Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Le jour se lève au fond de l’abreuvoir, les peupliers dans la fraîcheur frémissent, les iris ont hissé leurs étendards et j’entends par-dessus la palissade des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui. Je suis très loin des autrefois, tant pis, mais peut-être encor loin de l’avenir comme une orée l’est des forêts profondes.
How sweet the moonlight sleeps upon this bank! Here will we sit and let the sounds of music Creep in our ears: soft stillness and the night Become the touches of sweet harmony. Sit, Jessica. Look how the floor of heaven Is thick inlaid with patines of bright gold: There’s not the smallest orb which thou behold’st But in his motion like an angel sings, Still quiring to the young-eyed cherubins; Such harmony is in immortal souls; But whilst this muddy vesture of decay Doth grossly close it in, we cannot hear it. *
William Shakespeare – Le Marchand de Venise (Lorenzo à Jessica – Acte V)
Washington Allston – « Le Marchand de Venise » – Shakespeare Jessica & Lorenzo – 1832
* Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc ! Venons nous y asseoir, et que les sons de la musique glissent jusqu’à nos oreilles ! Le calme, le silence et la nuit conviennent aux accents de la suave harmonie. Assieds-toi Jessica. Vois comme le parquet du ciel Est partout incrusté de disques d’or lumineux. De tous ces globes que tu contemples, Il n’est pas jusqu’au plus petit, Qui, dans son mouvement, ne chante comme un ange, En perpétuel accord avec les chérubins aux jeunes yeux ! Une harmonie pareille existe dans les âmes immortelles ; Mais, tant que cette argile périssable La couvre de son vêtement grossier, nous ne pouvons l’entendre.
Traduction Victor Hugo
Comment mieux clôturer cette série de billets estivaux consacrés à la « Sérénade » qu’en saluant l’invitée de la plus belle des manières, par une Sérénade à la Musique.
Si, en effet, une bien-aimée méritait par-dessus tout qu’on lui dédie une sérénade, ce ne pouvait être que la musique elle-même — un hommage magnifiquement rendu en 1938 par Ralph Vaughan Williams avec sa lumineuse Serenade to Music. Contrairement aux sérénades purement instrumentales que les précédents billets n’ont évoquées que très partiellement, celle-ci est une œuvre vocale et orchestrale à la fois. Elle constitue sans doute l’un des hommages les plus poignants jamais rendus à l’art des sons.
Ralph Vaughan Williams
1872 – 1958
L’œuvre a été commandée pour célébrer les 50 ans de carrière du légendaire chef d’orchestre britannique Sir Henry Wood, créateur des célèbres « Proms » de Londres. Vaughan Williams a choisi pour texte cet extrait de l’acte V du « Marchand de Venise » de Shakespeare : ce moment où, au cœur de la nuit étoilée, les amants Jessica et Lorenzo méditent sur la musique et l’harmonie des sphères. Baignant ainsi la sérénade dans une atmosphère nocturne et empreinte d’un lyrisme pastoral tout britannique, le compositeur exprime, avec une profonde sérénité, aux émanations mystiques parfois, la puissance spirituelle de la musique. Une heureuse et séduisante union de la poésie élisabéthaine et du génie mélodique anglais.
« Serenade to Music » NDR Radiophilharmonie (Hanovre) Direction : Andrew Manze
L’œuvre est ici interprétée – comme souvent aujourd’hui – dans sa version pour chœur mixte et orchestre. À l’origine, la pièce a été écrite pour seize chanteurs solistes (quatre sopranos, quatre contraltos, quatre ténors et quatre basses) et orchestre.
Une nuit, sans aucun préavis, Fermina Daza s’éveilla, effrayée par une sérénade de violon seul, avec une seule valse. Elle fut bouleversée par la clairvoyance que chaque note était une action de grâce pour les pétales de ses herbiers, pour les temps volés à l’arithmétique pour écrire ses lettres, pour la peur des examens en pensant davantage à lui qu’aux sciences naturelles, mais elle n’osa pas croire que Florentino Ariza fût capable d’une telle imprudence.
John Bagnold Burgess
La sérénade semble avoir trouvé son lieu d’accomplissement naturel dans l’imaginaire musical hispanique. L’Espagne y cristallise immédiatement un ensemble de représentations codifiées : la guitare, les nuits ardentes, le théâtre de la passion. Qu’un amoureux, dans la nuit caraïbe d’un roman colombien, décide de troquer sa guitare pour un violon ne changera rien à la réalité du cliché. Cliché ô combien renforcé par les évocations fascinées et parfois fantasmées des compositeurs étrangers. La musique française n’en offre-t-elle pas une illustration exemplaire avec Debussy,Ravel, Chabrier ou Lalo… surtout si l’on considère que certains d’entre ces grands compositeurs qui ont produit les œuvres les plus « espagnoles » du répertoire n’avaient qu’une connaissance sommaire de l’Espagne ?
– La vision extérieure :
Claude Debussy (1862-1918) « La Sérénade interrompue »(Préludes – Livre I – 1910) Arturo Benedetti Michelangeli (piano)
Ici le piano imite la guitare : accords arpégés, frottements des cordes, inflexions du chant flamenco, au milieu d’une nuit andalouse. Hésitations et reprises erratiques d’un musicien improvisateur ou frustration d’un amoureux dont le chant est sans cesse perturbé par le vent, des bruits de rue ou autres bavardages ? Dualité ironique d’interprétation des ruptures théâtrales du développement de la ligne mélodique voulues par Debussy.
Une Espagne rêvée, solaire et nocturne à la fois. Une écriture virtuose aux accents rythmiques vifs et chaloupés, plus proche d’une danse andalouse que d’une sérénade. Son élégance n’aurait-elle pas trouvé sa place dans les nuits chaudes et musicales du roman de Garcia Marquez ?
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– Les compositeurs espagnols :
Joaquim Malats (1872-1912) « Serenata Española » Andrea González Caballero (guitare)
Pièce emblématique – et morceau de bravoure – du répertoire espagnol, écrite à la fin du XIXème siècle pour le piano par le compositeur catalan élève d’Isaac Albéniz. Le chant des mélodies langoureuses mêlé aux rythmes de guitare andalouse pour évoquer à la fois la mélancolie (l’indéfinissable duende) et la grâce ensoleillée de l’Espagne.
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Isaac Albéniz (1860-1909) « Granada : Serenata » extrait de la « Suite espagnole » op.47 Paul Sánchez (piano)
Bien que ses pièces évoquent souvent des danses ou des lieux précis (comme Córdoba ou Granada), l’esprit de la sérénade y plane constamment à travers l’imitation de la guitare et la sensualité des mélodies.
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Enrique Granados (1867-1916) « Suite Goyescas » – #6 « Epilogo : Serenata del espectro » Alicia de Larrocha (piano)
Magnifique expression musicale de l’obsession romantique hispanique de l’amour absolu, refusant les barrières sociales, repoussant les limites du temps, s’affranchissant de la mort elle-même. Au terme de sa suite pour piano, « Goyescas », après nous avoir transportés musicalement dans l’œuvre picturale de Goya, Granados nous fait témoins – comblés – de la sérénade que le fantôme de ce jeune amant madrilène, mort, après un duel, dans les bras de son aimée, revient donner à sa belle. L’atmosphère vaporeuse, irréelle et fantomatique du mouvement laisse cependant entrevoir la guitare derrière l’ivoire du clavier magique de Madame Larrocha.
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Manuel De Falla (1876-1946) « Canción del fuego fatuo » (chant du feu follet) Extrait de « El amor brujo » Estrella Morente (voix) Orchestre Manuel dirigé par Sergio Alapont
Falla n’aura pas écrit de « sérénades » au sens strict du terme, mais certaines pièces portent cette même charge nocturne et amoureuse ; l’économie de moyens et la rudesse harmonique de ses compositions affichent ostensiblement l’influence du cante jondo (chant profond, guttural, à l’origine du Flamenco). – L’héroïne Candela, une jeune Andalouse, est hantée par le fantôme de son ancien amant volage et jaloux. Elle lance une incantation pour conjurer les esprits et évoquer ce feu follet insaisissable qui danse dans la nuit.
Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet, Lo mismito es er querer (bis) L’amour est exactement pareil. (bis) Le huyes y te persigue Tu le fuis et il te poursuit, Le llamas y echa a correr Tu l’appelles et il s’enfuit en courant. ¡Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet, Lo mismito es er querer! L’amour est exactement pareil !
¡Malhaya los ojos negros Maudits soient les yeux noirs Que le alcanzaron a ver! (bis) Qui ont eu la chance de le voir ! (bis) ¡Malhaya el corazón triste Maudit soit le cœur triste Que en su llama quiso arder! Qui a voulu brûler dans sa flamme ! ¡Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet, Se desvanece er querer! L’amour s’évanouit.
L’écriture de Turina pour la guitare assume volontiers les caractéristiques du genre, insufflant habilement à l’expression postromantique de ses compositions une part d’impressionnisme français.
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– La sérénade hispano-américaine :
On pourrait évoquer la sérénade dans la tradition mexicaine (la sérénade populaire, les mañanitas) ou les compositeurs comme Heitor Villa-Lobos (bien que brésilien, donc lusophone) qui, dans ses Bachianas brasileiras, retravaille des atmosphères nocturnes comparables, ou encore Agustín Lara, dont les chansons romantiques prolongent au XXème siècle la sérénade populaire dans un langage plus proche de la chanson que du concert, et, et… Dans un autre billet, peut-être ?
Difficile d’échapper à la fascination de la sérénade romantique ! Sans doute parce qu’elle entre en résonance directe avec nos instincts sensoriels les plus enfouis et nos aspirations intimes.
Caspar David Friedrich – Le rêve
En se métamorphosant, à la fin du XVIIIème siècle, la sérénade « classique », a abandonné les extérieurs nocturnes et la fonction sociale de divertissement qui lui étaient dévolus, pour devenir un vecteur d’expression psychologique et poétique. L’esprit romantique qui emplit alors l’air du temps ne se satisfait plus de ses extraversions légendaires si brillamment servies par Haydn et Mozart. Il réclame sa part d’introspection, de rêve, de secret. La nuit n’est plus seulement lieu de fêtes et d’intrigues amoureuses, la solitude, le mystère et la mélancolie y revendiquent leur place.
La salle de concert a supplanté la table de banquet, et le velouté des cordes a relégué au silence les pizzicati acides de la mandoline. Aux formats généreux et festifs de la période classique se substituent des textures instrumentales resserrées, homogènes et chaleureuses, naturellement portées vers l’intimité — qualités que Brahms, Dvorák et Tchaïkovski illustrent avec le plus grand bonheur, sans oublier Max Bruch, compositeur de premier rang que la postérité n’a pas traité à la hauteur de son talent.
Max Bruch
Cologne 1838 – Berlin 1920
Malgré une production de plus de deux cents œuvres, le nom de Max Bruch est seulement connu pour son célébrissime premier Concerto pour Violon et son très émouvant Kol Nidrei (Adagio sur des mélodies hébraïques) ; certains ajouteront peut-être à cette trop courte liste sa magnifiquement romantique Fantaisie écossaise.
Parmi la foule des pièces méconnues, deux Sérénades : La Sérénade en la mineur op.75 de 1899 : œuvre de maturité, lyrique par la voix quasi concertante portée par le violon au travers d’une solide structure orchestrale. Et, comme souvent chez Bruch, un goût affiché pour le folklore des pays du Nord.
La Sérénade sur des mélodies du folklore suédois de 1916 (interprétée ici par le Hilaris Chamber Orchestra) : Cinq mouvements plus modestes pour ensemble à cordes – dans le style typique du romantisme tardif allemand – d’environ une quinzaine de minutes, que le compositeur écrit dans les dernières années de sa vie, à 78 ans. Affecté par la guerre et dépassé par le modernisme de la Deuxième École de Vienne Bruch choisit de se tourner vers une forme d’expression plus nostalgique et reprend la partition d’une suite composée en 1906 pour proposer cette séduisante évocation de la beauté humble et intemporelle des thèmes populaires d’Europe du Nord qui lui sont chers.
« Sérénade sur des mélodies populaires suédoises » (op. posth.) Hilaris Chamber Orchestra Alan Vizváry (Direction du violon)
I/ Marsch — Allegro moderato : marche d’ouverture noble et mesurée, inspirée de la marche du couronnement du roi de Suède, Charles XII (vers 1700)
II/ Andante : mouvement lent lyrique, le plus chantant de l’ensemble
III/ Allegro : page vive et populaire, d’un caractère dansant affirmé
IV/ Andante sostenuto : second mouvement lent, plus intérieur et mélancolique
V/ Marsch — Allegro moderato : reprise de la marche initiale pour refermer l’œuvre par un effet de symétrie, manière de salut à la tradition sérénadière.
Qu’on la désigne nommément ou pas, à sa seule évocation la sérénade convoquera aussitôt l’image simple d’un soupirant, guitare ou mandoline entre les mains, chantant sa romance, le soir tombé, sous le balcon d’une bienaimée qui se fait désirer. Remplacer la guitare par un ensemble à cordes, faire du patio une salle de concert, laisser la voix devenir violoncelle, habiller la romance des trois temps d’une envoûtante valse, la prosopopée n’en sera pas changée pour autant.
Mais que la sérénade s’invite sur une scène d’opéra et la voici qui se métamorphose, s’amplifie, se charge d’une force dramatique qu’on ne lui soupçonnait pas. Oublié l’intermède galant, passée la mélodie énamourée, là, la sérénade lyrique se fait tantôt piège psychologique, tantôt instrument de séduction manipulatrice, et parfois même arme redoutable de tragédies imminentes. Librettistes et compositeurs l’ont vite compris qui n’ont cessé de solliciter sa présence : De la légèreté des madrigaux galants de Monteverdi jusqu’aux ambiances vénéneuses de Salomé de Richard Strauss, en passant par l’opéra baroque, véritable laboratoire dramaturgique, la sérénade lyrique se révèle être un espace de tension unique où la beauté de la mélodie contraste souvent avec les enjeux dramatiques de l’intrigue.
Il faudrait beaucoup de pages à ce billet pour évoquer en mots, en images ou en témoignages sonores et/ou visuels les merveilles de sérénades – qu’elles en portent ou pas le nom – que les œuvres d’opéra proposent à notre plaisir. Avec sagesse et résignation nous devrons nous contenter d’une modeste (par le nombre) anthologie qui devrait faire saliver les aficionados de l’art lyrique et ne pas décevoir les autres…
Mozart – « Don Giovanni » (1787) « Deh, vieni alla finestra »
Archétype de la sérénade trompeuse. Don Giovanni se dissimule sous les vêtements de son valet, Leporello, pour séduire la femme de chambre de Dona Elvira déjà écartée par une ruse précédente. Sous la fenêtre de la jeune camériste, charmeur sans scrupules, il entonne d’une voix suave accompagnée par une série de délicats pizzicati à la mandoline une gracieuse sérénade aux paroles suggestives, conforme en tous points aux conventions du genre. Sur scène personne (Leporello excepté) ne suppose la rouerie du séducteur compulsif ; dans la salle le spectateur, complice par fascination, admire le cynisme et le talent.
Mariusz Kwiecien (baryton)
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Mozart – « Le nozze di Figaro » (1786) « Sull’aria »
Grâce absolue, et malicieuse complicité. Afin d’attirer le comte Almaviva à un rendez-vous galant fictif, Susanna et La Comtesse décident de lui écrire une lettre-piège… Mozart demeure fidèle à l’esprit de ruse, de séduction et de cachotterie dépeint par Beaumarchais.
Miah Persson (Susanna) & Dorothea Röschmann (La Comtesse) – sopranos
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Gioacchino Rossini – « Le barbier de Séville » (1816) « Ecco ridente in cielo » (Voici riant sous les cieux)
Dans l’opéra-bouffe la sérénade est un outil tactique. D’abord la dissimulation : pour conquérir Rosine le comte Almaviva ne se présente pas sous les traits du Grand d’Espagne qu’il est, il prend l’identité d’un pauvre étudiant, Lindor. Ensuite l’objectif secret : cette sérénade matinale est un piège à séduction bien élaboré. Charmer Rosine, certes, mais également lui prouver qu’il l’aime vraiment et l’inciter à se montrer et à répondre, tout en dupant son tuteur jaloux, le Dr Bartholo. Cette sérénade, modèle du bel-canto rossinien, qui débute l’opéra, fait ici figure de cheval de Troie théâtral pour enclencher toute l’intrigue qui suit.
Alfredo Kraus (ténor)
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Giuseppe Verdi – « Otello » (1887) – « Era la notte » (C’était la nuit)
Voilà un air qui a la douceur d’une sérénade, la beauté d’une sérénade, mais dont l’objet n’est pas l’amour communément véhiculé par la sérénade, loin s’en faut. Psychologique et macabre sous le masque de son charme légendaire, il devient une manipulation oblique, par laquelle Iago, officier de l’armée vénitienne, veut insuffler la jalousie dans le cœur de son supérieur, le général maure Otello. Sur un ton de confidence désolée il porte à sa connaissance, à travers l’enchantement de la mélodie, un prétendu rêve qu’aurait fait Cassio, lieutenant d’Otello. Le récit inventé ne laisse pas de doute sur la relation infidèle qu’entretiendrait Desdémone, son épouse, avec Cassio. Redoutable contraste entre la suavité de la ligne vocale et la noirceur de la perfidie.
Leonard Warren (baryton)
JAGO (avvicinandosi molto ad Otello e sottovoce)
Era la notte, Cassio dormìa, gli stavo accanto. Con interrotte voci tradia l’intimo incanto. Le labbra lente, lente movea, nell’abbandono del sogno ardente, e allor dicea, con flebil suono: sottovoce parlate « Desdemona soave! Il nostro amor s’asconda. Cauti vegliamo! L’estasi del ciel tutto m’innonda. » Seguìa più vago l’incubo blando; con molle angoscia l’interna imago quasi baciando, ei disse poscia: sempre sottovoce « Il rio destino impreco che al Moro ti donò ». E allora il sogno in cieco letargo si mutò
IAGO (s’avançant tout près d’Otelloet à voix basse)
C’était la nuit. Cassio dormait, je me trouvais à ses côtés. A paroles entrecoupées, il trahissait son enchantement intime. Ses lèvres se mouvaient lentement, lentement dans l’abandon d’un rêve ardent, et alors il disait doucement: « Douce Desdémone! Cachons notre amour. Soyons prudents! L’extase du ciel m’inonde tout entier! » Il poursuivit plus tendrement encore son charmant cauchemar; avec une douce anxiété, comme donnant un baiser à sa vision interne, il dit ensuite : « Je maudis le destin funeste qui te donna au Maure. » Et puis le songe se changea en un profond sommeil.
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Et puis, par exemple, pour d’autres billets peut-être :
Donizetti, Don Pasquale (1843) : la sérénade d’Ernesto, « Com’è gentil », chantée la nuit sous les fenêtres de Norina.
Gounod, « Faust » (1859) : « Vous qui faites l’endormie », sérénade grinçante de Méphistophélès, guitare en mains, qui détourne avec sa voix de basse le genre galant en moqueries ponctuées d’effrayants rires sardoniques.
Bizet, « Les pêcheurs de perles » (1863), l’enchanteur « Je crois entendre encore » : Nadir chante une quasi-sérénade nocturne.
Avec la Sérénade pour cordes, c’est à la fois la légèreté, le drame, l’âme slave et le cœur mozartien qui vibrent ensemble pour une œuvre toujours plébiscitée par le public.
C’est par ces mots – juste et concis résumé de l’œuvre – qu’il y a quelques années, le rédacteur d’un programme de concert symphonique consacré à l’âme romantique slave, introduisait la « Sérénade pour cordes en Do majeur » – opus 48 de Tchaïkovski.
Piotr Ilitch Tchaïkovski 1840-1893
Assurément l’une des œuvres les plus lumineuses, élégantes et populaires du compositeur russe qui d’ailleurs ne dissimulait pas sa fierté de l’avoir écrite. Si, comparée aux grandes sérénades romantiques du XIXème siècle, celle de Tchaïkovski apparaît comme la plus slave dans son âme – qui s’en étonnerait ? –, elle est aussi la plus « symphonique » dans son ambition. Une œuvre « classique » pénétrée des exaltations mélodiques russes, et un défi proposé aux ensembles à cordes contraints de trouver un équilibre délicat entre l’imposant de la symphonie et la légèreté du divertissement.
Enfin, et pour jouer à grands traits amusés avec l’Histoire déjà si riche en extravagantes ironies, on pourrait affirmer que sans la débâcle de Napoléon en Russie, vingt-huit ans avant même la naissance du compositeur, la Sérénade de Tchaïkovski n’aurait probablement pas été écrite…
Adolph Northen – Napoléon à la Bérézina
En cet automne 1880, Piotr Illitch, à la fleur de l’âge, traverse une période d’intense créativité. Alors qu’il travaille à sa monumentale « Ouverture 1812 » – une commande pour commémorer la victoire russe sur les troupes napoléoniennes –, « bruyante et tapageuse, écrite sans beaucoup d’amour », comme il la qualifiera lui-même, il ressent profondément la nécessité de trouver une compensation à l’effervescence guerrière de cette partition. Écrire une pièce à la fois plus sereine et plus traditionnelle apaiserait vraiment son esprit. Ainsi entreprend-il, en parallèle, la composition de sa « Sérénade pour cordes en Ut majeur » à propos de laquelle il se confiera à son mécène en ces termes :
J’ai écrit cette œuvre par pulsation intérieure. C’est du fond du cœur que je l’ai composée, et j’ose espérer qu’elle ne manque pas de qualités artistiques véritables.
Et évidemment elle n’en manque pas, d’autant que le compositeur, déjà maître reconnu de son art en Russie, entendait rendre à travers cette Sérénade un déférent hommage à Mozart qu’il adorait ? Mais vénérer n’est pas imiter : qu’il convoquât Mozart supposait inévitablement qu’il s’en éloignerait. Tchaïkovski s’en éloigna donc… suffisamment, respectueusement, avec habileté et talent.
Le public et la critique ne s’y trompèrent pas qui accueillirent fort chaleureusement l’œuvre dès sa création à Moscou en octobre 1881. Le temps n’aura pas altéré son succès, bien au contraire.
« Sérénade pour cordes en Do majeur » – opus 48 Orchestre Symphonique de Kristiansand (Norvège) Direction du violon Kolbjørn Holthe
Quatre mouvements nobles, dansants, chantants et d’une rare pureté émotionnelle, qui ne rechigneraient peut-être pas à surprendre leur reflet sur quelques toiles de maîtres :
I/ Pezzo in forma di sonatina : Andante non troppo – Allegro moderato
Vladimir Donatovitch Orlovsky – 1842-1914
Grave mais sans intention dramatique, saisissant de beauté et de noblesse, l’élan choral de tout l’orchestre ouvre la Sérénade par un andante retenu ; la phrase est longue, nostalgique, écho sans doute de la grande plaine russe. Sans accélération excessive, l’allegro, élégant, suit, inspiré de la forme sonate classique. Il ne s’interdit pas une bonne humeur bienvenue, presque gouailleuse parfois. Avec la coda revient la thématique nostalgique développée au début.
II/ Valse — Moderato, Tempo di valse
Mihaly von Zichy – Baldans la salle de concert du Palais d’Hiverà Saint-Pétersbourg
Mouvement populaire et charmant, trois temps d’une valse légère, tourbillonnante, à travers laquelle Tchaïkovski exprime pleinement son goût légendaire pour la danse et le ballet qu’il sert toujours avec bonheur.
III/ Élégie — Larghetto elegiaco
Isaac Levitan – Par delà la paix éternelle – 1894
Poésie ! Poésie ! « Large et élégiaque ». Caresse soyeuse et sensuelle des cordes. Abondance mélodique. Gravité de ton tout juste estompée par la transparence des suspens et des incidentes. L’extrême sensibilité de Tchaïkovski éclaire la mélancolie de ce chant élégiaque d’une lumière qui rendrait envieuse toute âme nostalgique.
IV/ Finale (Tema russo) — Andante — Allegro con spirito
Edgar Degas – Danseuses russes – 1900
Pour ne pas brusquer la sortie de l’état méditatif qui se termine à peine, le premier violon propose délicatement à l’orchestre les premières notes d’un air folklorique avant de l’inviter à animer joyeusement une sautillante danse villageoise. La sérénade se termine par la reprise, une fois encore, du thème de l’andante initial.
La « Sérénade pour cordes en mi majeur » – op. 22 de Dvořák est sans doute l’une des plus lumineuses pépites qui aient été offertes à la musique romantique tchèque.
En ce début d’année 1875, ce jeune altiste de trente-trois ans, Antonin Dvorák, tout juste récompensé par une bourse d’état, bien peu connu hors des frontières de Bohème, n’imagine évidemment pas la célébrité promise au grand compositeur qu’il va devenir, ni les difficiles épreuves que la vie lui prépare. Il écrit en quelques jours seulement, cinq mouvements enchantés pour instruments à cordes. Tout dans cette œuvre est grâce, sourire, bonheur de vivre et fraîcheur mélodique. Idyllique et paisible la musique de la Sérénade coule avec aisance et naturel dans un élan d’immédiateté. Une irrésistible invitation au bonheur simple de l’instant.
Chacun comprendra vite pourquoi la « Sérénade en mi majeur » est l’une des œuvres les plus populaires du compositeur, devenue un modèle du genre, au risque, parfois, d’être négligée pour avoir été trop écoutée…
Antonin Dvorák 1841-1904
« Sérénade pour cordes en mi majeur » – op. 22 Netherlands Chamber Orchestra / Nederlands Kamerorkest Direction du violon par Gordan Nikolić
Peut-être pourrait-on se laisser aller au plaisir de faire aussi de cette « Sérénade » une suite picturale : l’oreille et l’œil, un beau couple !
I/ Moderato
Isaac Levitan – « Appel du soir »1892
A l’instar de la douceur pastorale qui traverse, au rythme paresseux de la rivière, le tableau de Levitan, la caresse soyeuse des cordes de ce premier mouvement convie à une profonde et sereine introspection. Entend-on ce thème pour la première fois qu’étrangement il s’impose à la mémoire comme une musique heureuse depuis longtemps aimée.
II/ Tempo di valse
Camille Claudel – « La valse »
Un mouvement de valse des plus élégants, inoubliable, dans lequel se mêlent à loisir prestige viennois et mélancolie slave. Cette valse séduira un public si large qu’elle finira par faire seule sa propre carrière.
III/ Scherzo – Vivace
Peter Bruegel l’Ancien – « Danse des paysans »
Espièglerie et rusticité pour ce mouvement enlevé où les énergies se débrident à l’instar d’une danse paysanne un jour de marché en Bohème. Les rythmes d’inspiration populaire, la gaité simple et entrainante ainsi que la vigueur campagnarde de ce « scherzo » témoignent du grand plaisir – avoué – qu’a pris le compositeur à l’écriture de cette « Sérénade ».
IV/ Larghetto
Paul Émile Chabas (1869-1937) « Femme au bord de la mer »
Les joyeuses festivités ont pris fin. Le temps est venu de l’intériorité, de la rêverie, de la méditation, du recueillement peut-être. Moment solitaire, sans tristesse, pendant lequel s’exposent sans fard mais pas sans pudeur les sentiments…
V/ Finale – Allegro vivace
Mikhaïl Larionov (1881-1964) — « Danse russe«
Avec ce dernier mouvement, terminant le cycle, revient la lumière du mouvement initial. Si les effusions joyeuses se sont un instant apaisées pour laisser place à un peu d’intériorité, la gaité dansante reprend ses droits. « Allegro vivace » ! Le tempo est donné. Un soleil éclatant illumine la Bohème heureuse si chère à ce brillant compositeur.
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ADDENDUM
Dvorák, quelques années plus tard, en 1878, composera une nouvelle sérénade, pour instruments à vent. L’esprit de cette nouvelle œuvre est très différent, le compositeur, en hommage à Mozart et à la grande tradition de la musique pour vents, ayant choisi une formation instrumentale tout à fait comparable au type d’harmonie qui régnait dans les cours et les jardins viennois du XVIIIème siècle.
Cette « Sérénade pour vents en ré mineur » – opus 44 affirme encore plus son identité bohémienne mais abandonne le caractère enjoué de son aînée pour une atmosphère plus profonde et méditative. En atteste la tonalité choisie (ré mineur) qui porte en elle-même cette intention de gravité. Il faudra attendre les rythmes sautés de l’Allegro molto du finale pour que s’estompe ce caractère cérémonieux.
Sérénade pour vents en ré mineur » – opus 44 Tonhalle-Orchester Zürich Direction Paavo Järvi
C’est le charme incontestable des voyages sans plans ni cartes que de laisser le voyageur enfiler au gré de ses humeurs des sentiers imprévisibles. Quel plus aimable bouquet de plaisirs musicaux que celui que forment, émotions offertes à chaque pas, ces rencontres surprises et ces découvertes inattendues ?
Ainsi, après avoir exploré, en quête de « Sérénade », quelques salons feutrés de la musique classique – les harmonies romantiques de Josef Suk ou l’élégance britannique d’Edward Elgar -, et avant d’autres invitations qui se préparent encore, empruntons aujourd’hui un chemin qui nous conduira curieusement sur les rivages inattendus du Jazz. Là où fleure bon, à travers les ballades, l’esprit de la « Sérénade ».
Certes, chant traditionnellement destiné à être interprété sous les fenêtres d’un être cher à la tombée de la nuit, la sérénade appartient à un autre temps. Pourtant, l’essence même du jazz, faite de confidence, de climat nocturne et d’expression intime destinée à l’autre ou à soi-même, établit avec elle un lien manifeste de parenté.
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Lien parfois très explicite comme :
La célèbre « Moonlight Serenade » de Glenn Miller, composée en 1939, thème signature de son orchestre et témoin musical d’une époque. N’y retrouve-t-on pas les composants emblématiques de la sérénade : la nuit, la lune, l’atmosphère romantique ?… À ceci près que cette sérénade-là est destinée aux couples nombreux mêlant leurs pas sur une piste de danse.
Glenn Miller (1904-1944) – « Moonlight serenade »
Ou « Serenade in blue », cet incontournable standard du jazz composé en 1942 par Harry Warren (musique) et Mack Gordon (paroles), bel exemple, parmi tant d’autres tout aussi séduisants, de « sérénade moderne (adresse intime, mélodique et souvent nocturne) » qui confie au soliste le soin délicat de transmettre l’émotion.
« Serenade in blue » chantée ici par Ethel Ennis (1932-2019)
Et interprétée là par Oscar Peterson (1925-2007) et son trio
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Lien d’autres fois moins affiché, mais tout aussi manifeste par l’évidence de l’intention. Qu’importe qu’un titre précise qu’il s’agit d’une sérénade, il suffit de pencher légèrement la tête et d’écouter :
« My funny Valentine » Carmen McRae (1920-1994) Ray Bryant au piano et ses musiciens
Modèle, peut-être, de sérénade dans l’univers du jazz. Chanson de Richard Rogers et Lorenz Hart tirée de la comédie musicale américaine ‘Place au rythme’ (Babes in Arms) de 1937, standard mille fois interprété et arrangé.
ou
« Dear old Stockholm » Stan Getz (1927-1991) – saxo& Chet Baker (1929-1988) – trompette Extrait de leur fabuleux concert à Stockholm en 1983.
Une esthétique typique de la sérénade : voix murmurée, son de trompette sourd et velouté, tempo suspendu, mélodies tâtonnant l’obscurité à la recherche d’une âme amie…
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… Et encore la trompette de Miles Davis pour la bande originale du film de Louis Malle, « Ascenseur pour l’échafaud », et encore « Mood indigo » sous les doigts de Duke Ellington au piano, et « Memories of you » à la clarinette avec Benny Goodman, et encore les voix de Sarah Vaughan, d’Anita O’Day, d’Ella Fitzgerald… Et… Et… Il y a des billets qu’on voudrait ne jamais devoir terminer !
Du charme discret des balcons d’antan à la confidence murmurée d’une trompette en sourdine, la sérénade a changé de costume. En terre de jazz, elle perd ses habits de genre pour une tenue hors des conventions, plus propice à la prise d’une libre respiration au milieu du tumulte du monde.
– Sérénade pour orchestre à cordes en mi mineur, op. 20 –
En témoigne ce portrait du grand musicien anglais, ce n’est pas avec le compositeur de la maturité, reconnu et anobli , père des grandes symphonies, des « Variations Enigma » ou du célébrissime « Pump and circumstances » que le rendez-vous est pris.
Edward Elgar 1857 – 1934
C’est plutôt avec le jeune compositeur de 35 ans qui a quitté depuis une dizaine d’années le cabinet d’avocat qui l’employait pour se consacrer à sa passion, la musique, et qui, pour la première fois, admet qu’une de ses compositions est digne d’intérêt : sa « Sérénade pour cordes ». Bien que datée de 1892, la partition de cette très attachante pièce pour ensemble à cordes, cette perle musicale, regroupe en réalité et unifie quelques miniatures diverses écrites plusieurs années auparavant. Ce n’est qu’à l’été 1896 que sera donnée, en Belgique, une exécution publique de l’œuvre définitive.
Ni sa durée modeste, largement plus réduite (une douzaine de minutes au lieu de trente) que celles, références du genre, de Dvorák (1880) ou Tchaïkovski (1876), ni le caractère plus intime que celui de ses illustres aînées, n’auront privé cette « Sérénade » de la place éminente qu’elle occupe aujourd’hui, bien légitimement, dans ce répertoire.
Elle s’inscrit naturellement dans la tradition des cordes anglaises – natif de Worcester, Elgar était violoniste. En filigrane du doucereux paysage crépusculaire qu’elle suggère, son écriture fluide et raffinée affiche cependant, à travers un discret mais indéniable lyrisme, l’expression d’une profonde sensibilité personnelle partagée entre fraîcheur et maturité. Derrière l’élégance pastorale « very british » de cette sérénade, une pointe de mélancolie, dernier salut au romantisme. Autant de délicatesses que tissent et transmettent fidèlement par leur interprétation les musiciens de l’excellent
Norwegian Chamber Orchestra
– Sérénade pour orchestre à cordes en mi mineur – op. 20– Edward Elgar
Trois mouvements :
I/ Allegro piacevole (mi mineur) :
Ce premier mouvement, ouvert par quelques motifs sautés aux altos, lance une mélodie printanière, dansante malgré le soupçon de nostalgie qu'elle infuse. Elgar l'utilisera comme fil conducteur de la "Sérénade".
II/ Larghetto (ut majeur) :
Poignante et sensuelle, la mélodie libère un noble élan lyrique que soutiennent les harmonies chaudes qui se développent en vagues amples à travers ce mouvement. Une préfiguration de la profondeur des épanouissements symphoniques qui feront les belles heures des œuvres à venir.
III/ Allegretto (mi mineur / mi majeur) :
Retour à l'atmosphère légère et souriante du début. Le thème initial également revient chanter son humeur printanière. La pièce s'éteint dans l'apaisement final d'un profond pianissimo choral.
« À table ! » C’est la triviale invitation qu’aurait pu nous lancer Léonard Bernstein en 1954 pour nous convier avec humour à la première d’une de ses œuvres les plus lyriques. Dramatique et philosophique, certes, mais des plus lyriques : « Sérénade pour violon, orchestre à cordes, harpe et percussions ».
Cette pièce est en effet directement structurée autour d’un diner particulier, autour de la table d’un Banquet célèbre – ô combien ! -, celui imaginé par Platon dans les années 380 avant JC, afin de réunir dans ses pages, la fine fleur des penseurs, poètes et philosophes athéniens.
Léonard Bernstein (1918-1990)
Platon (428 av JC – 348 av JC)
Car c’est bien ce célébrissime Συμπόσιον (Sumpósion) du maître de la philosophie grecque, ce fameux « Banquet de Platon », qu’a musicalement reconstitué notre génial compositeur à travers cette pièce concertante qui confie au violon solo le rôle central. Celui de porter la voix des commensaux philosophes choisis pour leur belle aptitude au débat.
Ainsi apparaissent au milieu de la scène sonore, à tour de rôle sous leur représentation musicale, les célèbres orateurs chargés de discourir sur la très sérieuse question de l’Amour. Éros, l’amour, le désir, telle est la thématique que Platon a décidé de soumettre à ces rhéteurs. Le violon virtuose, soutenu par les instruments d’un orchestre resserré, se charge de brosser le portrait musical de chaque intervenant. Traduisant en accords et harmonies les savants monologues ; il rend à qui de droit, d’un glissando, d’un mosso ou autre sforzando, sa faconde, ses dithyrambes et ses arguties.
La musique est aussi, pour l’harmonie et le rythme, une science des mouvements amoureux.
Platon – Le Banquet (le médecin Eryximaque)
« Sérénade pour violon, orchestre à cordes, harpe et percussions » Midori (violon) Orchestre Symphonique de la ‘Westdeutscher Rundfunk‘ Constantinos Carydis (Direction)
Cinq mouvements :
I/ Phèdre - Pausanias(Lento - Allegro) :
- Phèdre ouvre le banquet par un doux éloge d’Éros : le violon expose un thème lyrique, bientôt développé en forme de fugue.
- Pausanias se refuse à considérer l'aspect univoque de l'amour ; il le voit comme il le pratique, multiple et multiforme et son affirmation prend l'allure d'un allegro énergique.
II/ Aristophane(Allegretto) :
Avec la douceur du conteur, le poète déclare à travers la légèreté de la mélodie que l'amour n'est que recherche de sa moitié perdue... peut-être la quête de soi.
III/ Eryximaque(Presto) :
Dans un scherzo bref et scintillant le médecin assène sa science : l'amour universel !
IV/ Agathon(Adagio) :
Noble, lyrique et solennel, pour célébrer, selon son affirmation, "le plus beau des Dieux" : l'Amour, un grand adagio dominé par l'émotion.
V/ Socrate - Alcibiade(Molto tenuto - Allegro molto vivace) :
- A travers un adagio profond et méditatif qui se veut représenter la réflexion dialectique qui lui est chère, Socrate cherche à nous faire admettre que l'Amour est un chemin vers le Beau.
- Mais voilà qu'annoncé par quelques soudaines percussions surgit énergiquement un jeune aristocrate athénien un peu éméché, Alcibiade, interrompant le débat. Il décide de faire l'éloge de Socrate plutôt que de discourir sur le thème de l'Amour. Le symposium en restera là laissant l'assemblée se consacrer à une gaité très expressive... et offrant à Bernstein une nouvelle occasion de retrouver son amour pour le jazz...
Certains ont perçu la Sérénade comme un autoportrait musical de Bernstein, noble et espiègle en même temps, à la fois romantique, profondément, et moderne, indéniablement. Cette œuvre, il est vrai, au travers de sa grande élégance mélodique, illustre fort justement l’art du Maître et son habileté à tisser un lien magique entre l’héritage classique européen des Mahler ou Stravinsky, par exemple, et l’énergie des nouvelles musiques américaines flirtant de bonne grâce avec le jazz.
Erik Henningsen – Balade à bicyclette du matin (1907)
‘Radieuse’ ! Sans doute, s’il fallait n’en choisir qu’un, l’adjectif que l’on retiendrait instinctivement pour qualifier la « Sérénade pour cordes en mi bémol majeur, op. 6 » que composa le jeune et brillant élève de Dvorák, Josef Suk, en 1892. Radieuse, comme la jeunesse pragoise de ce violoniste-compositeur prodige de 18 ans qui, cherchant à mettre ses pas dans les pas de son maître, sut trouver d’emblée un compromis convaincant entre maîtrise formelle et spontanéité expressive. Radieuse, pour saluer à la fois la clarté mélodique de l’œuvre, sa chaleur expressive et cette énergie vitale, « solaire », qui émane de chaque mouvement.
Mais on aurait tout aussi volontiers pu choisir ‘printanière’ pour souligner la fraicheur qui parcourt la partition ; ‘aérienne’, en hommage à la sereine légèreté de l’écriture pour cordes ; ‘lumineuse’, pour illustrer la texture sonore transparente et chaleureuse du style de Suk.
Josef Suk – 1874-1935
– On rapporte que Dvorák lui-même aurait accueilli la pièce avec admiration, remarque d’autant plus notable que le jeune Suk n’avait pas caché avoir pris pour modèle la déjà très appréciée Sérénade pour cordes op. 22 écrite en 1875 par son illustre aîné, son maître et bientôt futur beau-père.
Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses succès, la Sérénade Opus 6, lors de sa publication en 1895, aura reçu le prestigieux parrainage de Johannes Brahms, lui-même. Référence des plus précieuses, n’est-ce pas, pour une entrée dans la carrière !
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Sérénade pour cordes en mi bémol majeur, op. 6
New York Classical Players Dongmin Kim, direction
1. Andante con moto 2. Allegro ma non troppo e grazioso 3. Adagio 4. Allegro giocoso, ma non troppo presto
* C’est à l’heureuse découverte que je fis récemment de la « Sérénade italienne » d’Hugo Wolf que cette nouvelle série de billets doit son existence.
« Légèreté », « frivolité », « humour », faudrait-il qu’il soit particulièrement imaginatif, ou profondément inspiré, l’observateur qui, devant l’air sévère et le regard tendu qu’arbore Hugo Wolf sur ce portrait, emploierait pareils qualificatifs à son égard. Sachant, qui plus est, que le compositeur a laissé à sa postérité à travers le délicat genre du lied – qu’il traitait avec la rigueur exigée pour une partition symphonique -, l’image, juste, d’un explorateur de l’intime, ayant mis en musique – et avec quel talent, à l’égal des Schumann, Schubert et autres Brahms – les œuvres des plus grands poètes allemands tels que Goethe ou Eichendorff. Rien, au demeurant, de nature à laisser supposer un esprit porté à la gaudriole, n’est-ce pas ?
Et pourtant, qu’on écoute sa « Sérénade italienne »en Sol majeur composée en 1887, en un seul mouvement pour quatuor à cordes, ou sa version ultérieure de 1892 pour petit ensemble à cordes, et, le regard pétillant de plaisir, nous n’aurons aucun mal, pour évoquer ce grand musicien, à fleurir notre vocabulaire de ces heureux épithètes.
Quatuor Balourdet :
Version 1887 pour quatuor à cordes
Avec une belle énergie ces jeunes musiciens – servis par une généreuse prise de son – expriment fidèlement la complicité entre les pupitres voulue originellement par Hugo Wolf pour ce rondo libre et leste. Leur vitalité accompagne volontiers les bondissements et les espiègleries du thème principal pendant que leur sensibilité commune porte loin vers la péninsule le lyrisme de la mélodie.
Ça chante !
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Norwegian Chamber Orchestrasous la direction deFrancis Leleux
Version 1892 pour petit ensemble à cordes
Si cette orchestration émousse peut-être les pointes d’humour et d’espièglerie de la version originale, la rondeur particulière de ton que propose le collège d’instruments confère à cette Sérénade un lustre tout à la fois plus festif et plus « solennel ». L’esprit « de chambre » demeure toutefois conservant à cette pièce tout son charme solaire, « italien ».
Ça chante encore !
Le paradoxe :
Hugo Wolf écrit cette œuvre alors qu’il n’a jamais encore visité l’Italie. Comme Tchaïkovski écrivant son Capriccio italien, l’italianité de Wolf n’est pas issue d’une expérience directe, mais de l’imagination et des livres. Partant, certains traits ironiques, parfois trop bondissants, de cette « Sérénade » pourraient sembler outrés, voire factices, mais la sincère affection et la jubilation que Wolf exprime également dans les deux versions de son œuvre devraient l’absoudre de toute velléité irrespectueuse.
Depuis quelques années, et chaque été, « De Braises et d’Ombre » publie une série de billets musicaux, sous le titre générique « Musiques à l’ombre », librement sélectionnés à travers deux ou trois objectifs simples : durée modérée des œuvres (30 minutes environ), jeunesse de la thématique, des compositeurs ou des interprètes et, surtout, humeur du rédacteur.
Jan Steen – Sérénade – 1675
Cet été, conservant ses objectifs originels, toute la série sera consacrée à la Sérénade. Manière de brosser, pour le plaisir et sans prétention musicologique aucune, un portrait musical de ce genre difficilement saisissable, trop souvent limité à sa simple image légendaire d’une déclaration galante chantée le soir sous un balcon.
Loin de cette image traditionnelle du Moyen-Âge ou de la Renaissance, ce genre musical n’a cessé de se métamorphoser. Il a évolué des ensembles de chambre vers les grandes structures symphoniques du XIXème siècle, pour finir par épouser les langages musicaux complexes du XXème. Ces mouvements stylistiques, depuis Monteverdi ou Schütz jusqu’à Takemitsu ou Lutoslawski, en passant par Brahms ou Tchaïkovski, ont nécessairement porté la signature des maîtres du XVIIIème siècle tels que Scarlatti, Haendel ou Vivaldi, mais c’est à travers les chefs-d’œuvre de Mozart – la « Petite Musique de nuit » et la monumentale « Sérénade Gran Partita » pour 13 instruments à vent – qu’ils auront atteint au siècle des Lumières leur point culminant.
Au fil des époques le terme a recouvert des formes, des fonctions sociales et des effectifs instrumentaux très divers. Ce qui les relie n’est pas tant une structure formelle fixe qu’une intention : celle d’une musique destinée à être offerte, jouée en plein air ou dans un cadre intime, souvent légère dans le ton mais pas nécessairement dans l’ambition.
Alors, en guise d’offrande musicale pour cet été 2026, en pleine liberté éditoriale, sans plan chronologique ni motivation historique, quelques SÉRÉNADES parmi la multitude d’œuvres du genre, selon l’humeur des jours et pour le seul plaisir de la musique… à l’ombre.
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Sérénades / 1 – Toselli
Enrico Toselli 1883 – 1926
Pour cette mise en bouche, une pièce emblématique du répertoire de salon du XXème siècle : « Serenata Op.6 N°1 »(« Rimpianto ») composée en 1900 par un jeune florentin de 17 ans, pianiste et compositeur prodige, Enrico Toselli.
Fidèle représentation du romantisme tardif italien, elle a très vite rassemblé un large public international autour de la mélancolie douce-amère qu’elle exprime. Les transcriptions pour divers instruments n’ont pas manqué, à leur tour, de saluer ce succès.
Joyce DiDonato (soprano) – « Serenata »
Come un sogno d'or Scolpito è nel core Il ricordo ancor' di quell'amor Che non esiste più
Fu la sua vision Qual dolce sorriso Che più lieta fa, col suo brillar La nostra gioventù
Ma fu molto breve in me La dolcezza di quel ben Svani quel bel sogno d'or Lasciando in me il dolor
Cupo è l'avvenir sempre più tristi I di La gioventù passata sarà Rimpiantomi resta sol Sì rimpianto amaro e duol' nel cor!
Oh raggio di sole Sul mio cammino Ahimè non brilli più! Mai più, mai più
Bien que la composition ait précédé l’épisode passionné et scandaleux qui a marqué la vie de Toselli, l’histoire a choisi de conserver un lien étroit entre l’œuvre et la vie du compositeur.
En 1907, Toselli épouse la princesse Louise de Toscane, ex-archiduchesse d’Autriche et ex-princesse de Saxe, qui avait quitté son royal époux pour lui. Ce mariage, qui fit couler beaucoup d’encre dans toute l’Europe, ne dura que quelques années et finit en 1912 par un divorce très médiatisé. Le rapprochement anachronique entre le « rimpianto » (les regrets) – titre secondaire de la mélodie – et la tristesse inspirée par les déboires sentimentaux de Toselli scellait le mythe.
La mélodie n’a jamais cessé, à travers le temps, de séduire interprètes et publics.
Alfredo Kraus (ténor) – « Serenata »
Comme un rêve d'or Il est gravé dans mon cœur Le souvenir encore de cet amour Qui n'existe plus
C'était sa vision Quel doux sourire Qui, de son éclat, rendait plus joyeuse Notre jeunesse
Mais il fut bien bref en moi La douceur de ce bonheur Ce beau rêve d’or évanoui Me laissant la douleur
L’avenir est sombre, les jours de plus en plus tristes La jeunesse passée ne sera plus Il ne me reste que le regret Oui, un regret amer et une douleur dans le cœur !
Ô rayon de soleil Sur mon chemin Hélas, tu ne brilles plus ! Jamais plus, jamais plus
Et, sur des paroles françaises de Pierre D’Amor, souvenir ému de nos aînés :
Le 2 juin dernier, Barbara Auzou publiait sur son blog, ‘Lire dit-elle’, cette petite miniature poétique, « L’ouvrage des jours ». Après m’en être délecté une bonne dizaine de fois jusqu’à « m’approprier » ce poème, je finissais par lui adresser ce commentaire tout à la fois badin et sincère :
S’il te plaît, Barbara, dis que ces mots sont de moi ! Plaisanterie ! j’aimerais tellement les avoir écrits… Mais, les dire, ça je le pourrais… Avec ton accord je le ferai sans doute bientôt.
Alors avec son accord (pour le plaisir, une fois de plus)…
‘ L’ouvrage des jours ‘
L’ouvrage des jours
écoute
écoute la vie
le saut silencieux de sa sauvagerie
quand bien même le lierre cruel de son intransigeance
le grand désordre dans ce qu’il reste d’enfance
écoute
écoute la vie
la vérité a le temps
et le temps donne du prix aux choses
on met ce que l’on veut dedans
une mémoire un poème des brassées de roses
des heures d’ensoleillement encore
et c’est à peine si on entend les rumeurs d’un monde
Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté. Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
.. // ..
La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ; Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ; Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage. L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy