Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté.
Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
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La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ;
Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ;
Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage.
L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
Lelius 06/2026

















