Mais vieillir…! – 5 – « When you are old »

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle.

Pierre de Ronsard – Sonnets pour Hélène – 1578

§

William Butler Yeats (1865-1939)

When you are old 

When you are old and grey and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep;
.
How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face;
.
And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face amid a crowd of stars
.

Quand vous serez vieille et grise et pleine de sommeil,
Et dodelinerez près du feu, prenez ce livre,
Et lisez lentement, et rêvez au regard doux
Qu’avaient jadis vos yeux, et à leur ombre profonde ;

Combien ont aimé vos moments de grâce bienheureuse,
Et aimèrent votre beauté, d’un amour vrai ou feint,
Mais un seul homme a aimé en vous l’âme voyageuse,
Et aimé la tristesse sur votre visage changeant ;

Et inclinée vers la grille rougeoyante,
Murmurez, un peu triste, comment l’amour a fui
Et a enjambé les montagnes au-dessus de nos têtes
Et caché son visage parmi une multitude d’étoiles.

Traduction Pierre Mahé

§

Gretchen Peters, auteure et compositrice américaine de musique « country » et « folk« , est reconnue aux États-Unis comme une référence dans ce style de musique. Les récompenses et les nominations pleuvent depuis son premier album en 1996. Ce n’est évidemment pas sans raison qu’elle a écrit pour Ann Murray, Etta James ou Neil Diamond, entre autres.

C’est justement à l’occasion de son premier disque qu’elle compose et chante une superbe mélodie très inspirée du célèbre poème de Yeats.
En hommage au grand poète irlandais, elle en conserve le titre :

« When you are old ».

‘Parole de la parole’

Quant à la poésie, elle est la parole de la parole. Elle est à la pointe du langage, cette énergie qui refait notre vocabulaire et le place en situation de récréation vitale. C’est un outre-dit, une expérience qui poursuit un objectif. La poésie est réponse à une question qui ne fut pas posée. Il faut inventer, réinventer la transparence comme une fenêtre ouverte pour respirer.

La poésie est ainsi délaissée. Mais je pense qu’elle resurgira de sa retraite le moment venu parce que les êtres humains ont besoin d’elle pour voir à nouveau le monde, vivre vraiment leur vie, et enfin respirer. Il y aura une aube nouvelle pour la parole de poésie, ce cante jondo, ce chant profond.

Salah Stétié (1929-20/05/2020)

Textes cités par Jinane Chaker Sultani Milelli, dans un article du journal libanais Libnanews en date du 21/05/2020, intitulé :
Lettre d’adieu post-mortem de Salah Stétié à ses ami.e.s’

&

Poètes français de demain, nouveaux dinosaures, chers pauvres dinosaures, vous seuls gardez au seuil de la caverne désertée notre or imaginaire et le peu d’eau resté disponible. N’espérez rien, cependant, au-delà de l’honneur que constitue cette garde. 

in « L’Extravagance » – Robert Laffont

L’humide et le sauvage

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness?

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ?

Inversnaid  (1887)

This darksome burn, horseback brown,
His rollrock highroad roaring down,
In coop and in comb the fleece of his foam
Flutes and low to the lake falls home.

A windpuff-bonnet of fáwn-fróth
Turns and twindles over the broth
Of a pool so pitchblack, féll-frówning,
It rounds and rounds Despair to drowning.

Degged with dew, dappled with dew
Are the groins of the braes that the brook treads through,
Wiry heathpacks, flitches of fern,
And the beadbonny ash that sits over the burn.

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness? Let them be left,
O let them be left, wildness and wet;
Long live the weeds and the wilderness yet.

Gerard-Manley-Hopkins 1844-1889
Gerard Manley Hopkins 1844-1889

Lecture par Tom O’Bedlam :

Inversnaid 

Ce ruisseau sombre d’un brun croupe-de-cheval
Qui dévale sa grand’route et rugissant roule des rocs,
Dans la crique et la combe plisse sa toison d’écume
Et tout en bas au creux du lac tombe en sa demeure.

Un béret de mousse fauve bourré-de-vent
Virevolte et se défait à la surface du brouet
D’un étang si noir-de-poix, farouche et menaçant
Qu’il touille et touille le Désespoir pour le noyer.

Imbibés de rosée, bariolés de rosée, voici
Les replis des coteaux où le torrent s’encaisse,
Les rêches touffes de bruyère, les bosquets de fougères
Et le joli frêne perlé penché sur le ruisseau.

Qu’arriverait-il au monde, s’il se voyait ravir
L’humide et le sauvage ? Qu’ils nous soient donc laissés,
Oh ! qu’ils nous soient laissés, le sauvage et l’humide,
Que vivent encor longtemps herbes folles et lieux sauvages !

Traduction de Jean Mambrino

Inversnaid est une petite communauté rurale sur la rive est du Loch Lomond en Écosse, près de l'extrémité nord du lac, dans le paysage reculé et impressionnant des Trossachs. 
Les merveilles d'une nature intacte, points de vue spectaculaires et diversité de la faune sauvage, s'offrent ici au détour de ruines romantiques indices d'histoires oubliées.

Le poète Gérard Manley Hopkins, visitant la région, ne pouvait évidemment pas rester insensible aux mille nuances d'un automne finissant, frissonnant déjà aux froides prémices de l'hiver.
Belle occasion pour lui d'illustrer son goût prononcé pour l'invention de mots composés ainsi que cette métrique particulière ("sprung rythm") qu'il avait souhaité donner à ses poèmes pour rendre leur expression plus proche de la parole naturelle.

Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.  

Arthur Rimbaud
« Lettre du Voyant », à Paul Demeny, 15 mai 1871

Peuples ! écoutez le poète !
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.

Victor Hugo
« Les rayons et les ombres »

L’école de la poésie

Préface de « Poètes… vos papiers ! » (1956)

La poésie contemporaine ne chante plus elle rampe
Elle a cependant le privilège de la distinction
Elle ne fréquente pas les mots mal famés elle les ignore
On ne prend les mots qu’avec des gants
à « menstruel » on préfère « périodique »
Et l’on va répétant qu’il est des termes médicaux
qu’on ne doit pas sortir du laboratoire et du codex

Le snobisme scolaire qui consiste en poésie
à n’employer que certains mots déterminés
à la priver de certains autres
qu’ils soient techniques, médicaux
populaires ou argotiques
me fait penser au prestige du rince-doigts
et du baisemain
Ce n’est pas le rince-doigts
qui fait les mains propres
ni le baisemain qui fait la tendresse
Ce n’est pas le mot qui fait la poésie
mais la poésie qui illustre le mot

Les écrivains qui ont recours à leurs doigts
pour savoir s’ils ont leur compte de pieds
ne sont pas des poètes, ce sont des dactylographes
Le poète d’aujourd’hui doit être d’une caste
d’un parti ou du « Tout Paris »
Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé

La poésie est une clameur
Elle doit être entendue comme la musique
Toute poésie destinée à n’être que lue
et enfermée dans sa typographie n’est pas finie
Elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale
tout comme le violon prend le sien
avec l’archet qui le touche

L’embrigadement est un signe des temps
De notre temps
les hommes qui pensent en rond
ont les idées courbes
Les sociétés littéraires c’est encore la Société
La pensée mise en commun
est une pensée commune

Mozart est mort seul
accompagné à la fosse commune
par un chien et des fantômes
Renoir avait les doigts crochus de rhumatismes
Ravel avait dans la tête une tumeur
qui lui suça d’un coup toute sa musique
Beethoven était sourd.
Il fallut quêter pour enterrer Bêla Bartók
Rutebeuf avait faim
Villon volait pour manger
Tout le monde s’en fout

L’Art n’est pas un bureau d’anthropométrie
La Lumière ne se fait que sur les tombes
Nous vivons une époque épique
et nous n’avons plus rien d’épique

La musique se vend comme le savon à barbe
Pour que le désespoir même se vende
il ne nous reste qu’à en trouver la formule
Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle
Qui donc inventera le désespoir ?

Avec nos avions qui dament le pion au soleil
avec nos magnétophones qui se souviennent
de ces « voix qui se sont tues »
avec nos âmes en rade au milieu des rues
nous sommes au bord du vide
ficelés dans nos paquets de viande
à regarder passer les révolutions

N’oubliez jamais que ce qu’il y a
d’encombrant dans la Morale
c’est que c’est toujours la Morale des Autres

Les plus beaux chants
sont des chants de revendication
Le vers doit faire l’amour
dans la tête des populations
A l’école de la poésie on n’apprend pas
On se bat !

¿

Moi, j’ai un rêve !

André Martins de Barros – Positif-Négatif

Un rêve

« I have a dream… »
Martin Luther King

Moi, j’ai un rêve.
Un rêve grand et beau
comme la vie.
Et je l’agiterai, mon saint drapeau,
devant la face de la mort.

Car j’ai un rêve… Pour les partisans
de la mort, pour les profiteurs
de la mort, pour les fabricants
de morts, pour les marchands
de morts, ce sera bien un coup d’épée,
mon rêve.

Ne m’offrez la couronne impériale
ni ne me couvrez de lauriers.
Moi, j’ai un rêve.

L’homme qui a un rêve
est plus puissant qu’un empereur,
est plus fort qu’un héros,
est plus beau qu’un poète.

Mais moi
qui ne suis ni puissant,
ni fort,
ni beau,
moi, j’ai un rêve !

Oui, j’ai un rêve.
Je ferai des discours démagogiques,
j’écrirai des poèmes illogiques,
je posterai des lettres diffamantes,
je chanterai des chansons larmoyantes,
je serai mendiant,
esclave et clown
pour que mon rêve vienne à triompher.

Car j’ai un rêve… Croyez-moi, adorateurs
de la Fortune, bénéficiaires
de la Force, idiots de la Répression
du Verbe, vous qui, par convention
ou faute d’inspiration, n’avez plus d’empathie,
vous, solitaires de l’Effroi,
larrons du Vice : j’ai un rêve !

Et, dans mon rêve,
la Terre est bleue et verte,
et l’homme a la couleur de sa belle âme.

Dieu me pardonne, j’ai un rêve !
Et, dans ce rêve, l’homme est au-dessus
des contingences, l’homme est au-dessus
de sa douleur et du dollar vorace,
de ses stigmates et de tout sigma,
de sa faim, de sa fange et de sa race,
l’homme est plus grand que le grotesque et le sublime,
l’homme est plus fort que toutes les désagrégations,
toutes les dégradations
et toutes les ruines.

Moi, j’ai un rêve.
Et, puisque j’ai un rêve,
je suis un Homme.

Anderson Braga Horta

 

 (traduction François Olègue)

 

 

¤

François Olègue*, dans la revue « Le chasseur abstrait » présente le poète brésilien Anderson Braga Horta :

« Anderson Braga Horta, dont j’ai traduit quelques œuvres afin de remplir cette fâcheuse lacune transatlantique, est un vrai patriarche de la poésie brésilienne. Né en 1934, dans la petite ville de Carangola située au cœur même du Brésil, et diplômé de la Faculté Nationale de Droit à Rio de Janeiro, ancienne capitale du pays, il habite depuis 1960 Brasilia, sa capitale actuelle. Il a déjà publié une bonne vingtaine de recueils poétiques (hormis plusieurs récits et nouvelles, essais, traductions, etc.) et, remontant ses débuts littéraires aux années 1950, il n’en est pas moins créatif par le temps qui court.
Ses poèmes les plus connus et les plus significatifs ont pour protagoniste l’homme vu sous ses aspects transcendantaux, un homme qui ne se contente de satisfaire ses besoins matériels ni ne se limite somme toute à son état physique. Le corps de cet homme est si fragile que la moindre adversité, la moindre pression externe, peuvent le réduire à néant, mais «
sa tête chante », son esprit s’oppose à l’omnipuissance de la mort pour déclarer avec un orgueil presque insolent : « Moi, j’ai un rêve. Et, puisque j’ai un rêve, je suis un Homme ». C’est de ce rêve libre et audacieux que vient sa poésie, tantôt sublime comme un « battement du pouls intemporel de ce qui existe et de ce qui reste occulte », tantôt bien terrestre, émanée des triviaux « bulbes et tubercules » d’un potager, cette « explosion contrôlée » qui lui promet l’immortalité, sinon de son essence humaine, tout au moins de ses idées singulières, puisées à la source « où l’on puise sa soif ».

Anderson Braga Horta ne plaisante jamais avec qui montre de l’intérêt pour les siennes : toujours sérieux dans ses recherches spirituelles, quelque utopiques qu’elles paraissent au premier abord, il se rapproche de la tradition lyrico-philosophique suivie par Augusto Frederico Schmidt, Carlos Drummond de Andrade et d’autres grands auteurs du passé. Il parle de questions universelles, mille fois discutées par des poètes et pourtant renouvelées à chaque trait de leur plume, et cela rend ses textes intelligibles dans n’importe quel idiome et sous n’importe quelle latitude.
 »

* François Olègue est poète, essayiste et traducteur multilingue. Il habite au Brésil et écrit autant en français qu’en portugais. Sa personnalité cosmopolite se révèle dans ses tentatives de réconcilier les traditions littéraires de l’Amérique latine avec celles du monde francophone.

« La faille du crépuscule… »

Jan Mankes (1889-1920) – Pays-Bas – Woudsterweg bij Oranjewoud (Museum Arnhem)

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Auquel des deux, avec lequel des deux – ça ne se commande pas !
Ô s’il était possible que mon flambeau s’éteigne deux fois :

Je suis passée sur terre d’un pas de danse ! – Fille du ciel !
Un tablier plein de roses ! – Sans écraser de jeunes pousses !

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Dieu n’enverra pas une nuit d’épervier pour mon âme de cygne !

D’une main douce, j’écarterai la croix sans l’embrasser,
Je m’élancerai dans le ciel généreux pour un dernier salut,
La faille du crépuscule, ou le matin ou le soir – et la coupure du sourire…
Car même dans le dernier hoquet je resterai poète !

Décembre 1920

Marina Tsvétaïéva (1892-1941)

 

Traduction Henri Deluy – in Insomnie et autres poèmes  – Poésie / Gallimard