Schubert : La vie, la mort, la vie !

Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l’âme auparavant, puisqu’elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l’image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d’être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu’il suffit qu’elle soit ce qu’elle est pour nous assurer qu’un jour nous serons comme elle. Nous ne pouvons la lire ; mais elle tend à nos yeux inondés et notre regard qui se brise les signes encore codés de la réconciliation finale.

Théodore Adorno – « Moments musicaux » (Contrechamps – 2003)

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Franz Schubert 1797-1828

L’hiver lance déjà ses premières sommations sur Vienne, en cette mi-septembre 1828.
C’est aussi ce triste automne qu’a choisi la mort pour lancer les siennes au jeune compositeur Franz Schubert, 31 ans. Certes, il ignore encore que c’est le typhus qui finira par l’emporter en novembre. Pour l’heure, la syphilis qu’il a contractée quelques années plus tôt ronge inéluctablement sa santé, tout autant que les vains traitements au mercure qu’on lui inflige grignotent inlassablement son équilibre mental et ses humeurs. La maladie ne fait plus secret de la menace fatale et avérée qu’elle constitue désormais pour sa vie.

Sa fin est proche. Il le sent. Il le sait.

Alors il faut composer, composer et composer encore. Le temps presse. De la frénésie tragique de ces ultimes semaines, si courtes, naîtront, entre autres, quelques pièces de musique sacrée, un projet d’opéra, « Le Comte de Gleichen », le Quintette en Ut majeur à deux violoncelles – la musique de chambre au faîte de sa splendeur, comme jamais elle n’aura été sublimée – et trois sonates d’anthologie pour le pianoforte, les « trois dernières », dont aucune n’aurait à rougir devant les plus fameuses du Maître, invisible et vénéré, Beethoven, à qui, d’ailleurs, elles veulent rendre hommage.

Ironie de l’histoire, comble de la modestie, l’ultime partition sur laquelle travaillait ce jeune prodige – qui avait déjà composé six-cents lieder, neuf symphonies, sept messes, une quinzaine de quatuors et vingt-et-une sonates pour piano, successeur incontestable de son immense aîné disparu quelques mois plus tôt, et précurseur incontesté des grands symphonistes, Mahler et Bruckner, que la fin du siècle ne manquerait pas de consacrer – cette ultime partition donc, n’était en vérité qu’un exercice d’école… Quelques mois plus tôt, Schubert avait annoncé très sérieusement à ses proches amis qu’il prendrait des leçons de composition musicale pour apprendre l’art du contrepoint… Confondant !

Faut-il ajouter à l’absurde du tableau que pour la première fois de sa courte vie, en 1828, année de sa mort, Schubert avait pu enfin « se payer » un piano…

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Jamais, dans l’œuvre de Schubert, sa musique n’aura entretenu une aussi étroite proximité avec la mort que dans l’Andantino de la sonate pour piano N° 20 en La Majeur (D 959) et l’Adagio du Quintette avec deux violoncelles (D 956), tous deux composés dans les dernières semaines de sa courte existence.

Masque mortuaire de Schubert

« Berceuse de la douleur ».
C’est ainsi que Brahms avait surnommé le deuxième mouvement Andantino de la sonate N° 20 – D 959 en La majeur. Et l’on comprend pourquoi :

Les premières notes de l’Andantino entament un chant hypnotique, rythmé par le seul pas pesant, las et douloureux, du voyageur résigné. Poignant.
Rien ne semble bouger, pas même le temps. Alors, comme pour mettre en fuite les spectres obsédants qui bordent le chemin, le pas s’accélère en une fantaisie « improvisée », vive, ponctuée de trilles symbolisant la tension vitale. Mais la colère ne tarde pas, exprimée par quelques accords durs, stridents, jusqu’à ce que d’autres accords, forte, répétés nerveusement, laissent éclater une impossible rébellion contre la torture de ces hallucinations morbides : le drame atteint à son paroxysme.
Le calme revient enfin malgré quelques ultimes ruades, et avec lui le chant initial. Les sombres arpèges de la fin du mouvement emportent le Voyageur vers les ténèbres.

Avec le mouvement suivant, Scherzo, léger et enjoué entre les registres médium et aigu du clavier, la vie reprendra ses droits…

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A la fin de l’été 1828, peu de temps avant d’entreprendre la composition des « trois dernières sonates », Schubert terminait l’écriture du Quintette en Ut majeur à deux violoncelles. Ce pur chef-d’œuvre, trésor d’inventivité et de prémonition musicales, ne rencontrera le public qu’après la mort du compositeur.

En 2001, le grand pianiste viennois, Paul Badura-Skoda écrit , « … l’une des plus grandes œuvres de la musique occidentale. La perfection de sa forme, la profondeur de son message, la beauté de la sonorité des cordes et sa richesse mélodique en font un sommet de la création Schubertienne. » Et il ajoute : « Seul celui qui a entrevu l’autre rive du Styx, le fleuve qui enserre le royaume des morts, peut créer une œuvre d’une telle portée. »*

Seule la musique, parce qu’elle est l’art du silence, possède ce pouvoir merveilleux d’entrouvrir les portes du Mystère, et c’est assurément à Schubert qu’elle en aura confié les clés.
Si, pour témoignage, il fallait ne garder qu’un seul mouvement de l’intégralité de son œuvre, c’est, sans conteste, l’Adagio de ce quintette qui serait l’élu.

Paul Badura-Skoda le décrit ainsi :

« Le deuxième mouvement, un Adagio dans la tonalité « mystique » , de mi majeur, est le mouvement lent le plus vaste que Schubert n’ait jamais composé. La mélodie infinie (2 fois 14 mesures) est donnée au second violon, nimbée d’un jeu de formules et d’interjections, au premier violon et au deuxième violoncelle. Brusquement cette vision céleste d’une nuit étoilée est brisée par l’irruption de la partie centrale. C’est comme si une douleur épouvantable, cherchant à s’extérioriser et ne pouvant s’apaiser, ébranlait au plus profond de son âme celui qui se laissait aller à cette paisible vision. Une phrase poignante qui ne cesse de revenir semble crier : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bien entendu un tel ébranlement ne peut rester sans effet : le motif éruptif de la partie centrale vibre en écho, comme un tressaillement souterrain, lors de la reprise de la partie en mi majeur, pour se décharger, tout à fait à la fin, encore une fois, dans un fortissimo qui, par une modulation magique, se dissout enfin : la paix est retrouvée. »*

*Livret du CD "François Schubert - Grand Quintuor en Ut" interprété par le Quatuor Festetics et Wieland Kuijken - (ARCANA)

Le quintette en Ut majeur à deux violoncelles est ici magnifiquement interprété dans son intégralité par un jeune quatuor canadien, le Quatuor AFIARA. Le second violoncelle et la direction de l’ensemble sont entre les très bonnes mains de Joel Krosnik, membre du légendaire Quatuor JULLIARD entre 1974 et 2016.

L’Adagio commence à 29:00. Mais rien n’interdit (tout le recommande) l’écoute de l’œuvre dans sa totalité : la performance est digne de rivaliser avec bien des nombreuses versions d’anthologie.

Pendant les 8 premières minutes de la vidéo Joel Krosnik affiche sa passion pour ce quintette (en anglais). Pour ceux qui ne parlent pas sa langue, l’expression de son regard fera office de traducteur.

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La musique n’exprime rien, mais après coup elle aura exprimé quelque chose sans l’avoir voulu , en toute innocence ; la musique chante « à côté » ; elle nous entraîne dans le vague, d’un ailleurs à un autre ailleurs, vers ce qui est toujours autre et autrement…

Vladimir Jankélévitch
(cité, dans une interview, par Jean-Marc Geidel, auteur d’une biographie romancée de Schubert parue chez l’Harmattan en 2006 : « Le voyage inachevé »)

Morte pour la beauté…

Franck Duveneck - Tomb effigy of Elizabeth Boott Duveneck - 1891
Franck Duveneck – Tomb effigy of Elizabeth Boott Duveneck – 1891

I Died for Beauty, but was Scarce

I died for beauty, but was scarce
Adjusted in the tomb,
When one who died for truth was lain
In an adjoining room.

He questioned softly why I failed?
« For beauty, » I replied.
« And I for truth, -the two are one;
We brethren are, » he said.

And so, as kinsmen met a night,
We talked between the rooms,
Until the moss had reached our lips,
And covered up our names.

Emily Dickinson (« Time and Eternity »)

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Emily Dickinson (1830-1886)

J’étais morte pour la beauté, mais à peine
Étais-je installée dans la tombe
Qu’un autre, mort pour la vérité,
Fut mis dans une chambre à côté —

Doucement il demanda pourquoi j’étais «tombée» ;
«Pour la beauté», répondis-je —
«Et moi, pour la vérité, c’est tout un —
Nous sommes frère et sœur», dit-il —

Et ainsi, comme des parents rencontrés la nuit,
Nous parlions d’une chambre à l’autre —
Jusqu’à ce que la mousse atteignît nos lèvres —
Et recouvrît — nos noms —

Traduction Charlotte Melançon

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 1/3)

Je veux que mon public ne puisse retenir ses larmes : l’opéra, c’est ça !

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Giacomo Puccini (1858-1924)

Quand  le Maestro Puccini écrit cette phrase, en 1912, les mouchoirs de son public sont déjà bien humides : dans les quelques années précédentes (entre 1893 et 1904), les passions et les drames des héroïnes de condition sociale modeste qu’il met en scène et en voix — merveilleusement —- ont profondément ému les spectateurs exigeants du Teatro Regio de Turin et de la Scala de Milan :

manon-lescaut-pucciniLe public a déjà versé ses larmes devant le triste sort de Manon Lescaut, jeune femme sensuelle du XVIIIème siècle, trop attachée aux plaisirs de la vie, qui, « sola, perduta, abandonnata », lui déchire l’âme de son cri désespéré, « No, non voglio morir ! ».

la-boheme-pucciniLes salles ont beaucoup pleuré pour Mimi, tendre et charmante petite cousette du Paris romantique de « La Bohème », revenue, après sa triste séparation d’avec son amoureux, le poète Rodolfo, rendre entre ses bras le dernier soupir que lui permet encore la tuberculose qui la condamne.

puccini_toscaAvec Tosca, pièce de théâtre devenue sous la plume musicale du Maestro symbole de l’art lyrique, le public de Puccini a déjà exprimé toute son empathie pour cette sensuelle cantatrice romaine, en 1800, dont la jalousie met en péril la vie de son amant, le peintre Caravadossi. Larmes de colère face à l’impuissance de cette femme aimante à lutter contre les trahisons du machiavélique Scarpia, chef de la police ; larmes de tristesse lorsque après avoir poignardé Scarpia, Tosca échappe aux policiers qui la poursuivent en se jetant dans le vide du haut des murs du château, lançant cette invective vengeresse inoubliable : « Scarpia, rendez-vous devant Dieu ! »

puccini-madame-butterflyFlots de larmes encore, et désormais intarissables, malgré l’échec retentissant de la première représentation de l’œuvre, devant le sort tragique de la belle et naïve petite japonaise de quinze ans, Cio-Cio-San, alias Madame Butterfly, mariée contre l’avis de tous à cet officier américain qui repart dans son pays sans donner la moindre nouvelle. Après avoir tant espéré son retour et tant nourri le désir de partager avec lui l’amour qu’elle voue à l’enfant dont il est le père (« Un bel di vedremmo… »), Cio-Cio-San ne peut accepter que Pinkerton, revenu au Japon avec sa nouvelle épouse américaine, veuille emmener son fils. Elle décide de se donner la mort par hara-kiri. Sur le wakisashi de son père qu’elle s’enfonce dans le ventre est gravée cette phrase : « Pour mourir avec honneur quand on ne peut plus vivre avec honneur ».

Puccini lui-même — qui ne faisait pas mystère de sa préférence pour cette œuvre-là — aurait sans doute versé sa larme en regardant mourir sa Butterfly, désespérée mais digne, sur la scène du Festival d’Avignon, il y a quelques années, dans la mise en scène délicatement poétique de Mireille Laroche, et sous les traits et la voix de la sublime Ermonela Jaho — exemple rare d’une symbiose parfaite entre la juste sensibilité de la comédienne et la puissance charnelle toute en nuances de la cantatrice.

La beauté d’une voix lyrique peut nous émouvoir aux larmes mais lorsqu’elle est doublée d’une interprétation juste et habitée, c’est l’âme qui est atteinte.

Maria Callas

A suivre…

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 2/3)

La jeune fille et la mort : In memoriam

Si, comme on veut le lire en raccourci dans une sourate du Coran, tuer un homme c’est tuer l’humanité tout entière, alors, tuer un enfant, crime ultime, ne serait-ce pas, de surcroît, aller jusqu’à vouloir priver cette humanité de la possibilité même de sa renaissance ?

Nice - Promenade des Anglais (vers 1970)
Nice – Promenade des Anglais (vers 1965)

Puisse ce lied de Schubert, interprété dans l’intimité de leur salon, par deux des plus merveilleux artistes lyriques du XXème siècle, à l’automne de leurs vies, m’aider à exprimer toute ma compassion envers les habitants d’une ville, Nice, qui abrite à chaque coin de ses rues un de mes souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse ou de maturité. Il n’est pas rare, encore aujourd’hui, à chacune de mes visites, que d’une fenêtre ou d’une autre un ami me salue…

Que ce chant sensible nous aide à ne pas attendre les dernières lucidités de la vieillesse pour nous apercevoir que le plus juste et le plus beau symbole de la vie c’est sans conteste l’enfance ! Quel trésor est-il plus digne de nos égards et de notre protection ?

La jeune fille

Va-t’en ! Ah ! va-t’en !
Disparais, odieux squelette !
Je suis encore jeune, va-t-en !
Ne me touche pas !

La Mort

Donne-moi la main, douce et belle créature !
Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre.
Laisse-toi faire ! N’aie pas peur,
Viens doucement dormir dans mes bras !

Lied de Schubert : « Der Tod und das Mädchen » (La jeune fille et la Mort)

Júlia Várady & Dietrich Fischer-Dieskau

Das Mädchen

Vorüber! Ach, vorüber!
Geh, wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild !
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen.
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen !

Et maintenant nuit…

Henri Berssenbrugge (1873-1959) - Calèches dans la nuit 1910-1920
Henri Berssenbrugge (1873-1959) – Calèches dans la nuit 1910-1920

Et maintenant nuit
Qui vient étoilée,
Et lune qui luit
Dans le ciel montée,

C’est dans le sommeil
La vie qui se tait,
Lumières qui veillent
Aux maisons fermées,

Rideaux descendus
Et volets baissés,
Et pavés à nu
Lors tus et muets.

Or silence en l’ombre,
Finie la journée,
C’est le jour allé
Comme nef qui sombre,

Et le fleuve au loin
Là-bas et qui chante
En les heures lentes,
Puis dans l’air marin

Le vent lors aussi
Suivant sa coutume,
Sur les toits qui fument
Qui passe transi.

Or comme il en est
Lors des choses dites,
En l’oubli qui naît
Des heures allées,

Dans le temps donné
Que la vie nous quitte,
En la rue tacite,
C’est la nuit qui paît,

Dans ta rue Saint-Paul,
Celle où tu es né,
Un matin de Mai
À la marée haute,

Dans la rue Saint-Paul,
Blanche comme un pôle,
Et dont tu fus l’hôte,
Pendant des années.

Max Elskamp (1862-1931) - bronze par A-J Strymans
Max Elskamp (1862-1931) – bronze par A-J Strymans