Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
No quedará en la noche una estrella. No quedará la noche. Moriré y conmigo la suma Del intolerable universo. Borraré las pirámides, las medallas, Los continentes y las caras. Borraré la acumulación del pasado. Haré polvo la historia, polvo el polvo. Estoy mirando el último poniente. Oigo el último pájaro. Lego la nada a nadie.
Poème dit par l’acteur argentin Oscar Martínez
Jorge-Luis Borges 1899-1986
in ‘La rosa profunda‘ – 1975
Le suicidaire
Aucune étoile ne restera dans la nuit Ni la nuit ne restera. Je mourrai et avec moi mourra la somme de l’intolérable univers. J’effacerai les pyramides, les médailles, les continents, les visages. J’effacerai l’accumulation du passé. Je réduirai en poussière l’histoire, en poussière la poussière. Je regarde le dernier coucher de soleil. J’entends le dernier oiseau. Je lègue le néant à personne.
Traduction Roger Caillois, Treize poèmes (Éd. Fata Morgana – 1978)
Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté. Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
.. // ..
La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ; Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ; Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage. L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
L’homme est un être essentiellement paradoxal. C’est quand il ressent le plus cruellement sa fragilité qu’il est grand.
André Frossard
« Fragile »
Poignante méditation sur la vulnérabilité de la condition humaine en forme de ballade acoustique composée par Sting en 1987. Toutes ces années n’ont en rien émoussé son charme, ni l’émotion qu’elle provoque.
Fragile
If blood will flow when flesh and steel are one Drying in the colour of the evening sun Tomorrow's rain will wash the stains away But something in our minds will always stay Perhaps this final act was meant To clinch a lifetime's argument That nothing comes from violence and nothing ever could For all those born beneath an angry star Lest we forget how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are How fragile we are, how fragile we are
Émotion plus grande encore dans cette version interprétée par Stevie Wonder :
Fragile
Si le sang doit couler lorsque la chair rencontre le métal, Et qu’il sèche sous la rousseur du soleil couchant, La pluie de demain en effacera peut‑être les traces, Mais quelque chose, dans nos esprits, à jamais demeurera.
Peut‑être ce dernier geste voulait-il mettre un terme À une dispute qui durait depuis toute une vie ? Pour montrer que rien ne naît de la violence, Et que rien de bon ne pourra jamais en surgir. Pour tous ceux nés sous une étoile en colère, Souvenons-nous de notre fragilité.
Et la pluie tombera encore, encore, Comme des larmes tombées d’une étoile. Et la pluie répétera sans fin Combien nous sommes fragiles, combien nous sommes fragiles.
Encore et encore, la pluie retombera, Comme des pleurs venus du ciel. Et la pluie redira, inlassable, Notre fragilité, notre infinie fragilité.
* Note personnelle : Les étoiles pleurent, quoi de plus naturel ? Moi aussi… Pourquoi pas ?
L’humour et la mort se marient si parfaitement que la poésie, en les bénissant, fait une révérence sublime à l’absurde.
Chez la célèbrelauréate du Prix Nobel de Littérature 1996, cette politesse singulière n’est jamais une dérision pour le simple attrait d’un sourire, mais une forme élégante de lucidité salvatrice offerte à chacun. Ainsi dans son œuvre poétique gravité et légèreté se rejoignent-elles pour saluer l’indiscutable évidence avec autant d’émerveillement que d’ironie.
Wislawa Szymborska (Pologne 1923-2012)
« Un chat dans un appartement vide » poème extrait du recueil « Fin et début » paru en 1993
Un chat dans un appartement vide
Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat. Que peut-il faire dans un appartement vide ? Grimper aux murs ? Se frotter contre les meubles ?
Apparemment rien n’a changé et pourtant rien n’est pareil. Rien n’a été déplacé et pourtant rien n’est en place. Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier mais ce n’est pas le bon. Une main met le poisson dans l’assiette mais ce n’est pas la bonne.
Quelque chose ne commence pas à l’heure habituelle, quelque chose ne se passe pas comme cela devrait. Quelqu’un était là depuis toujours et soudain n’est plus s’obstinant à rester disparu.
On a fureté dans les armoires fouillé les étagères on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier. On a même bravé l’interdit en allant au bureau et en mettant les papiers en désordre
Que faire maintenant ? Dormir et attendre.
Attendre qu’il revienne s’il ose. Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.
On avancera vers lui l’air détaché, un peu hautain en faisant semblant de ne pas le voir. On marchera très lentement la patte boudeuse et surtout, pas un bond, pas un ronron, du moins au début.
Wislawa Szymborska in "Fin et début" (1993)
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Jalousie bien légitime, la musique tenait d’autant plus à prendre sa part de cet humour félin que disparaissait il y a quelques semaines à peine la plus délicieuse et la plus française des chanteuses britanniques, DameFelicity Lott.
Elle miaule ici, aux ‘BBC Prom’s 1996’, en compagnie de la soprano canadienne Ann Murray, l’inoubliable « Duo des chats » de Gioacchino Rossini.
Un moment exceptionnel où le talent, l’humour et l’enthousiasme font un joli pied-de-nez à la grande faucheuse…
Jusepe de Ribera (1591-1652) – Philosophe au miroir
Je ne vieillis pas, je m’élève
– « Tu vieillis », m’ont-ils dit. « Tu n’es plus toi, tu deviens amer et solitaire. » – Non, ai-je répondu avec calme. Je ne vieillis pas. Je m’affranchis. Je ne me fane pas, je m’affirme.
J’ai cessé d’être celui qui plaît aux autres pour devenir celui qui me plaît à moi-même. Je ne cours plus après l’approbation d’autrui, j’ai trouvé refuge dans mes propres bras. Je ne vieillis pas. Je deviens sélectif, lucide, attentif. Je choisis mes lieux, mes complices, mes batailles et mes silences.
J’ai appris à lâcher prise, non par amertume, mais par sagesse. J’ai libéré mon cœur des chaînes invisibles : Les attachements stériles, les douleurs inutiles, Les présences toxiques, les âmes tourmentées, Et ces cœurs flétris par la méchanceté.
Je n’ai pas durci, j’ai adouci ma vie. Je n’ai pas fui, j’ai trié. Ce n’est ni par orgueil, ni par rancune. C’est par amour de la paix, de la sérénité, et surtout, par amour de moi-même.
Non, je ne vieillis pas. Je deviens. Et dans ce devenir, je me découvre enfin.
Quand Jorge Luis Borges publie ce poème en 1969, la maladie ophtalmique qui ne cesse de progresser négativement depuis son enfance, l’a maintenant condamné à une forme de quasi cécité. Il est contraint de solliciter plus souvent ses nombreux lecteurs et doit désormais dicter ses textes, à sa mère parfois, et, plus souvent, à ses secrétaires.
Cette « ombre » qui lui est imposée, le grand poète a décidé de ne pas la recevoir comme une nuit terrifiante. Il préfère ne pas entrer dans une vaine lutte et choisit d’accueillir avec une heureuse résignation cette pénombre sereine qui « coule sur une pente douce ». Ce poème en est un émouvant témoignage.
Éloge de l'ombre
La vieillesse (c'est le nom que les autres lui donnent) peut être le temps de notre bonheur. La bête est morte ou presque morte. Restent l'homme et son âme. Je vis parmi des formes lumineuses et vagues qui ne sont pas encore la ténèbre. Buenos Aires, qui jadis se déchirait en banlieues vers la plaine incessante, est redevenue la Recoleta, le Retiro, les rues incertaines de l'Once et les vieilles maisons précaires que nous appelons toujours le Sud. Tout au long de ma vie les choses furent trop nombreuses ; Démocrite d'Abdère s'arracha les yeux pour penser ; le temps a été mon Démocrite. Cette pénombre est lente et ne fait pas mal ; elle coule sur une pente douce et ressemble à l'éternité. Mes amis n'ont pas de visage, les femmes sont ce qu'elles furent il y a déjà tant d'années, je ne sais pas si ce coin de rue a changé, il n'y a pas de lettres sur les pages des livres. Tout ceci devrait m'effrayer, mais c'est une douceur, un retour. Il y a des générations de textes sur la terre ; je n'en aurai lu que quelques-uns, ceux que je continue à lire dans la mémoire, à lire et à transformer. Du sud, de l'est, de l'ouest, du nord, convergent les chemins qui m'ont conduit à mon centre secret. Ces chemins ont été des échos et des pas, des femmes, des hommes, des agonies, des résurrections, des jours et des nuits, des demi-rêves et des rêves, chaque infime instant de la veille et des veilles du monde, la ferme épée du Danois et la lune du Persan, les actes des morts, l'amour partagé, les mots, Emerson et la neige et tant de choses. Maintenant je peux les oublier. J'arrive à mon centre, à mon algèbre et à ma clef, à mon miroir. Bientôt je saurai qui je suis.
Bernardo Cavallino – Extase de Sainte-Cécile – 1645
Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse. Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.
Mes extases :
Petite anthologie poétique sans prétention sur le thème de l’extase, en six poèmes et six poètes… et quelques notes de musique par-ci, par là.
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Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »
Victor Hugo 1802-1885
in ‘Les Orientales’
Et j’entendis une grande voix. Apocalypse
J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles. Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles. Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel. Et les bois, et les monts, et toute la nature, Semblaient interroger dans un confus murmure Les flots des mers, les feux du ciel.
Et les étoiles d’or, légions infinies, À voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ; Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête, Disaient, en recourbant l’écume de leur crête : ― C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !
25 novembre 1828
Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase » Musique composée par Amy Beach (1867-1944) Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes Direction Massimo Zanetti
La Jérusalem céleste – Tapisserie de l’Apocalypse – Angers – XIVème siècle
A l’attention de mon ami Jérôme K.
Jamais dans ton existence la conscience de notre solitude ontologique ne te sera plus évidente qu’en ce moment unique de la perte du père, ce séisme intime qui redéfinit, quel que soit notre âge et notre expérience, notre place dans le monde.
Quand advient cette séparation, nous nous apercevons que plus rien désormais ne saurait faire obstacle à notre propre finitude ; nous devenons soudainement la génération du premier front. La tempête des émotions apaisée et le silence intérieur revenu, nous pouvons alors comprendre que nous ne marcherons pourtant pas seul sur ce chemin nouveau : la trace de ses pas, parfois, ne manquerait pas de guider les nôtres.
&
« La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots »disait Richard Wagner. Alors, ami, pour t’accompagner spirituellement dans ce douloureux moment, je voudrais joindre en pensée ma voix mécréante à ce chœur d’hommes interprétant un motet composé par Félix Mendelssohn sur les paroles bibliques de l’Apocalypse de Jean (14:13) :
Beati mortui in Domino morientes deinceps. Dicit enim spiritus, ut requescant a laboribus suis et opera illorum sequuntur ipsos.
Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur. Oui, dit l’esprit : que dès à présent ils se reposent de leurs peines, car leurs œuvres les suivent.
« Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l’infini de la mer ou du ciel, est-ce l’infini de la terre profonde ou celui du bûcher ? » Dans le règne de l’imagination, l’infini est la région où l’imagination s’affirme comme imagination pure, où elle est libre et seule, vaincue et victorieuse, orgueilleuse et tremblante. Alors les images s’élancent et se perdent, elles s’élèvent et elles s’écrasent dans leur hauteur même. Alors s’impose le réalisme de l’irréalité.
…
On comprend les figures par leur transfiguration.
Gaston Bachelard – L’air et les songes – Essai sur l’imagination du mouvement
– À cent ans, l’être humain peut se passer de l’amour et de l’amitié. Les maux et la mort involontaire ne sont plus une menace pour lui. Il pratique un art quelconque, il s’adonne à la philosophie, aux mathématiques ou bien il joue aux échecs en solitaire. Quand il le veut, il se tue. Maître de sa vie, l’homme l’est aussi de sa mort.
– Il s’agit d’une citation ? lui demandai-je.
– Certainement. Il ne nous reste plus que des citations. Le langage est un système de citations.
Personne ne sait encore si tout ne vit que pour mourir ou ne meurt que pour revivre.
Marguerite Yourcenar – Anna, soror… (1981)
Borges a-t-il vraiment écrit ce poème inspiré par ses ultimes moments de vie ? Peut-être ! Ou peut-être pas !
Qu’importe ! Rien n’interdit d’imaginer notre vieux maître, si curieux, si sympathique, le dictant à un des étudiants qui remplissaient régulièrement auprès de lui – et avec délectation – la fonction de « lecteur ».
Tout invite à l’adopter celui qui, au même âge ou presque que l’auteur, trouve modestement à travers ses évocations un miroir où plonger son propre regard introspectif.
Instants
Si je pouvais de nouveau vivre ma vie, dans la prochaine je tâcherais de commettre plus d’erreurs. Je ne chercherais pas à être aussi méticuleux, je me relacherais plus. Je serais plus bête que je ne l’ai été, en fait je prendrais très peu de choses au sérieux. Je mènerais une vie moins hygiénique. Je courrais plus de risques, je voyagerais plus, je contemplerais plus de crépuscules, j’escaladerais plus de montagnes, je nagerais dans plus de rivières. J’irais dans plus de lieux où je ne suis jamais allé, je mangerais plus de crèmes glacées et moins de fèves, j’aurais plus de problèmes réels et moins d’imaginaires.
J’ai été, moi, l’une de ces personnes qui vivent sagement et pleinement chaque minute de leur vie ; bien sûr, j’ai eu des moments de joie. Mais si je pouvais revenir en arrière, j’essaierais de n’avoir que de bons moments.
Au cas où vous ne le sauriez pas, c’est de cela qu’est faite la vie, seulement de moments ; ne laisse pas le présent t’échapper.
J’étais, moi, de ceux qui jamais ne se déplacent sans un thermomètre, un bol d’eau chaude, un parapluie et un parachute ; si je pouvais revivre ma vie, je voyagerais plus léger.
Si je pouvais revivre ma vie je commencerais d’aller pieds nus au début du printemps et pieds nus je continuerais jusqu’au bout de l’automne. Je ferais plus de tours de manège, je contemplerais plus d’aurores, et je jouerais avec plus d’enfants, si j’avais encore une fois la vie devant moi.
Mais voyez-vous, j’ai 85 ans… et je sais que je me meurs.
L’Égypte, et avec elle le monde entier, se félicite, à l’occasion de sa récente inauguration en grandes pompes, de l’ouverture du G.M.E. (Grand Musée Égyptien) au Caire, au pied des Pyramides de Gizeh, considérable trésor mémoriel de cette antique civilisation. Pendant que – « règne de la quantité » oblige – la presse internationale salue surtout les chiffres : le colossal investissement financier, les milliers de mètres carrés, les nombreuses péripéties de vingt années de travaux, le gouvernement égyptien se frotte les mains en évaluant – « signe des temps » – la manne économique que promet la surfréquentation touristique attendue – motivation tristement essentielle, semble-t-il, de l’immense projet.
Ramsès II jeune (XIIIème av JC) – Percy Bysshe Shelley 1792-1822
Mais un petit esprit chagrin, misanthrope et pessimiste, comme on ne peut manquer de l’être après avoir bien longtemps regardé les hommes, s’est souvenu d’un sonnet de Percy Bysshe Shelley, « Ozymandias », que le poète romantique anglais écrivit en 1817, au moment où le British Museum annonçait avoir acquis un important fragment de la statue de Ramsès II jeune, datée du XIIIème siècle avant notre ère.
Richard Attenborough dit « Ozymandias » *
Ozymandias (Percy Bysshe Shelley)
J’ai rencontré un voyageur de retour d’une terre antique Qui m’a dit : – « Deux jambes de pierre immenses et dépourvues de buste Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable, À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,
La lèvre plissée et le rictus de froide autorité Disent que son sculpteur sut lire les passions Qui survivent encore dans ces objets sans vie À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.
Et sur le piédestal apparaissent ces mots : «Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez!»
Auprès, rien ne demeure. Autour des ruines De cette colossale épave, infinis et nus, Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »
*transcription grecque d’une partie de la titulature royale du célèbre pharaon Ramsès II (dont le nom complet était Ousir-Maât-Rê Setepenrê Ramessou Miamun).
. . .
Alors, une fois encore, avec son inébranlable pertinence, a retenti la parole de l’Ecclésiaste :
Vanitas vanitatum et omnia vanitas.
Un regard s’est retourné non sans nostalgie vers la grande perplexité d’un lycéen du temps lointain à qui un certain professeur de philosophie avait alors demandé de commenter cette remarque de Paul Valéry :
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Et puis, enfin, sage constat soudain sorti d’une réplique de théâtre, un fugitif soupçon de consolation :
The pen is mightier than the sword.*
Richelieu – pièce de théâtre d’Edward Bulwer-Lytton – 1839 (Acte II – Scène 2)
Reprise d’un billet publié sur « Perles d’Orphée » le 5/07/2015 : « Lumière blessée /5 – Clairvoyance et prévoyance… »
On ne peut pas dire, malgré tout l’intérêt que Voltaire portait à ce fabuliste normand, et la sympathie que ses ouvrages inspiraient à Grimm, que Jean Jacques François Marin BOISARD (1744-1833) ait marqué sa postérité d’un souvenir impérissable. – Aucun portrait de cet auteur n’est, semble-t-il, parvenu jusqu’à nous. La Fontaine, à l’évidence, n’avait pas laissé beaucoup d’espace aux prétentions de ses successeurs. Pourtant, quand le hasard met sur notre route quelques unes des mille et quelques fables de ce pauvre conteur oublié, force est de reconnaître la pertinence de son observation, d’apprécier la réelle qualité de sa relation. Il est vrai que les vents des modes érodent aisément les velléités de justice de l’Histoire. Sic transit gloria mundi !
Comme l’illustrent ses deux fables « bien vues », celui qu’atteint la cécité, doit apprendre également à développer ses perceptions jusqu’à la clairvoyance, et à se prémunir, indispensable prévoyance, des inévitables importuns. Faut-il encore que la nature ait doté ce malheureux d’une sage logique sans laquelle clairvoyance et prévoyance ne demeureraient qu’habiletés de cirque.
L’aveugle clair-voyant
La dame qui nous vient de fausser compagnie A les dents belles, dit l’aveugle Saunderson*. Vous pourriez bien avoir raison ; Mais qui vous a si bien informé, je vous prie, Dit le maître de la maison ? Personne, reprit-il, j’en donne ma parole ; Et je n’y vois pas, mais j’entends : La dame rit toujours, et ne paraît pas folle ; Et de là je conclus qu’elle a de belles dents.
* Nicholas Saunderson (1682-1739) : Mathématicien anglais et aveugle. Enseignant comme professeur émérite à Cambridge, ayant occupé la chaire de son prédécesseur Whiston, lui-même successeur de Newton.
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L’aveugle qui portait une lanterne
Un aveugle la nuit portait une lanterne. Du monde apparemment le bonhomme se berne, Dit tout bas en passant un sage en manteau noir ; De quoi cela sert-il à qui ne peut y voir ? Oh cela sert, dit le bonhomme, À me garantir de l’ennui D’être choqué par des gens comme Il en est beaucoup aujourd’hui. Ce n’est pas chose singulière, Ni tout à fait neuve en tout cas, Que l’on répande la lumière, Quoique l’on n’en profite pas.
Matthias Janson – « A travers les siècles » à Cesīs (Lettonie)
De tout, il resta trois choses : la certitude que tout était en train de commencer, la certitude qu’il fallait continuer, la certitude que cela serait interrompu avant que d’être terminé. Faire de l’interruption un nouveau chemin, faire de la chute un pas de danse, faire de la peur un escalier, du rêve, un pont, de la recherche… une rencontre.
Fernando Sabino 1923-2004
Brésil
Certeza
De tudo ficaram três coisas… A certeza de que estamos começando… A certeza de que é preciso continuar… A certeza de que podemos ser interrompidos antes de terminar… Façamos da interrupção um caminho novo… Da queda, um passo de dança… Do medo, uma escada… Do sonho, uma ponte… Da procura, um encontro!
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy