La dame à la rose

Reprise et adaptation d'un billet publié le 23/10/2014 sur
"Perles d'Orphée" : 
"La dame à la rose - Écouter"

Moi, j’aime les roses épistolaires.

Rainer Maria Rilke – « Les roses » XVIII

Edmond Jaloux 1878-1949

En décembre 1927, l’écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux, loin encore de son fauteuil d’académicien français, mais si proche des poètes scandinaves et des romantiques allemands, publie une biographie particulière de Rainer Maria Rilke, composée en forme de recueil de divers articles et essais. Un portrait très « interprété », comme l’écrira alors le commentateur de l’ouvrage dans un article de La Revue de Genève.

Jaloux y dévoile la lettre d’une femme anonyme, amie et admiratrice de l’auteur des inoubliables « Cahiers de Malte Laurids Brigge », désireuse sans doute de fixer la mémoire d’heureux instants passés en la compagnie du poète.

Rainer Maria Rilke 1875-1926

Bien des années plus tard, passionnée par Rainer Maria Rilke, Fabienne Marsaudon découvre cette lettre à partir de laquelle elle compose une très émouvante chanson. Sa voix chaude et sensuelle soutenue par une superbe orchestration rehausse le sépia des vieilles photos de toutes les couleurs de l’âme romantique.

‘Lorsque tu me liras’

Le Bonheur c’est pas grand chose, c’est juste du chagrin qui se repose.    Léo Ferré

Lorsque tu me liras…

Lorsque tu me liras, je te regarderai dans le pare-brise,
Tu viendras à moi, tout entière, comme la route,
Lorsque tu me liras, la maison sera silencieuse,
Et mon silence à moi te remplira tout entière aussi.

Avec toi, dans toi, je ne suis jamais silencieux,
C’est une musique très douce que je t’apporte…
Quant à toi, tu verses au plus profond de ma solitude, cette joie triste d’être,
Cet amour que, jour après jour, nous bâtissons, en dépit des autres,
En dépit de cette prison où nous nous sommes mis,
En dépit des larmes que nous pleurons chacun dans notre coin,
Mais présents l’un à l’autre…

Je te voyais, ces jours ci, dans la lande, là-bas, où tu sais…
Je t’y voyais bouger, à peine te pencher vers cette terre que nous aimons bien tous les deux,
Et tu te prosternais à demi, comme une madone,
Et je n’étais pas là… ni toi…
Ce que je voyais c’était mon rêve…

Ne pas te voir plus que je ne te vois…
Je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer.
Pourquoi ?

L’amour est triste, bien sûr, mais c’est difficile,
Au bout du compte, difficile…

Dans mes bras, quand tu t’en vas longtemps vers les étoiles et que tu me demandes de t’y laisser encore… encore…
Je suis bien ; c’est le printemps, tout recommence, tout fleurit,
Et tu fleuriras aussi de moi, je te le promets.

La patience, c’est notre grande vertu, c’est notre drame aussi.
Un jour nous ne serons plus patients.
Alors, tout s’éclairera, et nous dormirons longtemps,
Et nous jouirons comme  des enfants.

Tu m’as refait enfant ; j’ai devant moi des tas de projets de bonheur…
Mais maintenant, tout est arrêté dans ma prison.
J’attends que l’heure sonne…
Je me perds dans toi, tout à fait.

Je t’aime, Christie,
Je t’aime

Léo Ferré (1986)

Mais vieillir… ! – 14 – Ensemble

Le véritable amour, toujours modeste, n’arrache pas ses faveurs avec audace, il les dérobe avec timidité. La décence et l’honnêteté l’accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder au désir sans rien ôter à la pudeur. Bien souvent l’erreur cruelle est de croire que l’amour heureux n’a plus de ménagements à garder avec la pudeur, et qu’on ne doit plus de respect à celle dont on n’a plus de rigueurs à craindre.

Jean-Jacques Rousseau – in « Julie ou La nouvelle Héloïse » – 1761

Picasso – L’Entretien

Le vieux couple

Ce qui me plait dans ce duo
C’est que tu fais la voix du haut
C’est toi qui sais, c’est toi qui dis
C’est toi qui penses et moi je suis
Mais les grands soirs lorsque tu pleures
Quand tu as peur dans ta chaloupe
C’est moi qui parle pendant des heures
Nous sommes en somme un vieux couple

Je n’sais plus où je t’ai connue
C’est à l’école ou au guignol
Je me rappelle cette ingénue
Qui avait perdu la boussole
Depuis je t’empêche de boire
Sauf les grands soirs dans ta chaloupe
Quand tu me chantes tes déboires
Nous sommes en somme un vieux couple

Avec ta tête d’épagneul
Qui n’a pas appris à nager
Avec ma gueule à rester seul
Derrière des demis panachés
Quand les grands soirs dans ta chaloupe
Nous parlons de tes états d’´âme
Et que tu diffames mes femmes
Nous sommes en somme un vieux couple

Le seize août mil’ neuf cent soixante
J’ai marié cette dame charmante
Cinq jours après j’étais parti
Et tu me bordais dans mon lit
Alors a commencé la nuit
Alors a commencé la nuit
Dont on se croyait les étoiles
Mais on n’était que les cigales

On s’est battu on s’est perdu
Tu as souvent refait ta vie
Et le plus beau, tu m’as trahi
Mais tu ne m’en as pas voulu
Et les grands soirs dans ta chaloupe
Tu connais bien mes habitudes
Je connais bien ta solitude
Nous sommes en somme un vieux couple

Mon ami, mon copain, mon frère
Ma vieille chance, ma galère
Mon enfant, mon Judas, mon juge
Ma rassurance, mon refuge
Mon frère, mon faux-monnayeur
Mon ami, mon valet de cœur
Je ne voudrais pas que tu meures
Je ne voudrais pas que tu meures

Paroles : Jean-Loup Dabadie – Musique : Jacques Datin
1972 « Serge Reggiani »

Retrouvée, mon éternité ! 2/2 – Aragon

Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée

Avec le poème. *

Chanter Aragon après Léo Ferré et Catherine Sauvage : dangereuse aventure pour l’interprète d’aujourd’hui ! Quelques-uns, quelques-unes essayent encore, mais…

Rares, désormais, sont les tentatives. Plus rares encore les réussites. Mais le miracle n’est pas exclu :

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »

Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner

Nantes – mai 2019

* Pardon cher Arthur !

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi–même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.

Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut–il faire de mes nuits
Que faut–il faire de mes jours
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m’endormais comme le bruit.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent

C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était–elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au–dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent.

Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

C’est ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia

Retrouvée, mon éternité ! 1/2 – Barbara

Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée
Avec le poème. *

Chanter Barbara après Barbara : terrible gageure !
Nombreuses s’y sont brûlé les ailes…

Alors revisiter « Ma plus belle histoire d’amour » longtemps après que la dame brune a abandonné à jamais sur le tabouret de son piano le fourreau noir qui épousait sa longue silhouette d’amoureuse… Folie ?

C’est l’apanage du talent, me semble-t-il, de minimiser l’influence de la comparaison, jusqu’à la faire oublier… Peut-être.

« Ma plus belle histoire d’amour »

Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner

Nantes – mai 2019

* Pardon cher Arthur !

Du plus loin, que me revienne
L’ombre de mes amours anciennes
Du plus loin, du premier rendez-vous
Du temps des premières peines
Lors, j’avais quinze ans, à peine
Cœur tout blanc, et griffes aux genoux
Que ce fut, j’étais précoce
De tendres amours de gosse
Les morsures d’un amour fou
Du plus loin qu’il m’en souvienne
Si depuis, j’ai dit « je t’aime »
Ma plus belle histoire d’amour
C’est vous
.
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et j’ai tourné bien des pages
Sans les lire, blanches, et puis rien dessus,
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et mes guerriers de passage
À peine vus, déjà disparus
Mais à travers leur visage
C’était déjà votre image
C’était vous déjà et le cœur nu
Je refaisais mes bagages
Et je poursuivais mon mirage
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Sur la longue route
Qui menait vers vous
Sur la longue route
J’allais le cœur fou
Le vent de décembre
Me gelait au cou
Qu’importait décembre
Si c’était pour vous
Elle fut longue la route
Mais je l’ai faite, la route
Celle-là, qui menait jusqu’à vous
Et je ne suis pas parjure
Si ce soir, je vous jure
Que, pour vous, je l’eus faite à genoux
Il en eut fallu bien d’autres
Que quelques mauvais apôtres
Que l’hiver ou la neige à mon cou
Pour que je perde patience
Et j’ai calmé ma violence
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Mais tant d’hivers et d’automnes
De nuit, de jour, et puis personne
Vous n’étiez jamais au rendez-vous
Et de vous, perdant courage, soudain
Me prenait la rage
Mon Dieu, que j’avais besoin de vous
Que le Diable vous emporte
D’autres m’ont ouvert leur porte
Heureuse, je m’en allais loin de vous
Oui, je vous fus infidèle
Mais vous revenais quand même
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
J’ai pleuré mes larmes
Mais qu’il me fut doux
Oh, qu’il me fut doux
Ce premier sourire de vous
Et pour une larme qui venait de vous
J’ai pleuré d’amour
Vous souvenez-vous ?
Ce fut, un soir, en septembre
Vous étiez venus m’attendre
Ici même, vous en souvenez-vous ?
À vous regarder sourire
À vous aimer, sans rien dire
C’est là que j’ai compris, tout à coup
J’avais fini mon voyage
Et j’ai posé mes bagages
Vous étiez venus
Au rendez-vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je tenais à vous le dire
Ce soir je vous remercie de vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je suis venue pour vous dire
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia

Ménilmontant – Ménil’manouche

On y cause en argomuche
Et Pantin se dit Pant’ruche
Ménilmontant, Ménil’muche
Et le temps n’y change rien.

Jean-Roger Caussimon – « Paris jadis », 1977

Je suis pas poète
Mais je suis ému
Et dans ma tête
Y a des souvenirs jamais perdus

Charles Trénet (1913-2001)
« Ménilmontant » – 1938

§
.
Voix et guitare : Marion Lenfant-Preus
Guitare : Joscho Stephan
Basse : Volker Kamp

§

Mais l’éternelle version originale par « le fou chantant » :

Ménilmontant est un ancien faubourg de Paris. Il est un des hameaux annexés par la capitale en 1860 sous l’impulsion du baron Haussmann dans le cadre des grands travaux de transformation de la ville.
Sa position géographique élevée en fit longtemps un point d'alimentation en eau de la ville de Paris.
Le quartier demeuré très populaire est aujourd'hui l'un des plus cosmopolites de la capitale. Associé inséparablement avec le quartier voisin, Belleville, il en constitue le 20ème arrondissement.

‘Le temps perdu’

J’aimerais assez cette critique de la poésie : la poésie est inutile comme la pluie.

René-Guy Cadou – Usage interne (1951)

Le temps perdu

Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine après minuit
Si tu es pris d’un grand courage
Et t’égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis

Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre

Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L’odeur de mes vingt ans emportés par les lièvres
Tout cela n’était rien puisque je vis encore

Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes

J’ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m’accouder à la table
C’est pour trouver la même vague au fond du verre

 

René-Guy Cadou (1920-1951)

 

 

Musique Voix Guitare : Martine Caplanne
Guitare : Philippe Ferrière

CD Aller simple – MSI 2000

Impossible ? Possible !

Les contes de fées c’est comme ça.  Un matin on se réveille. On dit : « ce n’était qu’un conte de fées ». On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie.

Saint-Exupéry – Lettres à l’inconnue

CENDRILLON
– Ma chère Fée, tu pourrais tout changer. Tu pourrais faire que tout arrive.

FÉE
– Non, mais tu pourrais tout changer. Tu pourrais faire que tout arrive.

« Possible » : mot étendard pour ma nouvelle année.
Et si les fées décident d’intervenir, je promets… d’accepter leur aide !

Pour commencer, je reçois bien volontiers celles qui en « boostent » le démarrage :

Marie Oppert et Nathalie Dessay : enregistrement d’ « Impossible / It’s possible », air célèbre extrait de la comédie musicale « Cinderella », de Rodgers and Hammerstein, qui enchanta les téléspectateurs américains en 1957, avant d’être reprise sur les scènes de théâtre.

GODMOTHER
Impossible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage!

Impossible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

And four white mice
Will never be four white horses
Such fol-de-rol and fiddledy dee dee
Of course is
Impossible!

But the world is full of zanies and fools
Who don’t believe in sensible rules
And won’t believe what sensible people say,

And because these daft and dewy-eyed dopes
Keep building up impossible hopes
Impossible things are happenning every day!

Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

GODMOTHER
Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

ELLA
Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

CINDERELLA & GODMOTHER
Impossible!

CINDERELLA
But if you want now my fairy godmother,
Then anything is possible, right?

GODMOTHER
I suppose so…

CINDERELLA
You could change it all. You could make it all happen.

GODMOTHER
No, but you could change it. You could make it all happen.

CINDERELLA
Never. I couldn’t.

GODMOTHER
You’re right. It’s all so…

Impossible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage

Impossible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

And four white mice
Will never be four white horses –
Such fol-de-rol and fiddledy dee
Of course is
Impossible!

CINDERELLA
But the world is full of zanies and fools
Who don’t believe in sensible rules
And won’t believe what sensible people say,

CINDERELLA & GODMOTHER
And because these daft and dewy-eyed dopes
Keep building up impossible hopes
Impossible things are happ’ning every day!

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

CINDERELLA
It’s possible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage!

It’s possible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

[….]

It’s possible!

Après un rêve

Le réveil commence comme un autre rêve.  – Paul Valéry

Quand, sur une mélodie de Gabriel Fauré, Marie-Claude Chappuis chante le sien, cet autre rêve qui commence c’est le nôtre.

Splendeurs divines entendues : la mélodie française au firmament !

Malcolm Martineau est au piano.

Après un rêve

Dans un sommeil que charmait ton image
je rêvais le bonheur ardent mirage.
Tes yeux étaient plus doux, ta voix pure et sonore,
tu rayonnais comme un ciel éclairé par l’aurore ;

tu m’appelais et je quittais la terre
pour m’enfuir avec toi vers la lumière,
les cieux pour nous entr’ouvraient leurs nues
splendeurs inconnues, lueurs divines entrevues ;

Hélas ! hélas, triste réveil des songes,
je t’appelle, ô nuit, rends-moi tes mensonges,
reviens, reviens radieuse,
reviens, ô nuit mystérieuse !

Romain Bussine (1870)

Mais vieillir…! – 7 – ‘Yesterday when I was young’

There are so many songs in me that won’t be sung.

Willie Nelson (88 ans) chante « Yesterday when I was young »
– ‘Hier encore‘ – 
de Charles Aznavour

Yesterday when I was young
The taste of life was sweet as rain upon my tongue,
I teased at life as if it were a foolish game,
The way the evening breeze may tease a candle flame.

The thousand dreams I dreamed, the splendid things I planned,
I always built, alas, on weak and shifting sand.
I lived by night and shunned the naked light of day
And only now I see how the years ran away.

Yesterday when I was young
So many drinking songs were waiting to be sung,
So many wayward pleasures lay in store for me,
And so much pain my dazzled eyes refused to see.

I ran so fast that time and youth at last ran out,
I never stopped to think what life was all about,
And every conversation I can now recall
Concerned itself with me, and nothing else at all.

Yesterday the moon was blue
And every crazy day brought something new to do.
I used my magic age as if it were a wand
And never saw the waste and emptiness beyond.

The game of love I played with arrogance and pride
And every flame I lit too quickly, quickly died.
The friends I made all seemed somehow to drift away
And only I am left on stage to end the play.

There are so many songs in me that won’t be sung,
I feel the bitter taste of tears upon my tongue
The time has come for me to pay for yesterday when I was young.

Paroles de Charles Aznavour :

Hier encore, j’avais vingt ans, je caressais le temps
J’ai joué de la vie
Comme on joue de l’amour et je vivais la nuit
Sans compter sur mes jours qui fuyaient dans le temps.
.
J’ai fait tant de projets qui sont restés en l’air
J’ai fondé tant d’espoirs qui se sont envolés
Que je reste perdu, ne sachant où aller
Les yeux cherchant le ciel, mais le cœur mis en terre.
.
Hier encore, j’avais vingt ans, je gaspillais le temps
En croyant l’arrêter
Et pour le retenir, même le devancer
Je n’ai fait que courir et me suis essoufflé.
.
Ignorant le passé, conjuguant au futur
Je précédais de moi toute conversation
Et donnais mon avis que je voulais le bon
Pour critiquer le monde avec désinvolture.
.
Hier encore, j’avais vingt ans mais j’ai perdu mon temps
À faire des folies
Qui me laissent au fond rien de vraiment précis
Que quelques rides au front et la peur de l’ennui.
.
Car mes amours sont mortes avant que d’exister
Mes amis sont partis et ne reviendront pas
Par ma faute j’ai fait le vide autour de moi
Et j’ai gâché ma vie et mes jeunes années.
.
Du meilleur et du pire en jetant le meilleur
J’ai figé mes sourires et j’ai glacé mes pleurs
Où sont-ils à présent?
À présent, mes vingt ans ?
 
.

Mais vieillir…! – 1 – « Vieillir »

Je suis né un 23 août historique.
J’ai désormais le recul suffisant pour affirmer que ma naissance n’aura pas eu plus d’influence sur l’Histoire tout court que sur l‘histoire du jour.

Philippe Geluck

Avez-vous remarqué que ce n’est qu’à partir d’un certain âge – un âge certain, qu’il appartient à chacun de définir ou de ressentir – que l’on ose employer le verbe « vieillir » pour évoquer à son propre égard les effets du temps qui passe ?

Les plus jeunes générations, avec cynisme et parfois compassion, mais non toutefois sans une certaine pudeur, semblent choisir, pour évoquer les atteintes des années, un tout autre vocabulaire, puisé au rayon des synonymes. Comme si dans leurs bouches « vieux », à l’instar de quelques infamies qui se font trop souvent entendre, devait prendre la forme d’une insolence, d’une insulte, d’une offense. Comme si, peut-être, le mot faisait résonner dans leur inconscient l’alerte d’un inquiétant futur.

James Bond lui-même… Sean Connery 1930-2020

Les « anciens », pour leur part, n’ont généralement ni scrupules ni tabous à conjuguer en toutes occasions le verbe « vieillir ». Le plus souvent au présent, ou mieux, au passé composé, et pour cause… Témoignage, en tout cas pour la plupart d’entre eux, de leur degré de lucidité, et pour certains autres, bienheureux – Alléluia !  –,  de leur esprit et de leur humour. – Comment vieillir longtemps privé de ces vitamines essentielles ?

Jane Fonda

C’est donc muni de mon « passe-vieux », et partant, sans tabous et sans scrupules, que j’ai choisi d’ouvrir, aujourd’hui précisément, cette série de billets sur la « vieillesse », en demandant, selon mon habitude, au talent des artistes que j’aime et qui m’émeuvent, jeunes ou moins jeunes, vivants ou disparus, de traduire, en musique, en poésie, en chanson, en images ou, tout simplement, en mots bien sentis, mon regard sur cette envahissante compagne qui, depuis son entrée dans ma vie, il y a un certain temps déjà, a décidé de ne plus me quitter. Il en fallait bien une…!

Puissent mes choix faire honneur à ceux-là de mes congénères dont je vantais plus haut l’humour et l’esprit !
Merci à tous mes généreux prêteurs de leur contribution (dont le plus souvent ils ne savent rien) ! J’exhorte ma mémoire à ne pas m’abandonner trop vite, je voudrais tant préserver la fidélité que je leur voue.

Mourir, cela n’est rien ;
Mourir, la belle affaire.
Mais vieillir…  O vieillir !

Mourir en rougissant
Suivant la guerre qu’il fait,
Du fait des Allemands
A cause des Anglais.

Mourir baiseur intègre
Entre les seins d’une grosse,
Contre les os d’une maigre,
Dans un cul-de-basse-fosse.

Mourir de frissonner,
Mourir de se dissoudre,
De se racrapoter,
Mourir de se découdre,

Ou terminer sa course
La nuit de ses cent ans,
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes,
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien ;
Mourir la belle affaire.
Mais vieillir… ô vieillir !

Mourir, mourir de rire
C’est possiblement vrai,
D’ailleurs la preuve en est
Qu’ils n’osent plus trop rire.

Mourir de faire le pitre
Pour dérider l’ désert,
Mourir face au cancer
Par arrêt de l’arbitre.

Mourir sous le manteau,
Tellement anonyme,
Tellement incognito,
Que meurt un synonyme.

Ou terminer sa course
La nuit de ses cent ans,
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes,
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien ;
Mourir la belle affaire.
Mais vieillir… ô vieillir !

Mourir couvert d’honneur
Et ruisselant d’argent,
Asphyxié sous les fleurs
Mourir en monument.

Mourir au bout d’une blonde,
Là où rien ne se passe,
Où le temps nous dépasse,
Où le lit tombe en tombe.

Mourir insignifiant
Au fond d’une tisane
Entre un médicament
Et un fruit qui se fane.

Ou terminer sa course
La nuit de ses mille ans
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien ;
Mourir la belle affaire.
Mais vieillir… ô vieillir !

La mort de Don Quichotte

– Comment donc ! s’écria don Quichotte, envoie-t-on aussi les musiciens et les chanteurs aux galères ?
– Oui, seigneur, répondit le forçat ; il n’y a rien de pire au monde que de chanter dans le tourment.
– Mais, au contraire, reprit don Quichotte ; j’avais toujours entendu dire, avec le proverbe : « qui chante ses maux enchante ».

Miguel Cervantès – Don Quichotte – Tome I – Chapitre XXII

José Van Dam chante « La mort de Don Quichotte » de Jacques Ibert

Piano: Maciej Pikulski

Ne pleure pas Sancho, ne pleure pas, mon bon,
Ton maître n’est pas mort, il n’est pas loin de toi.
Il vit dans une île heureuse
Où tout est pur et sans mensonges.
Dans l’île enfin trouvée où tu viendras un jour,
Dans l’île désirée, O mon ami Sancho !
Les livres sont brûlés et font un tas de cendres.
Si tous les livres m’ont tué il suffit d’un pour que je vive.
Fantôme dans la vie, et réel dans la mort
Tel est l’étrange sort du pauvre Don Quichotte.

Texte : Alexandre Arnoux (1884-1973)

Âme, te souvient-il…?

 
Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste.
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal.
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil,
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route

Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine
(Amour, 1888 Lucien Létinois XVIII)

Verlaine, de retour d'Angleterre, fait la rentrée 1877 comme répétiteur au pensionnat Notre-Dame de Rethel. 
Il y accorde une attention toute particulière à l'un de ses élèves, Lucien Létinois, auquel il s'attache. Relation ambivalente, amoureuse et/ou filiale, avec ce garçon de 17 ans...

Quand, en août 1878, son contrat n'est pas renouvelé, Verlaine repart pour l'Angleterre accompagné de son jeune ami. Ils y enseigneront dans des villes différentes jusqu'à leur retour en France, fin 1879.
En 1880, Lucien est enrôlé comme artilleur à Reims. Paul, soucieux de ne pas être éloigné de son jeune compagnon réussit à trouver dans cette même ville un poste de surveillant général.

En 1882, après avoir vendu la ferme de Juniville dans les Ardennes, récemment acquise et vite déficitaire, Verlaine rentre à Paris, impatient de retrouver la vie littéraire. Lucien s'installe avec ses parents à Ivry-sur-Seine.

Le 7  avril 1883, Lucien, 23 ans, meurt brusquement de la fièvre typhoïde. Verlaine est profondément affligé par la disparition de celui qu'il considérait comme son "fils adoptif". Il achète une concession au cimetière d’Ivry, et revient habiter chez sa mère, rue de la Roquette à Paris.

En 1888, Paul consacre les 25 derniers poèmes de son recueil "Amour" à Lucien Létinois.
Ce profond chagrin n'est sans doute pas étranger à la déchéance du poète.
Christine Sèvres, comédienne et chanteuse avait depuis les années 1970 rangé ses merveilleuses interprétations dans la maison d'Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, à l'ombre des innombrables succès de son époux, Jean Ferrat.
Le 1er novembre 1981 le cancer l'emportait. Elle avait à peine 50 ans.

LIBERTÉ

Je suis né pour te connaître
Pour te nommer
Liberté

En hommage à Samuel PATY, 47 ans, professeur assassiné, décapité, sur notre terre de France, ce 16 octobre 2020, pour avoir simplement offert à ses élèves « une chance de devenir meilleurs »*  en leur enseignant la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire…
… la Liberté, tout court !

*Albert Camus

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté

Paul Eluard – Poésie et vérité – 1942

Adieu Juliette !

Juliette Gréco

– Montpellier (Hérault)

Ramatuelle (Var)

L’âme des poètes

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur cœur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On fait la la la la la la
La la la la la la

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
Un jour, peut-être, bien après moi
Un jour on chantera
Cet air pour bercer un chagrin
Ou quelqu’heureux destin
Fera-t-il vivre un vieux mendiant
Ou dormir un enfant
Tournera-t-il au bord de l’eau
Au printemps sur un phono ?

Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues

Leur âme légère et leurs chansons
Qui rendent gais, qui rendent tristes
Filles et garçons
Bourgeois, artistes
Ou vagabonds.

Charles Trénet