O monde ! T’aimer encore ?

Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n’entamerait pas.

Pour l’illustration, chacun trouvera assurément mille portraits dans son journal capables de combler ce vide et le rendre ainsi, hélas, encore plus vide d’humanité.

Rencontre en ville

Charles Bukowski 1920-1994 / Joni Mitchell (82 ans)

Par l’habile croisement de deux poèmes empruntés chacun à ces artistes de légende, la chanteuse dano-américaine – et très argentine – Annelise Skovmand* établit un dialogue harmonieux aussi inattendu qu’attachant entre les deux auteurs.

Dans cet échange artistique délicatement souligné par la guitare de Pablo Gonzalez Jazey*, la rugosité de Bukowski et la lucidité de Joni Mitchell partagent une même urgence : capturer la solitude viscérale de l’individu au cœur de la mégapole moderne. Tous les deux, l’un par la gouaille désabusée de la poésie urbaine, l’autre par la grâce mélancolique de la chanson folk, dressent un portrait sans fard des rouages mécaniques de la ville, transformant l’aliénation quotidienne en un espace de résistance poétique et de vérité nue.

En intercalant habilement la chanson « Nathan La Franeer » de Joni Mitchell dans le poème de Charles Bukowski, « A poem is a city », notre soprano donne corps à cette confrontation délicate entre la sensibilité poétique et la froideur implacable d’un environnement urbain écrasant.
Une voix, une diction, une interprétation, une chaude musicalité, à nous faire aimer (presque) les épouvantables tumultes des villes…

Fulgurances – LIX – La palissade

La beauté : Points de vue

Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.

On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté.
Nous nous en réjouissons.

En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.

Elle viendra – 26 – Et le chat ?…

L’humour et la mort se marient si parfaitement que la poésie, en les bénissant, fait une révérence sublime à l’absurde.

Chez la célèbre lauréate du Prix Nobel de Littérature 1996, cette politesse singulière n’est jamais une dérision pour le simple attrait d’un sourire, mais une forme élégante de lucidité salvatrice offerte à chacun.
Ainsi dans son œuvre poétique gravité et légèreté se rejoignent-elles pour saluer l’indiscutable évidence avec autant d’émerveillement que d’ironie.

Jalousie bien légitime, la musique tenait d’autant plus à prendre sa part de cet humour félin que disparaissait il y a quelques semaines à peine la plus délicieuse et la plus française des chanteuses britanniques, Dame Felicity Lott.

Elle miaule ici, aux ‘BBC Prom’s 1996’, en compagnie de la soprano canadienne Ann Murray, l’inoubliable « Duo des chats » de Gioacchino Rossini.

Un moment exceptionnel où le talent, l’humour et l’enthousiasme font un joli pied-de-nez à la grande faucheuse…

Mais vieillir… ! – 35 – Pénombre

Mes extases – 6/ Paul Eluard

Valentine Hugo – Portrait de Nusch Eluard
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar

Mes extases – 5/ Jean Lahor

Louis Veray – « Moissonneuse endormie » – 1855

Musique : Reynaldo Hahn
Didier Henry (baryton)
Stéphane Petitjean (piano)
« Nocturne »

Mes extases– 4/ Anna de Noailles

William Bouguereau – « Aurore » – 1881

Mes extases – 3/ Paul Verlaine

De la musique avant toute chose

Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891

Musique de Claude Debussy
Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)

Musique de Gabriel Fauré
Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)

Mes extases – 2/ Albert Samain

Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894

Mes extases – 0/ Avant-propos

Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645

Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse.
Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.

Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »

Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase »
Musique composée par Amy Beach (1867-1944)
Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes
Direction Massimo Zanetti


Partir !… Fuir !… Rêver !

Fulgurances – LVI – Le mot… Le chemin

Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau de sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve.

Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin.

Mais vieillir… ! – 32 – ‘Citations’

– À cent ans, l’être humain peut se passer de l’amour et de l’amitié. Les maux et la mort involontaire ne sont plus une menace pour lui. Il pratique un art quelconque, il s’adonne à la philosophie, aux mathématiques ou bien il joue aux échecs en solitaire. Quand il le veut, il se tue. Maître de sa vie, l’homme l’est aussi de sa mort.

– Il s’agit d’une citation ? lui demandai-je.

– Certainement. Il ne nous reste plus que des citations. Le langage est un système de citations.