Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Hôtel des voyageurs La fenêtre ouvre sur le ciel Bleu soleil, renversant On y lit le vertige, et la fascination des blancs bateaux glissant dans la lumière
Dedans est l’espace du cœur, l’intime centre de la vie, peut-être le bonheur Nous habitons cette chambre furtive, lieu d’étreintes sans lendemains
Dehors est l’inconnu L’amour est dérisoire, face à la mer, souveraine et brutale avec tous ses pillards Elle entre en toi, te déchiquette La mer, pourvoyeuse de désespoir
La chambre rétrécit L’espace du recueillement s’étiole Jusqu’au petit matin nous serons sans mémoire L’amour est illusoire
Hôtel des voyageurs De quel voyage sommes-nous ?
Quelle aventure ? Mésaventure ? Nos caresses n’empêchent pas l’obscur qui gagne peu à peu
Je voudrais habiter l’univers, abolir le dedans, le dehors, rire aux étoiles et trouver le point d’orgue
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Restent l'homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l'Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ; Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l'éternité. Mes amis n'ont pas de visage, les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n'y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m'effrayer, mais c'est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n'en aurai lu que quelques-uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord, convergent les chemins qui m'ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, l'amour partagé, les mots, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Je suis devant ce paysage féminin Comme un enfant devant le feu Souriant vaguement et les larmes aux yeux Devant ce paysage où tout remue en moi Où des miroirs s'embuent où des miroirs s'éclairent Reflétant deux corps nus saison contre saison
J'ai tant de raisons de me perdre Sur cette terre sans chemins et sous ce ciel sans horizon Belles raisons que j'ignorais hier Et que je n'oublierai jamais Belles clés des regards clés filles d'elles-mêmes Devant ce paysage où la nature est mienne
Devant le feu le premier feu Bonne raison maîtresse Étoile identifiée Et sur la terre et sous le ciel hors de mon cœur et dans mon cœur Second bourgeon première feuille verte Que la mer couvre de ses ailes Et le soleil au bout de tout venant de nous
Je suis devant ce paysage féminin Comme une branche dans le feu.
24 novembre 1946
Paul Eluard 1895-1952
in
« Le Temps déborde »
(sous le pseudonyme de Didier Desroches) Éditions Les Cahiers d’Art – 1947
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Le poème est daté du 24 novembre 1946. Il ne fait aucun doute que chacun des mots qui le composent est inspiré par l’épouse et muse du poète, Nusch. Quatre jours plus tard, Paul Eluard sera dévasté en apprenant son décès des suites d’une soudaine hémorragie cérébrale.
Un clic sur la photo de Nusch ci-dessous conduit vers un extrait de l’émission de Bruno Doucey, « L’amour par cœur », consacrée à ce poème « L’extase », et diffusée sur France-Culture le 21/02/2025. Adjointe aux commentaires toujours autorisés et sensibles du poète, éditeur et animateur pour la circonstance, une belle lecture du poème par l’auteur et comédien Arnaud Aldigé.
Nusch Eluard photographiée par Dora Maar
>Écouter< en haut à gauche de la page Radiofrance Temps d’écoute : 5 minutes
Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort ! Mort exquise, mort parfumée Au souffle de la bien-aimée… Sur ton sein pâle mon cœur dort D’un sommeil doux comme la mort !
Jean Lahor 1840-1909
in
L’illusion Chants de l’Amour et de la Mort Nocturnes N°1
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Musique : Reynaldo Hahn Didier Henry (baryton) Stéphane Petitjean (piano) « Nocturne »
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Musique : Henri Duparc Benjamin Bernheim (Ténor) Carrie-Ann Matheson (piano)
Le ciel est une immense, une subite fête. Sous ce choc lumineux je renverse la tête, Et je suis, dans l’azur, un haletant baiser. Et j’attire, et je bois, et j’ai peur d’épuiser Tout ce vivant éther qui sur mon cœur se presse, Car ma joie est sans frein, comme fut la détresse D’Yseult, ivre d’attente et d’amoureux ennui, Dont les cris aspiraient son amant dans la nuit…
Claude Monet – « Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891
« C’est l’extase langoureuse »
Paul Verlaine 1844-1896
in « Romances sans paroles »
Le vent dans la plaine Suspend son haleine. FAVART
C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.
O le frêle et frais murmure ! Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.
Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?
Musique de Claude Debussy Siobhan Stagg (soprano) – Kunal Lahiry (piano)
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Musique de Gabriel Fauré Gérard Souzay (baryton) – Dalton Baldwin (piano)
Alexander Frenz – « Le Printemps embrassant la Terre » – 1894
Extase
Mon cœur dans le silence a soudain tressailli, Comme une onde que trouble une brise inquiète ; Puis la paix des beaux soirs doucement s'est refaite, Et c'est un calme ciel qu'à présent je reflète En tendant vers tes yeux mon désir recueilli.
Comme ceux-là qu'on voit dans les anciens tableaux, Mains jointes et nu-tête, à genoux sur la pierre, Je voudrais t'adorer sans lever la paupière, Et t'offrir mon amour ainsi qu'une prière Qui monte vers le ciel entre les grands flambeaux.
Ta respiration n'est qu'un faible soupir. Dans la solennité de ta pose immobile, Seul, le rythme des mers gonfle ton sein tranquille, Et sur ton lit d'amour, d'où la pudeur s'exile, La beauté de ton corps fait songer à mourir...
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
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Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
Seul, sur le quai désert, en ce matin d’été, Je regarde du côté de la « barre », je regarde l’Indéfini, Je regarde, et j’ai plaisir à voir petit, noir et clair, un paquebot qui entre. Il apparaît au loin, net et classique à sa manière, Laissant derrière lui dans l’air distant la lisière vaine de sa fumée. Il entre, et le matin entre avec lui, et sur le fleuve, Ici et là, s’éveille la vie maritime...
[...]
Ah ! N'importe comment, n'importe où, partir ! Prendre le large, au gré des flots, des dangers et des mers, Cingler vers le Lointain, vers l'Ailleurs, vers la Distance Abstraite, Indéfiniment, par les nuits mystérieuses et profondes, Emporté comme la poussière par les vents, par les tempêtes ! Mais, partir, partir, partir, une fois pour toutes, partir !
Tout mon sang enrage d'être sans ailes ! Tout mon corps se rue en avant ! Je dévale en cataractes toute mon imagination ! Je me bouscule, je rugis, me précipite ! … Mes désirs enfiévrés crèvent en écume Et ma chair est une lame qui se brise sur les rochers !
Lorsque j'y pense - ô rage ! Lorsque j'y pense - ô fureur ! Lorsque je pense à cette étroitesse de ma vie pleine de désirs, Subitement, trépidamment, extraorbitalement, Dans une oscillation vicieuse, large, violente, Du volant sensible de mon imagination, Surgit en moi, sifflant, sibilant, vertigineux, Le rut sombre et sadique de la stridente vie maritime.
Eh ! Matelots, gabiers ! Eh ! Pilotes, hommes d'équipage ! Navigateurs, marins, mousses, aventuriers ! Eh ! Capitaines de navires ! Hommes à la barre et sur les mâts ! Hommes qui dormez sur de grossières couchettes ! Hommes qui dormez avec le danger qui vous guette aux hublots ! Hommes qui dormez avec la Mort pour oreiller ! Hommes qui avez des tillacs et des ponts pour contempler L'immensité immense de la mer immense !
Eh ! Manipulateurs des grues de charge ! Eh ! Ameneurs de voiles, chauffeurs, garçons de bord ! Hommes qui mettez la cargaison en cale ! Hommes qui enroulez les câbles sur le pont ! Hommes qui nettoyez les ferrures des écoutilles ! Hommes de barre ! Hommes des machines ! Hommes des mâts !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes qui avez vu la Patagonie ! Hommes qui êtes passés par l'Australie ! Qui vous êtes remplis les yeux de côtes que je ne verrai jamais ! Qui avez foulé des sols où je ne marcherai jamais ! Qui avez acheté des objets grossiers en des colonies à la proue des savanes ! Et vous avez fait cela comme si de rien n'était Comme si cela était naturel Comme si la vie était cela, Comme si vous n'accomplissiez pas même un destin !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh ! Hommes de la mer actuelle ! Hommes de la mer passée ! Commissaires de bord ! Esclaves des galères ! Combattants de Lépante ! Pirates du temps de Rome ! Navigateurs de la Grèce ! Phéniciens ! Carthaginois ! Portugais propulsés de Sagres Vers l'aventure indéfinie, vers la Mer Absolue, pour réaliser l'Impossible !
Eh - eh - eh - eh - eh - eh - eh -eh - eh ! Hommes qui avez dressé des stèles et baptisé des caps ! Je veux partir avec vous, je veux partir avec vous, Avec vous tous à la fois, Partout où vous êtes allés ! Je veux affronter vos périls de face, Sentir sur mon visage les vents qui ont ridé le vôtre, Recracher leur sel aux mers que vos lèvres ont embrassées, Mettre la main à votre ouvrage, partager vos tempêtes, Arriver enfin comme vous en des ports extraordinaires !
Giovanni Boldini (1842-1931)- La comtesse de Rasty allongée
À peine
À peine si le vent retrousse un peu la mer, Fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc. À peine si le sang à ton front quand tu dors Compte tout doucement l’aller-retour du temps.
À peine si les cris des enfants sur la plage Se mélangent au flot qui chuchote ses plis. À peine si le blanc d’un tout petit nuage Éclabousse le bleu du ciel ourlé de gris.
À peine si j’écris, à peine si tu dors, À peine s’il fait chaud, à peine si je vis. Et je ferme les yeux croyant laisser dehors Tout ce qui n’est pas toi, mon amour, endormi.
Camille Pissaro – Maison de Piette à Monfoucaut 1874
An acre of grass
Picture and book remain, An acre of green grass For air and exercise, Now strength of body goes; Midnight, an old house Where nothing stirs but a mouse.
My temptation is quiet. Here at life’s end Neither loose imagination, Nor the mill of the mind Consuming its rag and bone, Can make the truth known.
Grant me an old man’s frenzy, Myself must I remake Till I am Timon and Lear Or that William Blake Who beat upon the wall Till Truth obeyed his call;
A mind Michael Angelo knew That can pierce the clouds, Or inspired by frenzy Shake the dead in their shrouds; Forgotten else by mankind, An old man’s eagle mind.
1936
Un acre d’herbe verte
Restent image et livre, Un acre d’herbe verte Pour l’air et l’exercice, A présent que m’abandonne la force du corps ; Minuit, une vieille maison Où rien ne bouge qu’une souris.
Nulle tentation. Ici à la fin de la vie Ni l’imagination débridée, Ni le moulin de l’esprit Qui ronge sa guenille et son os, Ne peuvent me révéler la vérité.
Accordez-moi une folie de vieil homme, Que je puisse me refaire Et devienne à mon tour Timon et Lear Ou ce William Blake Qui frappait sur le mur Jusqu’à ce que la Vérité réponde à ses coups ;
Un esprit hérité de Michel Ange Qui sache transpercer les nuages, Ou dans sa folie Secouer les morts dans leurs linceuls ; Oublié sinon par les hommes, L’esprit d’aigle d’un vieil homme.
Qu’il est bon de parler de roses Quand il givre ! De parler D’amour lorsque la tombe est proche.
Marina Tsvetaïeva – La tempête de neige (1918)
Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).
En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :
‘Quand je serai fatiguée de vivre…‘
Quand je serai fatiguée de vivre Quand je serai fatiguée de chanter Attache-moi à toi Pour réchauffer mon cœur
Quand je serai fatiguée de chanter Quand je ne pourrai plus voler Pour que je ne meure pas bêtement, Laisse-moi te désirer
Laisse-moi te plaindre Laisse-moi t’aimer Quand je serai fatiguée de chanter Quand je serai fatiguée de naviguer
Vers des terres inconnues Vers des rivages invisibles, Laisse-moi, mon amour M’attacher à tes lèvres
M’enfouir dans ton aile, Sans larmes et sans hâte, Pour que mon soleil se lève Dans l’immensité de ton âme.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941)
Le poème original de Marina Tsvetaïeva dans sa traduction française :
Quand je serai fatiguée...
Quand je serai fatiguée de vivre avec les gens, Avec les dieux, avec les corps, avec les noms, J’irai vers toi, comme vers un amant, Vers toi, mon repos, ma mort.
Et tu m’accueilleras : non pas comme une intruse, Mais comme une épouse, parvenue au terme des jours. Tu me diras : « Toi aussi, tu as beaucoup souffert ? » Et tu me tendras ton bras.
Tu ne me demanderas pas : « D’où viens-tu ? » Tu ne me demanderas pas : « Pourquoi es-tu venue ? » Tes mains, qui n'ont jamais connu le péché, Se poseront doucement sur mes yeux.
Alors, dans ton silence, dans ton éternité, Toutes les rumeurs, toutes les peines s'éteindront, Et mon âme, légère, pourra enfin s'endormir, Loin des regards, loin des lois, loin du temps.
C’est au cours d’une liaison de quelques mois pendant l’année 1916 avec Ossip Mandelstam, d’un an son aîné, que Marina Tsvetaïeva écrit ce poème dont le lyrisme exprime magnifiquement la nature de leur relation : un mélange de tendresse domestique rêvée et de distance insurmontable.
… J’aimerais vivre avec vous Dans une petite ville, Aux éternels crépuscules, Aux éternels carillons, Et dans une petite auberge de campagne – Le tintement grêle D’une pendule ancienne – goutte à goutte de temps. Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde – Une flûte, Et le flutiste lui-même à la fenêtre. Et de grandes tulipes sur les fenêtres. Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…
Au milieu de la chambre – un énorme poêle de faïence, Sur chaque carreau – une image : Rose, cœur et navire, Tandis qu’à l’unique fenêtre – Il neige, neige, neige.
Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux, Indifférent, léger. Par instants le geste sec D’une allumette. La cigarette brûle et se consume, Et longuement à son extrémité, – Courte colonne grise – tremble La cendre. Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber – Et toute la cigarette vole dans le feu.