Le printemps ? – Trois fois rien !

Première diffusion sur « Perles d’Orphée » le 26/12/2012

« Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : J’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même une de ses caractéristiques : Quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.

Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire.

Il se moque de conclure. Il ouvre et ne termine jamais. Il est dans sa nature d’être sans fin.

Ce que j’appelle le printemps ne va pas sans déchirure. C’est une chose douce et brutale. Nous ne devrions pas être surpris de ce mélange. Si nous le sommes, c’est que la vie nous rend distraits. Nous ne faisons pas assez attention.

Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié.

Ce que j’appelle le printemps est une chose du même ordre…

 Dans le printemps, rien de tranquille ni de gagné d’avance. Lorsqu’il arrive, nous ne nous y retrouvons plus. Presque rien n’a changé et ce presque rien change tout.

 Nous nous accoutumons trop vite à ce que nous avons.

 Dieu merci, le printemps vient remettre du désordre dans tout ça. Nous découvrons que nous n’avons jamais rien eu à nous, et cette découverte est la chose la plus joyeuse que je connaisse. »

Christian Bobin
(in « L’équilibriste » – Éditions Le temps qu’il fait – 1998)

Après un regard sur le monde…

Dans les grandes perplexités astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.

Cioran – « De l’inconvénient d’être né » (1973)

ω

Fascination du couchant

[…]
– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;
L’irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

Charles Baudelaire – « Les Épaves » – « Le coucher du soleil romantique »

Écrasée par l’inexorable marche de la nuit, la lumière abdique.
Les dernières ombres, craintives, allongent déjà leurs pas de fuite vers l’infini… Orgueilleux rebelles, quelques brandons à l’horizon s’acharnent encore, pour tenter de ralentir la lente procession des ténèbres, à projeter contre elle leurs rousseurs moribondes avant de se recroqueviller, vaincus et résignés, sous l’écrasant linceul de cendres que le ciel implacable déploie.

Hypnotique émerveillement du couchant ! Mystique du crépuscule !

Le temps s’évanouit dans le temps.

Tout s’accomplit dans la transfiguration de cette extrême et prodigieuse seconde d’adieu où, confondus en une androgynie parfaite, la fin et le commencement mutuellement s’engendrent.

À cet instant, tout en moi pourrait crier : « je crois ! ».

Émile Nolde

Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,
Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté
Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith
L’ardente écume des nuées.

Victor Hugo – « Soleils couchants » in « Les Feuilles d’Automne »

La dette de Dieu : humble outrecuidance

Bach a été pour moi une espèce de religion.

Cioran (propos enregistré par la RTBF en 1973)

Dieu serait-il autre chose que la tentative de combler mon infini besoin de Musique ?

Cioran – « Le crépuscule des pensées » VII

Quand vous écoutez Bach, vous voyez germer Dieu. Son œuvre est génératrice de divinité.
Après un oratorio, une cantate ou une « Passion », il faut qu’Il existe. Autrement toute l’œuvre du Cantor serait une illusion déchirante.

… Penser que tant de théologiens et de philosophes ont perdu des nuits et des jours à chercher des preuves de l’existence de Dieu, oubliant la seule…

Cioran – « Des larmes et des Saints  »

Même si l’on sait pertinemment qu’il ne paiera pas sa dette, il est bon parfois de rappeler à celui qui doit tant, fût-il Dieu lui-même, de combien il est redevable… Peut-être alors…?

Amis croyants, parce que vous savez, chacun, que « tout chez [lui] commence par les entrailles et finit par la formule », vous me pardonnerez, j’en suis sûr, mon inaltérable proximité avec Cioran.
J’ai l’outrecuidance de ne pas croire que Dieu rembourse ses dettes. Mais, à supposer qu’il y soit soudain enclin, comment s’acquitterait-il de celle qui l’engage, depuis et pour longtemps, vis à vis de Jean-Sébastien Bach, tant elle est immense, à la hauteur de l’incommensurable pouvoir qu’il exerça sur cet humble et zélé serviteur ?
Dieu, si l’on rejoint, une fois encore, l’observation cynique du philosophe insomniaque et solitaire, ne doit-il pas au génie dévoué du lumineux musicien de l’avoir promu bien au-delà de l’indigne qualification de « type de troisième ordre » ?

Tenir chacun, jusqu’à la fin du temps, dans la sereine équanimité de la musique du Cantor, serait assurément, de sa part, manière de justice magnanime… et, pourquoi pas, preuve tangible d’existence ?

Quelle âme douterait-elle encore quand la fragile suspension d’un soupir prend valeur d’éternité ?

Cantate BWV 127 :
« Herr Jesu Christ, wahr’ Mensch und Gott »
(Seigneur Jésus-Christ, véritable homme et dieu)
3éme mouvement : Aria

Orchestra of the J. S. Bach Foundation
Rudolf Lutz : directeur
Andreas Helm : hautbois – Julia Doyle : soprano

Die Seele ruht in Jesu Händen,
Wenn Erde diesen Leib bedeckt.
Ach ruft mich bald, ihr Sterbeglocken,
Ich bin zum Sterben unerschrocken,
Weil mich mein Jesus wieder weckt.

L’âme repose entre les mains de Jésus
Lorsque la terre recouvre ce corps.
O glas funèbre, ne tarde pas à sonner pour moi,
Impavide je ne crains pas de mourir
Puisque mon Jésus me réveillera.

Au pied du mur : la danseuse et le philosophe

[…] il faut vous résigner à entendre quelques propositions que va, devant vous, risquer sur la Danse un homme qui ne danse pas.

C’est par cet avertissement scrupuleux et prudent que, le 5 mars 1936, à l’Université des Annales, Paul Valéry introduisait la conférence qu’il s’apprêtait à donner, intitulée « Philosophie de la danse ».

Chaque fois que m’est offert le plaisir de m’émerveiller devant la souplesse, l’énergie et la grâce félines d’un corps de ballerine, ne fussent-elles que suggérées par la posture figée d’une statuette de terre cuite sortie de la main d’un bien lointain aïeul, me prend l’irrépressible besoin de revenir aux propos sur la Danse de Paul Valéry, ce Maître élégant et subtil, dont les ouvrages ne sont jamais très éloignés de mes lunettes.

Danseuse voilée de Myrina – terre cuite – 150-100 av J C – Louvre

Comment dès-lors, tant texte et images se répondent si justement, résister à l’envie d’en partager d’abondants extraits pour accompagner deux magnifiques moments trop brefs que proposent, en noir et blanc et au pied du mur, deux superbes prisonnières…

J’entre tout de suite dans mes idées, et je vous dis sans autre préparation que la Danse, à mon sens, ne se borne pas à être un exercice, un divertissement, un art ornemental et un jeu de société quelquefois ; elle est chose sérieuse et, par certains aspects, chose très vénérable. Toute époque qui a compris le corps humain, ou qui a éprouvé, du moins, le sentiment du mystère de cette organisation, de ses ressources, de ses limites, des combinaisons d’énergie et de sensibilité qu’il contient, a cultivé, vénéré la Danse.

[…]
.
.« Mais qu’est-ce que la Danse ?… »
.
Mais la Danse, se dit [notre philosophe], ce n’est après tout qu’une forme du Temps, ce n’est que la création d’une espèce de temps, ou d’un temps d’une espèce toute distincte et singulière.
.
[…]
.

Il lui apparaît que cette personne qui danse s’enferme, en quelque sorte, dans une durée qu’elle engendre, une durée toute faite d’énergie actuelle toute faite de rien qui puisse durer. Elle est l’instable, elle prodigue l’instable, passe par l’impossible, abuse de l’improbable ; et, à force de nier par son effort l’état ordinaire des choses, elle crée aux esprits l’idée d’un autre état, d’un état exceptionnel, – un état qui ne serait que d’action, une permanence qui se ferait et se consoliderait au moyen d’une production incessante de travail, comparable à la vibrante station d’un bourdon ou d’un sphinx devant le calice de fleurs qu’il explore, et qui demeure, chargé de puissance motrice, à peu près immobile, et soutenu par le battement incroyablement rapide de ses ailes.

[…]

.C’est donc bien que la danseuse est dans un autre monde, qui n’est plus celui qui se peint de nos regards, mais celui qu’elle tisse de ses pas et construit de ses gestes. Mais, dans ce monde-là, il n’y a point de but extérieur aux actes ; il n’y a pas d’objet à saisir, à rejoindre ou à repousser ou à fuir, un objet qui termine exactement une action et donne aux mouvements, d’abord, une direction et une coordination extérieures, et ensuite une conclusion nette et certaine.
.
[…]
.
La danse lui apparaît comme un somnambulisme artificiel, un groupe de sensations qui se fait une demeure à soi, dans laquelle certains thèmes musculaires se succèdent selon une succession qui lui institue son temps propre, sa durée absolument sienne, et il contemple avec une volupté et une dilection de plus en plus intellectuelles cet être qui enfante, qui émet du profond de soi- même cette belle suite de transformations de sa forme dans l’espace ; qui tantôt se transporte, mais sans aller véritablement nulle part ; tantôt se modifie sur place, s’expose sous tous les aspects ; et qui, parfois, module savamment des apparences successives, comme par phases ménagées ; parfois se change vivement en un tourbillon qui s’accélère, pour se fixer tout à coup, cristallisée en statue, ornée d’un sourire étranger.
.

Portrait par Jacques-Émile Blanche (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

L’avènement

Toute œuvre qui nous donne le sentiment de la qualité artistique relie aussi au monde les profondeurs qu’elle exprime ; toute œuvre qui nous atteint par là témoigne d’une part victorieuse de l’homme, fût-il un homme fasciné.

André Malraux – La monnaie de l’absolu

Bison – Peinture rupestre – Grotte ornée d’Altamira

L’avènement

J’étais, je suis toujours, l’homme de la tribu.
L’aube approchait. Couché dans mon coin de caverne
je luttais pour plonger aux sombres eaux du rêve.
Des spectres d’animaux traînant des dards brisés
ajoutaient à l’horreur des ténèbres. Pourtant
je pressentais une faveur : telle promesse
tenue, ou la mort d’un rival sur la montagne,
ou peut-être l’amour, une pierre magique…
J’avais reçu cela, j’en suis sûr, puis je l’ai
perdu. Mon souvenir rongé de millénaires
ne garde que cette nuit-là, que son matin.
J’étais désir, j’étais attente, j’étais peur.
Soudain j’entends la sourde voix interminable
d’un troupeau traversant l’aube. Je lâche tout,
mon arc de chêne lourd, les flèches qui se fixent.
Je cours à la crevasse au fond de la caverne
et je les vois alors, braise rousse, les cornes
cruelles, l’échine montueuse, le poil
noir comme l’œil lugubre aux aguets. Ils étaient
des milliers. Je me dis : Les bisons ! C’est un mot
qui jamais jusqu’alors n’avait passé mes lèvres,
mais aussitôt j’ai su que c’était bien leur nom.
J’étais aveugle jusque-là, je n’étais pas
au monde avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne permis à personne de profaner
ce flot pesant de bestialité divine,
d’ignorance, d’orgueil, d’astrale indifférence.
Un chien mourut sous eux ; ils auraient écrasé
des hommes, des tribus. Ma caverne rejointe,
l’ocre et le vermillon traceraient leur image.
Ils furent dieux par la prière et les victimes.
Je n’ai pas prononcé le nom d’Altamira.
Innombrables furent mes formes et mes morts.

Jorge Luis Borges – in « L’or des tigres » – Mis en vers français par Ibarra (Poésie/Gallimard)

L'éditeur ou le traducteur ajoute en note la pertinente remarque suivante :
"Premier et pénultième vers : si Borges avait été, était toujours, l'homme d'une tribu française, c'est le nom de Lascaux qu'il n'aurait pas prononcé."

Les bisons de la grotte ornée d’Altamira, en Espagne

El advenimiento
.
Soy el que fui en el alba, entre la tribu.
Tendido en mi rincón de la caverna,
pujaba por hundirme en las oscuras
aguas del sueño. Espectros de animales
heridos por la esquirla de la flecha
daban horror a las tinieblas. Algo,
quizá la ejecución de una promesa,
la muerte de un rival en la montaña,
quizá el amor, quizá una piedra mágica,
me había sido otorgado. Lo he perdido.
Gastada por los siglos, la memoria
sólo guarda esa noche y su mañana.
Yo anhelaba y temía. Bruscamente
oí el sordo tropel interminable
de una manada atravesando el alba.
Arco de roble, flechas que se clavan,
los dejé y fui corriendo hasta la grieta
que se abre en el confín de la caverna.
Fue entonces que los vi. Brasa rojiza,
crueles los cuernos, montañoso el lomo
y lóbrega la crin como los ojos
que acechaban malvados. Eran miles.
Son los bisontes, dije. La palabra
no había pasado nunca por mis labios,
pero sentí que tal era su nombre.
Era como si nunca hubiera visto,
como si hubiera estado ciego y muerto
antes de los bisontes de la aurora.
Surgían de la aurora. Eran la aurora.
No quise que los otros profanaran
aquel pesado río de bruteza
divina, de ignorancia, de soberbia,
indiferente como las estrellas.
Pisotearon un perro del camino;
lo mismo hubieran hecho con un hombre.
Después los trazaría en la caverna
con ocre y bermellón. Fueron los Dioses
del sacrificio y de las preces. Nunca
dijo mi boca el nombre de Altamira.
Fueron muchas mis formas y mis muertes.

Le bonheur et l’instant

Tout bonheur est une innocence.

Marguerite Yourcenar  (Alexis ou le traité du vain combat)

Ω

La beauté est promesse de bonheur.

Stendhal (De l’Amour)

Johann Sebastian Bach :

Aria (soprano) « Süsser Trost, mein Jesus kömmt »* (extraite de la cantate de même nom, BWV 151)

— Concerto Copenhagen dirigé par Lars Ulrik Mortensen

— Soprano : Maria Keohane

 

*Douce consolation, mon Jésus arrive

Credo

Pour jouer à faire écho aux  « Affirmations » d’Isidore Ducasse publiées par Brigetoun dans son billet d’aujourd’hui.

Écho en cascade de surcroît : « L’accueil du berger » en période de Noël… « L’homme est certain de ne pas se tromper », n’est-ce pas ?

Credo

Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l’homme ce tordu,
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boutefeu, ce fouille merde.
Je crois en l’homme, ce lèche sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable,
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.

Lucien Jacques (1891-1961)

 

in Florilège poétique
(Les Cahiers de l’Artisan, 1954)

Triomphe du temps : un quinquennat, déjà !

Crede l’uom ch’egli riposi
quando spiega i vanni occulti.
Ma se i colpi sono ascosi,
chiari poi sono gl’insulti.
L’homme croit que le Temps se repose
Alors qu’il déploie secrètement ses ailes.
Mais si ses coups sont cachés,
Ses outrages sont ensuite évidents.
.
Aria de la Désillusion – Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel)
 .

Bellezza (Beauté) prend conscience qu’elle a trop laissé Plaisir conduire sa vie. Elle peste sur son fauteuil, furieuse, contre elle-même sans doute. Alors que Temps (impassible, sûr de lui et un rien dédaigneux derrière son cigare et ses lunettes à la mode) réunit dans cette salle de cinéma les fantômes, bien jeunes, de celles qui hier encore, étaient elles-même alors « Beauté », toutes inconditionnelles accros aux conseils de Plaisir, avant que la mort ne les emporte. Disinganno (Désillusion, mais autant dire Vérité) rappelle, sourire narquois au coin des lèvres, l’évidence dévastatrice : même depuis l’ombre où l’on veut parfois le tenir caché, le temps assène ses coups, inévitablement. Le velouté du contralto de Sara Mingardo est si caressant que la tragédie qu’il annonce n’en apparaît que plus effrayante encore.

§

Cinq ans ! Cinq années déjà depuis la naïve publication de mon premier billet sur « Perles d’Orphée ». Cinq ans de partage avec vous — toujours plus nombreux, généreux et fidèles — des émotions, le plus souvent poétiques ou musicales, que j’ai pris, depuis, l’habitude de confier à ce journal intime ouvert à tous…

N’eût été le rappel rigoureux des horloges électroniques de l’hébergeur de ce blog et de son double puiné, « De braises et d’ombre « , j’aurais, moi aussi, continué de croire que le temps se reposait derrière leurs pages.

Mais illusion ! Il ne connaît pas de répit, le bougre. Il triomphe toujours. Et force est de reprendre ici pour mon propre compte la sagesse sarcastique de Disinganno raillant l’inconséquence de Bellezza désemparée.

Faut-il considérer mon oubli du temps comme l’effet du plaisir que j’ai ressenti, pendant toutes ces années, à composer chacun de ces modestes billets ? Assurément oui !

Le Cardinal Pamphili ne se trompait donc pas en affirmant par le livret très moralisateur qui devait donner naissance en 1707 au premier oratorio (étonnamment sans chœur) d’un jeune  musicien prodige de 22 ans, Georg Friedrich Haendel — Il Trionfo del Tempo et del Disinganno —, que Plaisir, ce frère rebelle, était maître en l’art de faire oublier Temps, l’intraitable tyran.

Mais maître pourtant bien spécieux, au pouvoir illusoire…!

§

En un mot donc, c’est le cinquième anniversaire de ce « glorieux » moment de novembre 2012 qui a vu ma prétention l’emporter sur ma réserve. — Il est vrai que s’agissant de quinquennat, en politique du moins, l’attitude n’est pas des plus rares… Mais qui alors aurait parié sur une telle longévité qu’aucune institution, pour le coup, ne garantissait ?

Belle occasion en tout cas pour nous réunir autour d’un verre, autour d’une table. Et quelle table ! Allégories en scène et à la cène, mes extraordinaires invités du jour sont déjà installés : Beauté, Plaisir, Temps et Désillusion (que je préfère tellement appeler Vérité).

Étonnant quatuor ! N’est-ce pas ?

A peine réunis les voilà, enfants turbulents, qui se chamaillent à loisir. Un vrai repas de famille ! Beauté fait sa capricieuse, Plaisir l’invite à la suave délectation de l’instant, Temps brandit la menace de la mort tandis que, avertie et discrète, Désillusion tempère ardeurs et outrances sans perdre de sa convaincante lucidité.

Bellezza : C’est la magnifique Sabine Devieihle. Elle veut du temps pour réfléchir, et n’en veut pas. Se laisser séduire par les illusoires caprices du présent ou s’astreindre à la sagesse de penser au lendemain, la question l’irrite, la contrarie. Mais tant mieux ! Quelles sont belles les colères d’une soprano d’une telle qualité ! Surtout quand c’est le Maestro Haendel qui les dicte. La Beauté ainsi incarnée est si terriblement, mais si merveilleusement, humaine.
 .

Piacere : Ah, Plaisir ! D’une voix inégalable, le contre-ténor argentin Franco Fagioli, ne cesse de prodiguer à Bellezza ses conseils hédonistes et l’encourage avec insistance à céder aux caprices de l’instant. Tant de musicalité et de virtuosité pour séduire… On succomberait à moins.

Tempo :  Fallait-il moins qu’un ténor doté d’une voix longue de plus de trois octaves pour incarner Temps ? Avec rondeur et puissance le ténor américain Michael Spyres, s’acharne à rappeler à Beauté l’implacable finitude de l’existence et l’exhorte à plus de raison. La tentation du bien en majesté.  

Disinganno : Désillusion, enfin, qui sait le danger de céder aux leurres autant qu’elle connaît la fulgurance du temps, met en garde Beauté contre le risque des lendemains désenchantés. La soumission au plaisir ne saurait faire oublier combien sont illusoires et éphémères l’apparence, la jeunesse, les plaisirs stériles, la vie. Quand elle prend la voix de Sara Mingardo, la Vérité triomphe une seconde fois.

§
Cinq ans !
Voilà un anniversaire qui mérite bien un aussi rare enchantement :
 
Le Quatuor vocal de « Il Trionfo del Tempo et del Disinganno » de Haendel.
.
 — Tous les repas de famille devraient être réglés par Haendel !
 .
L'oratorio a été métamorphosé en opéra par Krzysztof Warlikowski en 2016 (les vidéos insérées dans ce billet en sont extraites)
 
Dans la fosse d'orchestre : Le Concert d'Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm
Information en guise d’épilogue :
 .
A la fin de l’oratorio original, la Bellezza du Cardinal Pamphili, ralliant les arguments de Tempo et de Disinganno, décide de confier son destin à Dieu et prend le voile.
Dans la version éminemment moderne de Warlikowski, Beauté finit par céder au désespoir de la jeunesse actuelle. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération elle se laisse étourdir par les ivresses multiformes et les plaisirs à haut risque jusqu’au moment où, assaillie par la mort de son jeune ami à la suite d’une soirée chargée en produits divers, elle ne trouvera aucune autre issue à son mal être que le suicide.
 .

Jusqu’au plus haut des Cieux… Du plus profond des voix !

Sören Kierkegaard (Copenhague 1813-1855)

« Dans le vrai rapport de la prière, ce n’est pas Dieu qui entend ce qu’on lui demande, mais celui qui prie, qui continue de prier jusqu’à être lui-même celui qui entend ce que Dieu veut. »

 

Émile Cioran (1911-1995)

« Il n’y a qu’un remède au désespoir : c’est la prière – la prière qui peut tout, qui peut même créer Dieu… »

in « Cahiers »

Albert-Marie Besnard* (1926-1978)

 

« Il y a des chants qui, lorsqu’ils se taisent, obligent à écouter un certain silence plus précieux qu’eux-mêmes. »

in « Propos intempestifs sur la prière »

 

*Directeur des Cahiers Saint-Dominique, prieur du couvent Saint-Dominique à Paris (1973)

[Le tableau —« L’Occhio Occidentale » — illustrant la vidéo est du peintre italien né en 1977 – Nicola Samori]

Les barbares

Raphaël – École de philosophes à Athènes – 1509

Détail de la fresque murale : au centre Platon et Aristote

En attendant les barbares

– Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora ?

On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

– Pourquoi cette léthargie, au Sénat ?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent ?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

– Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt ?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir leur chef.

Il a même préparé un parchemin à lui remettre,
où sont conférés nombreux titres et nombreuses dignités.

– Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées ?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies ?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

– Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas comme à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

– Pourquoi ce trouble, cette subite inquiétude ?
(Comme les visages sont graves !)
Pourquoi places et rues si vite désertées ?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux ?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières disent qu’il n’y a plus de Barbares.

– Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares ?
Ces gens étaient en somme une solution.

Constantin Cavafy (1863-1933)

 

Poème traduit du grec par

Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras

 

Ω

Constantin Cavafy (Kavafis) aura presque malgré lui marqué profondément la poésie grecque, lui l’exilé dans la colonie grecque d’Égypte, dans la cité d’Alexandre, Alexandrie cette « ville mirage ».

Il avait pourtant masqué sa poésie ne publiant rien avant cinquante ans. Il avait de même masqué sa petite vie d’employé de bureau et sa sexualité, plus ou moins refoulée, qui l’amenait dans les bordels et les tavernes interlopes à la recherche des jeunes garçons.

Toute une vie en chuchotements et grisaille et des poèmes qui ont pourtant fondé vers le début du vingtième siècle la poésie grecque contemporaine. Comme Kafka, il fut cet employé modèle et obscur qui vivait dans une autre vie et dans la projection des mots. Mais son fantastique à lui était l’héritage antique de la Grèce, sa mythologie, ses Ithaque.

[…]

Gil Pressnitzer

(Site « Esprits Nomades » – Introduction de l’article consacré à Constantin Cavafy : « Le petit homme en gris, le grand poète de la Grèce moderne »)

Programme de printemps…

L’usage et les conventions veulent que le début de l’année soit LA période des grandes résolutions. Ces fameux engagements importantissimes que l’on prend avec soi-même, et avec détermination, pour se prouver douze mois plus tard que l’on a été assez fort et assez libre pour ne pas s’être laissé dominer par leur dictature. N’est-ce pas ?

Non conformiste, je préfère les résolutions de printemps. C’est aussi un commencement, après tout ! Et pour ne pas bousculer ma piètre volonté vis à vis de laquelle j’ai décidé d’appliquer la plus grande clémence, j’ai préféré limiter ma « todo list » à une seule proposition. Simple, naturelle, éprouvée… et tellement agréable que la suivre n’est qu’une merveilleuse exaltation !

Quand vous la connaîtrez, je gage que vous l’adopterez aussi.

Allez « Let’s do it ! Let’s fall in love ! »

Louis Armstrong – Composition de Cole Porter (1928) – Audio

When the little bluebird
Who has never said a word
Starts to sing « Spring – Spring »
When the little bluebell
At the bottom of the dell
Starts to ring « Ding – Ding »
When the little blue clerk
In the middle of his work
Starts a tune to the moon up above
It is nature that is all
Simply telling us to fall in love…

And that’s why :

Birds do it, bees do it
Even educated fleas do it
Let’s do it, let’s fall in love

In Spain, the best upper sets do it
Lithuanians and Letts do it
Let’s do it, let’s fall in love

The Dutch in old Amsterdam do it
Not to mention the Finns
Folks in Siam do it – think of Siamese twins

Some Argentines, without means, do it
People say in Boston even beans do it
Let’s do it, let’s fall in love

Romantic sponges, they say, do it
Oysters down in Oyster Bay do it
Let’s do it, let’s fall in love

Cold Cape Cod clams, ‘gainst their wish, do it
Even lazy jellyfish, do it
Let’s do it, let’s fall in love

Electric eels I might add do it
Though it shocks ’em I know
Why ask if shad do it – Waiter bring me « shad roe »

In shallow shoals English soles do it
Goldfish in the privacy of bowls do it
Let’s do it, let’s fall in love…

Dragonflies in the reeds do it,
Sentimental centipedes do it,
Let’s do it, let’s fall in love !
……
Mosquitoes, heaven forbid, do it,
So does every katydid do it,
Let’s do it, let’s fall in love !
.

The most refined ladybugs do it,
When a gentleman calls,
Moths in your rugs do it,
What’s the use of moth balls ?

Locusts in trees do it,
Bees do it,
Even overeducated fleas do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

The chimpanzees in the zoos do it,
Some courageous kangaroos do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

I’m sure the giraffes on the sly do it
Heavy hippopotami do it
Let’s do it, let’s fall in love !

Sloths who hang down from the twigs do it,
Though the effort is great
Sweet guinea pigs do it,
Buy a couple and wait !

The world admits bears in the pits do it,
Even Pekingeses in the Ritz do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

♥ ♥ ♥

Et si avec la traduction, vous préférez une voix plus douce… O combien !

Ella Fitzgerald et l’Orchestre de Duke Ellington (1956) – Audio

Quand le petit oiseau bleu
Qui n’a jamais dit un mot
Commence à chanter : « Printemps – Printemps »

Quand la petite cloche bleue
Au fond de la combe
Commence à sonner « Ding – Ding »

Quand le petit employé de bureau bleu,
Au milieu de son travail,
Entonne une mélodie à la lune au-dessus de lui

C’est la nature qui est tout,
Et qui nous invite simplement à tomber amoureux.

Et c’est pourquoi…

Les oiseaux le font, les abeilles le font !
Même les puces savantes le font !
Alors faisons-le, tombons amoureux !

En Espagne, les plus hauts seigneurs le font,
Les Lituaniens et les Lettons le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
…..
Les Hollandais dans le vieil Amsterdam le font,
Inutile de mentionner les Finnois,
Tous au Siam le font – pensez aux jumeaux siamois !
 ….
Certains Argentins, sans le savoir, le font !
On dit que les haricots de Boston le font !
Faisons-le, tombons amoureux !
 ….
Les éponges romantiques, dit-on, le font,
Les huîtres, au fond d’Oyster Bay, le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Les palourdes du froid Cape Cod, malgré elles, le font,
Même les méduses paresseuses le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les anguilles électriques, dois-je ajouter, le font,

Même si ça les choque, je le sais,

Pourquoi demander si l’alose le fait ?
– le serveur m’en apporte les « œufs » !

Dans les bas-fonds les bancs de soles anglaises le font,
Les poissons rouges dans l’intimité de leur bocal le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 ….
Les libellules des roseaux le font,
Les mille-pattes sentimentaux le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Les moustiques, privés du paradis, le font,
Ainsi que chaque cricket,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les coccinelles les plus raffinées le font
Quand un gentleman appelle,
Les mites de vos tapis le font,
– A quoi servent les boules anti-mites ?

Les sauterelles dans les arbres le font,
Les abeilles le font,
Même les puces super dressées le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les Chimpanzés dans les zoos le font,
Quelques courageux Kangourous le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Je suis sûr que les girafes, en douce, le font,
Les lourds hippopotames le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les paresseux pendus aux branches le font,
Même si l’effort est énorme, les doux cobayes le font,
Achetez-en un couple et attendez !

Tous admettent que les ours dans les fossés le font,
Même les pékinois du Ritz le font,
Alors faisons-le, tombons amoureux !

« Let’s do it ! Let’s fall in love ! »   ♥ ♥ ♥

Je pullule, tu pullules, il ou elle…

Yue Minjun - peintre chinois né en 1962 - Vanité et autoportrait
Yue Minjun – peintre chinois né en 1962 – Vanité et autoportrait

Je pullule

Je grouille, je fuse, j’abonde,
J’éclos, je germe, je racine,
Je ponds, j’envahis, je réponds.
Je me double et puis me décuple.
Je suis ici, je suis partout,
Dedans, dehors et au milieu
Dans le sec et dans le liquide
Comme je suis au fond du fer,
Du bois, de l’air et de la chair.

J’ai beau m’annuler, inutile :
Je reviens toujours par-delà,
Je serpente et je papillonne,
J’enfante, fourmille et crustace,
Je me fourre dans toute race
Pullule, fermente et m’empêtre.
Le néant ne veut pas de moi
Et je lutte à mort avec la
Difficulté de ne pas être.

Géo Norge (1898-1990)
Géo Norge (1898-1990)

 

Géo NORGE – Le Stupéfait – 1988 (Gallimard)

Passe-partout

Marcel Jean - trompe-l’œil - Armoire surrealiste-1941
Marcel Jean – trompe-l’œil – Armoire surréaliste-1941

Aujourd’hui encore, parfois,
tu peux avec la clef d’un simple trèfle
ouvrir le monde.

Yannis Ritsos (Poète grec 1909 - 1990)
Yannis Ritsos
(Poète grec 1909 – 1990)

 

Extrait de « Secondes » 

(Traduction Marie-Cécile Fauvi)