Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Ergue-te de mim, substância pura do meu canto. Luz terrestre, fragância. Ergue-te, jasmim.
Ergue-te, e aquece a cal e a pedra, as mãos e a alma. Inunda, reina, amanhece.
Ao menos tu sê ave, primavera excessiva. Ergue-te de mim: canta, delira, arde.
Introduction au chant
Lève-toi en moi, substance pure de mon chant. Lumière terrestre, parfum. Élève-toi, jasmin.
Lève-toi, et attise la pierre et la chaux les mains et l’âme. Inonde, règne, enlumine.
Sois au moins oiseau, printemps excessif. Lève-toi en moi : chante, délire, brûle.
&
Amália Rodrigues (1920-1999) chante
« Estranha Forma de Vida » (Étrange façon de vivre)
Foi por vontade de Deus Que eu vivo nesta ansiedade Que todos os ais são meus, Que é toda a minha saudade Foi por vontade de Deus.
Que estranha forma de vida Tem este meu coração Vive de vida perdida Quem lhe daria o condão? Que estranha forma de vida.
Coração independente Coração que não comando Vives perdido entre a gente Teimosamente sangrando Coração independente.
Eu não te acompanho mais Para, deixa de bater Se não sabes onde vais, Porque teimas em correr? Eu não te acompanho mais.
C’est la volonté de Dieu Que je vive dans cette inquiétude, Que m’accablent toutes les plaintes Que toute la saudade soit mienne. C’est la volonté de Dieu.
Quelle étrange façon de vivre Que celle de mon cœur ! Vivre une vie d’égarement, Être sans emprise sur soi-même, Quelle étrange façon de vivre !
Cœur indépendant, Cœur désobéissant, Tu vis perdu dans le monde, Tu saignes, obstinément, Cœur indépendant.
Je ne t’accompagne plus ; Arrête-toi, cesse de battre ! Si tu ne sais pas où tu vas, Pourquoi t’obstiner à courir ? Moi, je ne t’accompagne plus.
Arnold Böcklin (1827-1901) – Villa au bord de mer – 1878
Il n’est que temps. Demain déjà Pourrit dans la mémoire des vivants. Un monde en agonie exhale ses ténèbres, Il nous souffle à la face une haleine de mort. Demain se tait, son silence nous gagne, La terre dépérit sous le sel des moissons. Nos lèvres ont perdu le goût D’enfance des syllabes, nos voix Sous la neige, des mots Ne nous parviennent plus.
Il n’est que temps, vois, la dernière flamme Vacille et va s’éteindre. Ah ! tout ce qui nous reste à dire, A voir, à vivre et à aimer, quoi, tout cela Qui nous brûlait le cœur d’espoir et d’impatience, Une pincée de cendres seulement ? Une seconde encore, et tout serait changé peut-être, S’il suffisait de croire à l’impossible, Au miracle d’une parole Sur notre âme en péril de froid.
Pierre Gabriel fut un poète discret qui, né à Bordeaux en 1926, vécut dans le Gers à Condom où il exerçait la profession de distillateur. Il ne fréquenta pas les cénacles, se rendit rarement à Paris, mais, fidèle à un esprit artisanal, publia des années durant une revue de poésie qu’il imprimait sur sa presse à bras :Haut Pays.
No quedará en la noche una estrella. No quedará la noche. Moriré y conmigo la suma Del intolerable universo. Borraré las pirámides, las medallas, Los continentes y las caras. Borraré la acumulación del pasado. Haré polvo la historia, polvo el polvo. Estoy mirando el último poniente. Oigo el último pájaro. Lego la nada a nadie.
Poème dit par l’acteur argentin Oscar Martínez
Jorge-Luis Borges 1899-1986
in ‘La rosa profunda‘ – 1975
Le suicidaire
Aucune étoile ne restera dans la nuit Ni la nuit ne restera. Je mourrai et avec moi mourra la somme de l’intolérable univers. J’effacerai les pyramides, les médailles, les continents, les visages. J’effacerai l’accumulation du passé. Je réduirai en poussière l’histoire, en poussière la poussière. Je regarde le dernier coucher de soleil. J’entends le dernier oiseau. Je lègue le néant à personne.
Traduction Roger Caillois, Treize poèmes (Éd. Fata Morgana – 1978)
Charles Bukowski 1920-1994 / Joni Mitchell (82 ans)
Par l’habile croisement de deux poèmes empruntés chacun à ces artistes de légende, la chanteuse dano-américaine – et très argentine – Annelise Skovmand* établit un dialogue harmonieux aussi inattendu qu’attachant entre les deux auteurs.
Dans cet échange artistique délicatement souligné par la guitare de Pablo Gonzalez Jazey*, la rugosité de Bukowski et la lucidité de Joni Mitchell partagent une même urgence : capturer la solitude viscérale de l’individu au cœur de la mégapole moderne. Tous les deux, l’un par la gouaille désabusée de la poésie urbaine, l’autre par la grâce mélancolique de la chanson folk, dressent un portrait sans fard des rouages mécaniques de la ville, transformant l’aliénation quotidienne en un espace de résistance poétique et de vérité nue.
En intercalant habilement la chanson « Nathan La Franeer » de Joni Mitchell dans le poème de Charles Bukowski, « A poem is a city », notre soprano donne corps à cette confrontation délicate entre la sensibilité poétique et la froideur implacable d’un environnement urbain écrasant. Une voix, une diction, une interprétation, une chaude musicalité, à nous faire aimer (presque) les épouvantables tumultes des villes…
* Annelise Skovmand et Pablo Gonzalez Jazey forment le duo ROSA INCAICA
- Charles Bukowski - A poem is a city
a poem is a city filled with streets and sewers filled with saints, heroes, beggars, madmen, filled with banality and booze, filled with rain and thunder and periods of drought, a poem is a city at war, a poem is a city burning, a poem is a city under guns its barbershops filled with cynical drunks, a poem is a city where God rides naked through the streets like Lady Godiva, where dogs bark at night, and chase away the flag; a poem is a city of poets, most of them quite similar and envious and bitter… a poem is this city now, 50 miles from nowhere, 9:09 in the morning, the tast of liquor and cigarettes, no police, no lovers, walking the streets, this poem, this city, closing its doors, barricaded, almost empty, mournful without tears, aging without pity, the hardrock mountains, the ocean like a lavender flame, a moon destitute of greatness, a small music from broken windows…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
I hired a coach to take me from confusion to the plane And though we shared a common space I know I'll never meet again The driver with his eyebrows furrowed in the rear-view mirror I read his name and it was plainly written Nathan La Franeer I asked him would he hurry But we crawled the canyons slowly Through the buyers and the sellers Through the burglar bells and the wishing wells With gangs and girly shows The ghostly garden grows
The cars and buses bustled thru the bedlam of the day I looked through window-glass at streets and Nathan grumbled at the grey I saw an aging cripple selling Superman balloons The city grated through chrome-plate The clock struck slowly half-past-noon Through the tunnel tiled and turning Into daylight once again I am escaping Once again goodbye To symphonies and dirty trees With parks and plastic clothes The ghostly garden grows
He asked me for a dollar more He cursed me to my face He hated everyone who paid to ride And share his common space I picked my bags up from the curb And stumbled to the door Another man reached out his hand Another hand reached out for more And I filled it full of silver And I left the fingers counting And the sky goes on forever Without meter maids and peace parades
You feed it all your woes The ghostly garden grows You feed it all your woes The ghostly garden grows
- Charles Bukowski - A poem is a city (reprise et fin)
a poem is a city, a poem is a nation, a poem is the world…
and now I stick this under glass for the mad editor’s scrutiny, and night is elsewhere and faint gray ladies stand in line, dog follows dog to estuary, the trumpets bring on gallows as small men rant at things they cannot do.
- Charles Bukowski – Un poème est une ville (Trad. Éric Dejaeger)
un poème est une ville remplie de rues et d’égouts remplie de saints, de héros, de mendiants, d’aliénés, remplie de banalité et d’ivrognerie, remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de sécheresse, un poème est une ville en guerre, un poème est une ville qui demande pourquoi à une horloge, un poème est une ville en flammes, un poème est une ville en armes ses salons de coiffure pour hommes remplis d’ivrognes cyniques, un poème est une ville où Dieu chevauche nu le long des rues comme Lady Godiva, où les chiens aboient la nuit, et pourchassent le drapeau ; un poème est une ville de poètes, la plupart assez semblables et envieux et aigris… un poème est cette ville maintenant, à 50 miles de nulle part, à 9H09 du matin, le goût de l’alcool et des cigarettes, pas de police, pas d’amoureux, marchant dans les rues, ce poème, cette ville, fermant ses portes, barricadée, presque vide, funèbre sans larmes, vieillissante sans pitié, les montagnes de roche dure, l’océan comme une flamme de lavande, une lune dénuée de grandeur, une petite musique venue des vitres brisées…
- Joni Mitchell - Nathan La Franeer
J’ai pris un chauffeur pour me sortir de la confusion et m’emmener à l’avion Et bien qu’on ait partagé un même espace, je sais que je ne reverrai jamais Le chauffeur, les sourcils froncés, dans le rétroviseur J’ai lu son nom : il était clairement écrit « Nathan La Franeer » Je lui ai demandé s’il pouvait se dépêcher Mais on a avancé lentement à travers les canyons Au milieu des acheteurs et des vendeurs Au milieu des alarmes anti-effraction et des puits à désirs Entre les gangs et les spectacles de filles Le jardin fantomatique s’étend
Les voitures et les bus se bousculaient dans le tumulte de la journée Je regardais les rues à travers la vitre et Nathan maugréait face à la grisaille J’ai vu un vieillard infirme vendre des ballons à l’effigie de Superman La ville grinçait à travers ses chromes L’horloge sonna lentement midi et demi À travers le tunnel carrelé et sinueux Je m’échappe à nouveau vers la lumière du jour Encore une fois, adieu Aux symphonies et aux arbres sales Avec les parcs et les vêtements en plastique Le jardin fantomatique s’étend
Il m’a demandé un dollar de plus Il m’a maudit en face Il détestait tous ceux qui payaient pour monter Et partager son espace commun J’ai ramassé mes sacs sur le trottoir Et j’ai titubé jusqu’à la porte Un autre homme a tendu la main Une autre main s’est tendue pour en demander plus Et je l’ai remplie d’argent Et j’ai laissé les doigts compter Et le ciel s’étend à l’infini Sans agents de stationnement ni marches pour la paix
Tu lui donnes tous tes malheurs Le jardin fantomatique grandit Tu lui donnes tous tes malheurs Le jardin fantomatique grandit
- Charles Bukowski - Un poème est une ville (reprise et fin)
un poème est une ville, un poème est une nation, un poème est le monde…
et maintenant je fourre ceci sous verre pour l’examen minutieux de l’éditeur fou, et la nuit est partout et de pâles dames grises se tiennent en file, un chien suit un chien jusque l’estuaire, les trompettes appellent le gibet, alors que de petits hommes glosent sur des choses qu’ils ne peuvent pas faire.
Le jour se lève au fond de l’abreuvoir, les peupliers dans la fraîcheur frémissent, les iris ont hissé leurs étendards et j’entends par-dessus la palissade des voix d’enfants inventer l’aujourd’hui. Je suis très loin des autrefois, tant pis, mais peut-être encor loin de l’avenir comme une orée l’est des forêts profondes.
Le 2 juin dernier, Barbara Auzou publiait sur son blog, ‘Lire dit-elle’, cette petite miniature poétique, « L’ouvrage des jours ». Après m’en être délecté une bonne dizaine de fois jusqu’à « m’approprier » ce poème, je finissais par lui adresser ce commentaire tout à la fois badin et sincère :
S’il te plaît, Barbara, dis que ces mots sont de moi ! Plaisanterie ! j’aimerais tellement les avoir écrits… Mais, les dire, ça je le pourrais… Avec ton accord je le ferai sans doute bientôt.
Alors avec son accord (pour le plaisir, une fois de plus)…
‘ L’ouvrage des jours ‘
L’ouvrage des jours
écoute
écoute la vie
le saut silencieux de sa sauvagerie
quand bien même le lierre cruel de son intransigeance
le grand désordre dans ce qu’il reste d’enfance
écoute
écoute la vie
la vérité a le temps
et le temps donne du prix aux choses
on met ce que l’on veut dedans
une mémoire un poème des brassées de roses
des heures d’ensoleillement encore
et c’est à peine si on entend les rumeurs d’un monde
L’humour et la mort se marient si parfaitement que la poésie, en les bénissant, fait une révérence sublime à l’absurde.
Chez la célèbrelauréate du Prix Nobel de Littérature 1996, cette politesse singulière n’est jamais une dérision pour le simple attrait d’un sourire, mais une forme élégante de lucidité salvatrice offerte à chacun. Ainsi dans son œuvre poétique gravité et légèreté se rejoignent-elles pour saluer l’indiscutable évidence avec autant d’émerveillement que d’ironie.
Wislawa Szymborska (Pologne 1923-2012)
« Un chat dans un appartement vide » poème extrait du recueil « Fin et début » paru en 1993
Un chat dans un appartement vide
Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat. Que peut-il faire dans un appartement vide ? Grimper aux murs ? Se frotter contre les meubles ?
Apparemment rien n’a changé et pourtant rien n’est pareil. Rien n’a été déplacé et pourtant rien n’est en place. Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier mais ce n’est pas le bon. Une main met le poisson dans l’assiette mais ce n’est pas la bonne.
Quelque chose ne commence pas à l’heure habituelle, quelque chose ne se passe pas comme cela devrait. Quelqu’un était là depuis toujours et soudain n’est plus s’obstinant à rester disparu.
On a fureté dans les armoires fouillé les étagères on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier. On a même bravé l’interdit en allant au bureau et en mettant les papiers en désordre
Que faire maintenant ? Dormir et attendre.
Attendre qu’il revienne s’il ose. Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.
On avancera vers lui l’air détaché, un peu hautain en faisant semblant de ne pas le voir. On marchera très lentement la patte boudeuse et surtout, pas un bond, pas un ronron, du moins au début.
Wislawa Szymborska in "Fin et début" (1993)
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Jalousie bien légitime, la musique tenait d’autant plus à prendre sa part de cet humour félin que disparaissait il y a quelques semaines à peine la plus délicieuse et la plus française des chanteuses britanniques, DameFelicity Lott.
Elle miaule ici, aux ‘BBC Prom’s 1996’, en compagnie de la soprano canadienne Ann Murray, l’inoubliable « Duo des chats » de Gioacchino Rossini.
Un moment exceptionnel où le talent, l’humour et l’enthousiasme font un joli pied-de-nez à la grande faucheuse…
Une interprétation et une illustration très personnelles de ce poème d’Yvan Goll :
‘ Le cultivateur ‘
Dans le contexte de la fin des années 1930 marqué par la montée des totalitarismes et l’angoisse d’une catastrophe imminente, l’image du cultivateur, traditionnellement symbole de vie et de fertilité, est détournée par la sensibilité prophétique du poète. Prémonition, le poème – comme le recueil qui le contient – annonce déjà la moisson de mort que le siècle ne va pas tarder à récolter.
Le cultivateur
J’ai planté des comètes Et semé la graine d’étoiles Dans les champs vierges
J’ai bâti ma maison d’aérolithes Et regardé par la lucarne Tourner le monde autour de moi
J’ai bu le vin tonique de midi Et rôti sur les branches du bouleau Les fines alouettes Assaisonnées aux cœurs d’œillets Les prairies rendaient l’âme Les pivoines pâmées éparpillaient leur sang La rose des vents s’effeuillait Les truites roses captivées se suicidaient
J’ai longtemps attendu le plus grand jour Où la moisson des astres M’élèverait au rang des dieux Mais déjà durcissent mes mains Mes yeux se vident Mes dents pourrissent La terre tourne en moulant sa poussière
Hôtel des voyageurs La fenêtre ouvre sur le ciel Bleu soleil, renversant On y lit le vertige, et la fascination des blancs bateaux glissant dans la lumière
Dedans est l’espace du cœur, l’intime centre de la vie, peut-être le bonheur Nous habitons cette chambre furtive, lieu d’étreintes sans lendemains
Dehors est l’inconnu L’amour est dérisoire, face à la mer, souveraine et brutale avec tous ses pillards Elle entre en toi, te déchiquette La mer, pourvoyeuse de désespoir
La chambre rétrécit L’espace du recueillement s’étiole Jusqu’au petit matin nous serons sans mémoire L’amour est illusoire
Hôtel des voyageurs De quel voyage sommes-nous ?
Quelle aventure ? Mésaventure ? Nos caresses n’empêchent pas l’obscur qui gagne peu à peu
Je voudrais habiter l’univers, abolir le dedans, le dehors, rire aux étoiles et trouver le point d’orgue
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Restent l'homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l'Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ; Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l'éternité. Mes amis n'ont pas de visage, les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n'y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m'effrayer, mais c'est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n'en aurai lu que quelques-uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord, convergent les chemins qui m'ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, l'amour partagé, les mots, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Je suis devant ce paysage féminin Comme un enfant devant le feu Souriant vaguement et les larmes aux yeux Devant ce paysage où tout remue en moi Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent Reflétant deux corps nus saison contre saison
J'ai tant de raisons de me perdre Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon Belles raisons que j'ignorais hier Et que je n'oublierai jamais Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes Devant ce paysage où la nature est mienne
Devant le feu le premier feu Bonne raison maîtresse Étoile identifiée Et sur la terre et sous le ciel hors de mon cœur et dans mon cœur Second bourgeon première feuille verte Que la mer couvre de ses ailes Et le soleil au bout de tout venant de nous
Je suis devant ce paysage féminin Comme une branche dans le feu.
24 novembre 1946
Paul Eluard 1895-1952
in
« Le Temps déborde »
(sous le pseudonyme de Didier Desroches) Éditions Les Cahiers d’Art – 1947
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Le poème est daté du 24 novembre 1946. Il ne fait aucun doute que chacun des mots qui le composent est inspiré par l’épouse et muse du poète, Nusch. Quatre jours plus tard, Paul Eluard sera dévasté en apprenant son décès des suites d’une soudaine hémorragie cérébrale.
Un clic sur la photo de Nusch ci-dessous conduit vers un extrait de l’émission de Bruno Doucey, « L’amour par cœur », consacrée à ce poème « L’extase », et diffusée sur France-Culture le 21/02/2025. Adjointe aux commentaires toujours autorisés et sensibles du poète, éditeur et animateur pour la circonstance, une belle lecture du poème par l’auteur et comédien Arnaud Aldigé.
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar
>Écouter< en haut à gauche de la page Radiofrance Temps d’écoute : 5 minutes
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
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Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
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Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Le ciel est une immense, une subite fête. Sous ce choc lumineux je renverse la tête, Et je suis, dans l’azur, un haletant baiser. Et j’attire, et je bois, et j’ai peur d’épuiser Tout ce vivant éther qui sur mon cœur se presse, Car ma joie est sans frein, comme fut la détresse D’Yseult, ivre d’attente et d’amoureux ennui, Dont les cris aspiraient son amant dans la nuit…
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
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Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy