‘Patauger dans l’eau…’

Wade in the Water, wade in the water children.
Wade in the Water. God’s gonna trouble the water.

Pataugez dans l’eau, pataugez dans l’eau les enfants !
Pataugez dans l’eau ! Dieu y brouillera vos traces.

Chant de reconnaissance, chant de fraternité, chant de travail aussi pour partager collectivement, au milieu des immenses plantations, courage et patience face aux humiliations et aux sévices infligés par les esclavagistes, chant spirituel également, souvent inspiré du Livre de l'Exode de l'Ancien Testament qui relate, exemple envié à imiter, la fuite du peuple hébreu opprimé par le pharaon, voilà quelques différents aspects du Negro Spiritual au XIXème siècle dans le Sud des États Unis.

Mais s'en tenir à cet inventaire serait omettre la fonction secrète du Negro Spiritual en ces temps d'extrême danger pour ces esclaves afro-américains dont le salut était réduit au seul succès de leur fuite vers le nord. Ces chants avaient acquis un rôle de code : par les choix qu'ils exerçaient, par leur manière de les interpréter, les passeurs informaient discrètement, à distance, les fugitifs de l'approche de poursuivants ou leur indiquaient des comportements à adopter pour se protéger dans certaines situations.

Ainsi par exemple, quand Harriet Tubman - surnommée "Moïse noir" tant elle a aidé de compagnons, esclaves comme elle, à retrouver la liberté, sans en perdre un seul - entonnait le mythique "Wade in the water" à leur intention sur les routes clandestines c'était pour les exhorter à abandonner les sentiers et continuer leur progression dans le lit des rivières et des ruisseaux où les chiens lâchés à leurs basques perdaient toute trace olfactive de leurs proies humaines.
Qui se serait méfié d'une "pauvre esclave noire" chantant au bord du chemin ?
Harriet Tubman 1821-1913 – statue par Wesley Wofford (détail)

Every great dream begins with a dreamer. Always remember, you have within you the strength, the patience, and the passion to reach for the stars to change the world. –

Chaque grand rêve commence par un rêveur. Rappelez-vous toujours que vous avez en vous la force, la patience et la passion d’atteindre les étoiles pour changer le monde.

Joyeux Noël 2020 !

Have yourself a merry little Christmas !

Have yourself a merry little Christmas
Let your heart be light
Next year, all our troubles will be out of sight
Have yourself a merry little Christmas
Make the Yuletide gay
Next year, all our troubles will be miles away

Once again as in olden days
Happy golden days of yore
Faithful friends who are dear to us
Will be near to us once more

Someday soon, we all will be together
If the fates allow
Until then we have to muddle through somehow
So have yourself a merry little Christmas now

Tristesse

Adieu tristesse,
Bonjour tristesse…

Tu n’es pas tout à fait la misère,
Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent
Par un sourire.

Paul Eluard

Ψ

Triste é viver na solidão
Na dor cruel de uma paixão
Triste é saber que ninguém
Pode viver de ilusão
Que nunca vai ser, nunca vai dar
O sonhador tem que acordar

Sua beleza é um avião
Demais p’rum pobre coração
Que para pra te ver passar
Só pra me maltratar
Triste é viver na solidão.

Il est triste de vivre dans la solitude
Dans la douleur cruelle d’une passion
Il est triste de savoir que personne
Ne peut vivre d’illusions
Que cela ne sera jamais, ça ne marchera jamais
Le rêveur doit se réveiller

Ta beauté est un avion
Trop belle pour un pauvre cœur
Qui s’arrête pour te voir passer
Juste pour se flageller
Il est triste de vivre dans la solitude.

Here’s to life

I have learned that all you give is all you get
So give it all you’ve got

Shirley Horn (1934-2005) – Photo 1991

Pour la voix « pleine de force et de majesté » de Shirley Horn

Pour les paroles empreintes de sage nostalgie ébauchées par Artie Butler qui dit avoir composé cette ballade à travers le regard mélancolique d’un vieil homme penché sur son passé, et qui aurait conservé intact son optimisme envers le temps qui reste.

Pour l’arrangement musical de Johnny Mandel qui a sans doute réalisé là le dernier grand standard du jazz américain, et le titre signature de Shirley Horn dont l’interprétation profonde et suave représente un legs majeur à l’histoire du jazz vocal déjà si bien représenté par ailleurs.

Pour la qualité de l’enregistrement de 1992, avec orchestre, en studio.

POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR ! POUR LE PLAISIR !

Aucune plainte et aucun regret
Je crois toujours à la poursuite des rêves et aux paris
Mais j’ai appris  que tout ce qu’on donne est tout ce qu’on obtient
Alors donne tout ce que tu as reçu

J’ai eu ma part, j’ai bu ma dose
Et même si je m’en satisfais
Je veux encore voir ce qu’il y a sur d’autres routes
Là-bas, au-delà de la colline
Et tout recommencer

Alors voilà, à la vie et à toutes les joies qu’elle procure
À la vie, pour les rêveurs et leurs rêves

C’est drôle comme le temps passe vite
Comment l’amour peut-il passer
De la chaleur de l’enfer à la tristesse des adieux
Et nous laisser avec nos souvenirs qu’on appelle
Pour réchauffer nos hivers

Car hier est passé et qui sait ce que demain apporte
Ou emporte
Tant que je suis encore dans le jeu je veux jouer
Pour rire, pour vivre, pour aimer

Alors à la vie et à toutes les joies qu’elle apporte
À la vie, aux rêveurs et à leurs rêves

Puisses-tu surmonter tes tempêtes
Et embellir tes bonheurs
À la vie, à l’amour, à toi (bis)

Traduction personnelle

La reconnaissance, pour Shirley Horn, a été tardive mais à la différence de bien des musiciens qui attendent longtemps que leur heure survienne, la raison de ce retard est liée dans son cas à des choix personnels. Aussi, son retour au devant de la scène à l’âge mûr a-t-il révélé au grand public une chanteuse d’une rare authenticité, chez qui l’émotion la plus pure se conjuguait à une musicalité sans pareille dont témoignait son aura auprès des musiciens. Comme les grandes chanteuses de jazz, Shirley Horn possédait non seulement un timbre de voix inimitable mais surtout un art d’interpréter les chansons avec un sens consommé de la mise en scène, chanteuse du clair-obscur et de la note feutrée.

Vincent Bessières - Directeur de la revue "Jazz & People"
(Introduction d'un portrait de Shirley Horn publié sur le site de la Philharmonie de Paris)

Et Cendrillon chante…

Les contes de fées c’est comme ça.
Un matin on se réveille.
On dit : « Ce n’était qu’un conte de fées… »
On sourit de soi.
Mais au fond on ne sourit guère.
On sait bien que les contes de fées
c’est la seule vérité de la vie.

Antoine de Saint-Exupéry (« Lettres à l’inconnue » – Gallimard 2008)

Una volta c’era un re,
Che a star solo,
Che a star solo s’annoiò;
Cerca, cerca, ritrovò :
Ma il volean sposare in tre.
Cosa fa?
Sprezzò il fastom e la beltà ,
E all fin scelse per sè
L’innocenza, e la bontà
Là là là là …

Il était une fois un roi
Qui était seul,
Qui s’ennuyait d’être seul.
Il chercha, chercha encore
Et c’est trois femmes qu’il trouva…
Trois femmes qui voulaient toutes l’épouser.
Que faire ?
Il méprisa la pompe et la beauté,
Et finalement, pour lui-même, choisit
L’innocence et la vertu.
La la la…

Wallis Giunta - mezzo soprano 

"Una volta c'era un re" : 
Chanson extraite de l'opéra "La Cenerentola" de Gioachino Rossini

Poor Butterfly !

Dans le blues, dans le jazz, l’obscurité est toujours déjà présente, tout comme le chagrin. La catastrophe est un éternel compagnon. Mais jamais vous ne laissez l’obscurité et le chagrin avoir le dernier mot. Jamais.

Cornel West (Philosophe américain)
in « Philosophie Magazine » (11/2012)

Oh ! Oui ! Même si l’on n’est pas un(e) grand(e) aficionad(a) d’opéra, on a tous un jour croisé le chemin de cette attendrissante Madame Butterfly dont Maître Puccini raconte l’histoire dans une de ses plus belles œuvres, l’opéra éponyme de 1904, l’un des plus joués dans le monde.

Qui n’a pas un jour senti son cœur se serrer devant le triste désarroi de cette jeune et jolie japonaise, naïve, séduite, abandonnée et trahie par un officier américain ?
Qui n’a pas essuyé une larme lorsque fière et courageuse au sommet de son désespoir elle fait en scène ses adieux à son enfant chéri avant de se donner le seppuku ?
Qui aurait pu imaginer que ce thème inspirerait, en 1916, deux compositeurs de Broadway, Raymond Hubbel et John L. Golden qui écriraient la chanson « Poor Butterfly » ?
Qui, alors, aurait pu prédire que son succès du moment ferait d’elle, dans les années 1950, un « standard » du jazz, au programme des musiciens et des voix les plus emblématiques du genre, et au point de figurer dans le répertoire de la grande Sarah Vaughan comme titre signature ?

Questions sans réponse… Qu’importe !
Le flambeau continue de se transmettre. Alléluia !

A cappella ou en formation avec Andrea Motis et son quintet, Cécile McLorin Salvant en témoigne superbement :

Poor Butterfly

There’s a story told of a little Japanese.
Sitting demurely ‘neath the cherry blossom trees.
Miss Butterfly’s her name.
A sweet little innocent child was she
‘Till a fine young American from the sea
To her garden came.

They met ‘neath the cherry blossoms everyday.
And he taught her how to love the American way.
To love with her soul t’was easy to learn.
Then he sailed away with a promise to return.

Poor Butterfly
‘Neath the blossoms waiting.
Poor Butterfly
For she loved him so.

The moments pass into hours.
The hours pass into years.
And while she smiles through her tears,
She murmurs low:

The moon and I know that he’ll be faithful
I’m sure he’ll come to me by and by.
But if he won’t come back I won’t I’ll never sigh or cry,
I just must die.
Poor Butterfly!

Pauvre Butterfly !

Voici l’histoire que l’on raconte
à propos d’une petite japonaise
assise délicatement
sous les cerisiers en fleurs.
Son nom : Miss Butterfly.

C’était une douce petite enfant,
innocente,
jusqu’à ce qu’un beau jeune homme
venu de la mer
apparaisse dans son jardin.

Chaque jour ils se sont vus
sous les fleurs des cerisiers.
Il lui a appris à aimer
la vie à l’américaine.
– Apprend vite l’âme qui aime.
Puis il est parti,
promettant de revenir.

Pauvre Butterfly
patiente sous les fleurs.
Pauvre Butterfly
qui l’aimait tellement.

Les instants devinrent
des heures,
et les heures des années.
Tandis qu’elle souriait
à travers ses larmes,
elle murmurait tout bas :

‘Nous savons, la Lune et moi
qu’il me restera fidèle.
Je suis sûre qu’il reviendra
me voir de temps en temps.
Mais s’il ne revenait pas,
sans un pleur, sans un soupir,
je devrai juste mourir.’
Pauvre Butterfly !

Pour la nostalgie :

Pour l’Histoire :

Ange-gardien

L’ange est le musicien du silence de Dieu

Dominique Ponnau
(Directeur honoraire de l’École du Louvre)

Qui, si je criais, m’entendrait donc, d’entre
les ordres des anges ? et supposé même que l’un d’eux
me prît soudain contre son cœur, je périrais
de son trop de présence.
Car le beau n’est rien
que ce commencement du Terrible que nous supportons encore,
et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne, indifférent,
de nous détruire. Tout ange est terrifiant.

R. M. Rilke, « Les élégies de Duino »,
traduction de Philippe Jaccottet (La Dogana, 2008, p. 9)

Ange-gardien (« Entidade »)*

Il vient de loin, Il vient toujours, Il vient
D’on ne sait quel monde.
Profonde est sa connaissance car elle vient de l’au-delà.

Son temps ne se compte pas en secondes,
Pour lui le temps n’existe pas ;
À y penser plus profondément
Son temps n’est le temps de personne.

Il vient de très loin, Il vient
Et demeure toujours à tes côtés.
Le passé lui appartient
Et l’avenir aussi.
Qu’est la vertu ?
Qu’est le péché ?
Il ne les définit ni ne s’en mêle
Car bon ou mauvais
Le temps de chacun est sacré.

C’est une présence étrange,
Invisible, qui t’accompagne,
Mais, crois-moi,
Où que tu te tournes,
Toujours Il te voit.

Ton chemin
Il en décide,
Il te guide et te protège
Même quand par tes  moqueries
Tu te refuses à y croire.

Il est ombre, spectre, figure,
Et c’est pour rester caché
Qu’Il fait ainsi les choses,
Ainsi qu’elles sont censées être.

Ne commets pas l’erreur
De vouloir changer le destin,
Il le connaît, depuis le tout début
Et jusqu’après la fin.

*La traduction, très libre, a été réalisée par l’auteur de ce billet.

Le magistral guitariste et compositeur brésilien Yamandu Costa a beaucoup collaboré avec son grand aîné le poète contemporain Paulo Cesar Pinheiro. Leurs réussites communes sont nombreuses et heureuses.  

Cette mélodie "Entidade" est un des titres du récent album de Yamandu, "Vento sul"(Vent du sud), un régal de chansons brésiliennes accompagnées par l'incomparable musicalité de la guitare à 7 cordes du compositeur virtuose.
Le titre est particulièrement évocateur de cette présence invisible qui est supposée nous accompagner tout au long de notre chemin de vie... Yamandu a choisi les lumières méditatives, pâles et ombreuses, de ses cordes pour en préserver le mystère. Douce et suave, comme le chant rassurant d'une maman, la voix de Mônica Salmaso, chanteuse populaire brésilienne, distille une apaisante envie d'y croire.


Les pénibles jours d'isolement dûs à l'épidémie ont inspiré la générosité de Mônica : elle a réalisé à distance, chacun restant chez soi, avec un grand nombre d'artistes brésiliens, une série de vidéos musicales pour réconforter et égayer les tristes jours de ses compatriotes. Un vrai bonheur pour les amoureux de la chanson et des rythmes de ce pays.

Cette vidéo fait partie de cette série, "Ô de Casas", superbe, à la fois par les talents qui s'y produisent et la sincérité qui s'en dégage.

Jazzy mezzo mezza-voce…

Non, non, arrêtez donc de faire l’abeille, et ne cherchez-pas un quelconque exercice de diction du style « J’examine cet axiome de Xénophon sur les exigences… » !

C’est plutôt d’écoute qu’il s’agit :
Une des plus grandes sopranos classiques chante à voix douce, avec la chaude tessiture, suave et élégante, de son registre mezzo-soprano, une mélodie jazzy écrite en 1943 par Harry Warren (paroles) et Mack Gordon (musique), arrangée par Alexandre Desplat en 2017 pour devenir une compositions essentielle de la bande son du film de Guillermo del Toro, « The Shape of Water » (La Forme de l’eau).

— So fantastic, so romantic, ce film, , a obtenu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2017 et 4 Oscars à la 90ème Cérémonie des Oscars, début 2018 (Meilleur Film – Meilleur réalisateur – Meilleurs décors… et – tiens, tiens ! – Meilleure musique)

La belle jeune femme, années soixante, qui régale ici, devant son micro, nos yeux et nos oreilles, c’est la tout simplement merveilleuse…

Renée Fleming

« Tu ne sauras jamais… »

You’ll never know
Just how much I miss you
You’ll never know
Just how much I care

And if I tried I still couldn’t hide
My love for you
You oughta know
For haven’t I told you so
A million or more times

You went away and my heart went with you
I speak your name in my every prayer
If there is some other way to prove that I love you
I swear, I don’t know how

You’ll never know if you don’t know now

You’ll never know
Just how much I miss you
You’ll never know
Just how much I care

You said goodbye
Now stars in the sky
Refuse to shine
Take it from me, it’s no fun to be alone

With moonlight and memories
You went away and my heart went with you
I speak your name in my every prayer
If there is some other way to prove that I love you
I swear, I don’t know how

You’ll never know if you don’t know now

Un cœur en automne /7 : Séparation à deux voix

Rien n’est plus amer que la séparation lorsque l’amour n’a pas diminué de force, et la peine semble bien plus grande que le plaisir qui n’existe plus et dont l’impression est effacée.

Giacomo Casanova – « L’histoire de ma vie »

— ¤ —

L’une reste, l’autre part…
De son amour
chacune un jour
se sépare.

L’une chante, l’autre si peu !
La plus triste des deux
ne chante pas le mieux
son adieu.

Deux voix.
Une même tendresse.
Les grands émois
n’ont pas d’adresse.

Charlotte Gainsbourg : Elle reste et chante… si peu :

— ¤ —

Julia Lezhneva : Elle chante… mais ne reste pas :

MANON

Allons !… il le faut !
Pour lui-même !
Mon pauvre chevalier !
Oh ! Oui, c’est lui que j’aime !
Et pourtant, j’hésite aujourd’hui !
Non ! Non, je ne suis plus digne de lui !
J’entends cette voix qui m’entraîne
Contre ma volonté :
    « Manon, tu seras reine,
    « Reine par la beauté ! »

Je ne suis que faiblesse et que fragilité !
Ah ! malgré moi je sens couler mes larmes.

Devant ces rêves effacés !
L’avenir aura-t-il les charmes
De ces beaux jours déjà passés ?
Adieu, notre petite table
Qui nous réunit si souvent !
Adieu, notre petite table
Si grande pour nous cependant !
On tient, c’est inimaginable,
Si peu de place… en se serrant…
Adieu, notre petite table !
Un même verre était le nôtre,
Chacun de nous, quand il buvait,
Y cherchait les lèvres de l’autre…
Ah ! Pauvre ami, comme il m’aimait !
Adieu, notre petite table ! Adieu !

Un cœur en automne /5 : Back to Carrickfergus

Irlande du Nord

Allez ! Il fait froid en cette fin d’après-midi d’automne à Carrickfergus.
N’attendez pas que les vieilles pierres usées du château qu’érigea John de Courcy en 1177, après les invasions normandes, vous protègent encore des embruns fouettés par le vent d’automne.

Laissez à leur victoire sur les troupes d’Elizabeth Ière en 1597, les clans gaéliques qui animèrent avec toute leur fougue la Guerre de Neuf Ans.

Carrickfergus castle – photo by John Tinneny

Oubliez aussi le vain exploit, deux siècles plus tard, de ce capitaine de haut bord, François Thurot, corsaire au service de Louis XV, qui après s’être emparé du château et l’avoir pillé ne tarda pas à être rattrapé par la Royal Navy sous le feu de laquelle il tomba en 1760.

Rejoignez-moi plutôt dans les chaleurs fauves de ce pub irlandais, derrière le port, à quelques pas d’ici. Nous viderons quelques pintes de Guinness ou de Smithwick’s à la gloire de la mélancolie.

Émus, nous écouterons, flottant entre guitare, flûte et violon, cette ancienne et célèbre complainte irlandaise dans laquelle un vieux vagabond nostalgique rêve, avant de mourir, de retrouver sa jeunesse à… Carrickfergus.

—  Two more beers please ! We are so sad tonight.

Je voudrais être à Carrickfergus,
Seulement pour les nuits à Ballygrant.
Je nagerais à travers l’océan le plus profond,
Pour retrouver mon amour.
Mais la mer est immense et je ne peux la traverser ;
Et je n’ai pas non plus d’ailes pour voler.
J’aimerais rencontrer un gentil marin
Qui m’amènerait mourir aux pieds de mon amour.

De mon enfance reviennent de tristes souvenirs,
Et des moments heureux d’il y a si longtemps.
Tous mes amis de jeunesse et mes proches
Sont maintenant partis, fondus comme neige au soleil.
Alors je vais passer mes journées à errer sans fin.
L’herbe est douce, mon lit est vide.
Ah, revenir maintenant à Carrickfergus,
Sur cette longue route vers la mer.

On dit qu’à Kilkenny il est inscrit
Sur des pierres de marbre noires comme l’encre,
En lettres d’or et d’argent, que je l’ai défendue.
Désormais je ne chanterai plus jusqu’à ce qu’on me donne un verre.
Car je suis ivre aujourd’hui, mais je suis rarement sobre,
Un beau vagabond errant de ville en ville.
Ah, mais je suis malade maintenant, mes jours sont comptés,
Venez tous, jeunes gens, et allongez-moi.

Cara Cecilia… così bella, così brava !

Si l’on me donnait le choix entre la beauté et la douceur d’une femme, je préfèrerais la seconde, mais que j’aimerais tant avoir l’une et l’autre réunies !

Sylvain Maréchal – Le dictionnaire d’amour (1788)

Oyez, oyez, braves gens,
tendres damoiselles et nobles damoiseaux,
dames de cour et preux chevaliers !

Dans cette modeste chapelle,
pas de chapelet, point de missel.
Des tréteaux pour les baladins,
les chanteurs et les comédiens.
Du rire, de l’amour et des larmes,
des passions et surtout du charme !

Venez entendre la triste histoire,
venez écouter les déboires,
de Cecilia, la soprano
tant éprise de Peppino
si injustement enfermé,
prête à tout pour sauver l’aimé.

Entrez, laissez-vous enchanter
par Francesca Aspromonte !

La Canzone di Cecilia
Ensemble « Cappella Mediterranea » dirigé par Leonardo García Alarcón

Extrait de Amore Siciliano enregistré à Ambronay le 12 septembre 2014

Saule, pleure pour elle ! … Etta James (Blues – Face 2)

« Etta James n’avait qu’à poser sa voix sur une musique pour y imprégner sa marque unique. Une de ces voix puissantes dont le moindre cri ou tremblement n’avait rien d’une prouesse technique, d’un effet recherché : le chant d’Etta James n’était que l’expression d’une vie de souffrance sans cesse surmontée, celui d’une authentique survivante. »   Hugo Cassavetti (Télérama – 19/01/2012)

Elle pouvait tout chanter, tout, et bien qu’elle n’eût jamais écrit la moindre parole de ses chansons, on entrait toujours de plain pied dans l’émotion qu’elle voulait nous transmettre… On y entre encore, ô combien ! et de la même manière. Et c’est si bon qu’assurément deux titres c’est vraiment trop peu pour nous combler.

Alors faites comme moi, organisez-vous une soirée Etta James : quelques amis passionnés de musique, une bonne bouteille à partager, cinq ou six coussins moelleux jetés sur la moquette, un bout de canapé pour les moins souples… et surtout une belle pile de CD et de Vinyles.  « Enivrez-vous », comme le conseillait Baudelaire, de Jazz, de Soul ou de Blues, à votre guise, mais « Enivrez-vous » de plaisir avec la formidable Etta…!

Attention : dépendance très probable ! D’autres s’y sont fait prendre avant nous : six Grammy Awards et dix-sept Blues Music Awards au cours de sa carrière… A l’évidence, nous ne sommes pas seuls à aimer. Mais qu’importe, on aime !

« Willow weep for me »

Et on aime aussi les fabuleux musiciens qui l’accompagnent dans ce standard du jazz que l’auteure-compositrice Ann Ronell dédia à son idole George Gershwin :

Cedar Walton : Piano et arrangement
Herman Riley : Saxophone Ténor
John Clayton : Bass
Josh Sklair : Guitare
Kraig Kilby : Trombone
Paul Humphrey : Batterie
Ronnie Buttacavoli : Trompette

ƒƒƒƒ

Ô Lord !
Why did you send the darkness to me ?
And the shadows forever to be ?
Where’s the light I’m longing to see ?
Love once met me by the old willow tree.
Now you’ve gone and left nothing to me –
Nothing but a sweet memory.

Willow weep for me
Willow weep for me
Bend your branches green along the stream that runs to the sea
Listen to my plea
Hear me willow and weep for me

Gone my lovers dream
Lovely summer dream
Gone and left me here to weep my tears into the stream
Sad as I can be
Hear me willow and weep for me

Whisper to the wind and say that love has sinned
Let my heart a-breaking, and making a moan
Murmur to the night to hide its starry light
So none will see me sighing and crying all alone

Weeping willow tree
Weep in sympathy
Bend your branches down along the ground and cover me
When the shadows fall, hear me willow and weep for me

Oh, Weeping willow tree
Weep in sympathy
Bend your branches down along the ground and cover me
When the shadows fall, hear me willow and weep for me

Claude Monet – Saule pleureur 1919 – Colombus Museum of Art (E-U)

Oh ! Seigneur !
Pourquoi m’as-tu jetée dans les ténèbres ?
Et pourquoi me retiens-tu dans l’ombre pour toujours ?
Où est la lumière ? – J’ai hâte de la voir.
Un jour l’amour m’a rejointe près d’un vieux saule.
Maintenant tu m’as abandonnée sans rien me laisser.
Rien sauf un doux souvenir.
 .
Saule pleure pour moi !
Saule pleure pour moi !
Plie tes vertes branches le long du ruisseau qui coule vers la mer,
Écoute mon appel,
Entends-moi, saule, et pleure pour moi !
 .
Partis sont mes rêves d’amoureuse,
Jolis rêves d’été
Partis et m’ayant laissée seule pour verser mes larmes dans le ruisseau.
Je suis si triste,
Entends-moi saule et pleure pour moi !
 .
Chuchote dans le vent et dis que l’amour a pêché.
Laisse mon cœur brisé à ses gémissements,
Murmure dans la nuit pour cacher sa lumière étoilée,
Pour qu’aucun ne le surprenne seul dans sa peine et sa douleur.
 .
Saule pleureur
Pleure en sympathie
Plie tes branches jusqu’au sol et recouvre-moi.
Quand les ombres tomberont, entends-moi saule et pleure pour moi !
 .
Oh, Saule pleureur
Pleure en sympathie
Plie tes branches jusqu’au sol et recouvre moi
Quand les ombres tomberont, entends-moi saule et pleure pour moi !

Billet précédent…

S’il lui restait un brin de fierté… Etta James (Blues – Face 1)

Quels yeux tes yeux !

Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

De Rio à Paris, avec Jeanne Moreau et Maria Bethania, un bien beau voyage poétique de fin d’été dans les yeux d’une bienaimée…

Saudade ! Saudade !

Poema Dos Olhos da Amada

Ó minha amada, que olhos os teus
São cais noturnos, cheios de adeus
São docas mansas, trilhando luzes
Que brilham longe, longe dos breus

Ó minha amada, que olhos os teus
Quanto mistério nos olhos teus
Quantos saveiros, quantos navios
Quantos naufrágios nos olhos teus

Ó minha amada de olhos ateus
Quem dera um dia quisesse Deus
Eu visse um dia o olhar mendigo
Da poesia nos olhos teus

Vinicius de Moraes (Rio de Janeiro 1913-1980)

Poème des yeux de la bienaimée

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Embarcadères la nuit, bruissant de mille adieux
Des digues silencieuses, qui guettent les lumières
Loin ! si loin dans le noir

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Tous ces mystères dans tes yeux
Tous ces navires, tous ces voiliers
Tous ces naufrages dans tes yeux

Ô ma bien-aimée aux yeux païens
Un jour, si Dieu voulait
Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

Ô ma bien-aimée, dans tes yeux…!

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 2/2

Dvoràk – Symphonie N°9 – (extrait du 2ème mouvement Largo)

Philharmonique de Berlin – 10 juin 2012 – Direction Mariss Jansons

Cor anglais : Dominik Wollenweber

Ah, la voilà donc retrouvée notre mélodie !

Née sous la plume ô combien savante d’un musicien européen des plus classiques, déjà auréolé de la formidable renommée de ses abondantes compositions, symphoniques ou concertantes, de musique sacrée, d’opéras ou de musique de chambre. Incontestablement destinée à la salle de concert, elle s’empresse de quitter les ors et la pourpre des théâtres prestigieux pour se faufiler à travers les rues de New York où les Negro spirituals ne tardent pas à l’adopter avant qu’elle continue de parcourir le monde, véhiculée par les genres musicaux les plus divers.

Le Largo, avec son solo de cor anglais obsédant est l’épanchement de la propre nostalgie de Dvorák à l’égard de son pays, avec quelque chose de la solitude des horizons lointains des prairies, du nébuleux souvenir des jours révolus de l’homme rouge et un sentiment de la tragédie de l’homme noir comme il la chante dans ses « spirituals« .

William Arms Fisher (1861-1948)

C’est en ces termes que William Arms Fisher, un élève de Dvorák, définissait notre fameux Largo. Très influencé par la croyance de Dvorák (subversive à l’époque) selon laquelle la musique afro-américaine constituerait les nouveaux fondements de la future musique du nouveau monde, il a beaucoup contribué à la diffusion du folklore afro-américain, en version originale ou arrangé par ses soins.

Ainsi donc, en arrangeant et adaptant le thème du deuxième mouvement sur des paroles qu’il a lui-même écrites, il a offert à cette mélodie sa tenue de ville avec laquelle, sous le titre de « Goin’ home », elle est allé sillonner les cœurs de tous les continents.

Le jazz aussi a fait de ces quelques notes mélancoliques un de ses standards. Et quand on écoute improviser sur ce thème, le très regretté bassiste Charlie Haden et son complice le pianiste Hank Jones, il ne faut pas s’étonner que son « chez soi » perdu s’embrume un peu au fil des souvenirs.

On a beaucoup dit et écrit à l’époque — et surtout les journalistes américains particulièrement chauvins — que Dvoràk avait puisé les nombreux thèmes de sa symphonie dans la musique folklorique américaine. Mais comme le compositeur tchèque l’affirmait lui-même, s’il a, certes, accordé le plus grand intérêt au folklore amérindien ou afro-américain, il n’en a jamais utilisé les mélodies. Il a composé ses propres thèmes originaux, d’essence profondément européenne, auxquels il a insufflé ce supplément d’âme qu’il a perçu dans les musiques de son pays d’accueil.

Lower Manhattan 1910 – Photo par Alfred Stieglitz

Alors, non, Messieurs les censeurs — s’il en reste encore — pas d’imposture, simplement du génie ! Et s’il vous faut le cachet de sérieux exégètes de l’histoire de la musique américaine, référez-vous, je vous prie, entre autres analyses, à celles de Léonard Bernstein (The Infinite Variety of Music) ou aux commentaires de Roger Lee Hall (Directeur du Center for American Music Preservation).

Voilà donc le riche itinéraire du Largo du deuxième mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde : une mélodie élégiaque imprégnée des senteurs des forêts de Bohème, mâtinée de la sueur âcre des esclaves cueilleurs de coton, saupoudrée de bribes des légendes indiennes du Wisconsin ou du Minnesota qui peuplent la poésie de Henry Wadsworth Longfellow, écrite à New York sur un papier à musique sans doute acheté dans une boutique de la  First avenue à Manhattan, et enfin langoureusement chuchotée au public choisi d’une illustre salle de concert d’où elle ne tarde pas à s’échapper pour devenir une sorte d’hymne à la liberté (mi-profane, mi-sacré) qui semble si naturellement s’élever des tréfonds de l’âme noire-américaine ?

… Mélodie caméléon qui finirait bien par nous faire croire qu’elle vient de là où on la chante…

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 1/2

Paul Robeson (basse) – Carnegie Hall de New York, le 9 mai 1958 :

Goin’ home, goin’ home, I’m jes’ goin’ home ;
Quiet-like, some still day, I’m jes’ goin’ home.
It’s not far, jes’ close by,
Through an open door ;
Work all done, care laid by,
Goin’ to fear no more.
Mother’s there ‘spectin’ me,
Father’s waitin’ too ;
Lots o’ folk gather’d there,
All the friends I knew,
All the friends I knew.
Home, I’m goin’ home !

Nothin lost, all’s gain,
No more fret nor pain,
No more stumblin’ on the way,
No more longin’ for the day,
Goin’ to roam no more !
Mornin’ star lights the way,
Res’less dream all done ;
Shadows gone, break o’ day,
Real life jes’ begun.
There’s no break, there’s no end,
Jes’ a livin’ on ;
Wide awake, with a smile
Goin’ on and on.

Goin’ home, goin’ home, I’m jes’ goin’ home,
goin’ home, goin’ home, goin’ home !

Paroles de William Arms Fisher

Goin’ home = rentrer chez soi

Même à la lueur des feux de Bengale, le bagne est toujours le bagne, et la musique qu’entend de loin un homme certain de ne jamais revoir son pays ne suscite en lui qu’une noire tristesse.

Anton Tchékhov – l’île de Sakhaline (Gallimard – Folio Classique)

Étrange écho de Negro spirituals dans ces mots de l’écrivain russe Anton Tchekhov ! Et pourtant, ce ne sont pas les chants nostalgiques afro-américains qui les ont inspirés, mais les sinistres silences adipeux des bagnards maudits de l’île de Sakhaline, au large de la Sibérie. Là où « les gens erraient comme des ombres et se taisaient comme des ombres ».

Antonín Leopold Dvořák (1841-1904)

Alors qu’en ce début des années 1890 Tchékhov est tout à la rédaction de « L’île de Sakhaline », le compositeur tchèque célèbre, Antonin Dvorák, s’apprête à embarquer pour New York, décidé à occuper le poste de directeur du Conservatoire National de musique, conformément à l’invitation appuyée que lui ont adressée les américains, fervents admirateurs de son œuvre.

— L’histoire ne nous a pas appris que les deux artistes eurent quelqu’occasion de se rencontrer…

1893. Antonin Dvorák est installé à Manhattan depuis un an. Particulièrement motivé par l’ambitieux projet que lui proposent ses hôtes américains : fonder une musique nationale pour ce jeune pays, les États Unis, il a composé une symphonie, sa neuvième, à laquelle il donne d’abord le juste titre de « Symphonie depuis le Nouveau Monde » avant qu’elle ne finisse par s’appeler « Symphonie du Nouveau Monde ». Le 15 décembre, elle est au programme du New York Philharmonic Orchestra au Carnegie Hall, pour sa toute première exécution.

Qui aurait pu imaginer que l’œuvre connaisse un succès populaire aussi grand à travers le monde, jusqu’à nos jours encore, au point de servir de source d’inspiration et d’illustration musicales à mille et une productions allant du générique d’émission télévisée à la sonorisation de jeux vidéos en passant par les transcriptions les plus diverses dans les univers musicaux les plus variés, sans compter les innombrables reprises des thèmes mélodiques d’un mouvement ou d’un autre dans les musiques de films ou les compositions populaires contemporaines ?

Et, à l’origine de cette pléiade de succès, faisant office de catalyseur, « Goin’ home »

Tout commence donc ainsi :

S’il vous plaît, Maestro !

— Et j’entends déjà, dès les premières mesures…  « Bon sang ! Mais c’est bien sûr !… La Symphonie du Nouveau Monde ! »

Dvoràk – Symphonie N°9  (début du 1er mouvement)

Philharmonique de Berlin dirigé par Claudio Abbado

Théâtre Massimo de Palerme – 1er Mai 2002

Difficile, il est vrai, de trouver quelque parenté musicale entre le dynamisme de cette cavalcade effrénée de l’orchestre à travers les grands espaces et la douceur élégiaque d’un chant du retour entonné par la voix envoûtante de Paul Robeson !

Mais le décor est planté : La neuvième de Dvorák !

Glissons-nous dans le deuxième mouvement et sans bouder notre plaisir, laissons-nous emporter par la douce vague mélancolique du premier thème, Largo, sur laquelle surfe, en Ré bémol majeur, avec délice et grâce, le cor anglais !…

Suite …

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 2/2