
Une nuit, sans aucun préavis, Fermina Daza s’éveilla, effrayée par une sérénade de violon seul, avec une seule valse. Elle fut bouleversée par la clairvoyance que chaque note était une action de grâce pour les pétales de ses herbiers, pour les temps volés à l’arithmétique pour écrire ses lettres, pour la peur des examens en pensant davantage à lui qu’aux sciences naturelles, mais elle n’osa pas croire que Florentino Ariza fût capable d’une telle imprudence.


John Bagnold Burgess
La sérénade semble avoir trouvé son lieu d’accomplissement naturel dans l’imaginaire musical hispanique. L’Espagne y cristallise immédiatement un ensemble de représentations codifiées : la guitare, les nuits ardentes, le théâtre de la passion. Qu’un amoureux, dans la nuit caraïbe d’un roman colombien, décide de troquer sa guitare pour un violon ne changera rien à la réalité du cliché.
Cliché ô combien renforcé par les évocations fascinées et parfois fantasmées des compositeurs étrangers. La musique française n’en offre-t-elle pas une illustration exemplaire avec Debussy, Ravel, Chabrier ou Lalo… surtout si l’on considère que certains d’entre ces grands compositeurs qui ont produit les œuvres les plus « espagnoles » du répertoire n’avaient qu’une connaissance sommaire de l’Espagne ?
– La vision extérieure :
Claude Debussy (1862-1918)
« La Sérénade interrompue » (Préludes – Livre I – 1910)
Arturo Benedetti Michelangeli (piano)
Ici le piano imite la guitare : accords arpégés, frottements des cordes, inflexions du chant flamenco, au milieu d’une nuit andalouse. Hésitations et reprises erratiques d’un musicien improvisateur ou frustration d’un amoureux dont le chant est sans cesse perturbé par le vent, des bruits de rue ou autres bavardages ? Dualité ironique d’interprétation des ruptures théâtrales du développement de la ligne mélodique voulues par Debussy.
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Alexandre Glazunov (1865-1936)
« Sérénade espagnole »
Frankfurt Radio Symphony
Erina Yashima (Direction)
Bryan Cheng (Violoncelle)
Une Espagne rêvée, solaire et nocturne à la fois. Une écriture virtuose aux accents rythmiques vifs et chaloupés, plus proche d’une danse andalouse que d’une sérénade. Son élégance n’aurait-elle pas trouvé sa place dans les nuits chaudes et musicales du roman de Garcia Marquez ?
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– Les compositeurs espagnols :
Joaquim Malats (1872-1912)
« Serenata Española »
Andrea González Caballero (guitare)
Pièce emblématique – et morceau de bravoure – du répertoire espagnol, écrite à la fin du XIXème siècle pour le piano par le compositeur catalan élève d’Isaac Albéniz. Le chant des mélodies langoureuses mêlé aux rythmes de guitare andalouse pour évoquer à la fois la mélancolie (l’indéfinissable duende) et la grâce ensoleillée de l’Espagne.
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Isaac Albéniz (1860-1909)
« Granada : Serenata » extrait de la « Suite espagnole » op.47
Paul Sánchez (piano)
Bien que ses pièces évoquent souvent des danses ou des lieux précis (comme Córdoba ou Granada), l’esprit de la sérénade y plane constamment à travers l’imitation de la guitare et la sensualité des mélodies.
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Enrique Granados (1867-1916)
« Suite Goyescas » – #6 « Epilogo : Serenata del espectro »
Alicia de Larrocha (piano)
Magnifique expression musicale de l’obsession romantique hispanique de l’amour absolu, refusant les barrières sociales, repoussant les limites du temps, s’affranchissant de la mort elle-même. Au terme de sa suite pour piano, « Goyescas », après nous avoir transportés musicalement dans l’œuvre picturale de Goya, Granados nous fait témoins – comblés – de la sérénade que le fantôme de ce jeune amant madrilène, mort, après un duel, dans les bras de son aimée, revient donner à sa belle. L’atmosphère vaporeuse, irréelle et fantomatique du mouvement laisse cependant entrevoir la guitare derrière l’ivoire du clavier magique de Madame Larrocha.
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Manuel De Falla (1876-1946)
« Canción del fuego fatuo » (chant du feu follet)
Extrait de « El amor brujo »
Estrella Morente (voix)
Orchestre Manuel dirigé par Sergio Alapont
Falla n’aura pas écrit de « sérénades » au sens strict du terme, mais certaines pièces portent cette même charge nocturne et amoureuse ; l’économie de moyens et la rudesse harmonique de ses compositions affichent ostensiblement l’influence du cante jondo (chant profond, guttural, à l’origine du Flamenco).
– L’héroïne Candela, une jeune Andalouse, est hantée par le fantôme de son ancien amant volage et jaloux. Elle lance une incantation pour conjurer les esprits et évoquer ce feu follet insaisissable qui danse dans la nuit.
Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet,
Lo mismito es er querer (bis) L’amour est exactement pareil. (bis)
Le huyes y te persigue Tu le fuis et il te poursuit,
Le llamas y echa a correr Tu l’appelles et il s’enfuit en courant.
¡Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet,
Lo mismito es er querer! L’amour est exactement pareil !
¡Malhaya los ojos negros Maudits soient les yeux noirs
Que le alcanzaron a ver! (bis) Qui ont eu la chance de le voir ! (bis)
¡Malhaya el corazón triste Maudit soit le cœur triste
Que en su llama quiso arder! Qui a voulu brûler dans sa flamme !
¡Lo mismo que er fuego fatuo Tout comme le feu follet,
Se desvanece er querer! L’amour s’évanouit.
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Joaquin Turina (1842-1949)
« Fantasia Sevillana »
Giulia Ballaré (guitare)
L’écriture de Turina pour la guitare assume volontiers les caractéristiques du genre, insufflant habilement à l’expression postromantique de ses compositions une part d’impressionnisme français.
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– La sérénade hispano-américaine :
On pourrait évoquer la sérénade dans la tradition mexicaine (la sérénade populaire, les mañanitas) ou les compositeurs comme Heitor Villa-Lobos (bien que brésilien, donc lusophone) qui, dans ses Bachianas brasileiras, retravaille des atmosphères nocturnes comparables, ou encore Agustín Lara, dont les chansons romantiques prolongent au XXème siècle la sérénade populaire dans un langage plus proche de la chanson que du concert, et, et…
Dans un autre billet, peut-être ?

Allez hop! Je me passe tout ça!
Merci Lelius!
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Quelqu’un aurait-il eu l’indélicatesse de t’y obliger ?
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Je ne le ferais pas sans en avoir envie…
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Quel magnifique voyage hispanique rempli de sérénades !
Merci Lelius !
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Ravi que ma proposition de voyage vous ait plu. Merci d’avoir apprécié mes choix.
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Merci, Lelius.
Partage magnifique!
✨❣️
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Merci Geneviève ! Content que mon petit florilège hispanique ait conquis votre enthousiasme.
Ce billet a été particulièrement plaisant à composer : j’avais à choisir entre tant de merveilles (œuvres et interprètes)
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Comment mieux commencer ma journée qu’en écoutant ces merveilles dans mon.bus.Je n’aurai que 2 mots. VIVA ESPAÑA.
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Que de belles musiques en effet ! Merci d’avoir apprécié.
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