Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.
Préface des « Fleurs du mal » ( juin 1857)
Pour l’illustration, chacun trouvera assurément mille portraits dans son journal capables de combler ce vide et le rendre ainsi, hélas, encore plus vide d’humanité.
Charles Bukowski 1920-1994 / Joni Mitchell (82 ans)
Par l’habile croisement de deux poèmes empruntés chacun à ces artistes de légende, la chanteuse dano-américaine – et très argentine – Annelise Skovmand* établit un dialogue harmonieux aussi inattendu qu’attachant entre les deux auteurs.
Dans cet échange artistique délicatement souligné par la guitare de Pablo Gonzalez Jazey*, la rugosité de Bukowski et la lucidité de Joni Mitchell partagent une même urgence : capturer la solitude viscérale de l’individu au cœur de la mégapole moderne. Tous les deux, l’un par la gouaille désabusée de la poésie urbaine, l’autre par la grâce mélancolique de la chanson folk, dressent un portrait sans fard des rouages mécaniques de la ville, transformant l’aliénation quotidienne en un espace de résistance poétique et de vérité nue.
En intercalant habilement la chanson « Nathan La Franeer » de Joni Mitchell dans le poème de Charles Bukowski, « A poem is a city », notre soprano donne corps à cette confrontation délicate entre la sensibilité poétique et la froideur implacable d’un environnement urbain écrasant. Une voix, une diction, une interprétation, une chaude musicalité, à nous faire aimer (presque) les épouvantables tumultes des villes…
* Annelise Skovmand et Pablo Gonzalez Jazey forment le duo ROSA INCAICA
- Charles Bukowski - A poem is a city
a poem is a city filled with streets and sewers filled with saints, heroes, beggars, madmen, filled with banality and booze, filled with rain and thunder and periods of drought, a poem is a city at war, a poem is a city burning, a poem is a city under guns its barbershops filled with cynical drunks, a poem is a city where God rides naked through the streets like Lady Godiva, where dogs bark at night, and chase away the flag; a poem is a city of poets, most of them quite similar and envious and bitter… a poem is this city now, 50 miles from nowhere, 9:09 in the morning, the tast of liquor and cigarettes, no police, no lovers, walking the streets, this poem, this city, closing its doors, barricaded, almost empty, mournful without tears, aging without pity, the hardrock mountains, the ocean like a lavender flame, a moon destitute of greatness, a small music from broken windows…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
I hired a coach to take me from confusion to the plane And though we shared a common space I know I'll never meet again The driver with his eyebrows furrowed in the rear-view mirror I read his name and it was plainly written Nathan La Franeer I asked him would he hurry But we crawled the canyons slowly Through the buyers and the sellers Through the burglar bells and the wishing wells With gangs and girly shows The ghostly garden grows
The cars and buses bustled thru the bedlam of the day I looked through window-glass at streets and Nathan grumbled at the grey I saw an aging cripple selling Superman balloons The city grated through chrome-plate The clock struck slowly half-past-noon Through the tunnel tiled and turning Into daylight once again I am escaping Once again goodbye To symphonies and dirty trees With parks and plastic clothes The ghostly garden grows
He asked me for a dollar more He cursed me to my face He hated everyone who paid to ride And share his common space I picked my bags up from the curb And stumbled to the door Another man reached out his hand Another hand reached out for more And I filled it full of silver And I left the fingers counting And the sky goes on forever Without meter maids and peace parades
You feed it all your woes The ghostly garden grows You feed it all your woes The ghostly garden grows
- Charles Bukowski - A poem is a city (reprise et fin)
a poem is a city, a poem is a nation, a poem is the world…
and now I stick this under glass for the mad editor’s scrutiny, and night is elsewhere and faint gray ladies stand in line, dog follows dog to estuary, the trumpets bring on gallows as small men rant at things they cannot do.
- Charles Bukowski – Un poème est une ville (Trad. Éric Dejaeger)
un poème est une ville remplie de rues et d’égouts remplie de saints, de héros, de mendiants, d’aliénés, remplie de banalité et d’ivrognerie, remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de sécheresse, un poème est une ville en guerre, un poème est une ville qui demande pourquoi à une horloge, un poème est une ville en flammes, un poème est une ville en armes ses salons de coiffure pour hommes remplis d’ivrognes cyniques, un poème est une ville où Dieu chevauche nu le long des rues comme Lady Godiva, où les chiens aboient la nuit, et pourchassent le drapeau ; un poème est une ville de poètes, la plupart assez semblables et envieux et aigris… un poème est cette ville maintenant, à 50 miles de nulle part, à 9H09 du matin, le goût de l’alcool et des cigarettes, pas de police, pas d’amoureux, marchant dans les rues, ce poème, cette ville, fermant ses portes, barricadée, presque vide, funèbre sans larmes, vieillissante sans pitié, les montagnes de roche dure, l’océan comme une flamme de lavande, une lune dénuée de grandeur, une petite musique venue des vitres brisées…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
J’ai pris un chauffeur pour me sortir de la confusion et m’emmener à l’avion Et bien qu’on ait partagé un même espace, je sais que je ne reverrai jamais Le chauffeur, les sourcils froncés, dans le rétroviseur J’ai lu son nom : il était clairement écrit « Nathan La Franeer » Je lui ai demandé s’il pouvait se dépêcher Mais on a avancé lentement à travers les canyons Au milieu des acheteurs et des vendeurs Au milieu des alarmes anti-effraction et des puits à désirs Entre les gangs et les spectacles de filles Le jardin fantomatique s’étend
Les voitures et les bus se bousculaient dans le tumulte de la journée Je regardais les rues à travers la vitre et Nathan maugréait face à la grisaille J’ai vu un vieillard infirme vendre des ballons à l’effigie de Superman La ville grinçait à travers ses chromes L’horloge sonna lentement midi et demi À travers le tunnel carrelé et sinueux Je m’échappe à nouveau vers la lumière du jour Encore une fois, adieu Aux symphonies et aux arbres sales Avec les parcs et les vêtements en plastique Le jardin fantomatique s’étend
Il m’a demandé un dollar de plus Il m’a maudit en face Il détestait tous ceux qui payaient pour monter Et partager son espace commun J’ai ramassé mes sacs sur le trottoir Et j’ai titubé jusqu’à la porte Un autre homme a tendu la main Une autre main s’est tendue pour en demander plus Et je l’ai remplie d’argent Et j’ai laissé les doigts compter Et le ciel s’étend à l’infini Sans agents de stationnement ni marches pour la paix
Tu lui donnes tous tes malheurs Le jardin fantomatique grandit Tu lui donnes tous tes malheurs Le jardin fantomatique grandit
- Charles Bukowski - Un poème est une ville (reprise et fin)
un poème est une ville, un poème est une nation, un poème est le monde…
et maintenant je fourre ceci sous verre pour l’examen minutieux de l’éditeur fou, et la nuit est partout et de pâles dames grises se tiennent en file, un chien suit un chien jusque l’estuaire, les trompettes appellent le gibet, alors que de petits hommes glosent sur des choses qu’ils ne peuvent pas faire.
Le jour se lève au fond de l’abreuvoir, les peupliers dans la fraîcheur frémissent, les iris ont hissé leurs étendards et j’entends par-dessus la palissade des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui. Je suis très loin des autrefois, tant pis, mais peut-être encor loin de l’avenir comme une orée l’est des forêts profondes.
Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté. Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
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La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ; Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ; Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage. L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
L’humour et la mort se marient si parfaitement que la poésie, en les bénissant, fait une révérence sublime à l’absurde.
Chez la célèbrelauréate du Prix Nobel de Littérature 1996, cette politesse singulière n’est jamais une dérision pour le simple attrait d’un sourire, mais une forme élégante de lucidité salvatrice offerte à chacun. Ainsi dans son œuvre poétique gravité et légèreté se rejoignent-elles pour saluer l’indiscutable évidence avec autant d’émerveillement que d’ironie.
Wislawa Szymborska (Pologne 1923-2012)
« Un chat dans un appartement vide » poème extrait du recueil « Fin et début » paru en 1993
Un chat dans un appartement vide
Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat. Que peut-il faire dans un appartement vide ? Grimper aux murs ? Se frotter contre les meubles ?
Apparemment rien n’a changé et pourtant rien n’est pareil. Rien n’a été déplacé et pourtant rien n’est en place. Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier mais ce n’est pas le bon. Une main met le poisson dans l’assiette mais ce n’est pas la bonne.
Quelque chose ne commence pas à l’heure habituelle, quelque chose ne se passe pas comme cela devrait. Quelqu’un était là depuis toujours et soudain n’est plus s’obstinant à rester disparu.
On a fureté dans les armoires fouillé les étagères on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier. On a même bravé l’interdit en allant au bureau et en mettant les papiers en désordre
Que faire maintenant ? Dormir et attendre.
Attendre qu’il revienne s’il ose. Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.
On avancera vers lui l’air détaché, un peu hautain en faisant semblant de ne pas le voir. On marchera très lentement la patte boudeuse et surtout, pas un bond, pas un ronron, du moins au début.
Wislawa Szymborska in "Fin et début" (1993)
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Jalousie bien légitime, la musique tenait d’autant plus à prendre sa part de cet humour félin que disparaissait il y a quelques semaines à peine la plus délicieuse et la plus française des chanteuses britanniques, DameFelicity Lott.
Elle miaule ici, aux ‘BBC Prom’s 1996’, en compagnie de la soprano canadienne Ann Murray, l’inoubliable « Duo des chats » de Gioacchino Rossini.
Un moment exceptionnel où le talent, l’humour et l’enthousiasme font un joli pied-de-nez à la grande faucheuse…
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Restent l'homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l'Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ; Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l'éternité. Mes amis n'ont pas de visage, les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n'y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m'effrayer, mais c'est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n'en aurai lu que quelques-uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord, convergent les chemins qui m'ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, l'amour partagé, les mots, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Je suis devant ce paysage féminin Comme un enfant devant le feu Souriant vaguement et les larmes aux yeux Devant ce paysage où tout remue en moi Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent Reflétant deux corps nus saison contre saison
J'ai tant de raisons de me perdre Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon Belles raisons que j'ignorais hier Et que je n'oublierai jamais Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes Devant ce paysage où la nature est mienne
Devant le feu le premier feu Bonne raison maîtresse Étoile identifiée Et sur la terre et sous le ciel hors de mon cœur et dans mon cœur Second bourgeon première feuille verte Que la mer couvre de ses ailes Et le soleil au bout de tout venant de nous
Je suis devant ce paysage féminin Comme une branche dans le feu.
24 novembre 1946
Paul Eluard 1895-1952
in
« Le Temps déborde »
(sous le pseudonyme de Didier Desroches) Éditions Les Cahiers d’Art – 1947
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Le poème est daté du 24 novembre 1946. Il ne fait aucun doute que chacun des mots qui le composent est inspiré par l’épouse et muse du poète, Nusch. Quatre jours plus tard, Paul Eluard sera dévasté en apprenant son décès des suites d’une soudaine hémorragie cérébrale.
Un clic sur la photo de Nusch ci-dessous conduit vers un extrait de l’émission de Bruno Doucey, « L’amour par cœur », consacrée à ce poème « L’extase », et diffusée sur France-Culture le 21/02/2025. Adjointe aux commentaires toujours autorisés et sensibles du poète, éditeur et animateur pour la circonstance, une belle lecture du poème par l’auteur et comédien Arnaud Aldigé.
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar
>Écouter< en haut à gauche de la page Radiofrance Temps d’écoute : 5 minutes
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
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Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
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Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Le ciel est une immense, une subite fête. Sous ce choc lumineux je renverse la tête, Et je suis, dans l’azur, un haletant baiser. Et j’attire, et je bois, et j’ai peur d’épuiser Tout ce vivant éther qui sur mon cœur se presse, Car ma joie est sans frein, comme fut la détresse D’Yseult, ivre d’attente et d’amoureux ennui, Dont les cris aspiraient son amant dans la nuit…
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
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Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894
Extase
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète ; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.
Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux, Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière, Et t'offrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.
Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille, Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir...
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
…… /// ……
Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été, Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini, Je regarde, et j’ai plaisir à voir petit, noir et clair, un paquebot qui entre. Il apparaît au loin, net et classique à sa manière, Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée. Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve, Ici et là, s’éveille la vie maritime...
[...]
Ah ! N'importe comment, n'importe où, partir ! Prendre le large, au gré des flots, des dangers et des mers, Cingler vers le Lointain, vers l'Ailleurs, vers la Distance Abstraite, Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes, Emporté comme la poussière par les vents, par les tempêtes ! Mais, partir, partir, partir, une fois pour toutes, partir !
Tout mon sang enrage d'être sans ailes ! Tout mon corps se rue en avant ! Je dévale en cataractes toute mon imagination ! Je me bouscule, je rugis, me précipite ! … Mes désirs enfiévrés crèvent en écume Et ma chair est une lame qui se brise sur les rochers !
Lorsque j'y pense - ô rage ! Lorsque j'y pense - ô fureur ! Lorsque je pense à cette étroitesse de ma vie pleine de désirs, Subitement, trépidamment, extraorbitalement, Dans une oscillation vicieuse, large, violente, Du volant sensible de mon imagination, Surgit en moi, sifflant, sibilant, vertigineux, Le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime.
Eh ! Matelots, gabiers ! Eh ! Pilotes, hommes d'équipage ! Navigateurs, marins, mousses, aventuriers ! Eh ! Capitaines de navires ! Hommes à la barre et sur les mâts ! Hommes qui dormez sur de grossières couchettes ! Hommes qui dormez avec le danger qui vous guette aux hublots ! Hommes qui dormez avec la Mort pour oreiller ! Hommes qui avez des tillacs et des ponts pour contempler L'immensité immense de la mer immense !
Eh ! Manipulateurs des grues de charge ! Eh ! Ameneurs de voiles, chauffeurs, garçons de bord ! Hommes qui mettez la cargaison en cale ! Hommes qui enroulez les câbles sur le pont ! Hommes qui nettoyez les ferrures des écoutilles ! Hommes de barre ! Hommes des machines ! Hommes des mâts !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes qui avez vu la Patagonie ! Hommes qui êtes passés par l'Australie ! Qui vous êtes remplis les yeux de côtes que je ne verrai jamais ! Qui avez foulé des sols où je ne marcherai jamais ! Qui avez acheté des objets grossiers en des colonies à la proue des savanes ! Et vous avez fait cela comme si de rien n'était Comme si cela était naturel Comme si la vie était cela, Comme si vous n'accomplissiez pas même un destin !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes de la mer actuelle ! Hommes de la mer passée ! Commissaires de bord ! Esclaves des galères ! Combattants de Lépante ! Pirates du temps de Rome ! Navigateurs de la Grèce ! Phéniciens ! Carthaginois ! Portugais propulsés de Sagres Vers l'aventure indéfinie, vers la Mer Absolue, pour réaliser l'Impossible !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh -eh - eh ! Hommes qui avez dressé des stèles et baptisé des caps ! Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous, Avec vous tous à la fois, Partout où vous êtes allés ! Je veux affronter vos périls de face, Sentir sur mon visage les vents qui ont ridé le vôtre, Recracher leur sel aux mers que vos lèvres ont embrassées, Mettre la main à votre ouvrage, partager vos tempêtes, Arriver enfin comme vous en des ports extraordinaires !
Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.
Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.
Ossip Mandelstam – 1891-1938
‘Entretien sur Dante’ – 1933 (Traduction de Jean-Claude Schneider)
– À cent ans, l’être humain peut se passer de l’amour et de l’amitié. Les maux et la mort involontaire ne sont plus une menace pour lui. Il pratique un art quelconque, il s’adonne à la philosophie, aux mathématiques ou bien il joue aux échecs en solitaire. Quand il le veut, il se tue. Maître de sa vie, l’homme l’est aussi de sa mort.
– Il s’agit d’une citation ? lui demandai-je.
– Certainement. Il ne nous reste plus que des citations. Le langage est un système de citations.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy