Monologue aux masques

Eripitur persona manet res.
(Il ôte son masque, il demeure ce qu’il est.)

Lucrèce – « De rerum natura  »

C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité.

Oscar Wilde

 

Élague aujourd’hui
l’épaisse futaie de tes souvenirs
avant que demain ne s’y perde !

Masque double Baulé- Côte d’Ivoire

Ôte de ton manteau
la boue aigre de tes colères,
demain, peut-être, il te sera linceul !

Masque guerrier Salampasu – Congo

Mêle à l’écume du rocher
les larmes lourdes de ta détresse
avant que demain tes yeux ne s’y noient !

Masque funéraire Okuyi – Gabon

Offre à la majesté des sommets
ton chant le plus suave,
l’écho, demain, ne lui répondra plus !

Masque Lega – Congo

Aphorismes par Lélius

Le vide et la nuit

Wang Shen ( Dynastie Song) – paysage – 11ème siecle (Musée de Shanghai)

 Le centre est là
D’où jaillit
       le souffle rythmique
En vivifiante vacuité

Sans qu’on s’y attende
Autour de soi
        et droit au cœur
Voici les ondes
Natives et vastes
Résonnant
Depuis l’ici même
         jusqu’au plus lointain
De leur toujours déjà là
        de leur toujours commençante
Mélodie

François Cheng
(À l’orient de tout – Le livre du vide médian – Poésie/Gallimard)

Réduit au plus ténu du souffle

Être pure ouïe

Et faire écho en silence

Au respir des sycomores

Quand l’automne les pénètre

De son haleine d’humus et de brume

À la saveur de sel après larmes

Réduit au plus ténu du souffle

Abandonné au rien

Et au change

À rien de moins qu’échange

Là où voix est voie

Et voie voix

Là est


François Cheng
(À l’orient de tout – Qui dira notre nuit – Poésie/Gallimard) 

Là-haut, la poésie !

Image extraite du film « Le cercle des poètes disparus »
J’estime de l’essence de la Poésie qu’elle soit, selon les diverses natures des esprits, ou de valeur nulle ou d’importance infinie : ce qui l’assimile à Dieu même.
Paul Valéry
(« Questions de poésie » 1935 – Gallimard – 1975 – « Œuvres » tome I)
.
δ
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Rien ne vaut d’être dit en poésie que l’indicible, c’est pourquoi l’on compte beaucoup sur ce qui se passe entre les lignes.
Pierre Reverdy

(« Le livre de mon bord » – 1948)

δ

Douce poésie ! Le plus beau des arts ! Toi qui, suscitant en nous le pouvoir créateur, nous met tout proches de la divinité.

Guillaume Apollinaire
(« La femme assise » – 1914)
.

« Si vous voulez que j’aime encore… »

Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu, voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir, frisures, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion, mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de sa fortune, elle est obligée pour se donner le superflu de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles. Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu’elle n’est pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet ; ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions.

Madame du Deffand à propos de Madame du Châtelet citée par Jean Haechler in « Le Règne des Femmes – 1715-1793 » – Éditions Bernard Grasset P.130-131

Et, dans sa grande amabilité, Madame du Deffand de rajouter :

Elle est née avec assez d’esprit ; le désir d’en paraître davantage lui a fait préférer l’étude des sciences les plus abstraites aux connaissances les plus agréables : elle croit par cette singularité parvenir à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.

Émilie le Tonnelier de Breteuil, Marquise Du Châtelet-Lomont (1706-1749) – par Marianne Loir (Musée des B.A. Bordeaux)

Ses contemporains, et surtout ses contemporaines, ne l’ont pas ménagée. Leurs plumes, trempées dans le même acide que celui qui servit à la perfide Madame du Deffand pour rédiger les lignes qui précèdent, ont écharpé à l’envi cette pauvre Madame du Châtelet.

La jalousie à son égard trouvait aisément son socle : femme d’esprit, brillante en bien des domaines, issue d’une famille aisée, Émilie avait coutume de choisir les nombreux amants de sa jeunesse — avant sa rencontre avec Voltaire — parmi les personnalités les plus notables de l’époque. On ne prétendra pas, sur ce dernier point, qu’elle faisait véritablement figure d’exception. En revanche — et ses concurrentes ici se raréfiaient jusqu’à n’exister point — ses incontestables talents de physicienne et mathématicienne qui lui permirent, entre autres, de faire connaître Leibnitz et de traduire Newton, la plaçaient au rang des personnalités remarquables du monde scientifique de son temps ; il n’est pas rare que nos savants d’aujourd’hui la citent encore.

Tolérée par la bienveillance d’un mari souvent absent, sa longue et intense liaison avec Voltaire dont elle était à la fois la compagne, la maîtresse, la complice, et plus encore, a fait dire de leur histoire d’amour qu’elle était « la plus folle romance des Lumières ».

Portrait de Voltaire (1694-1778) – Musée Carnavalet – Atelier de Nicolas de Largillière

Tout en elle est noblesse, son attitude, ses goûts, le style de ses lettres, sa manière de parler, sa politesse… Sa conversation est agréable et intéressante.

Je n’ai pas perdu une maîtresse, mais la moitié de moi-même. Un esprit pour lequel le mien semblait avoir été fait.

Ces phrases extraites des correspondances de Voltaire à ses amis, la première, en 1734, au début de sa liaison avec Émilie du Châtelet, la seconde, en 1749, au décès de celle-ci, résument, de manière très lapidaire certes, mais significative, la teneur des quinze années de la très étroite relation, « studieuse et tendre », bien que parfois agitée, qu’ont entretenue au château de Cirey ces deux beaux esprits. Sur tous les plans, amoureux évidemment, mais aussi intellectuel, scientifique, philosophique ou spirituel, leur proximité atteignait à son comble.

Émilie du Châtelet par Quentin de La Tour

Avec le temps les sentiments se transforment. Les infirmités avaient fait de Voltaire un vieillard avant l’âge, et l’ancienneté de sa liaison avec « sa divine Émilie » avait érodé les ardeurs de son désir. Pareil changement n’échappe pas à la perspicacité d’une femme amoureuse. Pour Madame du Châtelet ce fut aussi une occasion de consigner ses analyses pertinentes sur l’évolution des sentiments, très inspirées par sa propre histoire, dans un petit essai intitulé « Discours sur le bonheur ». Quand la passion se mue en tendre amitié…

Et c’est par ce poème désormais célèbre, à la fois tendre envers Émilie et ironique à son propre égard, que Voltaire, en réponse à ses pages, avoua sa faiblesse… À moins que, complice clin d’oeil au malicieux sourire dont Houdon l’affubla à jamais, notre habile philosophe — qui polissonnait encore… — n’ait voulu offrir à celle dont il se disait modestement le « scribe », un élégant prétexte au crépuscule de sa passion.

À Madame du Châtelet

Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s’il se peut, l’aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l’Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M’avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n’a pas l’esprit de son âge
De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements :
Nous ne vivons que deux moments ;
Qu’il en soit un pour la sagesse.

Quoi ! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel, qui me consoliez
Des amertumes de la vie !

On meurt deux fois, je le vois bien :
Cesser d’aimer et d’être aimable,
C’est une mort insupportable ;
Cesser de vivre, ce n’est rien.

Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans ;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre,
L’Amitié vint à mon secours ;
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis ; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.

Voltaire – buste par Houdon

 

in Michel Delon, Anthologie de la poésie française du XVIIIe siècle, Paris, Poésie/Gallimard

Dixit Suarès !

Un poème au service de quelque dogme que ce soit perd une de ses ailes, tombe et boîte.

[…]

Une harmonie, une vision, un chant intérieur ne dépendent d’aucun pouvoir étranger. L’œuvre d’art, l’œuvre de poésie est l’acte libre et le seul libre. C’est être libre en ce monde que de ne dépendre et ne venir que de Dieu.
Et l’on voudrait que cette émanation divine, que cet acte créateur dépendît d’une césure ? d’une rime ? d’un nombre fixe de syllabes ? d’une norme donnée, qu’on vérifie en comptant sur ses doigts ? Quelle idée ridicule ! Tout y contredit. En passant d’une langue dans une autre la prosodie du poète se dissipe, mais sa poésie ne meurt pas : l’instrument n’est plus le même, mais le musicien demeure et même le fond de sa musique.

POÈTE, SOIS MUSICIEN,
OU NE T’EN MÊLE PAS !

—  Revue « Yggdrasill »– février 1937 – N° 10  — *

André Suarès (1868-1948)

in Poétique, texte établi et préfacé par Yves- Alain Favre, (Éditions Rougerie – 1980)

 

 

*Yggdrasill : Entre 1936 et 1940, revue de poésie fondée et dirigée par les poètes Guy Lavaud et Raymond Schwab, ayant largement ouvert ses pages aux poètes étrangers et à bon nombre de poètes français qui souhaitaient offrir à leur expression poétique des chemins plus vastes que les étroits sentiers balisés par les dogmes et les conventions qui lui étaient réservés. 

Et vous, l’aimez-vous…?

Certains aiment la poésie

Certains –
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

Aiment –
mais on aime aussi le petit salé au lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien.

La poésie –
seulement qu’est-ce que ça peut bien être ?
Plus d’une réponse vacillante
fut donnée à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.

Wyslawa Szymborska (Pologne 1923-2012)

 

in « De la mort sans exagérer »

(traduit du polonais par Piotr Kaminski)

 

             

 

π

Mes signes particuliers sont le ravissement et le désespoir.

C’est par ces mots que Wyslawa Szymborska avait coutume de se définir.

Poétesse polonaise discrète, à la vie simple comme sa poésie pour laquelle elle ne voulait utiliser que les mots du langage courant, « simples comme bonjour« , elle considérait que le rôle du poète doit s’en tenir à ouvrir sur la réalité telle qu’il la perçoit sans prétendre l’expliquer ou la justifier.

Dans son balancement permanent entre humour et absurde, sa poésie immédiate, inspirée par une fine observation de ses congénères, outrepasse son apparente banalité pour se poser avec une élégance caustique en miroir de cette humanité quotidienne aussi étonnante qu’affligeante.

Et pour Wyslawa refléter n’est pas juger, jamais, et jamais son propos ne vise à changer le monde. Elle l’observe d’un regard acéré certes, mais rendu bienveillant par la projection profondément pessimiste qu’elle fait sur le sort de l’homme. La douceur de sa voix ne donne que plus de force à sa conviction. « Ma foi est forte, aveugle, et sans aucun fondement ».

Cette voix sensible, indépendante, qui avait décidé de raconter la vie, tout simplement, en quelques recueils, depuis Cracovie qu’elle ne quitta pour ainsi dire pas, obtint le Prix Nobel de Littérature en 1996…