Le chant des esprits au-dessus des eaux – 1/2 – Goethe

Les chutes de Staubbach

Ce matin d’octobre 1779, le soleil s’est enfin décidé à sortir de sa bouderie des jours précédents. Il arbore son plus radieux sourire pour réchauffer le vent des sommets, qui caresse les flancs d’émeraude de l’Oberland bernois baigné d’azur et d’or.

Un jeune homme, la trentaine élégante, fraichement arrivé à Lauterbrunnen pour échapper un moment au poids des responsabilités officielles qu’il exerce à Weimar, s’apprête, comme chaque jour, à quitter pour quelques heures la maison paroissiale où il séjourne. La promenade promet d’être un bonheur. Ne l’est-elle pas toujours, quelles que soient les humeurs du temps ? C’est une inégalable et divine volupté pour Johann Wolfgang von Goethe que de se laisser envahir par l’infinie vibration de la nature qui l’entoure. « La vivante parure de Dieu » comme il aime à la surnommer, énergie éternellement créatrice qui inspire si profondément déjà sa philosophie.

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832)

Fidèle à son habitude, il ne rentrera pas de sa promenade sans s’être un long moment attardé près des impressionnantes chutes de Staubbach. Là où, dans un sourd et incessant grondement, depuis 300 mètres de hauteur, l’eau se précipite dans le vide de la gorge vers l’abîme, le long de la roche brune que dédaigne d’effleurer la poudre blanche qu’elle est un instant devenue.

Le soir, un peu fatigué par sa journée de marche, mais enivré des évocations infinies du spectacle sans égal dont il s’est abreuvé, Goethe, prend sa plume, comme il le fait toujours. Il lui faut livrer sa perception intime des « esprits chantant au-dessus de l’eau ». Ils lui ont révélé le prodige des correspondances entre l’onde et l’âme humaine, entre le vent et la destinée de l’homme. Vision allégorique de la gageure de notre espèce de vouloir saisir en une seule brassée l’éternel et le contingent.

Seele des Menschen,
Wie gleichst du dem Wasser !
Schicksal des Menschen,
Wie gleichst du dem Wind

Âme de l’homme,
Comme tu ressembles à l’eau !
Destin de l’homme,
Comme tu ressembles au vent !

Ce soir il écrit ce poème :

« Gesang der Geister über den Wassern »
(Chant des esprits au-dessus des eaux)

Des Menschen Seele
Gleicht dem Wasser:
Vom Himmel kommt es,
Zum Himmel steigt es,
Und wieder nieder
Zur Erde muß es,
Ewig wechselnd.

Strömt von der hohen,
Steilen Felswand
Der reine Strahl,
Dann stäubt er lieblich
In Wolkenwellen
Zum glatten Fels,
Und leicht empfangen
Wallt er verschleiernd,
Leisrauschend
Zur Tiefe nieder.

Ragen Klippen
Dem Sturz entgegen,
Schäumt er unmutig
Stufenweise
Zum Abgrund.

Im flachen Bette
Schleicht er das Wiesental hin,
Und in dem glatten See
Weiden ihr Antlitz
Alle Gestirne.

Wind ist der Welle
Lieblicher Buhler;
Wind mischt vom Grund aus
Schäumende Wogen.

Seele des Menschen,
Wie gleichst du dem Wasser!
Schicksal des Menschen,
Wie gleichst du dem Wind!

A suivre . . .

Le chant des esprits au-dessus des eaux – 2/2 – Schubert

Quarante années plus tard (entre 1820 et 1821), un jeune musicien viennois au génie affirmé, Franz Schubert, après plusieurs ébauches, donne sa forme définitive au lied qu’il a composé sur les paroles du Maître du romantisme allemand qu’il admirait tant :

« Gesang der Geister über den Wassern »
(Chant des esprits au-dessus des eaux)

L’âme des hommes
Est comme l’eau :
Elle vient du ciel,
Et vers le ciel s’élève,
Pour à nouveau
Vers la terre redescendre,
Éternellement changeante.

Depuis les hautes et abruptes
Parois elle s’élance
Pure lumière
Qui gracieusement se pulvérise
En nuages humides
Sur les rochers lustrés.
Onde légèrement posée
Elle fuit, furtive
Dans un léger murmure
Vers la faille profonde.

Quand les rochers rebelles
S’opposent à sa chute,
Elle écume, grincheuse,
Et par niveaux subtils
S’enfonce dans l’abîme.

Dans son lit apaisé,
Elle paresse aux abords du vallon,
Et c’est dans l’onde unie d’un lac
Que tous les astres
Baignent leur face.

Le vent pour la vague
Est amant caressant ;
Il brasse profondément
Et le flot et l’écume.

Âme de l’homme,
Comme tu ressembles à l’eau !
Destin de l’homme,
Comme tu ressembles au vent.

&

Franz Schubert  – 1797-1828

Personne autant que Franz Schubert n’aura aussi généreusement flatté les poètes de son temps : plus de six cents lieder – dont 71 sur des poésies de Goethe – en quinze ans d’une courte vie, sans qu’aucun d’entre eux n’autorise encore aujourd’hui qu’on le qualifie de banal ou de superflu.

Avec « Gesang der Geister über den Wassern » D 714, Schubert atteint, une fois encore, au sublime, prenant ici – ainsi qu’il le fera souvent à cette période – le parti de traiter les voix de groupe comme la voix soliste du lied accompagnée au piano.

Confronté à la consistance du texte, et pour doter le chant d’une gamme plus étendue d’expression des affects, le compositeur a choisi de faire servir l’œuvre par un chœur d’hommes à 8 voix. accompagné d’une formation instrumentale constituée de 2 violons, 2 violoncelles et une contrebasse.

Caspar_David_FriedrichVoyageur au dessus de la mer de nuages (1817)

Dès le début, fidèle à la symbolique du poème, et en écho au parallèle qu’établit d’emblée Goethe entre l’eau et l’âme humaine, Schubert, par la très lente montée des premiers accords graves des cordes, souligne la réflexion thématique des premiers vers. Le tempo retenu et les basses sonorités qui introduisent les voix suggèrent déjà la spiritualité du propos. Le chœur conservera tout au long de cette strophe introductive le ton tranquille de l’évidence affirmée.

Puis le poème devient descriptif, suit les pérégrinations de l’eau dont la chute métamorphose les apparences, et la musique s’anime au rythme de ses mutations ; elle glisse avec l’onde ; la variation des contrastes et les changements d’intensité font miroir aux images. Et quand, à la fin de cette deuxième strophe, l’eau « murmure dans les profondeurs d’en bas », les violoncelles et la contrebasse accompagnent doucement, de façon mimétique, ce moment d’apaisement.

Pareille à l’âme humaine qui rage, aux prises avec ses passions, l’eau, précipitée du surplomb des falaises, colère contre la roche qu’elle martèle ; le tempo devient plus alerte, les cordes vibrent au rythme effréné de la chute. Et le repos survient qui offre à l’étoile de contempler son propre reflet ; la mélodie s’étire en douces harmonies qu’elle prolonge pour chanter l’union de la vague et du vent qui l’emportent.

Enfin, soutenu par les basses profondes des cordes, le chant retrouve son recueillement du début pour confirmer sereinement la pensée métaphorique du poète.

Seele des Menschen,
Wie gleichst du dem Wasser !
Schicksal des Menschen,
Wie gleichst du dem Wind

Âme de l’homme,
Comme tu ressembles à l’eau !
Destin de l’homme,
Comme tu ressembles au vent !

&

Chœur des solistes norvégiens & Oslo Camerata

Direction : Grete Pedersen

Concert d’ouverture
Oslo International Church Music Festival 2011

&&&

‘L’alphabet de la mort’

Oui la fraternité au cœur.
Celui qui nous a quittés à trente-et-un ans est notre frère pour l’éternité. Sa poésie est une source pure ; elle est à la source de nos propres chants. C’est bien en nous abreuvant à ces vers inimitables qu’un jour nous avons osé faire entendre ce qui jaillissait de nos entrailles.

François Cheng
(En écho au livre de Jean Lavoué : « René Guy Cadou, La fraternité au cœur » – Éditions L’enfance des arbres, 2019)

L’alphabet de la mort

O mort parle plus bas on pourrait nous entendre
Approche-toi encore et parle avec les doigts
Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres
Et ces larmes qui font la force de ma voix

Je te reconnais bien. C’est ton même langage
Les mains que tu croisais sur le front de mon père
Pour toi j’ai délaissé les riches équipages
Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.

Nous allons enlacés dans les brumes d’automne
Au fond des rues éteintes où tourne le poignard
Et jusqu’aux étangs noirs où ne viendra personne
O mort pressons le pas le ciel est en retard

C’est à tous les amis que j’offre ma poitrine
A tous ceux qui font l’air et la bonne chaleur
Après ça laissez-moi rouler sous les collines
L’ombre des animaux ne m’a jamais fait peur.

Flamme qui me retiens je souffle ta lumière
Et ces joues colorées qui rallument ma faim
Je glisse lentement. c’est assez douces pierres
Soulevez mes poumons que je respire enfin.

René-Guy Cadou – 1920-1951

 

 

in « Bruits du cœur » (1941)

Mais vieillir… ! – 16 – Place de l’enfance

En dehors de l’enfance et de l’oubli, il n’y a que la grâce qui puisse vous consoler d’exister ou qui puisse vous donner la plénitude, le ciel sur la terre et dans le cœur.

Eugène Ionesco – Journal en miettes (1967)

Facétieuse sagesse de l'âge :

Un vieux monsieur, ostensiblement agacé de ne pouvoir retrouver son chemin dans les quartiers de sa jeunesse transformés par les reconstructions récentes, avise un passant, au moins aussi âgé que lui, mais qui semble parfaitement à l'aise dans ce décor moderne, et lui demande sa route :

Pourriez-vous m'indiquer, je vous prie, la "Place de l'Enfance"?

Bien sûr ! répond gracieusement le passant. Là ! dit-il dans un généreux sourire en pointant son index sur le sein gauche de son interlocuteur.

‘Young at heart’

Ballade composée en 1953 par Johnny Richards
Paroles de Carolyn Leigh
Répertoire de Frank Sinatra

Emmet Cohen – Piano
Lucy Yeghiazaryan – Vocals
Benny Benack III – Trumpet
Mark Lewandowski – Bass
Joe Farnsworth – Drums

Les contes de fées peuvent devenir réalité
Et cela pourrait aussi t’arriver
Si tu gardes ton âme d’enfant.

Tu trouveras bien difficile
De garder l’esprit étroit
Avec le cœur d’un d’enfant.

Ainsi tu peux toujours viser la lune
Avoir d’impossibles projets,
Tu peux même rire quand tes rêves
En poussière sont balayés.

La vie est plus passionnante chaque jour qui s’enfuit,
L’amour est dans ton cœur, ou il est sur le chemin.

Ne sais-tu pas que ça vaut
Tous les trésors de la terre
De garder son âme d’enfant ?

Pour aussi riche que tu sois
Il est bien meilleur, et de loin
De rester jeune dans ton cœur !

Et si tu vis jusqu’à cent ans
Regarde tous les cadeaux de la vie,
Et surtout le plus beau d’entre eux :
Avoir reçu le privilège
De préserver ton cœur d’enfant !

‘Estado de poesia’

Je trouve que la poésie ne devrait jamais vraiment se traduire.

Jean-Louis Trintignant (France-Culure, 6/07/2004)

Maria Bethania chante « Estado de poesia »

Estado de poesia

Para viver em estado de poesia
Me entranharia nestes sertões de você
Para deixar a vida que eu vivia
De cigania antes de te conhecer
De enganos livres que eu tinha porque queria
Por não saber que mais, dia menos dia
Eu todo me encantaria pelo todo do teu ser
Pra misturar meia-noite, meio-dia
E enfim saber que cantaria a cantoria
Que há tanto tempo queria, a canção do bem querer
É belo, vês o amor sem anestesia
Dói de bom, arde de doce
Queima, acalma, mata, cria
Chega tem vez que a pessoa que enamora
Se pega e chora do que ontem mesmo ria
Chega tem hora que ri de dentro pra fora
Não fica nem vai embora, é o estado de poesia…

État de poésie

Pour vivre dans un état de poésie,
Je traverserai tes déserts.
J’abandonnerai la vie de bohème
Que j’ai vécue avant de te rencontrer
Les illusions gratuites que j’ai cherchées, et nourries
Pour ne pas avoir su que, tôt ou tard,
Tout de toi m’enchanterait
Pour confondre minuit et midi
Et enfin savoir que j’improviserai cette chanson
Qui depuis longtemps couvait en moi, la chanson du bel amour.
C’est beau, tu vois, l’amour sans anesthésie.
Douleur du bonheur, brûlure de douceur,
Qui calme, qui tue, qui crée.
Parfois sous l’emprise de l’amour
On est surpris et on pleure pour ce qui hier encore faisait rire,
Et jusqu’aux rires les plus fous.
Il ne reste ni ne part, c’est ça l’état de la poésie…

(traduction très personnelle)

Juin – Le bonheur d’être triste

Bon soleil, bon soleil, voici que nous baignons
Dans cette clarté chaude où va blondir l’été.

Hier n’existe plus. Qui donc parlait d’hier ?
Il fait doux, il fait gai sur les bourgeons ouverts…

Sabine Sicaud
Les poèmes de Sabine Sicaud – 1958 (Recueil posthume)

ξ

La mélancolie c’est le bonheur d’être triste.

Victor Hugo
Les travailleurs de la mer

Vadim Chaimovich (piano)
Barcarolle  – « Juin »
extrait des « Saisons » Op. 37 de Piotr Illitch Tchaikovsky

‘Lorsque tu me liras’

Le Bonheur c’est pas grand chose, c’est juste du chagrin qui se repose.    Léo Ferré

Lorsque tu me liras…

Lorsque tu me liras, je te regarderai dans le pare-brise,
Tu viendras à moi, tout entière, comme la route,
Lorsque tu me liras, la maison sera silencieuse,
Et mon silence à moi te remplira tout entière aussi.

Avec toi, dans toi, je ne suis jamais silencieux,
C’est une musique très douce que je t’apporte…
Quant à toi, tu verses au plus profond de ma solitude, cette joie triste d’être,
Cet amour que, jour après jour, nous bâtissons, en dépit des autres,
En dépit de cette prison où nous nous sommes mis,
En dépit des larmes que nous pleurons chacun dans notre coin,
Mais présents l’un à l’autre…

Je te voyais, ces jours ci, dans la lande, là-bas, où tu sais…
Je t’y voyais bouger, à peine te pencher vers cette terre que nous aimons bien tous les deux,
Et tu te prosternais à demi, comme une madone,
Et je n’étais pas là… ni toi…
Ce que je voyais c’était mon rêve…

Ne pas te voir plus que je ne te vois…
Je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer.
Pourquoi ?

L’amour est triste, bien sûr, mais c’est difficile,
Au bout du compte, difficile…

Dans mes bras, quand tu t’en vas longtemps vers les étoiles et que tu me demandes de t’y laisser encore… encore…
Je suis bien ; c’est le printemps, tout recommence, tout fleurit,
Et tu fleuriras aussi de moi, je te le promets.

La patience, c’est notre grande vertu, c’est notre drame aussi.
Un jour nous ne serons plus patients.
Alors, tout s’éclairera, et nous dormirons longtemps,
Et nous jouirons comme  des enfants.

Tu m’as refait enfant ; j’ai devant moi des tas de projets de bonheur…
Mais maintenant, tout est arrêté dans ma prison.
J’attends que l’heure sonne…
Je me perds dans toi, tout à fait.

Je t’aime, Christie,
Je t’aime

Léo Ferré (1986)

‘Yo soy Maria’

Tango sévère et triste,

Tango de menace,

Tango où chaque note tombe lourdement, comme par dépit, sous la main qui se voue plutôt à saisir un manche de couteau,

Tango tragique dont la mélodie joue sur un thème de dispute,

[…]

Tango d’amour et de mort

Ricardo Güiraldes (Cencerro de cristal – 1915)

"Maria de Buenos Aires" 

Opéra-tango ("Tango operita") en deux parties, sur un livret d’Horacio Ferrer et sur une musique d’Astor Piazzolla, créé en mai 1968 à Sala Planeta, Buenos Aires, comme un hommage au tango.

Une légende urbaine du début du XXème siècle inspire l'histoire de cet opéra qui retrace le parcours d'une jeune femme, Maria, ouvrière dans une usine des faubourgs de Buenos Aires.
La première partie relate son ascension vers le succès alors qu'elle est devenue chanteuse admirée dans les bordels et cabarets de la ville. 
La seconde raconte son déclin et sa mort. 

Le décor planté, Maria se présente sur un air de tango envoûtant : "Yo soy María".

Après une succession nocturne de péripéties oniriques, surréalistes, alors que son fantôme, comme un air de tango réincarné, traverse les rues de la ville, Maria recevra la révélation de sa fécondité. 
A l'aube, certains auront cette vision surnaturelle de Maria accouchant.
 
Tout est-il fini ? Est-ce un recommencement ? La réponse restera cachée dans les plis énigmatiques du rideau qui emporte loin de la scène les dernières notes du tango réinventé.

Dans un clip vidéo récent, Fatma Saïd – trop angélique peut-être pour refléter l’arrogance et la morgue d’un tel personnage – n’en demeure pas moins une troublante Maria :

Yo soy María de Buenos Aires!
De Buenos Aires María ¿no ven quién soy yo?
María tango, María del arrabal!
María noche, María pasión fatal!
María del amor! De Buenos Aires soy yo!

Yo soy María de Buenos Aires
si en este barrio la gente pregunta quién soy,
pronto muy bien lo sabrán
las hembras que me envidiarán,
y cada macho a mis pies
como un ratón en mi trampa ha de caer!

Yo soy María de Buenos Aires!
Soy la más bruja cantando y amando también!
Si el bandoneón me provoca… Tiará, tatá!
Le muerdo fuerte la boca… Tiará, tatá!
Con diez espasmos en flor que yo tengo en mi ser!

Siempre me digo « Dale María! »
cuando un misterio me viene trepando en la voz!
Y canto un tango que nadie jamás cantó
y sueño un sueño que nadie jamás soñó,
porque el mañana es hoy con el ayer después, che!

Yo soy María de Buenos Aires!
De Buenos Aires María yo soy, mi ciudad!
María tango, María del arrabal!
María noche, María pasión fatal!
María del amor! De Buenos Aires soy yo

Je suis Maria de Buenos Aires !
De Buenos Aires Maria
Ne voyez-vous pas qui je suis ?
Maria tango, Maria de la banlieue !
Maria nuit, Maria passion fatale !
Maria de l’Amour ! De Buenos Aires je suis !

Je suis Maria de Buenos Aires
si dans ce quartier les gens
se demandent qui je suis,
ils connaîtront bientôt la réponse
les femelles m’envieront,
et chaque mec à mes pieds
tombera dons mon piège comme un rat.

Je suis Maria de Buenos Aires !
Je suis la plus salope
quand je chante et quand je baise aussi !
Si le bandonéon me provoque… Tiará, tatá !
Je lui mords la bouche avec force… Tiará, tatá !
Avec les dix spasmes en fleur que je porte en moi !

Je me dis toujours : « Vas-y Maria ! »
quand un mystère me saute à la gorge !
Et je chante un tango
que personne n’a jamais chanté
Et je rêve un rêve que personne n’a jamais rêvé
Car demain c’est aujourd’hui et hier bien après, hein !

Je suis Maria de Buenos Aires !
De Buenos Aires, ma ville !
Maria tango, Maria de la banlieue !
Maria nuit, Maria passion fatale !
Maria de l’Amour ! Maria de Buenos Aires… C’est moi !

Et en écho la transparence

Initialement publié sur « Perles d’Orphée » le 8/09/2015 sous le titre
« Depuis ‘la chambre des roses' »

Villa d'Este -Fontana Ovato
Villa d’Este – Fontana Ovato

Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

Verlaine (« Clair de lune » in « Les fêtes galantes »)

Sed aqua quam ego dabo ei, fiet in eo fons aquæ salientis in vitam æternam.

L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine qui rejaillira jusque dans la vie éternelle.

Jésus à La Samaritaine (Évangile de Jean IV.14)

Mon piano, pour moi, est aussi important que le navire pour le marin, que le coursier pour l’arabe, peut-être même plus encore ; disons que mon piano, jusqu’à présent, est ma parole, ma vie [...] En lui se rassemblent tous mes désirs, mes souvenirs, mes joies et toutes mes peines.

Franz Liszt  (1839 – Lettre à Adolphe Pictet)

Franz Liszt (1811-1886)
Franz Liszt (1811-1886)

Il n’est pas très grand l’appartement que le cardinal Hoenlohe, protecteur des artistes et fervent admirateur de Franz Liszt a réservé au pianiste-compositeur, en cet été 1865, dans sa superbe demeure, à quelques galops de la ville éternelle – La Villa d’Este  – où il l’invite pour la première fois.
C’est un « colombier » sous les toits de ce majestueux édifice du XVème siècle, depuis lequel le regard survole la vaste plaine pour aller caresser les frontons des palais romains. Un « colombier » niché au-dessus de jardins parsemés d’une myriade de fontaines aux mille jets bavards.

Villa d’Este – Tivoli – Roma

Parmi les trois pièces modestes, mais luxueusement meublées, qui le composent – l’une pour dormir, une autre pour les repas, et une toute petite pour y faire de la musique –, Franz a jeté son dévolu sur ce simple salon qui héberge le piano, et sur les murs duquel s’est figée une douce farandole florale, qui explicite son surnom : « la chambre des roses ».
C’est là, inspiré par la paix ondoyante des lieux, en réponse à cette nature qui lui « parle », qu’il compose, au cours de ses nombreuses villégiatures estivales, quelques uns de ses plus précieux trésors musicaux comme « les variations sur un thème de Bach », les quatre « Méphisto valses », les deux « Légendes », entre autres, et, en 1877, le joyau souverain du cycle des « Années de pèlerinage », représentation sonore de la féérie liquide qui, chaque jour, égaye sa promenade : les « Jeux d’eau de la Villa d’Este » en Fa dièse majeur.

Villa d'Este - plaqueUn véritable poème symphonique pianistique comme Richard Strauss, des années plus tard, en composera pour l’orchestre, avec le bonheur que l’on sait. Ici, la virtuosité du pianiste, si elle est exigée pour insuffler vie à ce tableau sonore, n’est jamais l’objet de l’écriture musicale, et doit simplement ne demeurer qu’un moyen au service de la représentation picturale. « Le modèle de l’eau, ainsi que l’affirme le philosophe Michaël Lévinas, n’est-il pas déjà en soi une écriture de la virtuosité » ?

Légers comme les gouttes cristallines qui tantôt bondissent et clapotent, tantôt glissent et ruissellent, prestes jacasseuses en rangs serrés sur le reflet paresseux d’un bassin où se mire un soleil, les doigts coulent sur les aigus du clavier à la poursuite des perles d’eau frémissante. Ils nous plongent dans le chœur vibrant de ces polyphonies « éthérées » retranscrites par celui qui aura « entendu et contemplé la transparence de l’eau, ses bruissements troubles, multiples, modulés par les espaces acoustiques réverbérés par les loggias et les vasques ».

Comme pour nous asperger l’âme des embruns mystiques d’un printemps gonflé d’espérances, flânons ensemble sous ce soleil romain qui déjà, jadis, réchauffait les marbres d’Hadrien. Là, sous les verts treillis que les cyprès protègent, dans les jardins de Tivoli, recueillons-nous un instant sur le rebord d’un bassin. Après que les cascades tumultueuses auront éclaboussé de lumière nos prunelles ébahies, nous immergerons une fois encore nos regards dans l’ombre reposante de l’onde un temps calmée au pied d’un dieu de pierre. Puis nous lèverons les yeux vers un vieux « colombier » d’où s’écouleront vers nous, arpèges irisés et tierces jaillissantes, les harmonies subtiles d’un vieux piano.

De la « chambre des roses » descendue, nous entendrons la transparence.

Franz Liszt : « Jeux d’eau à la Villa d’Este »

Au piano : Lazar Berman

Méditer dans la lumière

Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach a fait le sien divin !

Cioran – Le livre des leurres (1936)

Jean Sébastien Bach 
« Die Seele ruht in Jesu Händen
 » – Cantate BWV 127 

Marie Louise Werneburg – Soprano
Bach-Collegium Berlin
Achim ZimmermannDirection

Die Seele ruht in Jesu Haenden,
Wenn Erde diesen Leib bedeckt.
Ach ruft mich bald, ihr Sterbeglocken,
Ich, bin zum Sterben unerschrocken,
Weil mich mein Jesus wieder weckt.

Mon âme repose dans les mains de Jésus,
Bien que la terre recouvre ce corps.
Ah, appelez-moi bientôt, cloches funèbres,
Je ne suis pas terrifié de mourir
Puisque mon Jésus me réveillera à nouveau.

Nous sommes ceux qui viennent après. Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz.

George Steiner – « Langage et silence » – 1969

Jean Sébastien Bach 
« Die Seele ruht in Jesu Händen
 » – Cantate BWV 127 

Transcription pour piano : Harold Bauer (1873-1951)

Herbert Schuch – Piano

‘Vous m’avez dit…’

Oh ! vivre et vivre et vivre et se sentir meilleur
A mesure que bout plus fermement le cœur.

Émile Verhaeren
Les visages de la vie – L’action

.

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
 
Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir.
 
Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

Émile Verhaeren (1855-1916)

Ma manière de t’aimer

Voici une douce ballade que j’aurais volontiers chantée au Paris que j’ai tant aimé jadis, lorsque cette bien jolie touriste n’était encore que le projet de ses parents et la caméra super 8 vintage qu’elle utilise aujourd’hui une formidable nouveauté technologique.

Sauver Paris, c’est plus que sauver la France, c’est sauver le monde.

… Moi qui chaque jour, depuis des années, sur les marches de la Butte Montmartre, glisse mes pas sur les traces qu’ont laissées tant de vos illustres pairs, je dois vous dire, cher Victor Hugo, que si votre remarque est avérée, je crains fort pour le sort du monde.

Puissent ses transformations ne s’inspirer jamais de notre Paris d’aujourd’hui… !

O tempora, o mores !

Passenger chante

« The Way That I Love You »

The Way That I Love You

How many times can I tell you
You’re lovely just the way you are
Don’t let the world come and change you
Don’t let life break your heart
.
Don’t put on their mask, don’t wear their disguise
Don’t let them dim the light that shines in your eyes
If only you could love yourself the way that I love you
.
How many times can I say
You don’t have to change a thing
Don’t let the tide wash you away
Don’t let worry ever clip your wings
.
Discard what is fake, keep what is real
Pursue what you love, embrace how you feel
If only you could love yourself the way that I love you
.
And if you ever choose a road that leads nowhere
All alone and you can’t see right from wrong
And if you ever lose yourself out there
Come on home and I’ll sing you this song
.
So how many times can I tell you
You’re lovely just the way you are
Don’t let the world come and change you
Don’t let life break your heart
.
— ¤ —
.

Ma manière de t’aimer

Combien de fois dois-je te le dire
Tu es adorable telle que tu es
Ne laisse pas le monde te transformer
Ne laisse pas la vie briser ton cœur

Ne mets pas leur masque, ne porte pas leur déguisement
Ne les laisse pas voiler la lumière qui brille dans tes yeux
Si seulement tu pouvais t’aimer comme je t’aime

Combien de fois dois-je te le dire
Tu n’as rien à changer
Ne laisse pas la marée t’emporter
Ne laisse jamais l’inquiétude te couper les ailes

Préserve-toi du faux, encourage le vrai
Poursuis ce que tu aimes, rassemble ce que tu ressens
Si seulement tu pouvais t’aimer comme je t’aime

Et si jamais tu choisissais une route qui ne mène nulle part
Toute seule sans distinguer le bon grain de l’ivraie
Et si jamais tu te perdais toi-même là-bas
Viens à la maison et je te chanterai cette chanson

Alors combien de fois dois-je te le dire
Tu es adorable telle que tu es
Ne laisse pas le monde te transformer
Ne laisse pas la vie briser ton cœur

Mais vieillir… ! – 13 – Peut-être ?

Y así pasan los días
Y yo desesperando
Y tu, tu contestando
Quizás, quizás, quizás

Et passent les jours
Et je me désespère
Et toi tu me dis
Peut-être, peut-être, peut-être

Dialogue de vieux couple, peut-être !
Mais pourtant, cet inoubliable boléro qui depuis 1947 a traversé le temps à travers mille interprétations sans prendre une ride, est né d’un compositeur cubain d’une quarantaine d’années, Osvaldo Farrés inspiré par une jeune femme d’à peine plus de vingt ans, Mary Tarrero-Serrano, épouse de celui qui n’allait pas tarder à devenir le 11ème Président de Cuba, Carlos Prío Socarrás.

Pour la petite histoire, Osvaldo Farrés, compositeur aux nombreux succès internationaux, ne savait, dit-on, ni lire, ni écrire la musique.

Quant à sa relation avec la Première Dame… Quizas, quizas, quizas ?

Ibrahim Ferrer (1927-2005) & Omara Portuondo (91 ans)
deux légendes de la musique cubaine accompagnées au piano par
Roberto Fonseca

Siempre que te pregunto
Que cómo, cuándo y dónde
Tu siempre me respondes
Quizás, quizás, quizás
.
Y así pasan los días
Y yo desesperando
Y tu, tu contestando
Quizás, quizás, quizás
.
Estas perdiendo el tiempo
Pensando, pensando
Por lo que mas tu quieras
Hasta cuándo, hasta cuándo
.
Y así pasan los días
Y yo desesperando
Y tu, tu contestando
Quizás, quizás, quizás
.
Estas perdiendo el tiempo
Pensando, pensando
Por lo que mas tu quieras
Hasta cuándo, hasta cuándo
.
Estas perdiendo el tiempo
Pensando, pensando
Por lo que mas tu quieras
Hasta cuándo, hasta cuándo
.
Y así pasan los días
Y yo desesperando
Y tu, tu contestando
Quizás, quizás, quizás
.
— • —
.
Chaque fois que je te demande
Quoi, quand, comment et où
Tu me réponds toujours
Peut-être, peut-être, peut-être
.
Et ainsi passent les jours
Et je me désespère
Et toi, tu me réponds
Peut-être, peut-être, peut-être
.
Tu perds ton temps
A penser, à penser
Je te demande
Pour combien de temps encore
.
Et ainsi passent les jours
Et je me désespère
Et toi, tu me réponds
Peut-être, peut-être, peut-être
.

« Eu Já Não Sei » (Je ne sais plus)

Il y a deux manières d’être malheureux : ou désirer ce que l’on n’a pas, ou posséder ce que l’on désirait.

Pierre Louÿs

Roberta Sá, António Zambujo, Yamandú Costa et Ricardo Cruz

interprètent une chanson de

Domingos Gonçalves Costa et Carlos Rocha

« Eu Já Não Sei » 

Eu Já Não Sei
.
Eu já não sei
Se fiz bem ou se fiz mal
Em pôr um ponto final
Na minha paixão ardente
Eu já não sei
Porque quem sofre de amor
A cantar sofre melhor
As mágoas que o peito sente
.
Quando te vejo e em sonhos sigo os teus passos
Sinto o desejo de me lançar nos teus braços
Tenho vontade de te dizer frente a frente
Quanta saudade há do teu amor ausente
Num louco anseio, lembrando o que já chorei
Se te amo ou se te odeio
Eu já não sei
.
Eu já não sei
Sorrir como então sorria
Quando em lindos sonhos via
A tua adorada imagem
Eu já não sei
Se deva ou não deva querer-te
Pois quero às vezes esquecer-te
Quero, mas não tenho coragem

.— ¤ —

Je ne sais plus

Je ne sais plus
Si j’ai bien fait ou non
De mettre un point final
A ma passion ardente
Je ne sais plus
Car qui souffre d’amour
Supporte mieux en chantant
Les peines qui battent la poitrine
.
Quand je te vois et que mes rêves suivent tes pas
Le désir me prend de me jeter dans tes bras
J’ai l’envie de te dire dans les yeux
Combien je souffre sans ton amour
Fou de désir, me souvenant de mes pleurs infinis
Je ne sais plus
Si je t’aime ou si je te hais
.
Je ne sais plus
Sourire comme je souriais alors
Quand je voyais dans de doux songes
Ton image adorée
Je ne sais plus
Si je dois ou non t’aimer
Car parfois j’ai envie de t’oublier
Envie, oui, mais le courage me fuit.
.

Mais vieillir… ! – 12 – ‘A la dérive’

Invano, invano lotto
per possedere i giorni
che mi travolgono rumorosi.

En vain, en vain je lutte
pour m’emparer des jours
qui bruyamment m’emportent.

Vincenzo Cardarelli : ‘A la dérive’

A la dérive
.

La vie, je l’ai châtiée en la vivant.
Au plus loin où mon cœur m’a conduit,
hardiment je suis allé.
Maintenant ma journée n’est plus
qu’une alternance stérile
de désastreuses habitudes
et je voudrais sortir du cercle noir.
Quand je me retrouve à l’aube,
un caprice me prend, un désir
de ne pas dormir.
Et je rêve de départs absurdes,
d’impossibles délivrances.
Hélas, tous mes remords 
enfouis et cuisants
n’ont pas d’autre exutoire
que le sommeil, s’il vient.
En vain, en vain je lutte
pour m’emparer des jours
qui bruyamment m’emportent.
Je me noie dans le temps.

Version originale dite par Vittorio Gassman

et illustrée par des peintures de Edvard Munch

Alla deriva

La vita io l’ho castigata vivendola.
Fin dove il cuore mi resse
arditamente mi spinsi.
Ora la mia giornata non è più
che uno sterile avvicendarsi
di rovinose abitudini
e vorrei evadere dal nero cerchio.
Quando all’alba mi riduco,
un estro mi piglia, una smania
di non dormire.
E sogno partenze assurde,
liberazioni impossibili.
Oimè. Tutto il mio chiuso
e cocente rimorso
altro sfogo non ha
fuor che il sonno, se viene.
Invano, invano lotto
per possedere i giorni
che mi travolgono rumorosi.
Io annego nel tempo.