2017 : La dernière page…

Lorsqu’on s’apprête à fermer le énième tome d’un long roman dont on est soi-même et le « héros », et « l’auteur », on a du mal, et pour cause, à réfréner son œil curieux de découvrir les premières pages du volume suivant.

Mais, dans tous les livres, les pages succèdent aux pages dans leur ordre inéluctable. Et parfois, par besoin, par plaisir, ou pour satisfaire ces deux tyrans, la lecture doit-elle s’imposer une courte pause avant de poursuivre son chemin.

La dernière phrase lue, le marque-page désormais inutile, posé, en instance, sur la table toute proche, bientôt nous refermerons l’ouvrage. Mais sans doute ne le reposerons-nous pas sans l’avoir maintenu une fois encore quelques minutes entre nos doigts, les yeux au ciel, peut-être clos pour y mieux voir. Par l’échange de cette ultime et sensuelle caresse entre deux amis qui se séparent, notre mémoire servira de dernier théâtre aux images et aux émotions qui les auront un temps réunis, pour le meilleur et pour le pire.

Le titre : « 2017 » ! Dernier paragraphe. Déjà se pressent les souvenirs : tel passage surligné… telle phrase annotée… ce fou rire, au troisième chapitre, je crois… cette tache indélébile page 124, une larme… ce regard complice quand tout semblait si sombre, affectueux peut-être… cet étrange déjeuner sous la pluie… et la triste nouvelle… et… et… et, une année qui s’achève !

… Et, pour la retenir encore un peu dans un écho réminiscent, j’écoute, béat d’admiration, un jeune homme vêtu de noir qui me ressemble comme un frère, et qui m’aide d’une main légère à tourner la dernière page.

« Alla Reminiscenza ».

La jeune fille et la mort : In memoriam

Si, comme on veut le lire en raccourci dans une sourate du Coran, tuer un homme c’est tuer l’humanité tout entière, alors, tuer un enfant, crime ultime, ne serait-ce pas, de surcroît, aller jusqu’à vouloir priver cette humanité de la possibilité même de sa renaissance ?

Nice - Promenade des Anglais (vers 1970)
Nice – Promenade des Anglais (vers 1965)

Puisse ce lied de Schubert, interprété dans l’intimité de leur salon, par deux des plus merveilleux artistes lyriques du XXème siècle, à l’automne de leurs vies, m’aider à exprimer toute ma compassion envers les habitants d’une ville, Nice, qui abrite à chaque coin de ses rues un de mes souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse ou de maturité. Il n’est pas rare, encore aujourd’hui, à chacune de mes visites, que d’une fenêtre ou d’une autre un ami me salue…

Que ce chant sensible nous aide à ne pas attendre les dernières lucidités de la vieillesse pour nous apercevoir que le plus juste et le plus beau symbole de la vie c’est sans conteste l’enfance ! Quel trésor est-il plus digne de nos égards et de notre protection ?

La jeune fille

Va-t’en ! Ah ! va-t’en !
Disparais, odieux squelette !
Je suis encore jeune, va-t-en !
Ne me touche pas !

La Mort

Donne-moi la main, douce et belle créature !
Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre.
Laisse-toi faire ! N’aie pas peur,
Viens doucement dormir dans mes bras !

Lied de Schubert : « Der Tod und das Mädchen » (La jeune fille et la Mort)

Júlia Várady & Dietrich Fischer-Dieskau

Das Mädchen

Vorüber! Ach, vorüber!
Geh, wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild !
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen.
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen !