Valentine

Il suffit de quelques secondes à une mélodie pour brosser sur nos paupières closes un tableau qu’inaptes au dessin nous serions en train de peindre et faire défiler dans notre imaginaire les souvenirs d’une histoire, pas tout à fait la nôtre. Telle est sa magie.

Celui qui chante va de la joie à la mélodie, celui qui entend, de la mélodie à la joie.

Une note n’a pas de patrie. Une mélodie n’est que la clé qui ouvre la porte des songes, en tous dialectes.

‘Pure imagination’

Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand le ciel, dehors, se contente d’être rose, et les toits des maisons noirs : cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde.

Qu’à cela ne tienne ! – Retiens ton souffle ! Fais un vœu ! Compte jusqu’à trois ! :

Au cœur des bosquets du jardin magique de Willie Wonka, chaque recoin dissimule un trésor de cacao qui ne demande qu’à être découvert. Ici, la nature se fait pâtissière : le gazon n’est qu’un tapis de pâte d’amande, les champignons de tendres biscuits, et les fleurs des parures de sucre aux mille parfums. Et lorsque tu choisiras de te désaltérer à la source de chocolat, fais-le avec une liberté souveraine ; car dans ce royaume de délices, ni le poids des années ni l’aiguille des balances ne sauraient entraver ta gourmandise.
Tel est le privilège des bienheureux habitants des mondes imaginaires.

Kaléidoscope

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Finit-on jamais d’écouter Bach ? Après tant d’années de fréquentation amoureuse de sa musique, la volupté de la surprise devrait s’être éteinte, place laissée au simple plaisir d’une sereine reconnaissance. Et pourtant… ! Avec Bach, l’accoutumance n’émousse jamais l’aiguillon de l’émerveillement. Le prodige sans cesse se renouvelle.

Ainsi, par exemple, – et pour ne se contenter que de celui-ci – le 3ème Concerto Brandebourgeois en Sol majeur (BWV 1048), mille fois écouté, à travers mille interprétations, en concert ou sous la douche, calfeutré dans le moelleux d’un canapé ou figé à son volant, prisonnier d’une rue pétrifiée…, se révèle à chaque fois dans une virginité saisissante, offrant à son auditeur, fût-il le plus fidèle, cette jubilation insolente qui appartient d’ordinaire aux rencontres de jeunesse.

Faut-il alors s’étonner que même au bout de la longue route d’un vieux compagnonnage une rencontre inattendue imprime encore l’empreinte profonde des premiers émois ?

La réponse est toute entière contenue dans la parfaite interprétation que donne de ce concerto, voulu sans chef ni soliste par le Cantor, l’Ensemble Kaléidoscope, le bien nommé.
Trois violons, trois altos, trois violoncelles et une contrebasse réunis autour d’un clavecin pour une conversation animée et joyeuse, multicolore et virtuose, mue par une énergie organique, dans laquelle, ô merveille ! chacun n’existe qu’à travers l’autre.

Jouer Bach sans chef, c’est comme conduire une voiture de sport à plusieurs : tout le monde doit connaître la route par cœur et réagir au moindre virage de l’autre.

Mes extases – 3/ Paul Verlaine

De la musique avant toute chose

Claude Monet« Peupliers sur les rives de l’Epte, effet du soir »– 1891

Musique de Claude Debussy
Siobhan Stagg (soprano) Kunal Lahiry (piano)

Musique de Gabriel Fauré
Gérard Souzay (baryton) Dalton Baldwin (piano)

Mes extases – 0/ Avant-propos

Bernardo Cavallino Extase de Sainte-Cécile – 1645

Tel est le paradoxe d’une des plus extravagantes expériences humaines, l’extase, qui projetant l’homme hors de lui-même lui révèle le plus intime de son être. Qu’elle soit souffle mystique, fulgurance de l’esprit ou frisson de la chair, elle brise ses limites pour le projeter dans l’absolu. Explorer ses manifestations — de la béatitude céleste à l’apothéose terrestre, de la perception de l’harmonie ultime au cri déchiré de l’orgasme — c’est traquer cet instant sacré où le moi s’efface, laissant l’humain toucher enfin ce qui le dépasse.
Quel que soit le terreau, mystique, philosophique, esthétique ou charnel, dans lequel elle plonge ses racines, c’est bien souvent à travers la pertinence de la parole poétique que l’extase trouve le juste vecteur de son expression la plus sensible. Une musique, parfois, habille le vers, d’un voile.

Mes extases – 1/ Victor Hugo : « Extase »

Elsa Dreisig (soprano) chante « Extase »
Musique composée par Amy Beach (1867-1944)
Orchestre du Théâtre Carlo Felice de Gènes
Direction Massimo Zanetti


Parlez-moi d’amour – 14 – ‘Melodia sentimental’

Partagée entre lyrisme et nostalgie, « Melodia sentimental » est sans doute l’une des pièces les plus célèbres du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos.
Elle fait partie d’une suite orchestrale destinée en 1959 au cinéma hollywoodien, mais la partition se trouvera grandement sacrifiée au montage. Villa-Lobos lui redonnera une place de choix dans l’œuvre de concert en laquelle il convertira sa musique de film. 

« Melodia sentimental » est une sérénade traditionnelle brésilienne qui naturellement fait la part belle au sentiment amoureux, mais qui flatte également la beauté de la nature.
La ‘saudade’, ce sentiment typiquement brésilien qui mêle mélancolie, nostalgie et espoir s’infiltre harmonieusement à travers les modulations de la musique. C’est dans l’interprétation voix-piano ou voix-guitare, sur les paroles de la poétesse brésilienne, diplomate et grande amie du compositeur, Dora Vasconcellos, que le charme atteint à son paroxysme.

– En version ‘lyrique’ grâce, par exemple à la soprano Roberta Mameli accompagnée au piano par Olaf Laneri

Réveille-toi, viens voir la lune
Qui dort dans la nuit noire
Qui brille si belle et blanche
Déversant sa douceur
Claire flamme silencieuse
Brûlant mes rêves

Les ailes de la nuit qui surgissent
Parcourent l’espace profond
Oh, douce bien-aimée, réveille-toi
Viens apporter ta chaleur au clair de lune

Je voudrais te savoir mienne
Dans ce moment serein et calme
L’ombre confie au vent
La limite de l’attente
Quand dans la nuit
Elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens regarder la lune
Qui brille dans la nuit noire
Chérie, tu es belle et douce
Sens mon amour et rêve.

– En version plus populaire par l’émouvante Mônica Salmaso accompagnée à la guitare par Luis Leite

Acorda, vem ver a luaQue dorme na noite escuraQue fulge tão bela e brancaDerramando doçuraClara chama silenteArdendo meu sonhar
 
As asas da noite que surgemPercorrem no espaço profundoOh, doce amada, despertaVem dar teu calor ao luar
 
Quisera saber-te minhaNa hora serena e calmaA sombra confia ao ventoO limite da esperaQuando dentro da noiteReclama o teu amor
 
Acorda, vem olhar a luaQue brilha na noite escuraQuerida, és linda e meigaSentir meu amor e sonhar

Consolation à un ami

La Jérusalem céleste – Tapisserie de l’Apocalypse – Angers – XIVème siècle

Beati mortui in Domino morientes deinceps.
Dicit enim spiritus,
ut requescant a laboribus suis
et opera illorum sequuntur ipsos.

Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur.
Oui, dit l’esprit : que dès à présent
ils se reposent de leurs peines,
car leurs œuvres les suivent.

Doigts de fée pour magiciens

Dix-huit incontournables figures d’anthologie du piano-jazz rassemblées pendant quelques minutes dans l’extraordinaire agilité des dix petits doigts d’une jeune pianiste coréenne, Jimin Park – nom d’artiste Jimindorothy -, diplômée du prestigieux Berklee College of Music de Boston.

De l’inoubliable Jelly Roll Morton (1890-1941), qui avait très modestement fait imprimer sur ses cartes de visite la mention « inventeur du jazz », à Mulgrew Miller (1955-2013), trop proche de nous sans doute pour avoir imprimé un sillon profond dans nos mémoires, en passant par les célèbres cascades virtuoses d’Art Tatum (1909-1956), le toucher délicat et les fines harmonies de Bill Evans (1929-1980) ou l’irrésistible swing d’Oscar Peterson (1925-2007), Jimindorothy rend ici hommage à ces magiciens du jazz et du clavier.

Plaisir trop court certes, mais belle invitation à d’heureuses soirées d’écoute… pour – idée d’ancêtre – faire goûter aux plus jeunes, qui mettraient un instant leurs portables en pause, les temps heureux de la T.S.F.

Meilleurs vœux 2026

Endormez-vous, rêves sanglants du roi Roger,
Qu’ils périssent dans les ténèbres,
Qu’ils s’écoulent dans le silence…
Écoutez comment chante la voix de la nuit,
Comment bat le cœur de la terre…

Puissions-nous tous, humbles ou puissants, faire nôtres, à l’occasion de cette nouvelle année, les termes de l’incantation de Roxane exhortant, au deuxième acte de l’opéra de Karol Szymanowski, « Le Roi Roger », son monarque d’époux, roi de la Sicile du XIIème siècle, à la tolérance, l’apaisement et l’acceptation de substituer à la violence la douceur d’un humanisme résolument déterminé par la quête du bonheur.

Monika Buczkowska (soprano)
Orchestre du Grand Théâtre de l’Opéra national polonais
Direction : Andriy Yurkevych

Extase macabre

Pierre Bonnaud (1865-1930), Salomé (1890,) Musée d’Orsay

Simple silhouette fugitive du récit évangélique, éclipsée par Judith dans l’art, Salomé a attendu la fin du XIXème siècle pour se muer en un mythe universel. Dès lors objet de fascination, elle devient dans la littérature, la peinture et la musique, l’icône de la décadence fin-de-siècle, figure emblématique dans laquelle se reflètent tous les fantasmes : vierge hystérique éprise d’absolu, femme fatale vénéneuse à la perversion destructrice, incarnation de l’érotisme obsessionnel et du macabre absolu.

Beauté envoûtante de la représentation artistique du mal, Salomé est devenue l’archétype parfait de la fusion entre la séduction esthétique et l’effondrement moral, une thématique centrale de la fin du XIXème siècle.

Si de toutes les nombreuses expressions artistiques du personnage qui nous ont été jusqu’à présent offertes, il me fallait n’en retenir qu’une seule, mon choix se porterait sans hésitation sur la représentation qu’en a donnée Richard Strauss à travers son opéra éponyme de 1905 inspiré de la pièce de théâtre qu’Oscar Wilde tira de sa lecture des Évangiles de Marc et de Matthieu.

Et, partageant l’enthousiasme du musicologue Alain Duault qui présente ici brièvement et justement l’œuvre, je choisirais d’emporter sur mon île déserte – déjà bien achalandée – la version du metteur en scène Ivo van Hove (2017) enregistrée pour les cinémas U.G.C., dans laquelle la soprano suédoise Malin Byström incarne une Salomé des plus troublantes. Envoûtante !

Au bout des doigts… la voix !

Sabeth & Gabriel Pérez

Les professeurs de piano ont coutume d’exhorter leurs élèves à – belle image – « pétrir le son ».

Qui sait si les professeurs de chant de la Musikhochschule für Musik und Tanz de Cologne et ceux de la Manhattan School of Music n’ont pas, eux aussi, engagé leur talentueuse lauréate, la chanteuse Sabeth Pérez, à façonner virtuellement sur une harpe imaginaire glissée entre ses mains les gracieuses harmonies de sa voix et les rythmes jazzy ou latins qui les accompagnent ?

Ni l’œil, ni l’oreille n’auraient idée de s’en plaindre… Et puis, soyons rassurés, son compositeur de père veille depuis la anche de sa clarinette.

« Convertidos en perfume »
WDR Big Band
Gabriel Pérez (clarinette)
Sabeth Pérez (voix)

Andante d’automne

Sans l’impérialisme du concept, la musique aurait tenu lieu de philosophie : c’eût été le paradis de l’évidence inexprimable, une épidémie d’extases.

Jean-Sébastien Bach
Sonate en trio pour orgue en Mi mineur BWV 528 (Mvt.2 : Andante)
Karolina Juodelyte
Orgue de l’Église ‘Heilig Kreutz’ – Detmold – Allemagne

Point de musique véritable qui ne nous fasse palper le temps.

Transcription par August Stradal (Tchécoslovaquie 1860-1930)
Mei Lin Hii (piano)

La clé de la musique de Bach : le désir d’évasion du temps.

Arrangement pour cordes Tomasz Wabnic
The Vienna Morphing Trio

Combien j’aimerai périr par la musique, pour me punir d’avoir douté de la souveraineté de ses maléfices.

Chanson d’un amour ancien

L’amour, c’est une chanson qu’on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrain, et quelquefois on le chante tout seul !

Joaquin Sorolla ‘Clotilde à la plage’ (1904)

Extraite de la grande richesse du folklore argentin, une incontournable chanson lente et mélodieuse (tonada), typique de la région andine du Cuyo, écrite en 1962 par le guitariste et compositeur Eduardo Falú sur des paroles de Jaime Dávalos.

« Tonada de un viejo amor »

Ya nunca te he de olvidar,
que en la arena me escribías,
el viento lo fue borrando
y estoy más solo mirando el mar.
Qué lindo cuando una vez
bajo el sol del mediodía
se abrió tu boca en el beso
como un damasco lleno de miel.

Herida la de tu boca
que lastima sin dolor,
no tengo miedo al invierno
con tu recuerdo lleno de sol.

Quisiera volverte a ver
sonreír frente a la espuma,
tu pelo suelto en el viento
como un torrente de trigo y luz.
Yo sé que no vuelve más
el verano en que me amabas,
que es ancho y negro el olvido
y entra el otoño en mi corazón.

Herida la de tu boca…

Chanson d’un amour ancien

Je n’oublierai jamais
que tu m’écrivais sur le sable,
le vent peu à peu a effacé tes mots
me laissant plus seule encore, regardant la mer.
C’était si beau quand une fois
en un baiser sous le soleil de midi
ta bouche s’ouvrit
comme un abricot plein de miel.  

Morsure de ta bouche
qui blesse sans douleur
je ne crains pas l’hiver
dans le soleil de ton souvenir.  

J’aimerais revoir ton sourire
face à l’écume,
tes cheveux lâchés dans le vent,

torrent de blé et de lumière.
Je sais que ne reviendra plus
le bel été o`u tu m’aimais,
que l’oubli est vaste et noir,

que l’automne habite mon cœur.  

Morsure de ta bouche

Beauté simple des convergences

Il n’est pas particulièrement nécessaire d’avoir joué au jeu vidéo post-apocalyptique « The Last of Us » (2013), sur la playstation du petit-fils de son voisin, ou d’avoir passé des nuits à regarder la série du même nom sur une chaine de vidéos en ligne, pour apprécier, ô combien, le thème musical principal de l’œuvre.

Surtout si son interprétation est l’occasion d’une fusion d’instruments et de talents, dialogue entre la guitare classique de l’immense virtuose paraguayenne Berta Rojas et le ronroco (instrument à cordes traditionnel des Andes) du compositeur argentin de ladite musique, Gustavo Santaolalla*.

La musique, lieu magique où convergent les rêves partagés.

Fulgurances – LIV – Lumière

Aimer la beauté, c’est voir la lumière.

Salve Regina – Mater misericordiae –
Marie-Sophie Pollak (soprano)
Barockensemble Concerto München