Rencontre en ville

Charles Bukowski 1920-1994 / Joni Mitchell (82 ans)

Par l’habile croisement de deux poèmes empruntés chacun à ces artistes de légende, la chanteuse dano-américaine – et très argentine – Annelise Skovmand* établit un dialogue harmonieux aussi inattendu qu’attachant entre les deux auteurs.

Dans cet échange artistique délicatement souligné par la guitare de Pablo Gonzalez Jazey*, la rugosité de Bukowski et la lucidité de Joni Mitchell partagent une même urgence : capturer la solitude viscérale de l’individu au cœur de la mégapole moderne. Tous les deux, l’un par la gouaille désabusée de la poésie urbaine, l’autre par la grâce mélancolique de la chanson folk, dressent un portrait sans fard des rouages mécaniques de la ville, transformant l’aliénation quotidienne en un espace de résistance poétique et de vérité nue.

En intercalant habilement la chanson « Nathan La Franeer » de Joni Mitchell dans le poème de Charles Bukowski, « A poem is a city », notre soprano donne corps à cette confrontation délicate entre la sensibilité poétique et la froideur implacable d’un environnement urbain écrasant.
Une voix, une diction, une interprétation, une chaude musicalité, à nous faire aimer (presque) les épouvantables tumultes des villes…

Sérénades / 11 – Hispánica

La sérénade semble avoir trouvé son lieu d’accomplissement naturel dans l’imaginaire musical hispanique. L’Espagne y cristallise immédiatement un ensemble de représentations codifiées : la guitare, les nuits ardentes, le théâtre de la passion. Qu’un amoureux, dans la nuit caraïbe d’un roman colombien, décide de troquer sa guitare pour un violon ne changera rien à la réalité du cliché.
Cliché ô combien renforcé par les évocations fascinées et parfois fantasmées des compositeurs étrangers. La musique française n’en offre-t-elle pas une illustration exemplaire avec Debussy, Ravel, Chabrier ou Lalo… surtout si l’on considère que certains d’entre ces grands compositeurs qui ont produit les œuvres les plus « espagnoles » du répertoire n’avaient qu’une connaissance sommaire de l’Espagne ?

La vision extérieure :

– Les compositeurs espagnols :

– La sérénade hispano-américaine :

On pourrait évoquer la sérénade dans la tradition mexicaine (la sérénade populaire, les mañanitas) ou les compositeurs comme Heitor Villa-Lobos (bien que brésilien, donc lusophone) qui, dans ses Bachianas brasileiras, retravaille des atmosphères nocturnes comparables, ou encore Agustín Lara, dont les chansons romantiques prolongent au XXème siècle la sérénade populaire dans un langage plus proche de la chanson que du concert, et, et…
Dans un autre billet, peut-être ?

Parlez-moi d’amour – 14 – ‘Melodia sentimental’

Partagée entre lyrisme et nostalgie, « Melodia sentimental » est sans doute l’une des pièces les plus célèbres du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos.
Elle fait partie d’une suite orchestrale destinée en 1959 au cinéma hollywoodien, mais la partition se trouvera grandement sacrifiée au montage. Villa-Lobos lui redonnera une place de choix dans l’œuvre de concert en laquelle il convertira sa musique de film. 

« Melodia sentimental » est une sérénade traditionnelle brésilienne qui naturellement fait la part belle au sentiment amoureux, mais qui flatte également la beauté de la nature.
La ‘saudade’, ce sentiment typiquement brésilien qui mêle mélancolie, nostalgie et espoir s’infiltre harmonieusement à travers les modulations de la musique. C’est dans l’interprétation voix-piano ou voix-guitare, sur les paroles de la poétesse brésilienne, diplomate et grande amie du compositeur, Dora Vasconcellos, que le charme atteint à son paroxysme.

– En version ‘lyrique’ grâce, par exemple à la soprano Roberta Mameli accompagnée au piano par Olaf Laneri

Réveille-toi, viens voir la lune
Qui dort dans la nuit noire
Qui brille si belle et blanche
Déversant sa douceur
Claire flamme silencieuse
Brûlant mes rêves

Les ailes de la nuit qui surgissent
Parcourent l’espace profond
Oh, douce bien-aimée, réveille-toi
Viens apporter ta chaleur au clair de lune

Je voudrais te savoir mienne
Dans ce moment serein et calme
L’ombre confie au vent
La limite de l’attente
Quand dans la nuit
Elle réclame ton amour

Réveille-toi, viens regarder la lune
Qui brille dans la nuit noire
Chérie, tu es belle et douce
Sens mon amour et rêve.

– En version plus populaire par l’émouvante Mônica Salmaso accompagnée à la guitare par Luis Leite

Acorda, vem ver a luaQue dorme na noite escuraQue fulge tão bela e brancaDerramando doçuraClara chama silenteArdendo meu sonhar
 
As asas da noite que surgemPercorrem no espaço profundoOh, doce amada, despertaVem dar teu calor ao luar
 
Quisera saber-te minhaNa hora serena e calmaA sombra confia ao ventoO limite da esperaQuando dentro da noiteReclama o teu amor
 
Acorda, vem olhar a luaQue brilha na noite escuraQuerida, és linda e meigaSentir meu amor e sonhar

Au bout des doigts… la voix !

Sabeth & Gabriel Pérez

Les professeurs de piano ont coutume d’exhorter leurs élèves à – belle image – « pétrir le son ».

Qui sait si les professeurs de chant de la Musikhochschule für Musik und Tanz de Cologne et ceux de la Manhattan School of Music n’ont pas, eux aussi, engagé leur talentueuse lauréate, la chanteuse Sabeth Pérez, à façonner virtuellement sur une harpe imaginaire glissée entre ses mains les gracieuses harmonies de sa voix et les rythmes jazzy ou latins qui les accompagnent ?

Ni l’œil, ni l’oreille n’auraient idée de s’en plaindre… Et puis, soyons rassurés, son compositeur de père veille depuis la anche de sa clarinette.

« Convertidos en perfume »
WDR Big Band
Gabriel Pérez (clarinette)
Sabeth Pérez (voix)

Fulgurances – XLVI – ‘Nuit’

Vive la mariée… facétieuse !

Exécutée par des voix surprenantes, voilà une chose prodigieuse ; je pourrais presque en pleurer, si le don des larmes ne m’avait été enlevé.

Gioacchino Rossini 1792-1868

Malena Ernman (soprano colorature)

sur la scène du MusikTheater an der Wien, en août 2012

ORF Orchestre Symphonique de la Radio de Vienne

Chœur Arnold Schoenberg (dir. Erwin Ortner)

Direction musicale : Leo Hussain

Mise en scène : Christof Loy

Elena:
Tanti affetti in tal momento
mi si fanno al core intorno,
che l’immenso mio contento
io non posso a te spiegar.
Deh! Il silenzio sia loquace…
Tutto dica un tronco accento…
Ah, Signor! La bella pace
tu sapesti a me donar.

Coro:
Ah sì… Torni in te la pace,
puoi contenta respirar!

Elena:
Fra il padre e fra l’amante…
Oh, qual beato istante!
Ah! Chi sperar potea
tanta felicità?!

Coro:
Cessi di stella rea
la fiera avversità…

Elena:
Ah! chi sperar potea
tanta felicità!

Fra il padre e fra l’amante…
Oh, qual beato istante!
Ah! Chi sperar potea
tanta felicità?!

Elena :
Tant d’émotions en cet instant
assiègent mon cœur
que je ne puis t’exposer
mon infini plaisir.
Allons, sois éloquent silence…
Qu’une voix enfin dise tout…
Ah, Seigneur! vous avez daigné
m’accorder une si belle paix !

Chœur :
Ah, oui !… Retrouve la paix,
respire ton bonheur !

Elena :
Entre mon père et mon amant…
Oh, quel instant bienheureux !
Ah ! Qui pouvait espérer
pareille félicité.

Chœur :
Que cesse la cruelle influence
d’une mauvaise étoile…

Elena :
Ah ! qui peut espérer
un tel bonheur ?

Entre mon père et mon aimé
Quel merveilleux moment !
Ah ! qui peut espérer
un tel bonheur ?

Une Zamba pour oublier

Dépit amoureux chorégraphique du Nord de l’Argentine, la Zamba est une danse sensuelle lente, au rythme circulaire marqué au temps par une percussion, qui tient les corps à distance de foulard pour donner au couple tout le loisir de jouer à travers les échanges de regards au jeu du « je t’aime, moi non plus ».

Chantée, c’est une poésie nostalgique et sensuelle par laquelle s’exprime l’éternel tourment des amoureux oscillant entre séduction et séparation.

Une Zamba pour oublier… ou pas !

Zamba para olvidar

Elle

Mais, selon moi, plus malheureux que tous est celui qui n’aime plus et ne peut oublier qu’il a aimé.

Adam Mickiewicz – La Résignation

No se para que volvistesi yo empezaba a olvidarno se si ya lo sabrasllore cuando vos te fuisteno se para que volvisteque mal me hace recordar.
.
La tarde se ha puesto tristey yo prefiero callarpara que vamos a hablarde cosas que ya no existenno se para que volvisteya ves que es mejor no hablar
.
Que pena me da saber que al finalde ese amor ya no queda nadasolo una pobre cancionda vueltas por mi guitarray hace rato que te extrañami zamba para olvidar.
.
Mi zamba vivio conmigoparte de mi soledad.no se si ya lo sabras…mi vida se fue contigocontigo mi amor contigoque mal me hace recordar
.
Mis manos ya son de barrotanto apretar al dolory ahora que me falta el solno se que venis buscando.Llorando mi amor llorandotambien olvidame vos.
.
Que pena me da saber que al finalde ese amor ya no queda nadasolo una pobre cancionda vueltas por mi guitarray hace rato que te extrañami zamba para olvidar.

Lui (… mais pas sans Elle !)

Comment oublier jamais quelqu’un qu’on aime depuis toujours ?

Marcel Proust – A l’ombre des jeunes filles en fleurs
.

Mercedes Sosa  &  Diego Torres

Fulgurances – XXVIII – Frémir

Horacio Banegas 
auteur, compositeur, interprète argentin

 

‘Soy de la tierra’

par

Gabriela Cuicchi

Guitare : Walter Amadeo

.

 

..

Soy un latido en la tierra, 
tal vez un pájaro, un alma.

tal vez un pájaro, un alma
 
Soy fantasia constante,
la voz, el eco y la tarde,
la voz, el eco y la tarde.
 
A donde grillos y estrellas
se vuelven una ilusión.
 
Soy un ayer y un mañana,
sólo un perfume en el aire,
pañuelo alegre en la zamba
terron agreste es mi carne
Y un triste arrullo de urpila
agita mi corazón.
 
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol,
 
hachando el monte del tiempo
desgajo rima y poesía
tiernas plegarias que anidan
en alas algún silencio,
en alas algún silencio.
 
Tierra desde el sentimiento
por donde va mi ilusión.
Y en las alas de una nube
mi corazón alza vuelo
Y en la flor de una esperanza
baila un malambo de fuego,
baila un malambo de fuego.
 
Cuando en mis párpados arden
las rubias trenzas del Sol.
 
Soy un latido en la tierra,
tal vez un pájaro, un alma
tal vez un pájaro, un alma.
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.
 
Je suis un mythe persistant,
la voix, l’écho et le soir,
la voix, l’écho et le soir.
 
Où les grillons et les étoiles
deviennent une illusion.
 
Je suis un hier et un demain,
juste un parfum dans l’air,
un mouchoir joyeux dans la zamba*
une motte sauvage, c’est ma chair
Et une triste berceuse d’oisillon
fait vibrer mon cœur.
 
Et sur les ailes d’un nuage
mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’un espoir
danse un malambo*de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil,

en taillant dans la montagne du temps
je déchire la rime et la poésie
de tendres prières qui se nichent
sur les ailes du silence,
sur les ailes du silence.
 
Terre de mon désir
terre de mes illusions.
Et sur les ailes d’un nuage
Mon cœur s’envole
Et dans la fleur d’une espérance
danse un malambo de feu,
danse un malambo de feu.
 
Quand sur mes paupières brûlent
les tresses blondes du soleil.
 
Je suis une pulsation dans la terre
peut-être un oiseau, une âme
peut-être un oiseau, une âme.

*danses folkloriques argentines

Manigances de barytons

DonPasqualecollage
Don Pasquale (opéra bouffe – 1843) – Gaetano Donizetti (1797-1848)

L’affaire n’est vraiment pas simple… Mais le serait-elle que la comédie perdrait autant en amusants rebondissements et mariages truqués qu’en saveur et en dérision, ce que n’auraient voulu à aucun prix Gaetano Donizetti et son librettiste Giovanni Ruffini en écrivant, dans le pur esprit de la « commedia dell’arte », Don Pasquale, leur opéra bouffe, en 1843.  

Un vieux barbon riche et célibataire, Don Pasquale, décide de déshériter son neveu Ernesto au prétexte qu’il veut épouser une jeune femme sans le sou, Norina. Il choisit donc de prendre épouse lui-même, à qui reviendra sa fortune. Il confie son projet au docteur Malatesta qui, rusé et sans scrupule, mais tout disposé à servir la cause des jeunes amants, lui propose d’épouser sa charmante « soeur ». En vérité, Norina elle-même… Le piège est posé.
Après mille déboires, prétextes à autant de scènes vaudevillesques, Don Pasquale finira par regretter son mariage et accueillera la vérité avec soulagement, au grand bénéfice du jeune couple.

Acte III – Scène 5

Don_Pasquale_in_London
Scène du jardin

Pour l’heure, le plan de Malatesta a parfaitement fonctionné : Norina, alias « la charmante soeur » a épousé Don Pasquale. Elle adopte maintenant un comportement des plus tyranniques, infligeant même un soufflet au vieil homme qui se révèle ainsi prêt à une séparation sans tarder. Malatesta doit désormais organiser la rupture : il invite Norina à se rendre au jardin pour un fictif rendez-vous galant afin que Don Pasquale la surprenne en flagrant délit d’infidélité. Les deux hommes, manipulateur et manipulé, mettent au point leur stratagème…

Voilà l’occasion d’un magnifique duo de barytons aussi sympathiques que virtuoses : Thomas Hampson (Docteur Malatesta) et Luca Pisaroni (Don Pasquale) rivalisent en performances articulatoires dans l’interprétation de « Cheti Cheti », lors du Red Ribbon Concert 2014, à Vienne.

Réjouissant !

DON PASQUALE
Tout doucement descendons
tout de suite dans le jardin ;
je prends avec moi mes gens,
et nous cernons le bosquet ;
ce misérable couple,
pris à mon signal,
nous le conduisons sans perdre
un instant chez le podestat.

MALATESTA
Je vais vous dire… écoutez un peu,
nous allons seuls tous les deux sur les lieux ;
nous nous postons dans le bosquet,
et au moment voulu nous nous montrons ;
et entre les prières et les menaces
d’avertir les autorités,
nous faisons promettre aux deux
que les choses en resteront là.

DON PASQUALE (se levant)
C’est régler cette affaire

par une peine bien légère pour la trahison.

MALATESTA
Réfléchissez, c’est ma sœur.

DON PASQUALE
Qu’elle s’en aille de ma maison.
Je ne transigerai pas.

MALATESTA
C’est une affaire délicate, il faut de la pondération.

DON PASQUALE
Pondérez, examinez,
mais je ne veux plus la voir à la maison.

MALATESTA
Vous allez faire un scandale,
et la honte retombera sur vous.

DON PASQUALE
Aucune importance… aucune importance.

MALATESTA
Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien :

je vais chercher un autre moyen.

Il réfléchit un instant.

 DON PASQUALE (l’imitant)
Ce n’est pas possible, ce n’est pas bien…

Mais le soufflet m’est resté là.

Ils réfléchissent tous deux.
Je dirai…

MALATESTA (brusquement)
J’ai trouvé́ !

DON PASQUALE
Oh ! Soyez béni ! Dites vite.

MALATESTA
Dans le bosquet
nous nous cacherons bien doucement.
Nous pourrons tout entendre.
Si la trahison est avérée,
vous la chassez sur le champ.

DON PASQUALE
Bravo ! Bravo, c’est excellent !
Je suis satisfait, bravo, bravo !
En aparté : (Attends un peu, attends un peu,
chère épouse, ma vengeance approche déjà̀ ;
oui, elle te presse, elle t’a déjà rejoint,
il te faudra tout payer d’un seul coup.
Tu verras si les soupirs et les larmes,
les manœuvres et les intrigues,
les tendres sourires, te serviront !
Je veux prendre ma revanche maintenant.
Tu es dans la nasse et tu vas y rester.)

MALATESTA
En aparté : (Le pauvre il songe à la vengeance.
Mais le malheureux ne sait pas ce qui l’attend ;
il frémit pour rien, il enrage pour rien,
il est enfermé dans la cage, il ne peut s’échapper.
Il accumule en vain projets et calculs ;
mais il ne sait que construire
des châteaux de cartes ;
il ne voit pas, le simple fait qu’il va
se jeter lui-même dans le piège.)

 Ils sortent ensemble.

Fulgurances – XVII – Liberté !

Corey Butler (piano) & Jackie Richardson (voix)

‘Hymn to Freedom’

Cet hymne emblématique à la Liberté a été composé par le musicien de jazz canadien Oscar Peterson (1925-2007), en 1962, alors que la lutte pour les droits civiques s’intensifiait en Amérique du Nord.
Les paroles sont de Harriette Hamilton.

When every heart joins every heart and together yearns for liberty,
That’s when we’ll be free.

Si tous les cœurs se joignent à tous les cœurs et aspirent ensemble à la liberté,
Alors nous serons libres.

When every hand joins every hand and together moulds our destiny,
That’s when we’ll be free.

Si chaque main se joint à chaque main pour façonner ensemble notre destin,
Alors nous serons libres.

Any hour any day, the time soon will come when we will live in dignity,
That’s when we’ll be free.

Le temps viendra bientôt où à toute heure de chaque jour nous vivrons dans la dignité,
Alors nous serons libres.

When everyone joins in our song and together singing harmony,
That’s when we’ll be free.

Si tout le monde se joint à notre chant pour qu’ensemble en harmonie nous chantions,
Alors nous serons libres.

Hauteur de voix, voix des Hauteurs

La voix touchante de la foi naïve résonne à mon oreille.

Gustav Mahler en 1892

C’est par ces mots que Mahler, fraichement converti au catholicisme, évoque la foi nouvelle qui l’anime et qui l’encourage à espérer qu’elle l’aidera à sortir par le haut des nombreux tourments de son existence.
Ainsi choisit-il de reprendre, pour le quatrième et avant dernier mouvement de sa puissante Symphonie N°2 – « Résurrection » (Auferstehung) -, un des lieder « Urlicht » (Lumière originelle) du recueil « Des Knaben Wunderhorn » (Le cor enchanté de l’enfant), composé quelques années auparavant.

Mahler souhaitait que cette pause spirituelle au milieu de la symphonie, précédant la ferveur du final décliné en éloge musical de la vie triomphante, évoquât, à travers le timbre d’une voix de contralto, le chant d’un enfant imaginant en toute naïveté son arrivée au paradis.
Sur la partition il avait indiqué :

Sehr feierlich aber schlicht. Choral mässig
Très solennel mais modeste. En forme de choral modéré

Lumière Originelle

O petite rose rouge,
L’homme est accablé d’une si grande souffrance !
L’homme est accablé d’une si grande peine !
Comme je préférerais être au Paradis !
J’allais sur un large chemin
quand un ange survint, qui voulait m’en chasser.
Ah non ! je ne me laisserai pas chasser !
Je suis venu de Dieu et sens retourner à Dieu !
Le bienaimé Dieu allumera pour moi une petite lumière,
qui m’éclairera jusque dans la vie éternelle.

Petra Lang (mezzo-soprano) chante « Urlicht »
Extrait de l’enregistrement de la Symphonie N°2 en Ut mineur de Gustav Mahler
Philharmonie de Berlin le 26/03/2005

Staatskapelle de Berlin
Direction Pierre Boulez

Urlicht

O Röschen rot,
Der Mensch liegt in grösster Not,
Der Mensch liegt in grösster Pein,
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg,
Da kam ein Engellein und wollt mich abweisen,
Ach nein ich liess mich nicht abweisen.
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott,
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis an das ewig selig Leben.

YouTube offre l’embarras du choix à toutes celles et ceux qui souhaiteraient découvrir une version de qualité de cette œuvre gigantesque… aussi pour sa longueur (1h30). Ils, elles y trouveront évidemment la version intégrale d’où est extraite la vidéo précédente. Les versions d’anthologie, en audio parfois, ne manquent évidemment pas.

La découverte réserve cependant d’excellentes surprises (je n’ignore pas la part de subjectivité de toute appréciation). Celle-ci, inconnue en tous points de votre serviteur, a exercé sur lui une séduction particulière…

Andrew Manze, Dirigent
Katharina Konradi, Sopran
Marianne Beate Kielland, Alt
Collegium Vocale Hannover
Capella St. Crucis Hannover
Johannes-Brahms-Chor Hannover
Junges Vokalensemble Hannover
NDR Radiophilharmonie

Rachael Price ! What else ?

Les voisins pourraient bien demander de monter le son…

À moins qu’ils ne s’invitent sans tarder !

La Voix – L’Esprit – La Voix

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ?

Charles Baudelaire – Hymne à la beauté

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Voix du Bantou »

La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes.

Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1951

Abel Selaocoe (voix et violoncelle)
« Qhawe » (héros en Zoulou)
Incantation dédiée au désert et à l’apaisement procuré par la pluie.

Corde de violoncelle ou corde vocale, Abel Selaocoe excelle dans l'art de les faire chanter. 
Avec un exceptionnel talent et une sensibilité exacerbée, il réunit musique baroque et chants traditionnels de sa terre natale, l'Afrique du Sud.

Abel est né et a grandi dans les townships de Johannesburg, bercé par les rythmes des chants traditionnels et religieux.

Très tôt intégré dans une formation musicale destinée à éviter à la jeunesse de se perdre dans le désœuvrement, il fait preuve de véritables qualités qui lui valent une bourse pour les meilleures écoles de musique dont le Royal Northern College of Music à Manchester. 
.
Ainsi peut-il mener conjointement l'apprentissage du grand répertoire et une recherche approfondie des musiques de ses origines. 
Encouragé par ses maîtres, il réussit à concilier les deux univers musicaux qui le constituent, et construit, au confluent de ces deux cultures, le sien propre, fait d'interprétations classiques mais aussi de compositions et d'improvisations.   

Une sorcière comme les autres

Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Aussi grande soit-elle, aussi juste, la cause ne trouve pas nécessairement le meilleur argument de sa défense sur le pic de la fourche. Les mots, en costume de poésie et en robe de musique, percent parfois, et sans violence, plus sûrement les cœurs les plus résistants.

En 1975, « Une sorcière comme les autres », la chanson de Anne Sylvestre, véritable charge lyrique en faveur d’un autre regard sur la femme, propose aux hommes de retourner le miroir.
Derrière la déférence apparente des formules convenues de politesse l’auteure les pousse en vérité, non sans empathie et avec élégance, à considérer l’éternelle histoire d’une indissociable communauté et les justes mutations qui pérenniseraient son futur.

Anne Sylvestre 1934-2020

Pour saluer comme il le mérite ce distingué mariage de la pensée et de l’émotion, deux jeunes femmes interprétant cette chanson, confèrent à ce texte une force saisissante qui transcende superbement les intentions de son inoubliable auteure.

Laetitia Isambert & Nathalie Doummar 
Piano : Yves Morin

S’il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d’oie des oreillers d’autrefois
J’aimerais ne pas être portefaix
S’il vous plaît faites-vous léger
Moi je ne peux plus bouger

Je vous ai porté vivant
Je vous ai porté enfant
Dieu comme vous étiez lourd
Pesant votre poids d’amour
Je vous ai porté encore
À l’heure de votre mort
Je vous ai porté des fleurs
Vous ai morcelé mon cœur

Quand vous jouiez à la guerre moi je gardais la maison
J’ai usé de mes prières les barreaux de vos prisons
Quand vous mouriez sous les bombes je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe et tout le malheur dedans

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui parle ou qui se tait
Celle qui pleure ou qui est gaie
C’est Jeanne d’Arc ou bien Margot
Fille de vague ou de ruisseau

Et c’est mon cœur ou bien le leur
Et c’est la sœur ou l’inconnue
Celle qui n’est jamais venue
Celle qui est venue trop tard
Fille de rêve ou de hasard

Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

Il vous faut
Être comme le ruisseau
Comme l’eau claire de l’étang
Qui reflète et qui attend
S’il vous plaît
Regardez-moi je suis vraie
Je vous prie, ne m’inventez pas
Vous l’avez tant fait déjà
Vous m’avez aimée servante
M’avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m’avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m’avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j’étais vieille et trop laide, vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide quand je ne vous servais plus
Quand j’étais belle et soumise vous m’adoriez à genoux
Me voilà comme une église toute la honte dessous

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui aime ou n’aime pas
Celle qui règne ou se débat
C’est Joséphine ou la Dupont
Fille de nacre ou de coton

Et c’est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui attend sur le port
Celle des monuments aux morts
Celle qui danse et qui en meurt
Fille bitume ou fille fleur

Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

S’il vous plaît, soyez comme je vous ai
Vous ai rêvé depuis longtemps
Libre et fort comme le vent
Libre aussi, regardez je suis ainsi
Apprenez-moi n’ayez pas peur
Pour moi je vous sais par cœur

J’étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J’étais la bûche et le feu
L’incendie aussi je peux
J’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière
J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s’ouvre
Et le volcan n’en peux plus
Le sol se rompt, on découvre des richesses inconnues
La mer à son tour divague de violence inemployée
Me voilà comme une vague vous ne serez pas noyé

Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Et c’est l’ancêtre ou c’est l’enfant
Celle qui cède ou se défend
C’est Gabrielle ou bien Eva
Fille d’amour ou de combat

Et c’est mon cœur
Ou bien le leur
Celle qui est dans son printemps
Celle que personne n’attend
Et c’est la moche ou c’est la belle
Fille de brume ou de plein ciel

Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres

S’il vous plaît, s’il vous plaît faites-vous léger
Moi je ne peux plus bouger

Elle viendra – 3 – Diabolique

Reprise d’un billet du 24/03/2018 : ‘Le Diable est dans… la voix

A Satan reviennent toujours les chants les plus beaux. (Dicton)

§

D’Œdipe à Hamlet et à Don Quichotte, tous les grands mythes littéraires connurent certes des avatars musicaux. Mais Faust est un cas particulier. Pas simplement par le grand nombre des œuvres qu’il a suscitées. Il est l’une des rares figures, parmi les plus prisées des compositeurs, que rien ne prédestinait à priori à un devenir musical.

[…]

Et pourtant, il n’y eut qu’un Don Giovanni alors que les grands Faust furent pléthore.

Emmanuel Reibel
« Faust – La musique au défi du mythe » (Fayard 2008)

Sont-elles nombreuses, et polymorphes souvent, les silhouettes du Docteur Faust qui ont depuis le XVIème siècle, traversé la culture populaire, la littérature et, étonnamment, la musique, jusqu’à apparaître dans nos miroirs d’aujourd’hui comme notre propre reflet, peut-être le plus incontestable et le plus vrai.

Depuis qu’en 1593 le dramaturge élisabéthain, Christopher Marlowe,  — « The Tragical History of Doctor Faustus » — s’est emparé de la traduction anglaise d’un texte anonyme, — « Volksbuch » —  publié en 1587 à Francfort-sur-le-Main, inspiré, peu ou prou, de la vie de cet astrologue et alchimiste allemand de la Renaissance, Johann Georg Faust, dont on disait qu’il possédait d’étranges pouvoirs magiques, le mythe du quêteur de la connaissance universelle et du plaisir absolu, épris d’un inextinguible désir d’infini, prêt à tout pour atteindre ses buts, jusqu’à offrir son âme à Méphistophélès, l’envoyé du Diable, n’a cessé de nourrir les créations des plus illustres écrivains et des plus fameux compositeurs.

Si dans la deuxième moitié du XXème siècle le mythe de Faust s’évapore quelque peu au-dessus des encriers des écrivains, il continue d’enfiévrer sur les portées les plumes des compositeurs.

Faust et Mephistoimage extraite du film de F. W. Murnau – 1926

A l’instar de leurs illustres prédécesseurs du XIXème, tels que Berlioz, Schumann, Liszt, Gounod et tant d’autres, et dans le sillage de Busoni en 1925, les musiciens contemporains comme Georges Aperghis, John Adams ou Pascal Dusapin, pour ne citer qu’eux — trop proches de nous sans doute pour que leurs noms nous soient familiers — vont encore chercher leur inspiration dans la complexité des relations croisées du trio mythique, Faust – Méphistophélès – Marguerite.

Le catalyseur de ce regain d’intérêt moderne est assurément le passionnant et magistral roman que publie Thomas Mann en 1947, « Doktor Faustus ». D’une part en raison de la question philosophico-historique qu’il soulève à l’heure où plus personne au monde ne peut ignorer ou prétendre ignorer l’horreur des camps nazis, et d’autre part parce que le Faust qu’il décrit en son temps n’est autre qu’un musicien moderne hanté par le désir de devenir le génie de cette novation radicale du langage musical, le sérialisme, au point d’atteindre la folie et d’en mourir.

« Faust est le thème de toute ma vie, et j’en ai déjà peur. Je ne pense pas que je l’achèverai jamais. »

Alfred Schnittke (1934-1998)

Figure notable de la musique en cette fin de XXème siècle, par l’étendue et la multiplicité de son œuvre autant que par son « polystylisme », comme il définit lui-même son écriture musicale, le compositeur russe Alfred Schnittke, fasciné par le personnage de Faust, décide dès 1980 de lui consacrer un opéra, « Historia von D. Johan Fausten ».

L’opéra est donné à Hambourg en 1995, quelques années avant la disparition de Schnittke. Les soucis de santé du compositeur, aggravés par un accident vasculaire cérébral, ainsi que la complexité des voyages à l’époque entre la Russie et le reste de l’Europe ont pénalisé le projet d’une dizaine d’années. Mais déjà en 1983 Schnittke en avait esquissé les grandes lignes dans sa « Faust Cantata » (« Seid nüchtern und wachet » – Sois sobre et veille).

Rencontre entre le Diable et Docteur Faustus – 1825
Crédit : Wellcome Library, London. Wellcome Images

Bien que très imprégné, comme ses confrères, de l’œuvre de Thomas Mann, c’est dans le « Volksbuch » original de 1587 que Schnittke va puiser toute l’énergie dramatique qui anime cette pièce. Voilà, sans doute, ce qui en fait l’une des œuvres les plus palpitantes du compositeur laissant, plus qu’ailleurs peut-être, apparaître la face la plus noire de son inconditionnel pessimisme.

Point culminant de cette cantate, l’évocation de la mort épouvantable du Docteur Faust, son contrat avec Méphistophélès expiré. C’est par la voix d’un diable gouailleur, exprimant son cynisme depuis les profondeurs d’une tessiture de contralto sur les rythmes dédaigneux d’un tango ironique et arrogant que nous apprenons l’effroyable horreur de la tragédie, avec les mots mêmes, ou presque, du « Volksbuch ».

Quand il fut jour/ les étudiants/ qui n’avaient pas dormi de toute la nuit/ entrèrent dans la salle/ où avait été le docteur Faustus/ et ils ne virent pas Faustus/ rien que la pièce éclaboussée de sang/ la cervelle collée aux murs/ car le diable l’avait lancé d’un mur à l’autre. Ils trouvèrent des yeux et quelques dents/ spectacle affreux et épouvantable. Alors les étudiants se prirent à pleurer et lamenter/ et toujours ils le cherchaient/ Enfin ils trouvèrent son corps à l’extérieur près du fumier/ horrible à voir/ tête ballante et membres roués.

L’Histoire de Faustus suivie de La Tragédie de Faustus par Christopher Marlowe, édition de Jean-Louis Backès, Imprimerie Nationale Éditions - 2001 (Cité par Dominique Hoizey in "Petite histoire littéraire et musicale de Faust" - Le Chat Murr 2016)
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Deux interprétations diaboliquement fascinantes !
Et choisir n’est certes pas vertu du diable qui écoute en chacun de nous !
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Iva Bittova (voix) – Hradec Kràlové Philharmonic
Peter Vrabel (direction)

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Inger Blom (mezzo-soprano) – Malmö Symph. Orch. –
James DePreist (Direction)

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« Seid nüchtern und wachet… »

Sois sobre et veille : ton adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer.

Résiste-lui avec la force de la foi, car tu sais que tous tes frères, de par le monde, sont en butte aux mêmes souffrances.

Première Épitre de Pierre – Chap. 5 (8 & 9)