Combien de temps encore…?

Morte non mi ghermire,
ma da lontano annunciati
e da amica mi prendi
come l’estrema delle mie abitudini.

Vincenzo Cardarelli 
(1887-1959) – « Alla morte »

Mort, ne viens pas me saisir
mais de loin, fais-moi signe
et emporte-moi comme une amie,
comme la dernière de mes habitudes.

Θ

Serge Reggiani chante « Le temps qui reste »

Paroles de Jean-Loup Dabadie – Musique de Alain Goraguer

À Françoise

Pour Michel, Laurence et Vincent
Pour Maddie et Théo
Pour Ezra, pour Erwin
Avec Jean-Pierre et Babette
Avec tous les amis

Ce que les morts laissent aux vivants, c’est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir vivre, d’accomplir la part de vie dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte.

François Cheng – « L’éternité n’est pas de trop » (2002)

Pianiste : Béatrice Berrut

Pour la première fois depuis le début de notre vieille amitié qui, pudique, ne veut plus afficher son âge, nous ne serons pas réunis pour un grand évènement de la vie de l’un des nôtres. Ainsi en a décidé la difficile situation actuelle.

Nous serons pourtant tous là, rassemblés en pensée autour de nos meilleurs et innombrables souvenirs communs, pour accompagner Françoise vers sa paisible éternité qu’elle mesurait, depuis quelque temps déjà, du regard serein des âmes belles.

Nous progresserons vers la lumière au rythme solennel et recueilli de cette « Consolation » de Franz Liszt : elle conduira notre émotion sur le sentier des âmes. Et, cheminant, nous évoquerons dans l’échange d’un triste sourire la profonde délectation que Françoise aurait eue – entre deux parts de pissaladière, n’est-ce pas ? – à en partager l’écoute avec nous.

Nous méditerons, à travers nos larmes, la sagesse du poète qui nous engage au « surcroît de vivre » que nous devons à ceux des nôtres qui rejoignent le Royaume.

Un autre grand poète qui, jadis, depuis l’estrade de nos professeurs, nous rudoyait de ses mystères, confiera à nos voix unifiées en un chœur de tendresse et d’amitié ses vers inoubliables qui traduiront notre profonde peine :

… Nessun maggior dolore
che ricordarsi del tempo felice
ne la miseria …

 Il n’est pire douleur qu’un souvenir heureux en un jour de malheur.
(Dante – « l’Enfer » – Chant V, 121-123)

Toqué de toccata /3 – Inséparables

Claude Debussy 1862-1918

Nourris au même univers foisonnant du Paris du XXème siècle naissant, abreuvés aux mêmes influences d’une époque porteuse de mille promesses de mutation technique, sociale, économique, culturelle, artistique, Claude Debussy et Maurice Ravel, son cadet de treize ans, ont partagé une large palette d’expériences communes qui ne pouvait manquer d’iriser leurs compositions respectives de couleurs voisines et de sonorités jumelles.

Maurice Ravel 1875-1937

La considération sincère qu’ils se portaient l’un l’autre à travers leur art favorisait une évidente influence réciproque qui parfois les conduisit à créer des œuvres d’une proximité si étroite qu’ils en vinrent inévitablement à se traiter en rivaux, allant jusqu’à s’accuser mutuellement de plagia à propos de certaines de leurs compositions.

Mais, ces ressemblances ne sauraient masquer leurs réelles différences, inhérentes à la personnalité unique de chacun d’eux ainsi qu’à l’évidente opposition de leurs tempéraments artistiques et de leurs styles. En témoignent tant des merveilleuses pages musicales qu’ils nous ont léguées, et qui rendent bien circonspects les musicologues tentés par les « écoles » et les « ismes »

Ainsi, par exemple, peut-on percevoir à travers les indissociables mouvements de « Toccata » que chacun composa en son temps – Debussy dans la suite « Pour le piano » entre 1896 et 1901, et Ravel dans « Le Tombeau de Couperin » pendant la « Grande guerre » – leur communauté d’inspiration, tous deux rendant un hommage appuyé aux grands maîtres du clavecin du XVIIIème siècle, autant que leurs oppositions stylistiques qui permettent de ne jamais les confondre.

Vladimir Jankélévitch comparant les deux toccatas :

Celle du Tombeau de Couperin tourne et travaille comme un moteur et martèle l’ivoire inexorablement, et celle de la suite Pour le piano, plus capricieuse, plus féminine, avec je ne sais quelles mourantes vibrations autour des notes…

— ¤ —

Béatrice Rana, jeune prodige italienne, interprète la Toccata de Debussy, troisième mouvement de la suite « Pour le piano » :

Les lumières explosant d’une joie dionysiaque se reflètent telle une pluie d’étoiles dans les frissonnements de l’onde.

— ¤ —

Mariangela Vacatello, pianiste napolitaine au palmarès éblouissant, joue le sixième et dernier mouvement (Toccata) de la suite de Ravel, « Le tombeau de Couperin » :

Les percussions obstinées qui animent ce mouvement dominé par ses exigences techniques ne privent pas pour autant cet instant musical d’un lyrisme singulièrement enchanteur inséré entre les martèlements. 

Le temps – La poésie – Borges

Je vous propose une citation de Saint-Augustin. Elle me paraît très appropriée.
Il a écrit :
— … Qu’est-ce que le temps ? Si l’on ne me pose pas la question, je sais ce qu’est le temps. Si l’on me pose la question, je ne le sais plus.
J’éprouve un sentiment identique en ce qui concerne la poésie.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

 

in « L’Art de la poésie »
(Six conférences à Harvard -1967)

 

 

 

¤

Art poétique

Voir que le fleuve est fait de temps et d’eau,
Penser du temps qu’il est un autre fleuve,
Savoir que nous nous perdons comme un fleuve
Et que les destins s’effacent comme l’eau.

Voir que la veille est un autre sommeil
Qui se croit veille, et savoir que la mort
Que notre chair redoute est cette mort
De chaque nuit, que nous nommons sommeil.

Voir dans le jour, dans l’année, un symbole
De l’homme, avec ses jours et ses années ;
Et transmuer l’outrage des années
En musique, en rumeur, en symbole.

Faire de mort sommeil, du crépuscule
Un or plaintif, voilà la poésie
Pauvre et sans fin.  Revient la poésie
Comme chaque aube et chaque crépuscule.

Parfois le soir, il émerge un visage
Qui nous épie de l’ombre d’un miroir ;
J’imagine que l’art ressemble à ce miroir
Qui nous révèle notre propre visage.

On nous dit qu’Ulysse, fatigué de merveilles,
Sanglota de tendresse en voyant son Ithaque
Modeste et verte. L’art est cette Ithaque,
Verte d’éternité et non pas de merveilles.

Il est aussi le fleuve sans fin
Qui passe et demeure, et reflète le même
Inconstant Héraclite, le même
Mais autre, tel le fleuve sans fin.

Jorge Luis Borges – 1960  –
traduit par Nestor Ibarra

Arte poética

Mirar el río hecho de tiempo y agua
y recordar que el tiempo es otro río,
saber que nos perdemos como el río
y que los rostros pasan como el agua.

Sentir que la vigilia es otro sueño
que sueña no soñar y que la muerte
que teme nuestra carne es esa muerte
de cada noche, que se llama sueño.

Ver en el día o en el año un símbolo
de los días del hombre y de sus años,
convertir el ultraje de los años
en una música, un rumor y un símbolo,

Ver en la muerte el sueño, en el ocaso
un triste oro, tal es la poesía
que es inmortal y pobre. La poesía
vuelve como la aurora y el ocaso.

A veces en las tardes una cara
nos mira desde el fondo de un espejo;
el arte debe ser como ese espejo
que nos revela nuestra propia cara.

Cuentan que Ulises, harto de prodigios,
lloró de amor al divisar su Itaca
verde y humilde. El arte es esa Itaca
de verde eternidad, no de prodigios.

También es como el río interminable
que pasa y queda y es cristal de un mismo
Heráclito inconstante, que es el mismo
y es otro, como el río interminable.

Jorge Luis Borges (1899-1986) – El Hacedor (1960)

Toqué de toccata /2 – Fascination

If you want to be more than a virtuoso … first you have to be a virtuoso.*

Vladimir Horowitz 1903-1989

C’est la remarque qu’aurait un jour adressée Vladimir Horowitz, le très grand, l’immense, le facétieux, le capricieux, l’irremplaçable, l’iconique Vladimir Horowitz, « Satan au clavier », comme certains l’avaient surnommé, à Murray Perahia, aujourd’hui référence incontestable du piano, qui faillit jadis être l’un de ses très rares élèves.

« Virtuoso » ! Horowitz – qui en douterait ? – connaissait son sujet. Certains, nonobstant leur admiration, ne l’ont-ils pas trop souvent confiné injustement à cette seule vertu…?
Personnalité musicale puissante mais discrète, passeur engagé, Rudolf Serkin, l’antithèse pianistique d’Horowitz, était, pour sa part, fasciné par « l’espèce d’incandescence qui se dégageait de son jeu, cette flamme, cette passion. » **

… Substances éminemment explosives !

Toccata de Francis Poulenc (audio) – enregistrement de 1932

Attachons nos ceintures !!! Et gardons bien à l’esprit que, comme chacun d’entre nous, ce « diable » n’a jamais eu que dix doigts…

* Si tu veux être plus qu’un virtuose… il te faudra d’abord être un virtuose.

** Cité par Olivier Bellamy –  « Dictionnaire amoureux du piano » – Plon

Toqué de toccata /1 – Envoûtement

Toccata : un vieux nom peu utilisé aujourd’hui, mais signifiant le même genre de composition qu’il y a deux cents ans, une composition conçue pour exprimer l’énergie rythmique, l’éclat technique et des effets brillants de l’interprète. Cela devrait sonner comme une improvisation ou un prélude impromptu.
Une mélodie large et soutenue est déplacée dans une toccata.

Clarence Lucas (1866-1947)
Compositeur et professeur de musique canadien

Yuja Wang – Toccata en Ré mineur Op. 11 de Sergueï Prokofiev
(Bis au festival de Lucerne 2018)
Observons les regards admiratifs, « bluffés » des membres de l’orchestre pendant l’interprétation de ce monumental « 
allegro marcato » … Les nôtres pourraient bien leur ressembler.

Comme on peut l’imaginer sans peine, le mot « toccata » trouve son origine dans le verbe italien « toccare », toucher. Et, s’agissant du clavier – mais aussi de la guitare ou du violon – personne ne s’étonnera de l’importance considérable que revêt ce vocable en la matière.
« Toucher » : pour un pianiste tout est là ! Ainsi la toccata, se montre-t-elle, pour l’interprète, comme un exercice particulier, prétexte à exprimer, non sans une certaine liberté, autant sa propre dextérité que les qualités sonores de l’instrument qui défie sa maîtrise…
Pour le plaisir jubilatoire de l’auditeur, souvent ! Pour la reconnaissance et la gloire du musicien, toujours ! La toccata, « vitrine des compétences et des techniques pianistiques », selon la juste remarque d’un fin musicologue. En bref, un véritable test de virtuosité…

Mais, faudrait-il encore que, dans sa sagesse, le ou la pianiste emporté(e) par son talent n’oublie jamais l’observation avisée – en énonça-t-il qui ne le fussent pas ? – de Paul Valéry :
« Le virtuose est par définition un exécutant aux capacités inhabituelles, qui peut de temps en temps, intoxiqué par un sens exagéré de ses pouvoirs techniques, se permettre d’en abuser. »

Ce billet comme une introduction à une série d’illustrations – moins verbeuses mais pas moins musicales – de ma toquade pour ces pianistes prodigieux qui, jouant une toccata, se jouent allègrement des pièges qu’elle ne manque pas de leur tendre.

Envoûtement, fascination, charme, séduction, vertige… du jeu des doigts sur un clavier.

À suivre . . .

« Patience dans l’azur ! »

J’étais seul, j’attendais, tout mon cœur attendait.
Un jour j’ai lu Valéry. J’ai su que mon attente était finie.

Rainer Maria Rilke
– Extrait d’une lettre à l’une de ses amies (1921)
cité par Benoît Peeters in « Paul Valéry – Une vie » (Ed. Champs 2016)

Jean Dupas (1882-1964) – La palme

Palme

À Jeannie

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat ;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision :
— Calme, calme, reste calme !
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion !

Pour autant qu’elle se plie
À l’abondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystère
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament !

Ce bel arbitre mobile
Entre l’ombre et le soleil,
Simule d’une sibylle
La sagesse et le sommeil.
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux…
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre !
Qu’elle est digne de s’attendre
À la seule main des dieux !

L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de l’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’âme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
À soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc où s’accumule
Tout l’arôme des amours.

Parfois si l’on désespère,
Si l’adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’être avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité :
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte à la maturité !

Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais,
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.

Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Viendra l’heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Où l’on se jette à genoux !

Qu’un peuple à présent s’écroule,
Palme !… irrésistiblement !
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament !
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Après ces beaux abandons ;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’âme se dépense
À s’accroître de ses dons !

Paul Valéry 1871-1945

 

in « Charmes » – 1922
(dernier poème du recueil)