Je me laissais glisser vers l’hiver

Je me laissais glisser vers l’hiver
tout me semblait facile
je n’étais qu’un mendiant
dessous les porches verts
jamais tu n’aurais dû t’asseoir si près de moi
Je sais bien tu as froid
je le savais déjà
à regarder tes yeux
à deviner ta vie
que tu le veuilles ou non
que je le veuille ou non
tu danses dans mes nuits
mes jours deviennent nuits
pour rêver plus longtemps
et je nage éveillé dans ton visage-pluie
Je ne dirai plus rien
et pas même ton nom
mais ne va pas trop loin
surtout ne dis pas non
et reste donc pour moi
comme un printemps fragile
Sur ta poitrine douce
des saisons impossibles
jamais sur ton épaule ne s’useront mes lèvres
jamais je ne prendrai
ton regard dans mes mains
Une feuille de neige cicatrise ton ventre
je déchire les jours pour t’en faire un manteau

Jean-Pierre Metge (1949-2002)

 

‘Le temps perdu’

J’aimerais assez cette critique de la poésie : la poésie est inutile comme la pluie.

René-Guy Cadou – Usage interne (1951)

Le temps perdu

Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine après minuit
Si tu es pris d’un grand courage
Et t’égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis

Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre

Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L’odeur de mes vingt ans emportés par les lièvres
Tout cela n’était rien puisque je vis encore

Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes

J’ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m’accouder à la table
C’est pour trouver la même vague au fond du verre

 

René-Guy Cadou (1920-1951)

 

 

Musique Voix Guitare : Martine Caplanne
Guitare : Philippe Ferrière

CD Aller simple – MSI 2000

Au pied d’un seul arbre XLVII

Au pied d’un seul arbre XLVII

avec l’âge nous éloignant

de l’emphase

de la vanité des printemps

on ose un buisson d’abandon

repu de trop de guerres

des bousculades simples de la vie

des moins simples aussi

qui laissent des échardes

dans le bois tendre de l’enfance

enduit de soleils

que ne survolent plus que des avions

dorés

et dans la part restante du souffle tournée

en aile

on a soudain la vision du port

de l’eau vive et celle de l’embarcadère

l’horizon s’étend géographie évolutive

quand les pensées se resserrent

on tempère ses ravissements

on couve ses merveilles

dans le nid d’un nouveau discernement

posé sur un grand reposoir en plein ciel

tu m’aimes là où tu ne m’attendais pas

je n’attendais pas davantage le poème

toujours plus nu de nos jours ensemble

Barbara Auzou
Publié le 29/11/2021 sur  LIRE DIT-ELLE

La poésie de Barbara Auzou est toute imprégnée de nature et de bonheur d'être, de fragrances de vie que chaque souffle de vent, d'où qu'il vienne, pousse vers le cœur. La générosité de ses mots souvent trouve sa source dans l’œuvre d'autres artistes, peintres ou sculpteurs qui ont su toucher son âme. René Char et quelques autres de ses illustres prédécesseurs en poésie ont pris soin d'éclairer son chemin... Chaque entrée dans l'un de ses poèmes est le commencement d'un heureux voyage dans l'univers du sensible et du subtil. 
Barbara possède le don ultime que seuls les vrais poètes reçoivent, celui de nous aider à devenir voyants.

Et tout est dit !

Oui, de toi nous avons entendu :
Le vrai silence est au bout des mots
Mais les mots justes ne naissent
Qu’au sein du silence
De même
La vraie voie se continue par la voix
Mais la juste voix ne surgit
qu’au cœur de la voie.

François Cheng – Qui dira notre nuit

Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence.

Georges Braque

Stephanie Jones (guitare)
Sound of Silence (Simon & Garfunkel)

‘Any man’s death diminishes me’ – 11/09/2001 –

Mémorial du 11/09/2001 – World Trade Center – New York

Oh, little child, see how the flower
You plucked bleeds on the iron ground;
Bend down, your ears may catch its voice,
A passionless low sobbing sound.

Oh, Man, put up your sword and see
The brother that you dig to death;
There is no hatred in his eye,
No curses crackle in his breath.

Henry Treece (poète anglais – 1911-1966)

Oh, petit enfant, vois comme la fleur
Que tu cueilles saigne sur la terre de fer
Penche-toi, tes oreilles peuvent capter sa voix
Un flot de sanglots bas et sans passion

Oh, homme, relève ton épée et vois
Le frère que tu as fait mourir
Il n’y a pas de haine dans ses yeux
Aucune malédiction n’exhale de son souffle

No man is an island, entire of itself; every man is a piece of the continent, a part of the main. If a clod be washed away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were, as well as if a manor of thy friend’s or of thine own were: any man’s death diminishes me, because I am involved in mankind, and therefore never send to know for whom the bell tolls; it tolls for thee.

John Donne – Meditation #17
Devotions upon Emergent Occasions’ (1623)

« Nul homme n’est une île, un tout en soi ; chaque homme est part du continent, part du large ; si une parcelle de terre est emportée par les flots, pour l’Europe c’est une perte égale à celle d’un promontoire, autant que pour toi celle d’un manoir de tes amis ou même du tien. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. »

L’ignorant

RembrandtPhilosophe en méditation – 1632 (Louvre)

L’ignorant

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

Philippe Jaccottet (1925-2021)

 

 

« L’ignorant » – Poèmes 1953-1956 – Gallimard

 

 

Commentaires du poème par Jean-Michel Maulpoix : 
https://www.maulpoix.net/ignorant.htm

Âme, te souvient-il…?

 
Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste.
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal.
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil,
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route

Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine
(Amour, 1888 Lucien Létinois XVIII)

Verlaine, de retour d'Angleterre, fait la rentrée 1877 comme répétiteur au pensionnat Notre-Dame de Rethel. 
Il y accorde une attention toute particulière à l'un de ses élèves, Lucien Létinois, auquel il s'attache. Relation ambivalente, amoureuse et/ou filiale, avec ce garçon de 17 ans...

Quand, en août 1878, son contrat n'est pas renouvelé, Verlaine repart pour l'Angleterre accompagné de son jeune ami. Ils y enseigneront dans des villes différentes jusqu'à leur retour en France, fin 1879.
En 1880, Lucien est enrôlé comme artilleur à Reims. Paul, soucieux de ne pas être éloigné de son jeune compagnon réussit à trouver dans cette même ville un poste de surveillant général.

En 1882, après avoir vendu la ferme de Juniville dans les Ardennes, récemment acquise et vite déficitaire, Verlaine rentre à Paris, impatient de retrouver la vie littéraire. Lucien s'installe avec ses parents à Ivry-sur-Seine.

Le 7  avril 1883, Lucien, 23 ans, meurt brusquement de la fièvre typhoïde. Verlaine est profondément affligé par la disparition de celui qu'il considérait comme son "fils adoptif". Il achète une concession au cimetière d’Ivry, et revient habiter chez sa mère, rue de la Roquette à Paris.

En 1888, Paul consacre les 25 derniers poèmes de son recueil "Amour" à Lucien Létinois.
Ce profond chagrin n'est sans doute pas étranger à la déchéance du poète.
Christine Sèvres, comédienne et chanteuse avait depuis les années 1970 rangé ses merveilleuses interprétations dans la maison d'Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, à l'ombre des innombrables succès de son époux, Jean Ferrat.
Le 1er novembre 1981 le cancer l'emportait. Elle avait à peine 50 ans.

Don de soi (réédition)

Publié initialement sur « Perles d’Orphée » le 5/01/2014

Don de soi

Après tant de rappels frénétiques, Virginia, l’incomparable pianiste, demeura perplexe. Le public réclamait encore, il trépignait. Alors lui vint une idée : elle ôta délibérément sa robe et se remit au piano.
Ah ! Jouer du Fauré en petite chemise. Jamais elle n’avait atteint cette finesse de touche, cette légèreté…Quel délire dans la salle !
Non, non, ce n’était pas assez. Alors elle ôta sa petite chemise, son corset et ses bas, et se remit au piano.
Tous les oiseaux du désir, d’un coup d’aile, se blottirent dans son soutien-gorge.
Ah ! Jouer du Manuel de Falla en soutien-gorge. Jamais, jamais la chair et le sang n’avaient donné une telle frappe à son jeu. Les accords flambaient dans les entrailles des auditeurs.

Non, non, ce n’était pas assez.
Alors elle enleva son soutien-gorge et se remit au piano.

Un grand cri traversa la salle : « Je suis sa mère » hurlait une femme, « tout de même, je suis sa mère ! ».
Mais le public : « Encore, encore ! »
Alors, Virginia ôta son slip qu’elle jeta dans la foule comme une fleur, et se remit au piano.
Musique aussi dépouillée résonna-t-elle ainsi dans le cœur des hommes ?
Schönberg avait du génie.
Lorsque, éclatante et nue, elle salua de nouveau, l’enthousiasme, à son comble, n’était qu’une épée dirigée contre son être. Alors Virginia, sublime, se jeta tête première dans le ventre du piano. Le couvercle se rabattit sur elle dans un coup de tonnerre
Quatre hommes de main survinrent qui emmenèrent le cercueil.
                                                                                                                                                          René de Obaldia

Nu au piano

Du feu un improbable écho

Patience des signes

sublimes excoriations d’une chair fraternelle et jusqu’aux feux rebelles de mille villages fouettée arènes feu

mât prophétique des carènes feu

vivier des murènes feu feu feux de position d’une île bien en peine feux empreintes effrénées de hagards troupeaux qui dans les boues s’épellent
morceaux de chair crue crachats suspendus éponge dégouttant de fiel

valse de feu des pelouses jonchées des cornets qui tombent de l’élan brisé des grands tabebuias feux tessons perdus en un désert de peurs et
de citernes os

feux desséchés jamais si desséchés que n’y batte un ver sonnant sa chair neuve semences bleues du feu feu des feux témoins d’yeux qui pour les folles vengeances s’exhument

et s’agrandissent

pollen pollen

et par les grèves où s’arrondissent les baies nocturnes des

doux mancenilliers

bonnes oranges toujours accessibles à la sincérité des

soifs longues

Aimé Césaire 1913-2008

 

 in « Ferrement » – 1960
(source : wikipoemes.com)

 

 

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Roxane Elfasci interprète le 3ème mouvement – « Fuoco » de la « Libra sonatine », composée par Roland Dyens (guitariste virtuose, compositeur, arrangeur et grand improvisateur français, mort en 2016).

Un chatoyant maillon

Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire.

La littérature n’est pas née le jour où un jeune garçon criant « au loup, au loup ! » a jailli d’une vallée néandertalienne, un grand loup gris sur ses talons : la littérature est née le jour où un jeune garçon a crié « au loup, au loup ! » alors qu’il n’y avait aucun loup derrière lui. Que ce pauvre petit, victime de ses mensonges répétés, ait fini par se faire dévorer par un loup en chair et en os est ici relativement accessoire. Voici ce qui est important : c’est qu’entre le loup au coin du bois et le loup au coin d’une page, il y a comme un chatoyant maillon. Ce maillon, ce prisme, c’est l’art littéraire. La littérature est invention. La fiction est fiction. Appeler une histoire « histoire vraie », c’est faire injure à la fois à l’art et à la vérité. Tout grand écrivain est un grand illusionniste, mais telle également est l’architrompeuse Nature. La Nature trompe sans cesse. De la simple supercherie de la reproduction à l’illusion prodigieusement complexe des mimétismes protecteurs chez les papillons ou chez les oiseaux, il y a dans la Nature un merveilleux appareil de charmes et d’artifices. L’écrivain de fiction ne fait que suivre la voie tracée par la Nature. Revenons un instant à notre petit sauvage criant « au loup ! » au sortir du bois ; on peut en quelque sorte résumer la chose ainsi : la magie de l’art était dans l’ombre du loup qu’il a délibérément inventé, dans son rêve du loup. Après quoi, l’histoire des tours qu’il avait joués fit une bonne histoire. Enfin, lorsqu’il mourut, le récit de son histoire prit valeur d’exemple la nuit autour des feux de camp. Mais le petit magicien, c’était lui. L’inventeur, c’était lui.

Vladimir Nabokov – « Littératures – 1 »
Traduction Hélène Pasquier, Fayard, 1983

Vladimir Nabokov (1899-1977) by Youssouf Karsh

ARTE Cinéma, il y a peu, a invité des artistes parmi ceux qui font la vie culturelle française et allemande à réciter des poèmes qui leur tiennent à cœur. La série, intitulée "De la poésie dans un monde de brutes" est une belle réussite. La vidéo de ce billet en est extraite.

En montagne libanaise

Se souvenir – du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.

Se souvenir – d’un village escarpé,
posé comme une larme au bord d’une paupière;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.
Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton de coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l’Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans un paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,
d’un secret royaume qui avait note âge ;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban.

Nadia Tuéni (1935-1983)

 

Publié (audio) sur Perles d’Orphée le 5/05/2014 : « Se souvenir ».

« Patience dans l’azur ! »

J’étais seul, j’attendais, tout mon cœur attendait.
Un jour j’ai lu Valéry. J’ai su que mon attente était finie.

Rainer Maria Rilke
– Extrait d’une lettre à l’une de ses amies (1921)
cité par Benoît Peeters in « Paul Valéry – Une vie » (Ed. Champs 2016)

Jean Dupas (1882-1964) – La palme

Palme

À Jeannie

De sa grâce redoutable
Voilant à peine l’éclat,
Un ange met sur ma table
Le pain tendre, le lait plat ;
Il me fait de la paupière
Le signe d’une prière
Qui parle à ma vision :
— Calme, calme, reste calme !
Connais le poids d’une palme
Portant sa profusion !

Pour autant qu’elle se plie
À l’abondance des biens,
Sa figure est accomplie,
Ses fruits lourds sont ses liens.
Admire comme elle vibre,
Et comme une lente fibre
Qui divise le moment,
Départage sans mystère
L’attirance de la terre
Et le poids du firmament !

Ce bel arbitre mobile
Entre l’ombre et le soleil,
Simule d’une sibylle
La sagesse et le sommeil.
Autour d’une même place
L’ample palme ne se lasse
Des appels ni des adieux…
Qu’elle est noble, qu’elle est tendre !
Qu’elle est digne de s’attendre
À la seule main des dieux !

L’or léger qu’elle murmure
Sonne au simple doigt de l’air,
Et d’une soyeuse armure
Charge l’âme du désert.
Une voix impérissable
Qu’elle rend au vent de sable
Qui l’arrose de ses grains,
À soi-même sert d’oracle,
Et se flatte du miracle
Que se chantent les chagrins.

Cependant qu’elle s’ignore
Entre le sable et le ciel,
Chaque jour qui luit encore
Lui compose un peu de miel.
Sa douceur est mesurée
Par la divine durée
Qui ne compte pas les jours,
Mais bien qui les dissimule
Dans un suc où s’accumule
Tout l’arôme des amours.

Parfois si l’on désespère,
Si l’adorable rigueur
Malgré tes larmes n’opère
Que sous ombre de langueur,
N’accuse pas d’être avare
Une Sage qui prépare
Tant d’or et d’autorité :
Par la sève solennelle
Une espérance éternelle
Monte à la maturité !

Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l’univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts.
La substance chevelue
Par les ténèbres élue
Ne peut s’arrêter jamais,
Jusqu’aux entrailles du monde,
De poursuivre l’eau profonde
Que demandent les sommets.

Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Viendra l’heureuse surprise :
Une colombe, la brise,
L’ébranlement le plus doux,
Une femme qui s’appuie,
Feront tomber cette pluie
Où l’on se jette à genoux !

Qu’un peuple à présent s’écroule,
Palme !… irrésistiblement !
Dans la poudre qu’il se roule
Sur les fruits du firmament !
Tu n’as pas perdu ces heures
Si légère tu demeures
Après ces beaux abandons ;
Pareille à celui qui pense
Et dont l’âme se dépense
À s’accroître de ses dons !

Paul Valéry 1871-1945

 

in « Charmes » – 1922
(dernier poème du recueil)

Un cœur en automne /10 : Barbara Auzou – un poème de saison

Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande

Il y a les poètes – deux ou trois en vérité – en résidence depuis longtemps sur nos tables de chevet, à qui l’on se garderait bien de donner congé, tant il nous serait insupportable que la moindre défaillance de notre mémoire estropiât un seul vers du « Voyage », du « Bateau ivre » ou du « Cimetière marin ».
Et il y a ceux – pas plus nombreux – qui, signe des temps, ont élu domicile sur l’écran de nos ordinateurs et qui, signe de vie, nous offrent régulièrement, en direct, la magie de leurs vers nouveaux.

Parmi ces sensibles ciseleurs et « entoileurs » de mots, Barbara Auzou, poétesse militante, publie chaque jour, en abondance, sur son propre blog, « Lire dit-elle », une poésie inspirée, forte, sensuelle, écrite les deux pieds dans la réalité mais le regard gonflé d’espérance.
Son chant, de temps à autre, laisserait volontiers percevoir un air de famille avec celui d’un certain René Char, dont elle aurait également hérité cette forme d’expression parfois hermétique, qui engage le lecteur complice, l’émotion première ressentie, à fouiller, par la raison, les sens cachés des mots et des images.

Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande

Point de sésame pour rejoindre la fugue buissonnière à laquelle nous invite son poème « Automne XII », récemment publié.
Une bouffée d’heureuse nostalgie aux senteurs de terre mouillée et de feuilles jaunies, et les arbres du chemin se découvrent pour saluer le passant qui marche vers son enfance perdue.

Le marcheur :
Mais pourquoi, Docteur, cette « petite fugue » de Bach colle-t-elle à chacun de mes pas comme à chaque vers du poème ?

Albert Schweitzer :
L’âme de l’artiste est un tout complexe où se mélangent en proportions infiniment variables les dons du poète, du peintre, du musicien. (« J.S. Bach – Le musicien poète »)

¤  ¤  ¤

Automne XII *

La lampe oblique de l’automne s’obstine dans son regard de biais

Derrière un fourré l’espace glisse sous le bâton d’un marcheur qui trace des trouées d’enfance sans dire un mot

Il y a un regain d’odeurs dans la dictée de la saison

Un délicieux supplice

Et nous mesurons avec nos mots d’arpenteurs

Notre souffle comme une obscure préoccupation à ne pas fuir

Barbara Auzou

* Poème reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur

Outremer : une ode aux parents

Dommage qu’on ne connaisse ses parents que lorsqu’ils commencent à vieillir, à perdre ce qui faisait d’eux des êtres humains.   – Julien Green –

Être adulte, c’est avoir pardonné à ses parents.    – Goethe –

Nous devons certes la vie à nos parents, et, juste retour des choses, c’est nous, et nous seuls, qui assurons leur survivance… Tant que nous continuerons d’évoquer leur souvenir, ils demeureront tels qu’ils furent et tels que nous les vîmes : vivants. Seul le silence de nos cœurs ou l’inéluctable extinction de nos voix rendra leur mort définitive.
Les parents ne disparaissent vraiment que sous le linceul de l’oubli, lorsque s’inscrit sur la pierre de leur tombeau le nom de leur dernier enfant.

Herménégilde Chiasson

Outremer

Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante
où votre cœur sera devenu un continent glacé
dans le grand moment perdu de la route.
Lorsque tout se blase et se déforme
dans le regard kodachrome des touristes.
Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.

J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père,
pour regarder la mer, pour sonder l’horizon
jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges.
Mais tu ne m’as laissé que des routes
qui s’entremêlent dans les synapses
revêches et cravachées de ma mémoire.
La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.

J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier,
pour regarder dans le ciel mystérieux
où se profilent les conclusions et les indices.
J’aurais voulu avoir ta force
pour cracher sur les évêques,
sur leur manteau de dorure
et sur tous ceux qui nous ont pris au collet
dans nos sentiers chétifs et maladroits.
J’aurais voulu que ma vie soit porteuse
de l’absolue nécessité des choses et des êtres.
De leur urgence et de leur fragilité
dans le ventre de la menace.

Et la mer est restée entre nous
comme un blanc de mémoire interminable,
une statue de sel le long de l’autoroute.

Herménégilde Chiasson né en 1946

 

 « Prophéties »
Éditeur : Michel Henry 1986

 

 

Herménégilde Chiasson, poète, dramaturge, réalisateur, 29ème lieutenant‑gouverneur du Nouveau-Brunswick, est né le 7 avril 1946 à Saint‑Simon, au Nouveau-Brunswick. Officier de l’Ordre du Canada, lauréat du prix littéraire du Gouverneur général, Herménégilde Chiasson est considéré comme le père du modernisme en Acadie. Il est l’un des plus fervents défenseurs de la culture et des arts acadiens. Il est aussi connu comme un militant inlassable pour une culture acadienne vivante plutôt que persécutée et exilée. 

L'Encyclopédie Canadienne

La pluie… T’en souviens-tu ?

L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !

Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)

Il pleut

À Éliane

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

Francis Carco (1886-1958)