Cara Cecilia… così bella, così brava !

Si l’on me donnait le choix entre la beauté et la douceur d’une femme, je préfèrerais la seconde, mais que j’aimerais tant avoir l’une et l’autre réunies !

Sylvain Maréchal – Le dictionnaire d’amour (1788)

Oyez, oyez, braves gens,
tendres damoiselles et nobles damoiseaux,
dames de cour et preux chevaliers !

Dans cette modeste chapelle,
pas de chapelet, point de missel.
Des tréteaux pour les baladins,
les chanteurs et les comédiens.
Du rire, de l’amour et des larmes,
des passions et surtout du charme !

Venez entendre la triste histoire,
venez écouter les déboires,
de Cecilia, la soprano
tant éprise de Peppino
si injustement enfermé,
prête à tout pour sauver l’aimé.

Entrez, laissez-vous enchanter
par Francesca Aspromonte !

La Canzone di Cecilia
Ensemble « Cappella Mediterranea » dirigé par Leonardo García Alarcón

Extrait de Amore Siciliano enregistré à Ambronay le 12 septembre 2014

En gants blancs, la Diva !

Ne croyez pas les mains sans gants plus robustes que les autres.

Gustave Flaubert – « Par les champs et par les grèves  »

¤

Il n’y a guère que Mickey qui aujourd’hui porte ses gants blancs à longueur de journée.
Aussi, si vous affirmez que pour vous, porter des gants blancs s’inscrit dans la banalité des actions régulières de votre vie, ne soyez pas étonné(e) que, sans vous connaître, et certain que vous n’êtes pas Mickey Mouse, l’on vous donne du « Mon Général » ou du « Maître d’hôtel » ; ou encore, que l’on guette attentivement le lapin ou l’as de trèfle que vous cachez fort adroitement dans votre manche.
A moins que vous ne soyez Huissier au Sénat ? Conservatrice responsable des incunables à la Bibliothèque Nationale ? Déménageur de tableaux au Louvre ?…
Ou, pourquoi pas, cet initié, tapi dans sa réserve légendaire, qui, certains soirs, symbolique oblige, enfile rituellement ses gants de lumière en fraternelle compagnie…?

A y bien regarder, les opportunités de porter des gants blancs ne sont en vérité pas aussi rares qu’on le penserait au premier abord, et pas nécessairement liées d’ailleurs à un protocole d’apparat.

Mais quel pervers faudrait-il être pour demander à une pianiste de faire chanter son instrument, les doigts ainsi embastillés, avec la virtuosité et la délicatesse de toucher qu’exige le meilleur du jazz ?
A l’impossible nul ne peut être tenu !

Et pourtant :
Quelques fascinantes minutes sous le vent froid et la pluie d’un vieux 15 août, avec la géniale Diva du jazz, Shirley Horn, au festival de Newport, et la démonstration du contraire devient imparable.

En gants blancs, la Diva ! Et quelle Diva !

Les gants blancs peuvent accessoirement protéger du froid…
Pour applaudir, assurément, ils ne sont sont d’aucune utilité.

Just in time
I found you just in time
Before you came my time
Was running low
.
I was lost
The losing dice were tossed
My bridges all were crossed
.
Nowhere to go
Now you’re here
And now I know just where I’m going
No more doubt or fear
I found my way
.
For love came just in time
You found me just in time
And saved my lonely life
That lovely day

« Les baisers du soleil » : Butineurs d’ivoire…

[…] Les insectes sont nés du soleil qui les nourrit. Ils sont les baisers du soleil, comme ma dixième Sonate qui est une sonate d’insectes. […] Je les éparpille aujourd’hui comme j’éparpille mes caresses. […] Si nous percevons les choses ainsi, le monde nous apparait comme un être vivant.

Alexandre Scriabine
(Extrait d’une lettre adressée au musicologue russe Sabaneïev)

Alexander Scriabine (1872-1915)

Les génies sont toujours un peu fous, ou, pour le moins jugés tels. Surtout si, comme le pianiste et compositeur russe Alexandre Scriabine, ils ont très précocement nourri à partir d’une imagination d’une rare fécondité, une nette tendance à l’illumination mystique, une certaine excentricité créative, souvent visionnaire, et parfois mégalomane.

Alexandre Scriabine, qui partagea avec son ami Sergeï Rachmaninov –  son antithèse musicale – les cours de composition d’Anton Arenski au conservatoire de Moscou à la fin du XIXème siècle, a toujours, par conséquent, été tenu à la marge de la musique russe…
Ses profondes affinités avec les univers respectifs de Chopin, de Liszt ou de Wagner n’ont pas contribué à faire entrer Scriabine dans un quelconque courant musical ; il est demeuré, sa vie durant, une personnalité musicale à part, atypique et inclassable.

Il a entretenu sans cesse son ambition suprême, et utopique, d’atteindre par sa musique à une œuvre d’ « Art Total » qui réunirait ses auditeurs dans une « extase collective », où se répondraient sons, couleurs, parfums et sensations tactiles.

« Toute la vie de Scriabine semble ainsi comme une tentative de vaste prélude à un dépassement et un au-delà de la musique par la musique elle-même. » (Jean-Yves Clément – Alexandre Scriabine – Actes Sud Classica – P. 34)

C’est surtout au piano, par la composition de pièces courtes, de miniatures, de poèmes, qu’il aura sans doute le mieux exprimé ses visions prométhéennes. Partie centrale de son œuvre : les sonates, au travers desquelles Scriabine souhaitait à la fois poursuivre et surpasser la tradition dont Beethoven demeurait le garant ultime.

Sa dernière sonate, N°10 – Opus 70, composée à l’été 2013, apparaît comme une des plus remarquables illustrations de cet élan vers la lumière qui a toujours animé la puissance créatrice et visionnaire de ce génie de la musique, trop longtemps laissé dans l’ombre ?

La Sonate n° 10 est placée sous le signe de la luminosité. […] Toute en frémissements scintillants, d’une sensualité aussi subtile qu’ardente, la partition abonde en éclaboussures sonores, trilles et trémolos, et sa partie conclusive s’apparente à une véritable toile pointilliste, en touches rapides, précises et acérées.

André Lischke
(Docteur en musicologie, spécialiste de la musique russe – Faculté d’Evry)

Yuja Wang interprète la Sonate N°10 – Opus 70 d’Alexandre Scriabine

Sonate N°10 - Opus 70

"L'œuvre débute par une grande introduction faite d'une phrase énigmatique et tendre ("très doux et pur"), chant de nuit qui s'anime peu à peu vers une aube naissante ("avec une ardeur profonde et voilée"); aube bientôt totalement passée au jour avec l'apparition du premier trille, sous forme d'appel, répété à plusieurs registres, les trilles ensuite se multipliant, célébrant le lever du jour et avec lui le bonheur et la plénitude de vivre ("lumineux, vibrant").

S'enchaîne l'Allegro qui portera toute la sonate et qui chante "avec émotion" cette joie d'exister. Elle s'exprime par une multitude de trilles qui surgissent comme autant de pousses impromptues (avec une "joyeuse exaltation") chantant cette béatitude de l'existence ("avec ravissement et tendresse").

Au tiers de l'œuvre, le motif d'introduction revient, puis tout s'anime progressivement pour parvenir à de nouvelles séries de trilles de plus en plus exultants ("avec une joie subite", "de plus en plus radieux"), atteignant un premier sommet avant le retour de l'Allegro et à nouveau du motif initial ("avec une douce ivresse"). La musique devient alors plus lyrique et passionnée, jusqu'à l'ivresse avant l'apogée de l'œuvre ("Puissant, radieux"), longue série de trilles en accords de plus en plus extravagants et fournis jusqu'à atteindre un sommet paroxystique et délirant. 

L'exultation a connu son apogée et peut-être celle de l'œuvre pianistique de Scriabine. Sur les rappels des trilles de départ s'élance à nouveau l'Allegro suivi à nouveau d'une série de trilles ("avec élan, lumineux"). Après une nouvelle progression, la musique brusquement débouche sur un Piu vivo "frémissant, ailé", danse légère et pointilliste faite de battements d'ailes et de cris d'oiseaux. Puis elle s'éloigne "avec une douce langueur de plus en plus éteinte" jusqu'à l'ultime retour du motif initial. La partition s'éteint sur un do grave en octave laissant grande ouverte la porte du silence des sphères."      (Pages 149 & 150)

On ne joue pas du piano avec deux mains : on joue avec dix doigts. Chaque doigt doit être une voix qui chante.

Samson François

♬ ♬ ♬

Notre-Dame, l’orgue et la lune… Le sommeil des sommiers

Cathédrale Notre-Dame de Paris
Cathédrale Notre-Dame de Paris

La langue de pierres que parle cet art nouveau [l’art gothique] est à la fois clair et sublime. Aussi, elle parle à l’âme des plus humbles comme à celle des plus cultivés. Quelle langue pathétique que le gothique de pierres ! Une langue si pathétique, en effet, que les chants d’une Orlande de Lassus ou d’un Palestrina, les œuvres d’orgue d’un Haendel ou d’un Frescobaldi, l’orchestration d’un Beethoven ou d’un Cherubini, et, ce qui est plus grand que tout cela, le simple et sévère chant grégorien, le seul vrai chant peut-être, n’ajoutent que par surcroît aux émotions que la cathédrale cause par elle-même. Malheur à ceux qui n’aiment pas l’architecture gothique, ou, du moins, plaignons-les comme des déshérités du cœur.

J. F. Golfs – « La Filiation généalogique de toutes les Écoles gothiques. »
(Baudry, 1884) – Cité par Fulcanelli in « Le Mystère des Cathédrales »

Grandes Orgues de Notre-Dame (photo Wikipedia)

On ne devrait jamais écouter les sonorités magnétiques des grandes orgues qu’au pied de leurs tuyaux. Aucun enregistrement, fût-il le plus abouti, ne saurait faire trembler notre corps et frissonner notre âme comme les réverbérations révérencieuses des résonances cosmiques tombées en écho des voûtes le long des froides colonnes de pierre pour assujettir les soupirs retenus de la nef.

Ce « surcroît d’émotion », la tragédie récente de Notre-Dame va devoir nous en priver, et pendant bien longtemps. Le Grand Orgue, semble-t-il, a échappé par extraordinaire, au désastre, comme c’est heureux !
Mais la Cathédrale…! Comment dissimulerait-elle derrière son universelle et incontestable majesté le visage de souffrance et de désolation dont l’a affublée pour longtemps l’incroyable, l’inexplicable incendie de sa toiture, il y a quelques jours à peine ?

La cathédrale gothique est une église laïque.

Édouard Herriot – in « Dans la forêt normande »

Paris, Notre-Dame en flammes – Lundi 15/04/2019 –  (AP Photo/Michel Euler)

Durant les longues années de la délicate reconstruction de l’édifice, son grand orgue sera mis en apnée ; certes il ne sera pas seul réduit à ce mutisme imposé : le claquement des pas dans le déambulatoire, les chuchotements des badauds, les explications polyglottes des guides savants, les cris d’enfants et le murmure discret des prières devront également laisser place, d’abord au silence studieux des observations mathématiques aux odeurs de cendre, bientôt couvert lui-même par le bourdonnement des moteurs, le choc des matériaux et des outils, les apostrophes des compagnons…

Et le jour reviendra sans doute où, dans le partage de la foi, pour l’amour de l’art, ou tout simplement par curiosité, nous nous retrouverons, par delà la voussure des tympans habités, réunis dans la lumière des vitraux, frissonnant sous le souffle inspiré des sommiers.

ND de Paris – Les portails avant restauration

Pour l’heure nous n’entendrons plus le Grand Orgue « Cavaillé-Coll » de la Cathédrale qu’au travers des enregistrements des maîtres, bien peu nombreux et combien talentueux, aux soins desquels a toujours été confié le pupitre de l’instrument.
Tendant nos oreilles à l’imaginaire, nous ouvrirons notre cœur pour accueillir avec sagesse l’infortune du temps.

ND portrait-photo

Ainsi, comme une exhortation à une sereine patience, pourrions-nous recevoir de deux d’entre ces maîtres cette évocation tendrement romantique de Notre-Dame au « clair de lune ». Une mélodie paisible et recueillie extraite de la suite #2 des « 24 pièces de fantaisie » composées par Louis Vierne* en 1925 et interprétée au pupitre du Grand Orgue de Notre-Dame par Olivier Latry*.

* Olivier Latry, l'un des trois co-titulaires actuels de ce prestigieux pupitre, qu'occupèrent avant eux l'immense Pierre Cochereau de 1955 jusqu'à sa mort en 1984, Léonce de Saint-Martin de 1937 à 1954 et le compositeur Louis Vierne de 1900 à 1937.

§

La dette de Dieu : humble outrecuidance

Bach a été pour moi une espèce de religion.

Cioran (propos enregistré par la RTBF en 1973)

Dieu serait-il autre chose que la tentative de combler mon infini besoin de Musique ?

Cioran – « Le crépuscule des pensées » VII

Quand vous écoutez Bach, vous voyez germer Dieu. Son œuvre est génératrice de divinité.
Après un oratorio, une cantate ou une « Passion », il faut qu’Il existe. Autrement toute l’œuvre du Cantor serait une illusion déchirante.

… Penser que tant de théologiens et de philosophes ont perdu des nuits et des jours à chercher des preuves de l’existence de Dieu, oubliant la seule…

Cioran – « Des larmes et des Saints  »

Même si l’on sait pertinemment qu’il ne paiera pas sa dette, il est bon parfois de rappeler à celui qui doit tant, fût-il Dieu lui-même, de combien il est redevable… Peut-être alors…?

Amis croyants, parce que vous savez, chacun, que « tout chez [lui] commence par les entrailles et finit par la formule », vous me pardonnerez, j’en suis sûr, mon inaltérable proximité avec Cioran.
J’ai l’outrecuidance de ne pas croire que Dieu rembourse ses dettes. Mais, à supposer qu’il y soit soudain enclin, comment s’acquitterait-il de celle qui l’engage, depuis et pour longtemps, vis à vis de Jean-Sébastien Bach, tant elle est immense, à la hauteur de l’incommensurable pouvoir qu’il exerça sur cet humble et zélé serviteur ?
Dieu, si l’on rejoint, une fois encore, l’observation cynique du philosophe insomniaque et solitaire, ne doit-il pas au génie dévoué du lumineux musicien de l’avoir promu bien au-delà de l’indigne qualification de « type de troisième ordre » ?

Tenir chacun, jusqu’à la fin du temps, dans la sereine équanimité de la musique du Cantor, serait assurément, de sa part, manière de justice magnanime… et, pourquoi pas, preuve tangible d’existence ?

Quelle âme douterait-elle encore quand la fragile suspension d’un soupir prend valeur d’éternité ?

Cantate BWV 127 :
« Herr Jesu Christ, wahr’ Mensch und Gott »
(Seigneur Jésus-Christ, véritable homme et dieu)
3éme mouvement : Aria

Orchestra of the J. S. Bach Foundation
Rudolf Lutz : directeur
Andreas Helm : hautbois – Julia Doyle : soprano

Die Seele ruht in Jesu Händen,
Wenn Erde diesen Leib bedeckt.
Ach ruft mich bald, ihr Sterbeglocken,
Ich bin zum Sterben unerschrocken,
Weil mich mein Jesus wieder weckt.

L’âme repose entre les mains de Jésus
Lorsque la terre recouvre ce corps.
O glas funèbre, ne tarde pas à sonner pour moi,
Impavide je ne crains pas de mourir
Puisque mon Jésus me réveillera.

Quand Orphée chantait…

« Il n’est Orphée que dans le chant. » *

Jacquesson de la Chevreuse – Orphée aux enfers (1863)
Musée des Augustins – Toulouse

Tandis qu’il unit ainsi, sa lyre aux accents de sa voix, les pâles ombres versent des larmes. Tantale cesse de poursuivre l’onde fugitive, la roue d’Ixion demeure immobile, les vautours ne déchirent plus les entrailles de Tityus, les filles de Bélus déposent leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ton rocher. Alors, pour la première fois, des pleurs mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides attendries par ses chants. Proserpine et le Dieu du sombre royaume ne peuvent résister à ses prières. Ils appellent Eurydice. Elle était parmi les ombres récemment descendues chez Pluton…

Ovide – « Les Métamorphoses »  Livre X
(Traduction française de Gros, refondue par M. Cabaret-Dupaty – 1866)

§

IVeme siecle – Peinture murale – Catacombes de Domitille, Rome

Quand cet homme fameux dont la Lyre et la voix
Attiraient après lui les Rochers et les Bois,
Suspendaient pour un temps le cours de la Nature,
Arrêtaient les Ruisseaux, empêchaient leur murmure,
Domptaient les Animaux d’un air impérieux,
Assuraient les craintifs, calmaient les furieux,
Et par une merveille inconnue à la Terre
Faisaient naître la paix où fut toujours la guerre.

[…]

Voilà comme en ce lieu de sauvages sujets
Se laissent captiver à d’aimables objets,
Et conservent entre eux un respect incroyable,
Ployant également sous un chant pitoyable
Et voilà comme Orphée allège un peu ses maux
Durant qu’il les partage à tous ces Animaux.

Tristan l’Hermite – « La Lyre » (1641) – Orphée
A Monsieur Berthod Ordinaire de la Musique du Roi

§

« When Orpheus sang » –  Henry Purcell
Lucile Richardot (mezzo-soprano) & Ensemble « Correspondances  »

Quand Orphée chantait, toute la Nature
se réjouissait, les collines et les chênes
se prosternaient au son de sa voix.
Au pied de leur musicien les lions se vautraient,
Et, charmés par l’écoute, les tigres en oubliaient leur proie.
Sa douce lyre savait attendrir l’impitoyable Pluton.
Le pouvoir de sa musique surpassait la puissance de Jupiter.

§

Franz von Stuck – 1891

Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même.
Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille !
Et tout se tut. Mais ce silence était
lui-même un renouveau : signes, métamorphose…

Faits de silence, des animaux surgirent
des gîtes et des nids de la claire forêt.
Il apparut que ni la ruse ni la peur
ne les rendaient silencieux ; c’était

à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir,
pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure
une hutte offrait à peine un pauvre abri,

— refuge fait du plus obscur désir,
avec un seuil où tremblaient les portants, —
tu leur dressas des temples dans l’ouïe.

Rainer-Maria Rilke  – « Sonnets à Orphée » 1922
Traduction Maurice Betz (1942) – très proche ami  du poète

§

« J’ai perdu mon Eurydice » (Orphée et Eurydice – Gluck)
Juan Diego Florez (ténor) – The Royal Opera – automne 2015

§

* Il n’est Orphée que dans le chant, il ne peut avoir de rapport avec Eurydice qu’au sein de l’hymne, il n’a de vie et de vérité qu’après le poème et par lui, et Eurydice ne représente rien d’autre que cette dépendance magique qui hors du chant fait de lui une ombre et ne le rend libre, vivant et souverain que dans l’espace de la mesure orphique. Oui, cela est vrai : dans le chant seulement, Orphée a pouvoir sur Eurydice, mais, dans le chant aussi, Eurydice est déjà perdue et Orphée lui-même est dispersé, l’« infiniment mort » que la force du chant fait dès maintenant de lui.

Maurice Blanchot
in « L’espace littéraire » – V. L’inspiration – II. Le regard d’Orphée
(Gallimard – Folio essais – 1988)

Chacun sa voie ! Chacun sa voix ! La convergence des contraires

J’ai à la fois le sens de l’irréductibilité de la contradiction et le sens de la complémentarité des contraires. C’est une singularité que j’ai vécue, d’abord subie, puis assumée, puis intégrée.

Edgar Morin in « Mes démons » (1994)

Ce qui sépare deux êtres établit souvent entre eux, par delà les temps, les lieux et les circonstances qui contribuent à les différencier, une forme de lien, par contraste. Si l’on veut bien se donner la peine d’échapper à l’illusion des apparences, on peut alors apercevoir distinctement la ligne de convergence de ces contraires que tout, à priori, présentait comme devant s’exclure mutuellement.

Ainsi en va-t-il des voix humaines ; elles aussi, les plus discordantes et que tout oppose – tessitures, timbres, styles, résonances – réussissent parfois, sans doute du fait de cette humanité qui les façonne, à entrer en confluence à ce point unique que représente la beauté qu’elles révèlent, chacune à sa manière, à l’auditeur dépouillé de tout préjugé, livré à la seule sensibilité de son émotion.

Ainsi vont également les voies contraires qui finissent, plus souvent qu’on ne le pense, par se retrouver dans cet espace indéfini de convergence, inimaginable depuis le point de leur origine et pourtant né de leur nécessaire, de leur ontologique complémentarité. Qu’elle est ténue, qu’elle est fragile, qu’elle est ondoyante, la ligne de partage du sacré et du profane ! Elle nous ressemble tellement.

Rien n’est beau comme la voix humaine, quand elle est belle.

Laure Conan (romancière québécoise  1845 – 1924)
in « À l’œuvre et à l’épreuve » – 1850

♦   Voix séraphique et stratosphérique de la prière montant vers les cieux : voix de l’espoir et de la consolation :

Pitié pour moi, mon Dieu, dans Ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché.
Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense.
Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi.
Contre Toi, et Toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l’ai fait.
Ainsi, Tu peux parler et montrer Ta justice, être juge et montrer Ta victoire.
Moi, je suis né dans la faute, j’étais pécheur dès le sein de ma mère.
Mais Tu veux au fond de moi la vérité ; dans le secret, Tu m’apprends la sagesse.
Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur ; lave-moi et je serai blanc, plus que la neige.
Fais que j’entende les chants et la fête : ils danseront, les os que Tu broyais.
Détourne Ta face de mes fautes, enlève tous mes péchés.
Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit.
Ne me chasse pas loin de Ta face, ne me reprends pas Ton Esprit Saint.
Rends-moi la joie d’être sauvé ; que l’esprit généreux me soutienne.
Aux pécheurs, j’enseignerai tes chemins ; vers toi, reviendront les égarés.
Libère-moi du sang versé, Dieu, mon Dieu sauveur, et ma langue acclamera Ta justice.
Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera Ta louange.
Si j’offre un sacrifice, Tu n’en veux pas, Tu n’acceptes pas d’holocauste.
Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé.
Accorde à Sion le bonheur, relève les murs de Jérusalem.
Alors Tu accepteras de justes sacrifices, oblations et holocaustes ; alors on offrira des taureaux sur Ton autel.

Il y a, dans certaines voix, des nuances, des sortes de déchirures délicieuses, qui éveillent en moi une grande tendresse.

Paul Léautaud – Le journal littéraire (1968)

   Voix rocailleuse burinée par l’alcool, accompagnant les errances du vagabond sur les chemins du désespoir au rythme valseur d’un baluchon baptisé pour toujours « Mathilda » :

Beurré à mort et blessé, c’est pas la lune qu’a fait ça.
J’en ai pour mon argent à présent.
À demain, mec. Hé, Frank, est-ce que j’peux
T’emprunter dix tunes, pour aller
Faire valser Mathilda*, valser Mathilda, viens faire valser Mathilda avec moi !
Je suis la victime innocente des fonds d’impasse
Et j’en ai assez de tous ces soldats ici.
Personne parle anglais, et tout est détruit.
Et mes Staceys** sont trempées jusqu’aux os
Pour aller faire valser Mathilda…
.
Voici que les chiens aboient
Et qu’un taxi se gare,
Peuvent rien pour moi ceux-là !
Je t’ai supplié de me suriner,
Tu m’as déchiré la chemise.
Et je suis sur les rotules ce soir
À tituber Bushmills***
T’as enfoncé ta dague dans ta silhouette
En contrejour de la fenêtre
Pour aller faire valser Mathilda…
.
J’ai perdu mon [médaillon] St-Christophe à présent
Maintenant que j’ai embrassé Mathilda
Et que la machine à sous est au courant
Et les chinetoques non-conformistes
Et les enseignes sans pitié
Et les filles qui sont aux séances de striptease là-bas
Vont aller faire valser Mathilda…
.
Non, je veux pas de ta sympathie !
Les fugitifs disent qu’on peut plus rêver dans les rues,
Rafles pour homicide involontaire
Et les fantômes qui vendent des souvenirs
Ils veulent pas être en reste.
N’empêche, tu vas faire valser Mathilda…
.
Et tu peux demander à n’importe quel marin
Et ses clés au geôlier
Mais les vieux dans leurs fauteuils roulants savent
Que Mathilda est l’accusée :
Elle en a tué une centaine
Et elle te suit partout où tu vas
Faire valser Mathilda…
.
Et c’est une valoche cabossée
Pour un hôtel quelque part
Et une blessure qui guérira jamais.
Pas de prima donna, le parfum provient
D’une liquette tachée de sang et de whisky.
Et bonne nuit aux balayeurs,
Gardiens de la flamme des veilleurs de nuit,
Et bonne nuit à Mathilda aussi !
.
* Mathilda : nom donné par les "swagmen", les vagabonds australiens, allant de ferme en ferme chercher un peu de travail, au baluchon ou à la besace qui ne les quittait jamais et qui ballottait sur leurs épaules au gré de leurs pas. 
"Faire valser Mathilda" : arpenter le bush, partir sur les chemins.

** Stacey’s : marque de chaussures chic

*** Bushmills : marque de whisky irlandais