Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Ergue-te de mim, substância pura do meu canto. Luz terrestre, fragância. Ergue-te, jasmim.
Ergue-te, e aquece a cal e a pedra, as mãos e a alma. Inunda, reina, amanhece.
Ao menos tu sê ave, primavera excessiva. Ergue-te de mim: canta, delira, arde.
Introduction au chant
Lève-toi en moi, substance pure de mon chant. Lumière terrestre, parfum. Élève-toi, jasmin.
Lève-toi, et attise la pierre et la chaux les mains et l’âme. Inonde, règne, enlumine.
Sois au moins oiseau, printemps excessif. Lève-toi en moi : chante, délire, brûle.
&
Amália Rodrigues (1920-1999) chante
« Estranha Forma de Vida » (Étrange façon de vivre)
Foi por vontade de Deus Que eu vivo nesta ansiedade Que todos os ais são meus, Que é toda a minha saudade Foi por vontade de Deus.
Que estranha forma de vida Tem este meu coração Vive de vida perdida Quem lhe daria o condão? Que estranha forma de vida.
Coração independente Coração que não comando Vives perdido entre a gente Teimosamente sangrando Coração independente.
Eu não te acompanho mais Para, deixa de bater Se não sabes onde vais, Porque teimas em correr? Eu não te acompanho mais.
C’est la volonté de Dieu Que je vive dans cette inquiétude, Que m’accablent toutes les plaintes Que toute la saudade soit mienne. C’est la volonté de Dieu.
Quelle étrange façon de vivre Que celle de mon cœur ! Vivre une vie d’égarement, Être sans emprise sur soi-même, Quelle étrange façon de vivre !
Cœur indépendant, Cœur désobéissant, Tu vis perdu dans le monde, Tu saignes, obstinément, Cœur indépendant.
Je ne t’accompagne plus ; Arrête-toi, cesse de battre ! Si tu ne sais pas où tu vas, Pourquoi t’obstiner à courir ? Moi, je ne t’accompagne plus.
Depuis quelques années, et chaque été, « De Braises et d’Ombre » publie une série de billets musicaux, sous le titre générique « Musiques à l’ombre », librement sélectionnés à travers deux ou trois objectifs simples : durée modérée des œuvres (30 minutes environ), jeunesse de la thématique, des compositeurs ou des interprètes et, surtout, humeur du rédacteur.
Jan Steen – Sérénade – 1675
Cet été, conservant ses objectifs originels, toute la série sera consacrée à la Sérénade. Manière de brosser, pour le plaisir et sans prétention musicologique aucune, un portrait musical de ce genre difficilement saisissable, trop souvent limité à sa simple image légendaire d’une déclaration galante chantée le soir sous un balcon.
Loin de cette image traditionnelle du Moyen-Âge ou de la Renaissance, ce genre musical n’a cessé de se métamorphoser. Il a évolué des ensembles de chambre vers les grandes structures symphoniques du XIXème siècle, pour finir par épouser les langages musicaux complexes du XXème. Ces mouvements stylistiques, depuis Monteverdi ou Schütz jusqu’à Takemitsu ou Lutoslawski, en passant par Brahms ou Tchaïkovski, ont nécessairement porté la signature des maîtres du XVIIIème siècle tels que Scarlatti, Haendel ou Vivaldi, mais c’est à travers les chefs-d’œuvre de Mozart – la « Petite Musique de nuit » et la monumentale « Sérénade Gran Partita » pour 13 instruments à vent – qu’ils auront atteint au siècle des Lumières leur point culminant.
Au fil des époques le terme a recouvert des formes, des fonctions sociales et des effectifs instrumentaux très divers. Ce qui les relie n’est pas tant une structure formelle fixe qu’une intention : celle d’une musique destinée à être offerte, jouée en plein air ou dans un cadre intime, souvent légère dans le ton mais pas nécessairement dans l’ambition.
Alors, en guise d’offrande musicale pour cet été 2026, en pleine liberté éditoriale, sans plan chronologique ni motivation historique, quelques SÉRÉNADES parmi la multitude d’œuvres du genre, selon l’humeur des jours et pour le seul plaisir de la musique… à l’ombre.
🎼
Sérénades / 1 – Toselli
Enrico Toselli 1883 – 1926
Pour cette mise en bouche, une pièce emblématique du répertoire de salon du XXème siècle : « Serenata Op.6 N°1 »(« Rimpianto ») composée en 1900 par un jeune florentin de 17 ans, pianiste et compositeur prodige, Enrico Toselli.
Fidèle représentation du romantisme tardif italien, elle a très vite rassemblé un large public international autour de la mélancolie douce-amère qu’elle exprime. Les transcriptions pour divers instruments n’ont pas manqué, à leur tour, de saluer ce succès.
Joyce DiDonato (soprano) – « Serenata »
Come un sogno d'or Scolpito è nel core Il ricordo ancor' di quell'amor Che non esiste più
Fu la sua vision Qual dolce sorriso Che più lieta fa, col suo brillar La nostra gioventù
Ma fu molto breve in me La dolcezza di quel ben Svani quel bel sogno d'or Lasciando in me il dolor
Cupo è l'avvenir sempre più tristi I di La gioventù passata sarà Rimpiantomi resta sol Sì rimpianto amaro e duol' nel cor!
Oh raggio di sole Sul mio cammino Ahimè non brilli più! Mai più, mai più
Bien que la composition ait précédé l’épisode passionné et scandaleux qui a marqué la vie de Toselli, l’histoire a choisi de conserver un lien étroit entre l’œuvre et la vie du compositeur.
En 1907, Toselli épouse la princesse Louise de Toscane, ex-archiduchesse d’Autriche et ex-princesse de Saxe, qui avait quitté son royal époux pour lui. Ce mariage, qui fit couler beaucoup d’encre dans toute l’Europe, ne dura que quelques années et finit en 1912 par un divorce très médiatisé. Le rapprochement anachronique entre le « rimpianto » (les regrets) – titre secondaire de la mélodie – et la tristesse inspirée par les déboires sentimentaux de Toselli scellait le mythe.
La mélodie n’a jamais cessé, à travers le temps, de séduire interprètes et publics.
Alfredo Kraus (ténor) – « Serenata »
Comme un rêve d'or Il est gravé dans mon cœur Le souvenir encore de cet amour Qui n'existe plus
C'était sa vision Quel doux sourire Qui, de son éclat, rendait plus joyeuse Notre jeunesse
Mais il fut bien bref en moi La douceur de ce bonheur Ce beau rêve d’or évanoui Me laissant la douleur
L’avenir est sombre, les jours de plus en plus tristes La jeunesse passée ne sera plus Il ne me reste que le regret Oui, un regret amer et une douleur dans le cœur !
Ô rayon de soleil Sur mon chemin Hélas, tu ne brilles plus ! Jamais plus, jamais plus
Et, sur des paroles françaises de Pierre D’Amor, souvenir ému de nos aînés :
L’homme est un être essentiellement paradoxal. C’est quand il ressent le plus cruellement sa fragilité qu’il est grand.
André Frossard
« Fragile »
Poignante méditation sur la vulnérabilité de la condition humaine en forme de ballade acoustique composée par Sting en 1987. Toutes ces années n’ont en rien émoussé son charme, ni l’émotion qu’elle provoque.
Fragile
If blood will flow when flesh and steel are one Drying in the colour of the evening sun Tomorrow's rain will wash the stains away But something in our minds will always stay Perhaps this final act was meant To clinch a lifetime's argument That nothing comes from violence and nothing ever could For all those born beneath an angry star Lest we forget how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are
On and on the rain will fall Like tears from a star, like tears from a star On and on the rain will say How fragile we are, how fragile we are How fragile we are, how fragile we are
Émotion plus grande encore dans cette version interprétée par Stevie Wonder :
Fragile
Si le sang doit couler lorsque la chair rencontre le métal, Et qu’il sèche sous la rousseur du soleil couchant, La pluie de demain en effacera peut‑être les traces, Mais quelque chose, dans nos esprits, à jamais demeurera.
Peut‑être ce dernier geste voulait-il mettre un terme À une dispute qui durait depuis toute une vie ? Pour montrer que rien ne naît de la violence, Et que rien de bon ne pourra jamais en surgir. Pour tous ceux nés sous une étoile en colère, Souvenons-nous de notre fragilité.
Et la pluie tombera encore, encore, Comme des larmes tombées d’une étoile. Et la pluie répétera sans fin Combien nous sommes fragiles, combien nous sommes fragiles.
Encore et encore, la pluie retombera, Comme des pleurs venus du ciel. Et la pluie redira, inlassable, Notre fragilité, notre infinie fragilité.
* Note personnelle : Les étoiles pleurent, quoi de plus naturel ? Moi aussi… Pourquoi pas ?
Galanterie, quotidien rural et touche d’humour malicieux dans les symboliques de cette chanson traditionnelle des plaines de Colombie et du Venezuela.
« Semer des fleurs » le long du Camino Real (route coloniale qui reliait les grandes villes) est une métaphore romantique : témoignage de son dévouement et de sa patience, l’amoureux prépare le terrain, embellit la route pour courtiser l’aimée.
Figure de style de la poésie espagnole, la bague flotte sur le doigt certes, mais l’union qu’elle représente serre le cœur jusqu’à l’étouffement tant est fort le lien d’amour. Etc…
Chanson de fête et de parade nuptiale qui célèbre l’amour comme un voyage (le chemin), une danse (la liberté de mouvement) et un labeur quotidien, le tout avec la légèreté et la poésie simple des Llaneros de ces régions.
Luciana Mancini & Vincenzo Capezzuto « Yo vengo regando flores » L’Arpeggiata Christina Pluhar
Je viens épandre des fleurs
Je viens épandre des fleurs, je viens épandre des fleurs le long du 'Camino Real' Offre-moi ton amour et je viendrai te chercher.
Ils s'en vont, ils s'en vont, mes petits yeux noirs, Ils s'en vont, ils s'en vont, je pars moi aussi avec eux
- Je viens épandre des fleurs, etc.
La bague que tu m'as donnée le matin du Seigneur, Elle est trop grande à mon doigt, mais bien serrée dans mon cœur.
- Je viens épandre les fleurs, etc.
Celui qui vole un pilon et une meule On ne peut pas l'appeler voleur, mais plutôt beau gaillard, fort en bras
- Je viens épandre les fleurs, etc.
Lâche-la pour qu’elle se défende, Lâche-la, elle danse toute seule.
Je vais la lâcher, je vais la lâcher, Pour voir si ma noire sait danser.
- Je viens épandre des fleurs, etc.
Au fond de la mer, tu as jeté mon cœur, Aide-moi à le chercher, car je meurs d’amour pour toi.
Aide-moi mon petit amour, aide-moi s’il te plaît Aide-moi à le retrouver, car je meurs d’amour pour toi.
Petite guitare, petite guitare, tu as une bouche pour parler Il ne te manque plus que des yeux pour pleurer avec moi.
Aide-moi mon petit amour, aide-moi s’il te plaît Aide-moi à le retrouver, car je meurs d’amour pour toi.
...
.. // ..
Yo vengo regando flores
Yo vengo regando flores por todo el Camino Real, Regálame tus amores para venirte a buscar.
Se van, se van, se van, se van, mis ojitos negros, Se van, se van, se van, yo también me voy con ellos
Yo vengo regando flores, etc.
La sortija que me diste la mañana del Señor, Floja me quedo en el dedo y apretada en el amor.
Yo vengo regando flores, etc.
El que se roba un pilón y una piedra de amolar No se pué llamar ladrón sino guapo pa' cargar
Yo vengo regando flores, etc.
Suéltala pa' que se defienda, Suéltala que ella baila sola.
La voy a soltar, la voy a soltar, Pa' ver si mi negra ya sabe bailar.
Yo vengo regando flores, etc.
Alla en el fondo del mar tiraste mi corazón, Ayudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Ayudame mi amorcito, ayudame por favor Avudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Guitarrita, guitarrita tienes boca para hablar Los ojos no más te faltan para conmigo llorar.
Ayudame mi amorcito, ayudame por favor Ayudámelo a buscar que por ti muero de amor.
Suéltala na' que se defienda Suéltala que ella baila sola.
La voy a soltar, la voy a soltar, Pa' ver si mi negra va sabe bailar.
Il suffit de quelques secondes à une mélodie pour brosser sur nos paupières closes un tableau qu’inaptes au dessin nous serions en train de peindre et faire défiler dans notre imaginaire les souvenirs d’une histoire, pas tout à fait la nôtre. Telle est sa magie.
Celui qui chante va de la joie à la mélodie, celui qui entend, de la mélodie à la joie.
Rabindranàth Tagore — À quatre voix
– La mélodie : « Valentine »
Fred Hersch (compositeur et pianiste américain)
.. // ..
Une note n’a pas de patrie. Une mélodie n’est que la clé qui ouvre la porte des songes, en tous dialectes.
René Bazin – Récits de la plaine et de la montagne
– Les paroles :« A wish » de Norma Winstone (chanteuse et parolière américaine)
Voix : Kurt Elling & Cecile McLorin Salvant Piano : Sullivan Fortner
A wish
No hearts, no flowers at my door No cards from someone I adore And yet it seems you are the focus of my dreams I only wish that I could be your valentine
There in the middle of my day You smiled and took my breath away The sun broke through the moment I set eyes on you Oh, how I wish that I could be your valentine
The year slips silently away Somehow I missed the chance to say It must be clearer now than day Though there′ll be songs and poems lovelier than mine How much I wish that I could be your valentine
Ce que je redoute le plus, je crois, c’est la mort de l’imagination. Quand le ciel, dehors, se contente d’être rose, et les toits des maisons noirs : cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde.
Sylvia Plath – ‘Carnets intimes’ (1997)
Qu’à cela ne tienne ! – Retiens ton souffle ! Fais un vœu ! Compte jusqu’à trois ! :
Au cœur des bosquets du jardin magique de Willie Wonka, chaque recoin dissimule un trésor de cacao qui ne demande qu’à être découvert. Ici, la nature se fait pâtissière : le gazon n’est qu’un tapis de pâte d’amande, les champignons de tendres biscuits, et les fleurs des parures de sucre aux mille parfums. Et lorsque tu choisiras de te désaltérer à la source de chocolat, fais-le avec une liberté souveraine ; car dans ce royaume de délices, ni le poids des années ni l’aiguille des balances ne sauraient entraver ta gourmandise. Tel est le privilège des bienheureux habitants des mondes imaginaires.
‘Pure imagination’
Gene Wilder, alias Wonka dans la première adaptation cinématographique de ‘Charlie et la chocolaterie’ par Mel Stuart en 1971 :
Une douce invitation à la dégustation et à l’imagination composée par Anthony Newley & Leslie Bricusse
Hold your breath Make a wish Count to three
Come with me And you'll be In a world of pure imagination Take a look and you'll see Into your imagination
We'll begin with a spin Travelling in the world of my creation What we'll see will defy explanation
If you want to view paradise Simply look around and view it Anything you want to, do it Wanna change the world? There's nothing to it
There is no life i know To compare with pure imagination Living there you'll be free If you truly wish to be
If you want to view paradise Simply look around and view Anything you want to do it Wanna change the world There's nothing to it
There is no life i know To compare with pure imagination Living there you'll be free If you truly wish to be
.. // ..
‘Pure imagination’, ne pouvait naturellement pas échapper à l’univers du jazz qui déploie ses harmonies comme autant de sentiers secrets menant vers les contrées inexplorées de l’improvisation et de la liberté.
Emmet Cohen au piano et son trio Jordan Fisher (voix) Tivon Pennicott (saxophone ténor)
Retiens ton souffle Fais un vœu Compte jusqu'à trois
Rejoins-moi et tu s'ras Dans un monde de pure imagination. Viens et touche c’qui n'était Que dans ton imagination.
Ne tremble pas, si en toi Tu ressens un p’tit peu d'exaltation Car parfois, il n'y a pas d'explication.
Si tu veux trouver le bonheur, Ouvre grand les yeux, c'est ici Combler une personne qu'on chérit, C'est le paradis qui éclaire nos vies.
Je ne connais aucune vie Qui puisse se comparer à la pure imagination En vivant là-bas, tu seras libre Si tu le souhaites vraiment
Si tu veux voir le paradis Regarde simplement autour de toi et admire-le Tout ce que tu veux, fais-le Tu veux changer le monde ? C'est un jeu d'enfant
Je ne connais aucune vie Qui puisse se comparer à la pure imagination En vivant là-bas, tu seras libre Si tu le souhaites vraiment
Partagée entre lyrisme et nostalgie, « Melodia sentimental » est sans doute l’une des pièces les plus célèbres du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos. Elle fait partie d’une suite orchestrale destinée en 1959 au cinéma hollywoodien, mais la partition se trouvera grandement sacrifiée au montage. Villa-Lobos lui redonnera une place de choix dans l’œuvre de concert en laquelle il convertira sa musique de film.
« Melodia sentimental » est une sérénade traditionnelle brésilienne qui naturellement fait la part belle au sentiment amoureux, mais qui flatte également la beauté de la nature. La ‘saudade’, ce sentiment typiquement brésilien qui mêle mélancolie, nostalgie et espoir s’infiltre harmonieusement à travers les modulations de la musique. C’est dans l’interprétation voix-piano ou voix-guitare, sur les paroles de la poétesse brésilienne, diplomate et grande amie du compositeur, Dora Vasconcellos, que le charme atteint à son paroxysme.
– En version ‘lyrique’ grâce, par exemple à la soprano Roberta Mameli accompagnée au piano par Olaf Laneri
Réveille-toi, viens voir la lune Qui dort dans la nuit noire Qui brille si belle et blanche Déversant sa douceur Claire flamme silencieuse Brûlant mes rêves
Les ailes de la nuit qui surgissent Parcourent l’espace profond Oh, douce bien-aimée, réveille-toi Viens apporter ta chaleur au clair de lune
Je voudrais te savoir mienne Dans ce moment serein et calme L’ombre confie au vent La limite de l’attente Quand dans la nuit Elle réclame ton amour
Réveille-toi, viens regarder la lune Qui brille dans la nuit noire Chérie, tu es belle et douce Sens mon amour et rêve.
– En version plus populaire par l’émouvante Mônica Salmaso accompagnée à la guitare par Luis Leite
Acorda, vem ver a lua Que dorme na noite escura Que fulge tão bela e branca Derramando doçura Clara chama silente Ardendo meu sonhar
As asas da noite que surgem Percorrem no espaço profundo Oh, doce amada, desperta Vem dar teu calor ao luar
Quisera saber-te minha Na hora serena e calma A sombra confia ao vento O limite da espera Quando dentro da noite Reclama o teu amor
Acorda, vem olhar a lua Que brilha na noite escura Querida, és linda e meiga Sentir meu amor e sonhar
Qu’il est bon de parler de roses Quand il givre ! De parler D’amour lorsque la tombe est proche.
Marina Tsvetaïeva – La tempête de neige (1918)
Elena Frolova, avec une passion constante redonne vie à la poésie russe et notamment celle de l’«Âge d’argent». Elle a mis en musique et interprété les œuvres de poètes illustres tels que Anna Akhmatova, Joseph Brodsky, Alexandre Blok ou encore Serge Essenine, et bien sûr Marina Tsvetaïeva (à qui elle a consacré plusieurs albums et spectacles).
En osmose spirituelle avec celle qu’on surnommait « La Sibylle de l’Âge d’argent », elle chante ici accompagnée de sa fidèle guitare une adaptation du poème d’amour presque mystique, écrit le 30 juillet 1918 dans Moscou en proie aux affres de la guerre civile et de la famine, par cette jeune poétesse de 26 ans à peine :
‘Quand je serai fatiguée de vivre…‘
Quand je serai fatiguée de vivre Quand je serai fatiguée de chanter Attache-moi à toi Pour réchauffer mon cœur
Quand je serai fatiguée de chanter Quand je ne pourrai plus voler Pour que je ne meure pas bêtement, Laisse-moi te désirer
Laisse-moi te plaindre Laisse-moi t’aimer Quand je serai fatiguée de chanter Quand je serai fatiguée de naviguer
Vers des terres inconnues Vers des rivages invisibles, Laisse-moi, mon amour M’attacher à tes lèvres
M’enfouir dans ton aile, Sans larmes et sans hâte, Pour que mon soleil se lève Dans l’immensité de ton âme.
Marina Tsvetaïeva (1892-1941)
Le poème original de Marina Tsvetaïeva dans sa traduction française :
Quand je serai fatiguée...
Quand je serai fatiguée de vivre avec les gens, Avec les dieux, avec les corps, avec les noms, J’irai vers toi, comme vers un amant, Vers toi, mon repos, ma mort.
Et tu m’accueilleras : non pas comme une intruse, Mais comme une épouse, parvenue au terme des jours. Tu me diras : « Toi aussi, tu as beaucoup souffert ? » Et tu me tendras ton bras.
Tu ne me demanderas pas : « D’où viens-tu ? » Tu ne me demanderas pas : « Pourquoi es-tu venue ? » Tes mains, qui n'ont jamais connu le péché, Se poseront doucement sur mes yeux.
Alors, dans ton silence, dans ton éternité, Toutes les rumeurs, toutes les peines s'éteindront, Et mon âme, légère, pourra enfin s'endormir, Loin des regards, loin des lois, loin du temps.
Les professeurs de piano ont coutume d’exhorter leurs élèves à – belle image – « pétrir le son ».
Qui sait si les professeurs de chant de la Musikhochschule für Musik und Tanz de Cologne et ceux de la Manhattan School of Music n’ont pas, eux aussi, engagé leur talentueuse lauréate, la chanteuse Sabeth Pérez, à façonner virtuellement sur une harpe imaginaire glissée entre ses mains les gracieuses harmonies de sa voix et les rythmes jazzy ou latins qui les accompagnent ?
Ni l’œil, ni l’oreille n’auraient idée de s’en plaindre… Et puis, soyons rassurés, son compositeur de père veille depuis la anche de sa clarinette.
« Convertidos en perfume » WDR Big Band Gabriel Pérez (clarinette) Sabeth Pérez (voix)
L’amour, c’est une chanson qu’on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrain, et quelquefois on le chante tout seul !
Frédéric Mistral
Joaquin Sorolla – ‘Clotilde à la plage’ (1904)
Extraite de la grande richesse du folklore argentin, une incontournable chanson lente et mélodieuse (tonada), typique de la région andine du Cuyo, écrite en 1962 par le guitariste et compositeur Eduardo Falú sur des paroles de Jaime Dávalos.
« Tonada de un viejo amor »
Mariana Flores (soprano) – Quito Gato (piano)
Ya nunca te he de olvidar, que en la arena me escribías, el viento lo fue borrando y estoy más solo mirando el mar. Qué lindo cuando una vez bajo el sol del mediodía se abrió tu boca en el beso como un damasco lleno de miel.
Herida la de tu boca que lastima sin dolor, no tengo miedo al invierno con tu recuerdo lleno de sol.
Quisiera volverte a ver sonreír frente a la espuma, tu pelo suelto en el viento como un torrente de trigo y luz. Yo sé que no vuelve más el verano en que me amabas, que es ancho y negro el olvido y entra el otoño en mi corazón.
Herida la de tu boca…
Chanson d’un amour ancien
Je n’oublierai jamais que tu m’écrivais sur le sable, le vent peu à peu a effacé tes mots me laissant plus seule encore, regardant la mer. C’était si beau quand une fois en un baiser sous le soleil de midi ta bouche s’ouvrit comme un abricot plein de miel.
Morsure de ta bouche qui blesse sans douleur je ne crains pas l’hiver dans le soleil de ton souvenir.
J’aimerais revoir ton sourire face à l’écume, tes cheveux lâchés dans le vent, torrent de blé et de lumière. Je sais que ne reviendra plus le bel été o`u tu m’aimais, que l’oubli est vaste et noir, que l’automne habite mon cœur.
– Pour une magnifique chanson – ‘September morn’ – sortie en 1979, fruit d’une collaboration musicale entre Neil Diamond et Gilbert Bécaud.
– Pour le scénario très romantique que développent les paroles anglaises de Neil Diamond, évoquant les retrouvailles d’un couple un beau jour de septembre…
– Pour la conjonction magique de cette rencontre sentimentale avec les superbes images de New-York un matin d’automne.
– Pour l’émotion simple de l’instant.
Neil Diamond chante ‘September morn’
Stay for just a while Stay and let me look at you It's been so long, I hardly knew you Standing in the door
Stay with me a while I only wanna talk to you We've traveled halfway 'round the world To find ourselves again
September morn We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way
Look at what you've done Why, you've become a grown-up girl I still can hear you crying In a corner of your room And look how far we've come So far from where we used to be But not so far that we've forgotten How it was before
September morn Do you remember How we danced that night away Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn
We danced until the night Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morn We danced until the night
Became a brand new day Two lovers playing scenes From some romantic play September morning Still can make me feel that way September morning Still can make me feel that way
...
Reste encore un peu Reste et laisse-moi te regarder Ça fait si longtemps, je te reconnais à peine Debout dans l'embrasure de la porte
Reste avec moi encore un peu Je veux juste te parler Nous avons parcouru la moitié du globe Pour nous retrouver
Un matin de septembre Nous avons dansé jusqu'à ce que la nuit Fasse place à un nouveau jour Deux amants jouant des scènes Tirées d'une pièce romantique Un matin de septembre Peut encore me faire ressentir cela...
∑
Gilbert Bécaud a adapté la chanson en français avec l’aide du parolier Maurice Vidalin. La version française, ‘C’est en septembre’, publiée dans l’album éponyme de 1978, prend un sens différent, plus personnel et nostalgique. Gilbert Bécaud choisit d’y rendre hommage à sa Provence chérie retrouvant sa vraie nature après le départ des touristes envahisseurs.
Je suis un minuscule parasite suceur de sang, à peine visible entre les poils de votre gros chat ou dans les joints d’un parquet. Malgré ma solide réputation de sauteur – je peux sauter jusqu’à 150 fois ma taille – on utilise souvent mon image pour souligner la petitesse ou l’insignifiance, voire pour se moquer. Rien chez moi, au demeurant, qui pût me laisser espérer faire carrière en poésie, au théâtre ou même inspirer une chanson. Difficile, n’est-ce pas, de rivaliser avec le fier papillon ?
Et pourtant, moi, la puce :
J’ai inspiré un poète de la Renaissance, Jean Antoine de Baïf. Il a écrit une ode, coquine certes, dans laquelle un séducteur prétend que je me suis réfugiée dans son oreille et que rien n’apaise les effets désagréables de ma morsure… sauf, peut-être, la caresse de sa belle amie.
Mais, ce n’est pas tout, deux compositeurs du temps, et pas des moindres, le franco-flamand Roland de Lassus (Orlando di Lasso) et le français Claude Le Jeune, m’ont gratifiée, l’un et l’autre, d’une mise en musique de ce poème.
« Une puce j’ay dedans l’oreille »
Claude Le Jeune (1528-1600)
Une puce j’ai dedans l’oreille, hélas Qui de nuit et de jour me frétille et me mord Et me fait devenir fou.
Nul remède n’y puis donner, je cours de là, Retire-la moi je t’en prie. O toute belle, secoure-moi.
Quand mes yeux je pense livrer au sommeil Elle vient me piquer, me démange et me poind, et me garde de dormir. Nul remède…
D’une vielle charmeresse aidé je suis Qui guérit tout le monde, et de tout guérissant ne m’a su me guérir moi. Nul remède…
Bien je sais que seule peut guérir ce mal Je te prie de me voir de bon œil et vouloir m’amollir ta cruauté. Nul remède…
Roland de Lassus (1532-1594)
∑
Au XVIIIème siècle aussi la musique m’a offert une heure de gloire : Joseph Bodin de Boismortier a composé une petite pièce de clavecin pour me faire allègrement sauter sur le clavier. Comme ça :
Joseph Bodin de Boismortier 1689-1755 Pièce en rondeau – « La Puce » Gustav Leonhardt (clavecin)
∑
Et – il faudra bien me croire -, le grand Goethe, oui ! Johann Wolfgang von Goethe lui-même, m’a convoquée, moi, la puce, au beau milieu de son Faust pour que j’illustre, non sans humour et sarcasme, à travers le propos de Méphistophélès, le ridicule de la vanité humaine et des extravagances du pouvoir.
Ce « Flohlied », cette « Chanson de la puce », dans laquelle on me pare avec bouffonnerie des habits de courtisan et de ministre, aura inspiré Beethoven, Berlioz, Wagner, Moussorgski, Busoni et peut-être d’autres compositeurs encore. Seul Gounod aura préféré confier à un veau l’absurdité de la situation. Les mauvaises langues diront que le rôle est peu flatteur, certes, mais une puce pour servir le diable, quel honneur !
Outre Beethoven (Flohlied op. 75 no 3), Wagner (Es war einmal ein König) la fait sautiller par des lignes en zigzags qui se retrouvent chez un Moussorgski privilégiant l’élément grotesque, tandis que Busoni mise sur un effet circulaire et une accélération du rythme. A l’orchestre, Berlioz joue de brusques ‘double forte‘ (effet de piqûre là encore), d’accents appuyés, de cordes mordantes, de pizzicatos…
François Laurent (dans un article de Diapason – janvier 2023)
Ludwig van Beethoven 1770-1827 « Flohlied » Op.75 N°3 Matias Bocchio (baryton) Susanna Klovsky (piano)
Es war einmal ein König, Der hatt' einen großen Floh, Den liebt' er gar nicht wenig, Als wie seinen eig'nen Sohn. Da rief er seinen Schneider, Der Schneider kam heran; "Da, miß dem Junker Kleider Und miß ihm Hosen an!"
In Sammet und in Seide War er nun angetan, Hatte Bänder auf dem Kleide, Hatt' auch ein Kreuz daran, Und war sogleich Minister, Und hatt einen großen Stern. Da wurden seine Geschwister Bei Hof auch große Herrn.
Und Herrn und Frau'n am Hofe, Die waren sehr geplagt, Die Königin und die Zofe Gestochen und genagt, Und durften sie nicht knicken, Und weg sie jucken nicht. Wir knicken und ersticken Doch gleich, wenn einer sticht.
......
Il était une fois un roi qui avait une grande puce, il l'aimait autant que son fils. Un jour il fit venir un tailleur: "Taille des vêtements à ce gentilhomme, prends ses mesures pour un pantalon!"
La puce était vêtue de velours et de soie et portait des rubans et une croix. Elle fut aussitôt nommée ministre et ses frères et sœurs devinrent grands seigneurs.
Et les hommes et les dames de la cour étaient importunés ; la reine et sa servante se faisaient piquer et ronger. Et nous n'avions le droit ni de l'écraser ni de nous gratter, alors qu'en général on écrase l'insecte dès qu'il nous pique.
∑
Hector Berlioz 1803-1869 «Chanson de la puce »(« La Damnation de Faust ») Gabriel Bacquier (baryton) Orchestre National de l’ORTF Jacques Houtmann (direction)
Une puce gentille Chez un prince logeait. Comme sa propre fille, Le brave homme l'aimait, Et, l'histoire assure, À son tailleur un jour Lui fit prendre mesure Pour un habit de cour. L'insecte, plein de joie Dès qu'il se vit paré D'or, de velours, de soie, Et de croix décoré. Fit venir de province Ses frères et ses sœurs Qui, par ordre du prince, Devinrent grands seigneurs. Mais ce qui fut bien pire, C'est que les gens de cour, Sans en oser rien dire, Se grattaient tout le jour. Cruelle politique ! Ah! plaignons leur destin, Et, dès qu'une nous pique, Ecrasons-la soudain !
∑
Et toujours sur le même texte de Goethe :
Richard Wagner 1839-1881 «Chanson de la puce »(in « Sept pièces pour le Faust de Goethe ») Peter Schöne (baryton) Tobias Koch (piano)
∑
Modeste Moussorgski 1839-1881 «Chanson de la puce »(puce en russe = « Blokha ») Evgueni Nesterenko (basse) Vladimir Krainev (piano)
∑
Ferruccio Busoni 1866-1924 «Chanson de la puce » Dietrich Fischer-Dieskau (baryton) Jörg Demus (piano)
Il est partout ! Sur tous les continents, dans tous les pays, et trouve sa place dans toutes les cultures. Qui croira que la seule énergie fragile de ses ailes lui permette, le temps d’une vie des plus fugaces, d’accomplir ses merveilleux voyages ?
Le papillon, insecte pourtant si avare de sons, sait de toute éternité que le plus sûr véhicule pour traverser le monde et butiner les cœurs c’est la musique – qu’elle s’accouple ou pas avec les vers du poète.
Papilio Dardanus
New York
Le voici à New York – il se fait appeler « Butterfly » – tournoyant autour du piano de Jon Batiste sur la scène du mythique ‘Ed Sullivan Theater‘ à Brodway.
"Butterfly"
Butterfly all alone But can you fly on your own? Take your place in the world today Butterfly flying home
Cherry plum and chewing gum Mini-skirts and cars that hum Driving 'round with your head held high Butterfly flying home
Stay a while here with me Up underneath the stars When you go you'll be free 'Cause you know who you are you're a butterfly, baby
Color scheme from a dream A tapestry that's so supreme I mean I've never seen Something so dang beautiful oh child As a butterfly flying home
Flying home
Ooh whoa whoa Whoa whoa whoa ooh
You see I'm howling at the moon Day and night (Ah whoa ooh) They say I'm as crazy as a loon But I'm alright All dressed in white
Butterfly in the air You can fly anywhere A sight beyond compare A sacred song And a sacred tone Butterfly flying home
******
Papillon tout seul Mais peux-tu voler de tes propres ailes ? Prends ta place dans le monde aujourd'hui Papillon rentrant à la maison
Cerise prune et chewing-gum Mini-jupes et voitures qui ronronnent, vois-tu, tu es En train de conduire, la tête haute, Papillon rentrant à la maison
Reste un moment ici avec moi Sous les étoiles Quand tu partiras tu seras libre Car tu sais qui tu es Tu es un papillon
Palette de couleurs d'un rêve Une tapisserie si suprême Je veux dire que je n'ai jamais vu Quelque chose d'aussi beau, oh, enfant, Qu'un papillon rentrant à la maison
Tu vois, je hurle à la lune Jour et nuit Ils disent que je suis aussi fou qu'un oiseau Mais je vais bien Tout habillé de blanc
Papillon dans les airs Tu peux voler n'importe où Une vue incomparable Une chanson sacrée Une langue sacrée Papillon rentrant à la maison
Cuba
Un clin d’œil et le voici à Cuba, posé sur la corde de Mi de la guitare de Pablo Milanés qui a justement mis en musique les vers du poète national Nicolás Guillén. Notre papillon ici se fait appeler « Mariposa ».
Mariposa
Quisiera hacer un verso que tuviera ritmo de Primavera; que fuera como una fina mariposa rara, como una mariposa que volara sobre tu vida, y cándida y ligera revolara sobre tu cuerpo cálido de cálida palmera y al fin su vuelo absurdo reposara –tal como en una roca azul de la pradera– sobre la linda rosa de tu cara…
Quisiera hacer un verso que tuviera toda la fragancia de la Primavera y que cual una mariposa rara revolara sobre tu vida, sobre tu cuerpo, sobre tu cara.
******
Je voudrais écrire un poème qui aurait le rythme du printemps; qui serait comme un papillon rare et délicat, comme un papillon qui volerait au-dessus de ta vie, et candide et léger, volèterait au-dessus de ton corps chaud comme une palme chaude, et enfin, son vol inconséquent se poserait – comme sur un rocher bleu dans la prairie – sur la jolie rose de ton visage…
Je voudrais écrire un poème qui aurait tout le parfum du printemps et qui, tel un papillon rare, volerait au-dessus de ta vie, au-dessus de ton corps, au-dessus de ton visage.
J’aime que vous ne soyez pas fou de moi, j’aime ne pas être folle de vous…
La reconnaissance du non-amour comme une forme d’amour à part entière, l’expression peut-être la plus subtile du véritable amour. Qui, dépouillé des fureurs passionnées et des velléités de possession, confère à la liberté émotionnelle sa valeur la plus noble, humainement la plus juste.
Marina Tsvetaïeva
1892 – 1941
Fallait-il la sensibilité exacerbée de Marina Tsvetaïeva pour s’affranchir des conventions avec autant de charme et d’élégance ? Cette ode à la distance affective, Marina l’écrit en 1914. Elle a 22 ans. Entre elle et le mari de sa sœur Assia se développe une évidente attirance mutuelle qu’elle exorcisera en dédiant à cet homme ce poème balancé entre désir, respect et affection.
Ça me plaît que vous n’ayez pas le mal de moi, Et ça me plaît que je n’aie pas le mal de vous, Que la lourde boule terrestre n’aille pas S’enfuir sous nos pieds tout à coup. Ça me plaît de pouvoir être amusante — Dévergondée — sans jeux de mots ni leurre, Et de ne pas rougir sous la vague étouffante Quand nos manches soudainement s’effleurent.
Ça me plaît aussi que vous enlaciez Calmement devant moi une autre femme, Et que, pour l’absence de mes baisers, Vous ne me vouiez pas à l’enfer et aux flammes ; Que jamais sur vos lèvres, mon très doux, Jour et nuit mon doux nom — en vain — ne retentisse… Que jamais l’on n’aille entonner pour nous : Alléluia ! dans le silence d’une église.
Merci, de tout mon cœur et de ma main, Pour m’aimer tellement — sans le savoir vous-même ! —, Pour mon repos nocturne et pour, de loin en loin, Nos rencontres qu’un crépuscule enchaîne, Pour nos non-promenades sous la lune parfois, Pour le soleil qui luit — pas au-dessus de nous. Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de moi, Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de vous.
3 mai 1915
In Marina Tsvetaïeva – Insomnie et autres poèmes – Poésies/Gallimard (2010)
∑
Ce poème a été mis en musique par le compositeur russe d’origine arménienne, Mikaël Tariverdiev (1936-1996). La romance est devenue très populaire en Russie.
Galina Besedina et Sergueï Taranenko
la chantent sur des images du film « Miroirs » (2013) de Marina Migunova
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy