by and by.
But if he won’t come back I won’t I’ll never sigh or cry,
I just must die.
Poor Butterfly!

Pauvre Butterfly !

Voici l’histoire que l’on raconte
à propos d’une petite japonaise
assise délicatement
sous les cerisiers en fleurs.
Son nom : Miss Butterfly.

C’était une douce petite enfant,
innocente,
jusqu’à ce qu’un beau jeune homme
venu de la mer
apparaisse dans son jardin.

Chaque jour ils se sont vus
sous les fleurs des cerisiers.
Il lui a appris à aimer
la vie à l’américaine.
– Apprend vite l’âme qui aime.
Puis il est parti,
promettant de revenir.

Pauvre Butterfly
patiente sous les fleurs.
Pauvre Butterfly
qui l’aimait tellement.

Les instants devinrent
des heures,
et les heures des années.
Tandis qu’elle souriait
à travers ses larmes,
elle murmurait tout bas :

‘Nous savons, la Lune et moi
qu’il me restera fidèle.
Je suis sûre qu’il reviendra
me voir de temps en temps.
Mais s’il ne revenait pas,
sans un pleur, sans un soupir,
je devrai juste mourir.’
Pauvre Butterfly !

Pour la nostalgie :

Pour l’Histoire :

Un chatoyant maillon

Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire.

La littérature n’est pas née le jour où un jeune garçon criant « au loup, au loup ! » a jailli d’une vallée néandertalienne, un grand loup gris sur ses talons : la littérature est née le jour où un jeune garçon a crié « au loup, au loup ! » alors qu’il n’y avait aucun loup derrière lui. Que ce pauvre petit, victime de ses mensonges répétés, ait fini par se faire dévorer par un loup en chair et en os est ici relativement accessoire. Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire. La littérature est invention. La fiction est fiction. Appeler une histoire « histoire vraie », c’est faire injure à la fois à l’art et à la vérité. Tout grand écrivain est un grand illusionniste, mais telle également est l’architrompeuse Nature. La Nature trompe sans cesse. De la simple supercherie de la reproduction à l’illusion prodigieusement complexe des mimétismes protecteurs chez les papillons ou chez les oiseaux, il y a dans la Nature un merveilleux appareil de charmes et d’artifices. L’écrivain de fiction ne fait que suivre la voie tracée par la Nature. Revenons un instant à notre petit sauvage criant « au loup ! » au sortir du bois ; on peut en quelque sorte résumer la chose ainsi : la magie de l’art était dans l’ombre du loup qu’il a délibérément inventé, dans son rêve du loup. Après quoi, l’histoire des tours qu’il avait joués fit une bonne histoire. Enfin, lorsqu’il mourut, le récit de son histoire prit valeur d’exemple la nuit autour des feux de camp. Mais le petit magicien, c’était lui. L’inventeur, c’était lui.

Vladimir Nabokov – « Littératures – 1 »
Traduction Hélène Pasquier, Fayard, 1983

Vladimir Nabokov (1899-1977) by Youssouf Karsh

ARTE Cinéma, il y a peu, a invité des artistes parmi ceux qui font la vie culturelle française et allemande à réciter des poèmes qui leur tiennent à cœur. La série, intitulée "De la poésie dans un monde de brutes" est une belle réussite. La vidéo de ce billet en est extraite.

Ange-gardien

L’ange est le musicien du silence de Dieu

Dominique Ponnau
(Directeur honoraire de l’École du Louvre)

Qui, si je criais, m’entendrait donc, d’entre
les ordres des anges ? et supposé même que l’un d’eux
me prît soudain contre son cœur, je périrais
de son trop de présence.
Car le beau n’est rien
que ce commencement du Terrible que nous supportons encore,
et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent,
de nous détruire. Tout ange est terrifiant.

R. M. Rilke, « Les élégies de Duino »,
traduction de Philippe Jaccottet (La Dogana, 2008, p. 9)

Ange-gardien (« Entidade »)*

Il vient de loin, Il vient toujours, Il vient
D’on ne sait quel monde.
Profonde est sa connaissance car elle vient de l’au-delà.

Son temps ne se compte pas en secondes,
Pour lui le temps n’existe pas ;
À y penser plus profondément
Son temps n’est le temps de personne.

Il vient de très loin, Il vient
Et demeure toujours à tes côtés.
Le passé lui appartient
Et l’avenir aussi.
Qu’est la vertu ?
Qu’est le péché ?
Il ne les définit ni ne s’en mêle
Car bon ou mauvais
Le temps de chacun est sacré.

C’est une présence étrange,
Invisible, qui t’accompagne,
Mais, crois-moi,
Où que tu te tournes,
Toujours Il te voit.

Ton chemin
Il en décide,
Il te guide et te protège
Même quand par tes  moqueries
Tu te refuses à y croire.

Il est ombre, spectre, figure,
Et c’est pour rester caché
Qu’Il fait ainsi les choses,
Ainsi qu’elles sont censées être.

Ne commets pas l’erreur
De vouloir changer le destin,
Il le connaît, depuis le tout début
Et jusqu’après la fin.

*La traduction, très libre, a été réalisée par l’auteur de ce billet.

Le magistral guitariste et compositeur brésilien Yamandu Costa a beaucoup collaboré avec son grand aîné le poète contemporain Paulo Cesar Pinheiro. Leurs réussites communes sont nombreuses et heureuses.  

Cette mélodie "Entidade" est un des titres du récent album de Yamandu, "Vento sul"(Vent du sud), un régal de chansons brésiliennes accompagnées par l'incomparable musicalité de la guitare à 7 cordes du compositeur virtuose.
Le titre est particulièrement évocateur de cette présence invisible qui est supposée nous accompagner tout au long de notre chemin de vie... Yamandu a choisi les lumières méditatives, pâles et ombreuses, de ses cordes pour en préserver le mystère. Douce et suave, comme le chant rassurant d'une maman, la voix de Mônica Salmaso, chanteuse populaire brésilienne, distille une apaisante envie d'y croire.


Les pénibles jours d'isolement dûs à l'épidémie ont inspiré la générosité de Mônica : elle a réalisé à distance, chacun restant chez soi, avec un grand nombre d'artistes brésiliens, une série de vidéos musicales pour réconforter et égayer les tristes jours de ses compatriotes. Un vrai bonheur pour les amoureux de la chanson et des rythmes de ce pays.

Cette vidéo fait partie de cette série, "Ô de Casas", superbe, à la fois par les talents qui s'y produisent et la sincérité qui s'en dégage.

À la maison… Tout simplement !

Joyce DiDonato chante depuis le piano de son salon une des plus belles mélodies françaises, « À Chloris »

Poème de Théophile de Viau – Musique de Reynaldo Hahn
 

À Chloris
 
S’il est vrai, Chloris, que tu m’aimes,
Mais j’entends, que tu m’aimes bien,
Je ne crois point que les rois mêmes
Aient un bonheur pareil au mien.
 
Que la mort serait importune
De venir changer ma fortune
A la félicité des cieux !
 
Tout ce qu’on dit de l’ambroisie
Ne touche point ma fantaisie
Au prix des grâces de tes yeux.
 

En montagne libanaise

Se souvenir – du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.

Se souvenir – d’un village escarpé,
posé comme une larme au bord d’une paupière;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.
Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton de coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l’Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans un paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,
d’un secret royaume qui avait note âge ;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban.

Nadia Tuéni (1935-1983)

 

Publié (audio) sur Perles d’Orphée le 5/05/2014 : « Se souvenir ».

Toqué de toccata /14 – L’homme armé

Archange Saint-Michel – enluminure XVIème

L’homme, l’homme, l’homme armé,
l’homme armé,
l’homme armé doibt on doubter,
doibt on doubter.
On a fait par tout crier
que chascun se viegne armer
d’un haubregon de fer.
L’homme, l’homme, l’homme armé,
l’homme armé,
l’homme armé doibt on doubter.

Avant propos 

Non, l'euphorie du dernier billet de la série et la suffocante canicule de ces derniers jours n'ont pas eu sur l'auteur l'effet combiné attendu : Il affirme n'avoir rien perdu de sa lucidité (mieux vaut ne pas le contrarier) et atteste qu'il existe un lien réel entre cet Homme Armé venu de son lointain Moyen-Âge et la toccata virtuose tout récemment composée par un formidable pianiste.

L’Homme Armé dont il est question ici est le héros d’une chanson française profane du XVème siècle, tellement populaire que les compositeurs de l’époque l’ont abondamment utilisée pour illustrer l’ordinaire de la messe. Des dizaines de Messes dites de « l’Homme Armé » ont été recensées entre le milieu du XVème et le XVIIème siècles, signées parfois par des maîtres tels que Guillaume Dufay (1397-1474), Josquin Des Prés (1450-1521) ou Pierre De La Rue (1460-1518).

Beaucoup plus proches de nous d’autres compositeurs contemporains comme Peter Maxwell Davies ou Karl Jenkins, se sont également inspirés de ces œuvres dans les messes latines qu’ils ont écrites.

Enseigne de l’homme armé

Si la plupart des historiens s’accordent à dire que cet Homme Armé n’est autre que l’Archange Saint-Michel, certains voudraient le réduire à une simple enseigne de taverne, pendant que d’autres encore pensent que la louange du guerrier véhiculée par la chanson n’aurait été qu’une manière d’inciter à une nouvelle croisade contre les Turcs. 

Pas sûr cependant qu’il faille chercher dans les conclusions de ces investigations musicologiques la raison qui a inspiré le phénoménal pianiste et compositeur québécois Marc-André Hamelin lorsqu’il a écrit sa « Toccata sur l’Homme Armé » pour répondre à la commande du prestigieux concours de piano Van Cliburn 2017*.
C’est assurément, en revanche, le thème musical qui a retenu toute l’attention du compositeur.

La toccata d’Hamelin regorge d’accords explosifs et de passages rapides. Tout au long de la pièce, la mélodie française intemporelle, dont le thème est exposé dès le début de l’œuvre, fait de fluides allers-retours entre chaos et dissonance.

Si, comme le prétend le compositeur, la recherche de la pure virtuosité n’était pas son objectif majeur, nous conviendrons sans peine que cette toccata, plus que bien d’autres peut-être, ne se laissera pas approcher sans elle…

*Cette commande est incontestablement une marque exemplaire, s'il en était besoin, de la reconnaissance du formidable talent de Marc-André Hamelin. Cette honorable contribution avait précédemment été demandée à des compositeurs d'exception tels que Aaron Copland, Samuel Barber ou Léonard Bernstein pour ne citer qu'eux, et, jusque-là en tout cas, tous américains. 

Toqué de toccata /13 – De touche en timbre : Florilège…

A la fin de l’ère romantique, les caractéristiques musicales de la toccata (moto perpetuo, mouvements répétés et rapides, virtuosité technique et brillance d’expression) érigent le genre en figure maîtresse de la virtuosité pianistique.

Les compositeurs du XXème siècle, depuis Debussy et Ravel, n’ont pas cessé d’explorer la toccata pour piano solo. Et c’est avec succès qu’ils ont modernisé le genre en fusionnant ses caractéristiques propres avec l’impressionnisme, le néo-classicisme, le chromatisme, le traitement folklorique percussif du clavier, ou le jazz.

Depuis le milieu du siècle, la toccata a été continuellement développée dans la littérature pour piano à travers son intégration dans de nouveaux idiomes et divers langages musicaux.
De très nombreuses toccatas viennent alors enrichir le répertoire pour lesquelles les compositeurs utilisent abondamment de nouvelles techniques pianistiques qui repoussent loin les limites formelles, mélodiques et rythmiques. Cependant, malgré cette grande diversité, tous ou presque, s’appliquent à conserver à leurs toccatas – courtes pièces uniques ou mouvements d’œuvres plus élaborées –, le caractère virtuose qui définit le genre.

Traversons donc cette deuxième moitié du XXème siècle, encore si proche, de toccata en toccata, de touche en timbre, comme un enfant avide de sensations et de découvertes traverserait joyeusement, bondissant de pierre en pierre, un ruisseau dans le bleu de l’été !

« Toccata » de Paul Constantinescu, compositeur roumain, interprétée par la très regrettée Mihaela Ursuleasa, décédée en 2012, à 33 ans, d’une rupture d’anévrisme.

Elliot Wuu joue la toccata que Gian-Carlo Menotti compose en 1943 sur le thème de son opéra radiophonique « The Old Maid and the Thief  » (La vieille servante et le voleur).

Brianna Matzke interprète la toccata (1979) de Emma-Lou Diemer, musicologue et compositrice américaine née en 1927, qui fait ici appel aux techniques de pincement direct des cordes par le pianiste.

La Toccata Op.155 écrite en 1957 par le compositeur anglais York Bowen, alors âgé de 73 ans, fait suite à deux précédentes toccatas de 1901 et 1920, mais à la différence de ses deux ainées elle n’a pas été publiée. C’est au pianiste virtuose britannique Stephen Hough que l’on doit sa publication il y a quelques années.

Qui en parlerait mieux que Stephen Hough lui-même ?
« Il est vraiment étonnant qu’un homme de son âge ait pu concevoir une œuvre d’une telle énergie maniaque et d’une telle brillance… La pièce elle-même a une vision et offre un étalage éblouissant de pyrotechnie vraiment revigorante, elle constitue également un témoignage éloquent de la persévérance sans faille du compositeur face au découragement et au manque de reconnaissance. »

Ce n’est certes pas sans raison que Bowen fut surnommé « le Rachmaninov anglais ».

Au piano : Jonathan Borton

Gila Goldstein interprète la « Toccata » du compositeur israélien Paul Ben-Haïm, extraite des Cinq pièces, op. 34 (1943).

Avec sa « Toccata troncata » de 1971, Sofia Gubaïdoulina, figure emblématique de la musique russe d’après 1945, exacerbe les contrastes des structures formelles pour explorer les caractéristiques de la toccata. L’utilisation de la forme « troncata » offre à l’interprète sa pleine liberté d’improvisation et lui permet d’accorder plus d’importance au son et au timbre, qu’à la virtuosité.

Au piano Sanae Takagi :

Marina Vasilyeva interprète la « Toccata » de Pierre Sancan qui a cherché à concilier les techniques performatives contemporaines avec le langage harmonique de Debussy dont il était un fin interprète.

Pierre Sancan, est décédé en 2008. Successeur de Yves Nat au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, il a pris une grande part dans la formation de nombre d'excellents pianistes français tels que Jean-Philippe Collard, Michel Béroff ou Jean-Efflam Bavouzet, entre autres.

Ju-Hee Lim, pianiste coréènne, a 11 ans, lorsqu’elle interprète au Festival d’Annecy en 2011, la « Toccata » de Karol Beffa.  Elle fréquente déjà les scènes internationales depuis l’âge de 9 ans.

Quant à Karol Beffa, il y a tant à dire pour le présenter que la meilleure manière de procéder est le « copier-coller » (en prenant soin de choisir à cet effet une présentation sommaire, tant la liste de ses diplômes et des étapes de son parcours est chargée et élogieuse).

Karol Beffa, 44 ans, est compositeur et interprète. Il a reçu de nombreux prix, notamment le Grand prix de la musique symphonique de la SACEM pour l'ensemble de sa carrière (2017). Il a occupé la chaire de création artistique du Collège de France en 2013-2014 et a été élu "compositeur de l'année" aux Victoires de la musique classique en 2013 et 2018. Régulièrement, il se produit en soliste avec orchestre, donne des concerts d'improvisation et accompagne des lectures de textes.

Il est l'auteur de concertos pour violon, pour piano, de deux opéras inspirés de Kafka, d'un ballet, de contes musicaux pour orchestre et d'une quinzaine de musiques de film. Il vit à Paris. (Actes Sud)

Toqué de toccata /12 – Quand le jazz est là…

Ce qui attire les musiciens classiques, c’est la la liberté du jazzman, sa capacité d’improviser, de composer, tout en poussant très loin sa dextérité digitale.*

Shan-shan Sun joue la Toccatina de Kapustin, Op.40, N°3, qui incorpore le swing-jazz et les progressions harmoniques dans un plan formel traditionnel et un mouvement perpétuel et répété typique de la toccata.

Nikolaï Kapustin, compositeur russe, est décédé il y a peu, le 2 juillet dernier. Il avait 82 ans. 
Il est un exemple rare de musicien classique ayant utilisé le jazz comme unique langage musical. Il se considérait lui-même comme un compositeur plutôt que comme un musicien de jazz. Il disait : "Je n'ai jamais été un musicien de jazz. Je n'ai jamais essayé d'être un vrai pianiste de jazz, mais j'ai dû le faire à cause de la composition. Je ne suis pas intéressé par l'improvisation - et qu'est-ce qu'un musicien de jazz sans improvisation ?" Il ne manquait jamais d'ailleurs de préciser que ses improvisations étaient écrites...

Ω

De Vladimir Horowitz à Martha Argerich, de Samson François à Nicholas Angelich, les pianistes de jazz ont toujours fasciné les musiciens classiques. Il est heureusement loin le temps où une Nadia Boulanger renvoyait Michel Legrand de sa classe s’il se mettait à jouer du jazz.*

Grigory Gruzman interprète une toccata extraite de « Play Piano Play », composé par le grand pianiste autrichien Friedrich Gulda, décédé en 2000. Remarquable interprète du Grand Répertoire, esprit libertaire et peu conventionnel, Gulda avait fondé son propre jazzband au début des années 1960, alors qu’il avait 30 ans.

Ω

Artificiellement séparés par deux écoles, deux techniques et deux visions du son, le pianiste classique et le pianiste de jazz sont deux frères jumeaux, voire deux frères siamois, que la musique réunit parfois lorsque les barrières de nos préjugés s’effacent soudain.*

Evgeny Kissin interprète une toccata qu’il a lui-même composée. Gershwin n’est pas très loin… :

* Olivier Bellamy – Dictionnaire amoureux du Piano – Jazz  (Plon) – p.364 à 367

Toqué de toccata /11 – II – … Et tous ensemble !

Tous ensemble ! L’orchestre symphonique :
Toccata de la légèreté, toccata du désespoir…

Aucun doute ! La toccata a trouvé auprès des orchestres du XXème siècle, une place de premier rang. Les compositeurs l’ont pleinement adoptée et on ne compte plus ceux d’entre eux qui lui ont consacré sinon une œuvre entière, symphonique ou concertante, au moins un mouvement important d’une pièce orchestrale de ce type.

Ainsi, pour en citer quelques uns à travers le siècle, le compositeur belge Joseph Jongen, en 1926, engage-t-il tout l’orchestre dans un majestueux « Moto perpetuo », toccata finale de sa Symphonie concertante pour orgue et orchestre, opus 81 ; ainsi le compositeur tchécoslovaque, puis américain, Bohustlav Martinù écrit-il en 1946 « Toccata e due Canzoni » pour orchestre ; ainsi William Walton, ainsi Marcel Mihalovici, Silvestre Rivueltas, compositeur mexicain, et le polonais Michal Kondracki avec sa « Toccata pour orchestre » de 1939, et Ralph Vaughan Williams, et… et…

Le plaisir est immense, évidemment, même si ces toccatas pour orchestre ne sont pas dans leur ensemble des œuvres « de première nécessité », de les découvrir, pour certaines ou de les re-découvrir, pour d’autres, à l’occasion de ce billet. Car il faut bien l’avouer, le front rouge de honte, nous n’ouvrons pas plus souvent nos salles de concert à la plupart de leurs compositeurs que nous ne jouons leurs œuvres sur les platines de nos chaînes Hi-Fi.

Deux d’entre eux, dont la réputation n’est en revanche plus à faire, venus d’horizons et d’univers tellement différents, que rien ne rapproche hors la contemporanéité de leurs existences et l’amour que chacun portait à sa propre patrie, grands habitués tous deux des programmations publiques ou privées, ont formidablement utilisé la force expressive de la toccata dans certaines de leurs pièces orchestrales. – Les choisir comme exemples pour illustrer ce propos s’imposait comme une évidence.

Heitor Villa-Lobos 1887-1959

L’un, Heitor Villa-Lobos, adopte la toccata à des fins plutôt joyeuses et divertissantes, désireux d’illustrer le folklore de son Brésil natal, tantôt en reprenant un vieil air de danse du sud (Catira Batida) dans les Bachianas brasileiras no 8 (1944), tantôt en mettant en scène un pivert, interprété de manière très rythmée au xylophone dans les Bachianas brasileiras no 3 (1938), ou déjà, dans les Bachianas brasileiras n° 2 (1930) en consacrant avec une bienveillante dérision le dernier mouvement de l’œuvre – « O Trenzinho do Caipira » – au cheminement laborieux d’ « Un tortillard de pays », depuis la lente mise en route des engrenages grinçants jusqu’au dernier effort douloureux des freins à son arrivée en gare. 

Ne boudons pas notre plaisir, pressons-nous de grimper dans le tortillard ! Attention au départ ! Et si le chemin est le même, le retour n’est jamais identique à l’aller…

À l’aller : l’Orchestre Symphonique Brésilien sous la baguette de son chef aux rutilantes chaussures violettes, Roberto Minczuk. :

Au retour, mode confiné oblige, chaque musicien rejoint par ses propres moyens l’Orchestre Symphonique d’État de São Paulo :

§

Dimitri Chostakovitch 1906-1975

L’autre compositeur à avoir utilisé la dimension suggestive polymorphe de la forme toccata, n’est autre que l’incontournable, le génial, Dimitri Chostakovitch. 
Mais dans sa musique, point de gaité, point d’humour ni d’ironie qui ne cachent la tragédie et le désespoir. Chacune de ses 15 symphonies est une véritable page d’histoire de la Russie soviétique, la seule Russie qu’il ait connue et aimée, et qui n’imprime pas, hélas, la mémoire du monde de ses souvenirs les plus joyeux.

Dans les années 1940, la Russie, secouée entre nazisme et stalinisme, lui inspire les « Symphonies de guerre ». Dans l’élan du succès officiel de la Septième (« Léningrad »), écrite sous les bombes et saluant avec exaltation la résistance au fascisme et à l’envahisseur nazi, Chostakovitch compose la Huitième, en Ut mineur, un temps dénommée « Stalingrad ». Sa symphonie préférée, et de beaucoup, comme il le dira lui-même, mais incontestablement l’un de ses plus grands chefs d’œuvre, et peut-être l’une des plus remarquables pièces musicales du XXème siècle.

Conçu durant l’été 1943, ce monument qui dure plus d’une heure apparaît aujourd’hui comme une totalité où le projet formel et l’expression s’allient parfaitement, un étrange et altier geyser orchestral qui pleure le sang versé, les ruines, et plonge pourtant dans la construction abstraite. Ce n’est pas la violence de la dénonciation ni le rejet de la guerre qui frappent le plus dans la Huitième, c’est la croissance presque animale d’une volonté, l’épuration des passions, l’infini du chant, ces extraordinaires lignes d’horizon qui, au sommet de progressions terrifiantes, rappellent la beauté de la vie et les exigences de l’avenir.

Patrick Szersnovicz – « Le Monde de la Musique » juin 2000

J’ai voulu recréer le climat intérieur de l’être humain assourdi par le gigantesque marteau de la guerre. J’ai cherché à relater ses angoisses, ses souffrances, son courage et sa joie. Tous ces états psychiques ont acquis une netteté particulière, éclairés par le brasier de la guerre.

Dimitri Chostakovitch

On y entend résonner le sanglot de douleur et le chant d’espoir de tout un peuple et de l’humanité toute entière.

Sviatoslav Richter – pianiste   

C’est, à l’évidence toute la symphonie qu’il faudrait écouter après de tels propos, mais… Alors, pour l’heure, et pour rester dans la cohérence de notre objectif, contentons-nous d’écouter, d’entendre, d’essayer de saisir la dénonciation terrifiante, sans âge en vérité, qu’elle hurle aux oreilles atrophiées du monde, cette « toccata de la mort », 3ème Mouvement – Allegro non troppo – de la Huitième Symphonie.

Que la tension monte à son paroxysme désormais entre le lancinant grattement des cordes, les hurlements des bois, la plainte déchirante des trompettes et les rafales effrayantes des tambours. Et si la sonnerie burlesque d’un clairon déclenchant le rire clownesque d’une caisse claire nous laisse un instant imaginer la musique d’un cirque voisin, maîtrisons notre joie : le thème initial, obsessionnel, ne tarde pas à réinvestir le premier plan pour aussitôt effacer le trait d’ironie esquissé, avant d’être enseveli lui-même sous les bombardements assourdissants et tragiques des timbales déchaînées.  

Dimitri Chostakovitch 
Symphonie N° 8 – 3ème mouvementAllegro non troppo
 

Contemplation éplorée des ruines et des désastres humains plutôt que chant de victoires et défilés entraînants : Staline n’apprécie pas. Les ennuis continuent pour Dimitri Chostakovitch qui, déjà en 1936, avait eu cette courageuse phrase de combat :

Et s’ils me coupent les deux mains, je tiendrai ma plume entre les dents et je continuerai à écrire de la musique !