Amour, danse et beauté… Et commutativement !

Ne sentez-vous pas que la danse est l’acte des métamorphoses ?

Paul Valéry

Il faut apprendre à être touché par la beauté, par un geste, un souffle, pas seulement par ce qui est dit et dans quelle langue, percevoir indépendamment de ce que l’on « sait ».

Pina Bausch

L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux,
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.

Jean Racine – Andromaque (Acte II / Scène 2 – Oreste)

Ω

— Transcendance de l’amour quand l’élégance de la musique fusionne dans l’harmonie d’un même élan la passion des corps et la profondeur des sentiments.

— Transcendance de la beauté quand l’amour se pare de l’éclat conjugué de deux étoiles : attraction gravitationnelle réciproque de la grâce pure et de la force maîtrisée.

Chorégraphie et livret : Youri Grigorovitch (né en 1927)

Musique : Aram Katchatourian (1903-1978)

Ballet du Bolchoï

Anna Nikulina (Phrygia)

Mikhail Lobukhin (Spartacus)

Ω

Au début de l’Acte III du ballet éponyme, Spartacus, libre désormais grâce à sa victoire dans son duel avec Crassus, s’empresse de retrouver Phrygia qui n’osait même plus nourrir l’espoir de le revoir. Et c’est l’occasion d’un superbe et émouvant « pas de deux » dansé sur les harmonies pathétiques d’un mouvement « Adagio ». Le lyrisme et la subtilité d’un tel moment de paix agissent comme un contraste enchanteur – et nécessaire – avec la multitude des tableaux bondissants et musclés qui caractérisent ce légendaire ballet guerrier.

Synopsis : 

Crassus, consul romain triomphant, revient à Rome glorifié de ses brillantes conquêtes. Parmi les esclaves qu'il ramène, le roi de Thrace, Spartacus, et sa belle et vertueuse épouse Phrygia.

La défaite est rude pour Spartacus : Phrygia doit rejoindre le harem des concubines de Crassus et lui-même est enrôlé de force dans la troupe inhumaine des gladiateurs. Lors d'un combat dans l'arène, il tue l'un de ses plus proches compagnons. C'en est trop. Le noble Spartacus décide de se rebeller et fomente un soulèvement des esclaves que l'histoire appellera la "Troisième Guerre Servile".

Victorieux du combat singulier qui l'oppose à Crassus, Spartacus choisit, généreux, de laisser la vie sauve à son adversaire romain qui, au final, ne tiendra aucun compte de la mansuétude de ce noble guerrier. L'odieux Crassus ordonnera en effet à ses centurions de crucifier le valeureux sur la pointe de leurs lances.

Les eaux de mon été -1/ Prologue

[…] Ne joue pas avec l’eau,
ne l’enferme pas, ne la freine pas, c’est elle qui joue
dans les gouttières, turbines, ponts, rizières,
moulins et bassins de salines.
C’est l’alliée du ciel et du sous-sol,
elle a des catapultes, des machines d’assaut, elle a la patience
et le temps :
tu passeras toi aussi, espèce de vice-roi du monde,
bipède sans ailes, épouvanté à mort par la mort
jusqu’à la hâter.

Erri De Luca
« Digue » in « Œuvre sur l’eau » (traduction Danièle Valin)

Et nous avons fait de l’eau toute chose vivante. 

Coran (21-30)

Ah ! L’inégalable délice d’un verre d’eau fraîche quand l’herbe cuit sous le puissant soleil d’été ! L’exquise caresse d’une vague venue du bout de l’océan offrir à nos chevilles sa dernière seconde d’écume. La vivifiante grâce pour nos pommettes saumonées d’un nuage d’embruns né, dans le lit défait d’un torrent, des tumultes de l’impossible amour de l’onde et du rocher.

Ah l’incommensurable bonheur de l’eau !…

Peder Severin Krøyer – 1899 – « Soir d’été sur la plage de Skagen » (le peintre et son épouse)

Pour ma part, cet été, calfeutré derrière mes persiennes closes, ces douces sensations je les aurais ressenties au travers d’un incessant voyage entre le goulot d’une bouteille d’eau minérale et le pommeau de ma douche bienfaisante. Mais pas que…

Loin — autant que Gaston Bachelard me le permit — de la méditation philosophique sur la force et les formes du symbole, loin des considérations interminables sur le génie et le pouvoir de l’élément, loin des réflexions écologiques modernes sur les problématiques de la raréfaction programmée d’un aussi fondamental constituant de la vie, j’ai choisi, pendant la canicule, de faire le voyage sensuel de l’eau avec les rêveurs, les contemplatifs, j’ai nommé — la précision est-elle nécessaire ? — les artistes : peintres, musiciens, cinéastes, danseurs et autres poètes, si nombreux à avoir trempé leur sensibilité dans l’onde inspirante… Sans eux, mon âme, cet été, aurait vraiment souffert de sécheresse.

C’est le plaisir des moments d’intense et fraîche rêverie qu’ils m’ont offerts que j’ai souhaité ici partager, fidèle, comme toujours, à l’esprit de cet espace, recueil intime de mes émotions esthétiques.

Viendrez-vous vous baigner dans les eaux de mon été ?

Une flaque contient un univers.
Un instant de rêve contient une âme entière.
Gaston Bachelard 
« L’eau et les rêves – Essai sur l’imagination de la matière » (1942) – Partie 3 – Chap. 2
.

Au pied du mur : la danseuse et le philosophe

[…] il faut vous résigner à entendre quelques propositions que va, devant vous, risquer sur la Danse un homme qui ne danse pas.

C’est par cet avertissement scrupuleux et prudent que, le 5 mars 1936, à l’Université des Annales, Paul Valéry introduisait la conférence qu’il s’apprêtait à donner, intitulée « Philosophie de la danse ».

Chaque fois que m’est offert le plaisir de m’émerveiller devant la souplesse, l’énergie et la grâce félines d’un corps de ballerine, ne fussent-elles que suggérées par la posture figée d’une statuette de terre cuite sortie de la main d’un bien lointain aïeul, me prend l’irrépressible besoin de revenir aux propos sur la Danse de Paul Valéry, ce Maître élégant et subtil, dont les ouvrages ne sont jamais très éloignés de mes lunettes.

Danseuse voilée de Myrina – terre cuite – 150-100 av J C – Louvre

Comment dès-lors, tant texte et images se répondent si justement, résister à l’envie d’en partager d’abondants extraits pour accompagner deux magnifiques moments trop brefs que proposent, en noir et blanc et au pied du mur, deux superbes prisonnières…

J’entre tout de suite dans mes idées, et je vous dis sans autre préparation que la Danse, à mon sens, ne se borne pas à être un exercice, un divertissement, un art ornemental et un jeu de société quelquefois ; elle est chose sérieuse et, par certains aspects, chose très vénérable. Toute époque qui a compris le corps humain, ou qui a éprouvé, du moins, le sentiment du mystère de cette organisation, de ses ressources, de ses limites, des combinaisons d’énergie et de sensibilité qu’il contient, a cultivé, vénéré la Danse.

[…]
.
.« Mais qu’est-ce que la Danse ?… »
.
Mais la Danse, se dit [notre philosophe], ce n’est après tout qu’une forme du Temps, ce n’est que la création d’une espèce de temps, ou d’un temps d’une espèce toute distincte et singulière.
.
[…]
.

Il lui apparaît que cette personne qui danse s’enferme, en quelque sorte, dans une durée qu’elle engendre, une durée toute faite d’énergie actuelle toute faite de rien qui puisse durer. Elle est l’instable, elle prodigue l’instable, passe par l’impossible, abuse de l’improbable ; et, à force de nier par son effort l’état ordinaire des choses, elle crée aux esprits l’idée d’un autre état, d’un état exceptionnel, – un état qui ne serait que d’action, une permanence qui se ferait et se consoliderait au moyen d’une production incessante de travail, comparable à la vibrante station d’un bourdon ou d’un sphinx devant le calice de fleurs qu’il explore, et qui demeure, chargé de puissance motrice, à peu près immobile, et soutenu par le battement incroyablement rapide de ses ailes.

[…]

.C’est donc bien que la danseuse est dans un autre monde, qui n’est plus celui qui se peint de nos regards, mais celui qu’elle tisse de ses pas et construit de ses gestes. Mais, dans ce monde-là, il n’y a point de but extérieur aux actes ; il n’y a pas d’objet à saisir, à rejoindre ou à repousser ou à fuir, un objet qui termine exactement une action et donne aux mouvements, d’abord, une direction et une coordination extérieures, et ensuite une conclusion nette et certaine.
.
[…]
.
La danse lui apparaît comme un somnambulisme artificiel, un groupe de sensations qui se fait une demeure à soi, dans laquelle certains thèmes musculaires se succèdent selon une succession qui lui institue son temps propre, sa durée absolument sienne, et il contemple avec une volupté et une dilection de plus en plus intellectuelles cet être qui enfante, qui émet du profond de soi- même cette belle suite de transformations de sa forme dans l’espace ; qui tantôt se transporte, mais sans aller véritablement nulle part ; tantôt se modifie sur place, s’expose sous tous les aspects ; et qui, parfois, module savamment des apparences successives, comme par phases ménagées ; parfois se change vivement en un tourbillon qui s’accélère, pour se fixer tout à coup, cristallisée en statue, ornée d’un sourire étranger.
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Portrait par Jacques-Émile Blanche (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

2018 : Les premiers pas…

Excellente année à tous !!!

ƒƒƒƒƒ

Si, dans 365 jours, nous pouvons, les uns et les autres, employer à propos de notre année 2018 finissante, les mêmes qualificatifs que ceux que nous inspire cette charmante scène du célèbre ballet « Casse-Noisette », dansée avec autant de fraicheur que de talent par cette jeune ballerine, assurément graine de danseuse étoile, incarnant le personnage de la petite Masha – encore nommée Clara ou Maria, selon le pays d’où l’on vient – mes vœux d’aujourd’hui n’auront pas été vains.

Comme elle nous aurons :

Θ ressenti la paix et la légèreté heureuse de l’enfance ;

Θ  retrouvé la joie de nous émerveiller de la simplicité des choses pour mieux nous enivrer des beautés du monde ;

Θ  su faire jaillir de nous le talent et la grâce qui conduisent au succès nos projets les plus fous ;

Θ  dompté nos craintes et réveillé le courage et l’énergie qui triomphent des inévitables fâcheux ;

Θ  dédaigné avec humour ou espièglerie, pour mieux les écraser, les contrariétés qui parfois nous assaillent ;

Θ  et nourri, pour illuminer nos lendemains, les mille promesses flatteuses dont nous sommes porteurs.

Mais, à l’instar de ce bienveillant grand-père vis à vis de sa petite-fille, nous aura-t-il fallu, nous aussi, veiller assidument sur les premiers pas de notre nouvel an.

Puissions-nous tous caresser en 2018 le bonheur que nous méritons !

« S’étourdir jusqu’au vertige… »

Francisque Duret – Jeune pêcheur napolitain dansant la Tarentelle – bronze – 1833

 

Vous avez appris la danse, danse
Vous avez appris les pas
Redonnez-moi la cadence, dence
Et venez danser avec moi !
Ne me laissez pas la danse, danse
Pas la danser comme ça.
Venez m’apprendre la danse, danse
Et la danser avec moi !

Yves Duteil (Tarentelle – 1980)

 

 

Venez danser avec moi…

… Mais, — ne le dites à personne — la Tarentelle, je ne la danse pas « vraiment » comme le jeune pêcheur napolitain de Duret… Et encore moins (ben voyons !) comme nos deux danseurs étoiles du Het Nationale Ballet (Ballet National des Pays-Bas), Maia Makhateli et Remi Wortmeyer dans la chorégraphie écrite en 1964 par le grand Balanchine.

— Eh ! Je vous vois sourire… Vous vous en doutiez bien, évidemment ! Bon, d’accord, il est vrai que la danse et moi… Je me bornerai donc à taper sur le tambourin… mais, promis, en mesure.

Alors à défaut, hélas ! de danser ensemble, partagerons-nous le plaisir d’un moment joyeux, tonique, enlevé et, pour le moins, talentueux, digne reflet des heureuses énergies que je nous souhaite pour mener au succès les espérances les plus folles qu’insuffle en nous cette nouvelle rentrée.

Allez ! Battez tambourins ! Claquez castagnettes ! C’est la Tarentelle !

 §

Même quand la jeune fille, sollicitée par nous, se levait modestement pour danser la tarentelle aux sons du tambourin frappé par son frère, et qu’emportée par le mouvement tourbillonnant de cette danse nationale, elle tournoyait sur elle-même, les bras gracieusement élevés, imitant avec ses doigts le claquement des castagnettes et précipitant les pas de ses pieds nus, comme des gouttes de pluie sur la terrasse ; oui, même alors, il y avait dans l’air, dans les attitudes, dans la frénésie même de ce délire en action, quelque chose de sérieux et de triste, comme si toute joie n’eût été qu’une démence passagère, et comme si, pour saisir un éclair de bonheur, la jeunesse et la beauté même avaient besoin de s’étourdir jusqu’au vertige et de s’enivrer de mouvement jusqu’à la folie !

Alphonse de Lamartine (Graziella – Livre huitième – VII)

Le dégel du sourire…

Don Quixote – Svetlana Zakharova & Denis Rodkin – Bolshoï 2016

Allez ! Il faut bien le reconnaître, sans pour autant écorner l’admiration que nous portons à ces prodigieuses étoiles de la danse classique, leurs sourires — quand, bien sûr les rôles les commandent —  sur les scènes de ballets d’où l’éclat de leurs talents nous extasie, sont bien souvent trop convenus, voire parfois figés, au risque, lors de nombreuses représentations, de cantonner quelque peu nos émotions à leur seule virtuosité.

Il faudrait, pour leur en tenir rigueur, ignorer combien la danse est exigeante, quelle discipline, quels efforts extrêmes elle impose sans relâche au petit rat comme au danseur étoile pour un flirt avec l’excellence. Et comme parfois — la plupart du temps — le corps doit taire ses douleurs…

Alors oui, le sourire est toujours un peu crispé, certes, quand chaque pas doit flotter dans des œufs à la neige, quand chaque saut doit être vol d’aigle ou de papillon, et chaque geste, jusque dans ses plus infimes articulations, une grâce.

Don Quixote – Carlos Acosta & Marinela Nunez – Royal Opera House 2014-2015 (Photo Dave Morgan)

Mais le miracle n’est pas exclu et notre bonheur de spectateur alors atteint son apogée. Dans ces rares moments, le talent, le brio, la maîtrise et la grâce, se rehaussent d’inattendues qualités : la spontanéité de l’instant, la joie de jouer, de danser ensemble, la sincérité d’un moment d’exaltation partagée. La circonstance n’oblige plus le sourire, elle le provoque, vraiment, réellement. La discipline se fait amusement, la technique, badinage.

Le ballet tout entier se dégèle enfin ! Le spectateur exulte !

Bouderions-nous ce plaisir exquis au prétexte qu’il est inhabituel, « hors normes » ? Certes non ! Mille fois non, quand demeure intacte l’âme du ballet !

Alors, Regardons ! Profitons ! Régalons-nous ! Exultons !…

Ce plaisir peu commun nous le devons au talent de deux formidables danseurs et de toute la troupe du Royal Ballet sur la scène du Royal Opera House, fin 2014 – début 2015. Ils dansent Don Quichotte, ballet de Maurice Petipa, indéniablement attaché au répertoire classique du XIXème siècle, et inspiré par l’œuvre célèbre de Cervantès. Un ballet de comédies et de feux d’artifice techniques.

Le vieux chevalier romantique Don Quichotte invente des histoires pour accomplir son besoin d’aventures chevaleresques. Il rencontre les jeunes amoureux Kitri et Basilio, séparés par le père de Kitri, qui veut la marier à un riche propriétaire. Don Quichotte décide de leur venir en aide.

Extrait 1 : A la fin de l’acte I, Basilio et Kitri, sa bien aimée, dansent sur la place du village avant de s’échapper à la faveur de la grande animation qui y règne…

Extrait 2 : Entre braises et ombre, Kitri et Basilio dansent leur célèbre pas de deux. L’amour et la grâce se sont invités… le sourire aussi.

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Sourire de printemps

Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps, tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde.

François Cheng — « Cinq méditations sur la beauté »

Et si nous profitions de l’arrivée imminente du printemps pour échapper un instant à l’insipide ennui et au pessimiste patent de nos temps incertains et nous offrir une petite récréation. Joyeuse, colorée, fraîche et gracieuse… Pas moins !

Elle est si lumineuse notre Swanilda (Natalia Osipova). Et coquine aussi ! Son fiancé s’est épris de Coppélia, la dernière création du vieux Coppélius, fabriquant passionné d’automates qui espère toujours donner une âme à chacune de ses créatures. Jalouse, elle prendra la place de sa rivale mécanique afin de surprendre Frantz, son naïf bienaimé, venu faire sa cour à Coppelia qu’il croit bien vivante.

Tout se terminera dans la bonne humeur, par un mariage évidemment !

Pour l’heure, Swanilda danse quelques variations sur la célèbre valse composée par Léo Delibes pour le non moins célèbre ballet. Elle nargue de son charme et de sa grâce, Coppelia figée, et pour cause, dans l’infini de sa lecture…

Et si nous ne sommes pas pressés de retourner jouer, nous aussi, les automates figés devant la boucle perpétuelle et vaine des débats vulgaires et inutiles de nos politiques pendards et de nos journalistes charognards, nous n’hésiterons pas à rester pour le finale en fête de ce ballet.

Un feu d’artifice de fouettés, sauts, pirouettes et autres entrechats que les prodigieux virtuoses du Bolchoï, danseurs et danseuses, nous offrent avec une élégance rare et une sincère générosité — Ça nous change !

Un bonheur ! S’en priver serait un pêché !