Mais vieillir…! – 3 – Un vieillard

Ferdinand Hodler (Suisse 1853-1918) – Vieil homme lisant

À la taverne de la mer (1897)

À la taverne de la mer est assis un vieil homme aux cheveux blancs,
la tête inclinée sur un journal étalé devant lui,
car personne ne lui tient compagnie.

Il sait tout le mépris que les regards ont pour son corps,
il sait que le temps a passé sans plaisir aucun,
et qu’il ne peut plus offrir l’antique fraîcheur de sa beauté passée.

Il est vieux, il ne le sait que trop, il est vieux,
il ne le voit que trop, il est vieux,
il ne le ressent que trop à chaque fois qu’il pleure,
il est vieux, et il a le temps, trop de temps pour le voir.

C’était, c’était quand, c’était hier, encore.
Et il se souvient du « bon sens », ce menteur !
et comment le fameux « bon sens » lui a préparé cet enfer
lorsqu’à chaque désir il répondait :
« Demain, demain il sera temps encore ! ».

Et il se souvient du plaisir retenu,
de chaque aube de jouissance refusée, de chaque instant perdu
qui se rit maintenant de son corps labouré par les ans.

À la taverne de la mer
est assis un vieil homme
qui, à force de penser, à force de rêver,
s’est endormi sur la table…

Constantin Cavafy 1863-1933

Traduction en français depuis une réinterprétation du poème en chanson par Lluis Llach, en catalan. (Texte cité par Gil Pressnitzer sur le site "Esprits Nomades" - "Constantin Cavafy".)

Cavafy a peur de devenir ce petit vieux attablé à la taverne de la mer, et qui voit sa jeunesse enfuie et son dernier visage resté collé dans ses mains boursouflées, et qui ne pourront plus caresser un corps d’éphèbe que contre monnaie. Cette hantise de l’homosexuel vieillissant il l’aura porté très tôt. De bars louches en bars louches, là où se trouvent ses jeunes matelots d’une vingtaine d’années au plus, il part en fait plus à la recherche de sa jeunesse que d’un nouveau corps à habiter, à posséder.

Gil Pressnitzer

Lluis Llach chante (en catalan) sa version du poème de Cavafy :

Méditation, arôme café…

Pour mon ami Stéphane C.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin, à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul.

[…]

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Marcel Proust (« Du côté de chez Swann »)

Ψ

Sont-ils nombreux les chemins qui mènent au souvenir des êtres chers disparus : prière chuchotée à la flamme tremblotante d’une bougie, pierre blanche déposée sur le marbre défraîchi d’une tombe, fleur séchée retrouvée entre les vers surannés d’un vieux poème, arôme proustien d’un dernier café ensemble partagé…

Seul, retiré dans la paisible indolence d’un temple de nature, l’excellent guitariste mexicain Pablo Garibay fait tendrement frissonner les cordes de son instrument aux harmonies aromatiques du souvenir d’un dernier café qu’ils burent ensemble, son père et lui.

Suave méditation !

« El último café juntos »
(Notre dernier café ensemble)

Compositeur Simone Iannarelli
(Professeur de guitare né à Rome, enseignant à l’université de Colima, au Mexique)

Chanson perpétuelle

La mélodie française va tout droit, sans convulsions et sans frénésie, au rare, à l’exquis, à l’inattendu.

Vladimir Jankélévitch

La mélodie française, sans doute la voie la plus suave et la plus raffinée pour accéder à la saveur des profondeurs de l’intime.
Voilà qui oblige l’interprète à posséder les talents du conteur, et son pianiste accompagnateur à se faire orchestre… à moins que le compositeur, dans son extrême élégance, n’ait déjà prévu d’y pourvoir.

Ernest Chausson 1855-1899

Ainsi en 1899, le grand mélodiste, Ernest Chausson, composant « La Chanson Perpétuelle » sur douze des seize tercets du poème « Nocturne » de son contemporain Charles Cros, choisit-il de faire accompagner par un piano et un quatuor à cordes les états d’âme d’une jeune femme abandonnée par son amant.

Au souvenir des brefs instants de bonheur, succèdent, dans une atmosphère où la douleur croît, l’attente, l’espoir, la mélancolie et, tel celui d’Ophélie, le désir de mort dans les eaux de « l’étang, parmi les fleurs sous le flot endormi ».

Connivence des mots et de la musique dans le désenchantement de l’heure crépusculaire où Éros rejoint Thanatos.

Le Quatuor Elmire, Sarah Ristorcelli (piano) et Victoire Bunel (mezzo-soprano)  interprètent Chanson perpétuelle op. 37

Bois frissonnants, ciel étoilé
Mon bien-aimé s’en est allé
Emportant mon cœur désolé.

Vents, que vos plaintives rumeurs,
Que vos chants, rossignols charmeurs,
Aillent lui dire que je meurs.

Le premier soir qu’il vint ici,
Mon âme fut à sa merci ;
De fierté je n’eus plus souci.

Mes regards étaient pleins d’aveux.
Il me prit dans ses bras nerveux
Et me baisa près des cheveux.

J’en eus un grand frémissement.
Et puis je ne sais plus comment
Il est devenu mon amant.

Je lui disais: « Tu m’aimeras
Aussi longtemps que tu pourras. »
Je ne dormais bien qu’en ses bras.

Mais lui, sentant son cœur éteint,
S’en est allé l’autre matin
Sans moi, dans un pays lointain.

Puisque je n’ai plus mon ami,
Je mourrai dans l’étang, parmi
Les fleurs sous le flot endormi.

Sur le bord arrivée, au vent
Je dirai son nom, en rêvant
Que là je l’attendis souvent.

Et comme en un linceul doré,
Dans mes cheveux défaits, au gré
Du vent je m’abandonnerai.

Les bonheurs passés verseront
Leur douce lueur sur mon front,
Et les joncs verts m’enlaceront.

Et mon sein croira, frémissant
Sous l’enlacement caressant,
Subir l’étreinte de l’absent.

Charles Cros (‘Nocturne‘)

Et, pour le plaisir de quelques amateurs inconditionnels, comme moi, de Dame Felicity Lott dans le répertoire français :

Here’s to life

I have learned that all you give is all you get
So give it all you’ve got

Shirley Horn (1934-2005) – Photo 1991

Pour la voix « pleine de force et de majesté » de Shirley Horn

Pour les paroles empreintes de sage nostalgie ébauchées par Artie Butler qui dit avoir composé cette ballade à travers le regard mélancolique d’un vieil homme penché sur son passé, et qui aurait conservé intact son optimisme envers le temps qui reste.

Pour l’arrangement musical de Johnny Mandel qui a sans doute réalisé là le dernier grand standard du jazz américain, et le titre signature de Shirley Horn dont l’interprétation profonde et suave représente un legs majeur à l’histoire du jazz vocal déjà si bien représenté par ailleurs.

Pour la qualité de l’enregistrement de 1992, avec orchestre, en studio.

POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR !

Aucune plainte et aucun regret
Je crois toujours à la poursuite des rêves et aux paris
Mais j’ai appris  que tout ce qu’on donne est tout ce qu’on obtient
Alors donne tout ce que tu as reçu

J’ai eu ma part, j’ai bu ma dose
Et même si je m’en satisfais
Je veux encore voir ce qu’il y a sur d’autres routes
Là-bas, au-delà de la colline
Et tout recommencer

Alors voilà, à la vie et à toutes les joies qu’elle procure
À la vie, pour les rêveurs et leurs rêves

C’est drôle comme le temps passe vite
Comment l’amour peut-il passer
De la chaleur de l’enfer à la tristesse des adieux
Et nous laisser avec nos souvenirs qu’on appelle
Pour réchauffer nos hivers

Car hier est passé et qui sait ce que demain apporte
Ou emporte
Tant que je suis encore dans le jeu je veux jouer
Pour rire, pour vivre, pour aimer

Alors à la vie et à toutes les joies qu’elle apporte
À la vie, aux rêveurs et à leurs rêves

Puisses-tu surmonter tes tempêtes
Et embellir tes bonheurs
À la vie, à l’amour, à toi (bis)

Traduction personnelle

La reconnaissance, pour Shirley Horn, a été tardive mais à la différence de bien des musiciens qui attendent longtemps que leur heure survienne, la raison de ce retard est liée dans son cas à des choix personnels. Aussi, son retour au devant de la scène à l’âge mûr a-t-il révélé au grand public une chanteuse d’une rare authenticité, chez qui l’émotion la plus pure se conjuguait à une musicalité sans pareille dont témoignait son aura auprès des musiciens. Comme les grandes chanteuses de jazz, Shirley Horn possédait non seulement un timbre de voix inimitable mais surtout un art d’interpréter les chansons avec un sens consommé de la mise en scène, chanteuse du clair-obscur et de la note feutrée.

Vincent Bessières - Directeur de la revue "Jazz & People"
(Introduction d'un portrait de Shirley Horn publié sur le site de la Philharmonie de Paris)

Âme, te souvient-il…?

 
Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste.
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal.
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil,
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil,
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route

Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine
(Amour, 1888 Lucien Létinois XVIII)

Verlaine, de retour d'Angleterre, fait la rentrée 1877 comme répétiteur au pensionnat Notre-Dame de Rethel. 
Il y accorde une attention toute particulière à l'un de ses élèves, Lucien Létinois, auquel il s'attache. Relation ambivalente, amoureuse et/ou filiale, avec ce garçon de 17 ans...

Quand, en août 1878, son contrat n'est pas renouvelé, Verlaine repart pour l'Angleterre accompagné de son jeune ami. Ils y enseigneront dans des villes différentes jusqu'à leur retour en France, fin 1879.
En 1880, Lucien est enrôlé comme artilleur à Reims. Paul, soucieux de ne pas être éloigné de son jeune compagnon réussit à trouver dans cette même ville un poste de surveillant général.

En 1882, après avoir vendu la ferme de Juniville dans les Ardennes, récemment acquise et vite déficitaire, Verlaine rentre à Paris, impatient de retrouver la vie littéraire. Lucien s'installe avec ses parents à Ivry-sur-Seine.

Le 7  avril 1883, Lucien, 23 ans, meurt brusquement de la fièvre typhoïde. Verlaine est profondément affligé par la disparition de celui qu'il considérait comme son "fils adoptif". Il achète une concession au cimetière d’Ivry, et revient habiter chez sa mère, rue de la Roquette à Paris.

En 1888, Paul consacre les 25 derniers poèmes de son recueil "Amour" à Lucien Létinois.
Ce profond chagrin n'est sans doute pas étranger à la déchéance du poète.
Christine Sèvres, comédienne et chanteuse avait depuis les années 1970 rangé ses merveilleuses interprétations dans la maison d'Antraigues-sur-Volane, en Ardèche, à l'ombre des innombrables succès de son époux, Jean Ferrat.
Le 1er novembre 1981 le cancer l'emportait. Elle avait à peine 50 ans.

En montagne libanaise

Se souvenir – du bruit du clair de lune,
lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,
et que traîne le vent,
dans la bouche rocheuse des Monts Liban.

Se souvenir – d’un village escarpé,
posé comme une larme au bord d’une paupière;
on y rencontre un grenadier,
et des fleurs plus sonores qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,
des chênes gercés que Septembre abreuve,
des fontaines et des muletiers,
du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,
du sirop de mûres et des amandiers.
Alors chaque fille était hirondelle,
ses yeux remuaient, comme une nacelle,
sur un bâton de coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,
des sentiers qui mènent au bout du nuage,
du chant de l’Islam, des châteaux croisés,
et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,
du conteur, du mage, et du boulanger,
des mots de la fête, de ceux des orages,
de la mer qui brille comme une médaille,
dans un paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,
d’un secret royaume qui avait note âge ;
nous ne savions pas lire les présages,
dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,
sur les Monts Liban.

Nadia Tuéni (1935-1983)

 

Publié (audio) sur Perles d’Orphée le 5/05/2014 : « Se souvenir ».

Contre la barbarie : l’Art, éternellement !

L’écriture, la poésie, le dessin, la peinture, la musique, comme moyens d’échapper à l’horreur immédiate des camps nazis, comme outils du souvenir, du témoignage et de l’indispensable transmission.
Comme probable chemin vers un éventuel et douloureux pardon, pour autant qu’il soit possible, même après tant d’années, de pardonner hors du repentir…?

Felix Nussbaum - Les squelettes jouent pour la danse 1944
Felix NussbaumLes squelettes jouent pour la danse – 1944

La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.

Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)

*

Domenico di Michelino - Dante et son poème - XVème
Domenico di MichelinoDante et son poème – XVème

Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.

(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Levi – « Si c’est un homme » – chap. 11

*

Tromper l’horreur du camp :

La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD intitulé, « Terezin Theresienstadt » (camp nazi tristement célèbre), dans lequel elle interprète des œuvres que composèrent des musiciens juifs internés dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, pour, supercherie couplée à l’horreur, servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ». La chambre à gaz était le plus souvent le but du séjour.

Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber.
Désignée infirmière pour les enfants du camp, elle avait composé diverses mélodies pour les distraire et les calmer. Alors qu’elle était en route pour la chambre à gaz en compagnie de son jeune fils, Tommy, elle lui chanta, pour tromper l’horreur du chemin et l’apaiser jusqu’à l’ultime instant, cette tendre mélodie, devenue célèbre depuis, « Wiegala ».

Dodo l’enfant do,
Le vent joue de la lyre.
Il joue doucement entre les verts roseaux,
Le rossignol chante sa chanson.
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
La lune est une lanterne
Au plafond noir du ciel,
Elle contemple le monde
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
Comme le monde est silencieux !
Pas un bruit ne trouble la paix,
Toi aussi mon bébé, dors.
Dodo, l’enfant do,
Que le monde est silencieux !

*

Se souvenir…
et 
indéfiniment transmettre :

Zoran Music (1909-2005)
Zoran Mušič, – peintre slovène (1909-2005)

Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.

Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

 

in « Pardonner ? » – 1971

*

David Olère – Gazage (peint après 1945)

 Si c’est un homme…

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant :
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi (1919-1987)
Primo Levi (1919-1987)

*  *  *

Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.

Paul Celan (1920-1970)
Paul Celan (1920-1970)

 

 

 

 

Ce billet,légèrement modifié ici, a été initialement publié sur "Perles d'Orphée" le 14/02/2013 sous le titre : "Orphée et la barbarie"

Scènes d’enfants

Petite fille dans une rue de Paris – photographe inconnu

J’envie cet enfant qui se penche sur l’écriture du soleil, puis s’enfuit vers l’école, balayant de son coquelicot pensums et récompenses.
René Char – « Fureur et mystère » (1948) –
partie « Feuillets d’Hypnos » (1943-1944)

Gallimard / Poésie – 1962 
.

20 novembre :
Journée Internationale de l’Enfance

(… Puisque nous sommes devenus débiles au point que nos générations, à travers le monde, ont ressenti le besoin d’en créer une. Tant de siècles d’âpres combats et de lumineux progrès, et, pauvres de nous, ne pas avoir encore unanimement compris que l’enfance est le seul et unique trésor qu’il nous faille protéger, absolument et spontanément, chaque jour de notre vie ; parce qu’elle est sans conteste le seul et unique trésor que notre espèce ait jamais reçu.
Il est évidemment plus facile de faire éclore une forêt de roses qu’une seule conscience.)

Au fond, seuls les enfants savent parler de l’enfance. Voilà qui explique sans doute que personne mieux que le poète ou le musicien, qui jamais ne la quittent, ne sait l’évoquer avec autant de pertinence, et autant de beauté.

Robert Schumann 1810-1856

Ce n’est certes pas un hasard si c’est au plus « enfant » des compositeurs de la musique classique, Robert Schumann, que revient le mérite d’avoir écrit les plus émouvantes partitions sur le thème de l’enfance : « Kinderszenen » (Scènes d’enfants).

Treize miniatures, treize tableaux sonores représentant les émotions et les bonheurs simples des jeunes années. Pour méditer, se souvenir, rêver et, peut-être, transmettre.
Une merveilleuse poignée de minutes en lévitation sur les touches d’un piano, le temps d’un prodigieux voyage dans les contrées imaginaires de l’enfance, entre les frayeurs factices, les rêveries, les jeux animés, les rires et les tendres émois de cet insurpassable « âge d’or ».

Mes « Scènes d’enfants » sont douces, tendres et heureuses, comme notre avenir.

Robert, dans une correspondance adressée à Clara (1938)

Écoutons les, comme un hymne délicat aux joies insouciantes de nos jeunesses perdues, interprétées en janvier 2018 à Barcelone par la grande Martha Argerich. — Ce jour-là plus que jamais, l’immense pianiste avait pris à son compte la recommandation que Robert adressait à Clara, la virtuose et son aimée :

Tu prendras sans doute plaisir à jouer ces petites pièces, mais il te faudra oublier que tu es une virtuose. Il faudra te garder des effets, mais te laisser aller à leur grâce toute simple, naturelle et sans apprêt.

Robert, dans une correspondance adressée à Clara (1938)

1 – Gens et pays étrangers (Von fremden Ländern und Menschen)

Méditation légèrement nostalgique. Questionnement naïf et sincère sur ces histoires et ces récits de gens venus d’ailleurs inconnus.

2 – Curieuse histoire (Kuriose Geschichte)

Malgré l’apparente gravité de sa partie centrale l’histoire que l’enfant découvre le fait sautiller de joie.

3 – Colin-maillard (Hasche-Mann)

Tous les enfants se déchaînent autour de leur camarade aux yeux bandés, pour lui faire perdre totalement ses repères.

4 – L’enfant suppliant (Bittendes Kind)

L’enfant impatient qu’on satisfasse son désir, d’une histoire, d’un jouet, quémande et implore. Écho à son attente, la dernière note reste en suspens !

5 – Bonheur parfait (Glückes genug)

Quelle joie, quel bonheur ! Le désir est exaucé…

6 – Un évènement important (Wichtige Begebenheit)

Qui sait de quel évènement il s’agit ? Mais à l’évidence il est d’une grande importance à en juger par le caractère solennel et l’énergie de la musique.

7 – Rêverie (Träumerei)

Tout ici est sensibilité, poésie, abandon de soi. Mille fois écoutée cette rêverie fait toujours autant rêver. Mais qui rêve ? L’enfant ? Schumann ? Nous-même ?

8 – Au coin du feu (Am Kamin)

Réunion autour de l’âtre. Le feu crépite et les histoires ou les légendes que l’on se raconte attisent les passions…

9 – Cavalier sur le cheval de bois (Ritter vom Steckenpferd)

Le fier chevalier a enfourché le bâton qui lui sert de destrier et cavale à perdre haleine vers son noble destin…

10 – Presque trop sérieusement (Fast zu ernst)

Un souffle de sagesse ou de raison, une intuition d’adulte peut-être, et s’installe, inquiet, un instant de mélancolie.

11 – Croquemitaine (Fürchtenmachen)

On joue à se faire peur : tout est calme et tranquille quand, tout à coup, surgit le croquemitaine. Fuite soudaine de l’enfant… Et comme c’est trop bon de faire semblant d’avoir peur, on recommence.

12 – L’enfant s’endort (Kind im Einschlummern)

Longue et riche journée. Le sommeil gagne inéluctablement la partie. La berceuse emporte doucement l’enfant au pays des songes. Le dernier accord reste accroché à un nuage.

13 – Le poète parle (Der Dichter spricht)

Le dernier mot appartient au poète. Tendrement exprimé comme l’imperceptible caresse d’une maman sur la joue de son enfant endormi.

— ¤ —

Puisse l'apaisante beauté de ces évocations ne faire oublier à personne que toutes les scènes d'enfants ne connaissent pas, hélas, la douceur, la tendresse et le bonheur que Schumann avait souhaité réunir dans ses pages.

La pluie… T’en souviens-tu ?

L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !

Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)

Il pleut

À Éliane

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

Francis Carco (1886-1958)

Trois feuilles mortes… Immortelles !

Lieu commun, sans doute, mais qu’importe ! Au nom de quelle convention me priverais-je, chaque fois que les rousseurs d’octobre font craquer mes souvenirs sous le poids de mon pas, d’entendre cette chanson douce et mélancolique que mon père fredonnait sans cesse ? A croire qu’instillés par son chant dans mes biberons, couplets et refrain en ont irrémédiablement parfumé le lait.

automne

Ils sont innombrables ces artistes, chanteurs lyriques ou de variétés, musiciens classiques ou jazzmen de tout temps, à s’être épris de cette chanson française chargée d’autant d’éternité qu’un poème de Verlaine, ou un prélude de Bach. Tous, partout, ont donné leur version des « Feuilles mortes » de Prévert et Kosma. Aucun, bien sûr, n’aura su faire résonner cet air en moi tel que mon père le chantonne encore dans ma mémoire.

Toutefois, après avoir écouté avec plaisir, tant de fois, tant de versions et pendant tant d’années, je conserve précieusement dans mes archives intimes trois interprétations qui — je ne saurais expliquer pourquoi — ont le don de me faire voyager entre le lointain royaume des bonheurs de mon enfance et les ciels parfois brouillés de ma vie d’homme.

Comment ne trouveraient-elles pas leur juste place dans ces pages partagées du journal de mes émotions ?

Les voici donc ! En noir et blanc, couleur nostalgie, — et pourtant pas toujours dans ma langue que je chéris —, telles que retrouvées sur la toile.

Yves Montand : Interprète absolu de ce poème et de la mélodie qui lui colle aux vers depuis toujours… Concordance d’époques…!

&

Nat King Cole : Velours, charme…! Et premiers chagrins d’amour.

&

Eva Cassidy : Dès que je l’ai découverte à la fin des années 90, la superbe interprétation très personnelle d’Eva Cassidy, trop tôt disparue, m’a définitivement conforté, s’il en était besoin, dans cette affirmation du poète selon laquelle la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. La guitare, peut-être ? La blondeur, qui sait ? L’artiste, assurément !

Mes « Feuilles mortes » sont immortelles !

Affair On Eighth Avenue

How long can a moment like this belong to someone ?

8th-avenue-chelsea-manhattan-new-york-city-bokeh-hd-wallpaperVielle histoire, intemporelle et si banale, que cette « aventure sur la 8ème Avenue » à Manhattan ! Celle de l’éternelle rencontre : un homme, une femme, des doigts qui s’entrelacent « comme rubans de lumière », l’intense émotion réciproque d’un amour partagé d’où s’échappent des rêves fous et audacieux que la réalité s’empresse de dissiper, la persistance troublante d’un parfum, la caresse d’une chevelure défaite, des « pourquoi » sans réponses, un souffle de mélancolie… Et puis, un brin de poésie, une guitare pour escorter la nostalgie, et la voix, de loin venue, qui toujours se souvient…

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L’arbre de l’oubli

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

Alfred de Musset (« Souvenir »)

Arbre étrangeComme il est bon, quand la vie, parfois, décide de faire la mauvaise tête,  voire, certains jours, de nous bousculer un peu fort du côté du cœur,  d’aller se réfugier sous « l’arbre de l’oubli ».

Là, au moment apaisé où nos paupières s’abandonnent, il n’est pas rare qu’une petite mélodie toute simple, mais si douce, vienne tournoyer autour de nos chagrins. Les branches, même dépouillées par les vents froids de l’hiver, la gringottent pour nous. Comme les cordes de mille guitares leurs brindilles desséchées donnent la sérénade à l’âme alanguie.

Une invite à l’oubli !

Alberto Ginastera (argentine 1916-1983) – transcription pour deux guitares d’une Milonga (Canción al árbol del olvido) composée initialement pour piano.

Mais, soyons vigilants, car il arrive quelquefois, sous cet arbre, que l’on oublie d’oublier.

Poésie de Fernán Silva Valdés (Argentine 1887-1975)

Sur ma terre il y a un arbre
Qui s’appelle l’arbre de l’oubli
Où vont se consoler,
Petite vie,
Les moribonds de l’âme.

Pour ne pas penser à toi,
Sous l’arbre de l’oubli
Je me suis couché une nuit,
Petite vie,
Et je m’y suis bien endormi.

Et au sortir de mon rêve,
Une fois encore je pensais à toi,
Car j’ai oublié de t’oublier,
Petite vie,
Quand je me suis couché…

En mi pago hay un árbol,
Que del olvido se llama,
Donde van a consolarse
Vidalita,
Los moribundos del alma.

Para no pensar en vos,
En el árbol del olvido,
Me acosté una nochecita,
Vidalita,
Y me quedé bien dormido.

Al despertar de aquel sueño
Pensaba en vos otra vez,
Pues me olvidé de olvidarte,
Vidalita,
En cuantito me acosté.

Un air de valse ancienne…

Ô que c’est long d’aimer sans voir ce que l’on aime…
De caresser une ombre et de sourire au mur
Et de s’interroger si l’Autre fait de même
Et se sent dans le cœur je ne sais quel fruit mûr
Qui crève de tristesse et d’espérance extrême.

Paul Valery

Paul Valéry
Corona & Coronilla (Editions de Fallois – P. 147)

Edward Munch (1863-1944) - Separation
Edward Munch (1863-1944) – Separation

En chaque homme résonne, toujours recommencée, la plainte d’Orphée. Cri d’amour, désespéré, désespérant, venu du gouffre de la solitude infligée, cri de détresse d’un cœur qu’on divise, qu’on arrache à lui-même.

Parfois, quand, l’espace d’un souffle, sa poitrine endigue son sanglot, une mélodie inattendue ouvre un chemin vers un vieux souvenir. Ô la tendre nostalgie des sourires perdus ! Le scintillement mouillé d’une lueur d’espérance !

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