Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Le 2 juin dernier, Barbara Auzou publiait sur son blog, ‘Lire dit-elle’, cette petite miniature poétique, « L’ouvrage des jours ». Après m’en être délecté une bonne dizaine de fois jusqu’à « m’approprier » ce poème, je finissais par lui adresser ce commentaire tout à la fois badin et sincère :
S’il te plaît, Barbara, dis que ces mots sont de moi ! Plaisanterie ! j’aimerais tellement les avoir écrits… Mais, les dire, ça je le pourrais… Avec ton accord je le ferai sans doute bientôt.
Alors avec son accord (pour le plaisir, une fois de plus)…
‘ L’ouvrage des jours ‘
L’ouvrage des jours
écoute
écoute la vie
le saut silencieux de sa sauvagerie
quand bien même le lierre cruel de son intransigeance
le grand désordre dans ce qu’il reste d’enfance
écoute
écoute la vie
la vérité a le temps
et le temps donne du prix aux choses
on met ce que l’on veut dedans
une mémoire un poème des brassées de roses
des heures d’ensoleillement encore
et c’est à peine si on entend les rumeurs d’un monde
Est beau tout ce qui s’éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
On ne quitte jamais vraiment les douceurs de l’enfance quand on lit Christian Bobin. C’est donc bien à nous qu’il s’adresse quand il prétend destiner à un enfant sa vision poétique de la beauté. Nous nous en réjouissons.
Christian Bobin (« Le huitième jour de la semaine » - extrait)
À l'enfant qui me demanderait ce que c'est que la beauté - et ce ne pourrait être qu'un enfant, car cet âge seul a le désir de l'éclair et l'inquiétude de l'essentiel - je répondrais ceci : est beau tout ce qui s'éloigne de nous, après nous avoir frôlés.
Est beau le déséquilibre profond - le manque d'aplomb et de voix - que cause en nous ce léger heurt d'une aile blanche.
La beauté est l'ensemble de ces choses qui nous traversent et nous ignorent, aggravant soudain la légèreté de vivre.
Je lui montrerais le ciel où les anges, en s'essuyant les mains dans un nuage, donnent une peinture de Turner, et je prendrais pour lui une poignée de cette terre, sur laquelle nous allons.
Je lui dirais qu'un livre c'est comme une chanson, que ce n'est rien, que c'est pour dire tout ce qu'on ne sait pas dire, et je couperais pour lui une orange.
La promenade se poursuivrait loin dans le soir. Dans le silence, nous découvririons enfin, lui et moi, la réponse à sa question.
Dans l'immensité lumineuse d'un silence que les mots effleurent sans le troubler.
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La beauté est fille de l’horrible.
En écho à ces quelques phrases, un point de vue, plus prosaïque certes mais pas moins sincère, le mien, exceptionnellement… et sans prétention. Je veux croire que Christian Bobin depuis le royaume des anges, dans sa légendaire générosité, ne me fera pas reproche de mon audace.
Enfant, la beauté est fille de l’horrible, lui dirais-je.
Elle est la langue râpeuse de la jument épuisée lapant la gangue de vie gluante sur le corps fragile du poulain nouveau-né ; Elle est le flux bouillant du sang de la montagne déchirée par ses propres colères ; Le rose rayon échappé des menaces du nuage, narcisse crépusculaire cherchant son éphémère et vain reflet dans la moire glacée d’un rivage. L’arbre solitaire trônant sur son désert.
Elle est « Le Bateau Ivre » ; le cri d’effroi du rocher sous la lame ; sous le fil du burin la pommette résignée d’une madone de pierre ; le petit caillou blanc, cristal endeuillé d’une larme sur le rebord lépreux d’un tombeau.
Beau le lointain soupir aux frontières délabrées d’un souvenir. Belle l’innocence offerte en sacrifice à la promesse.
« Dans cette même immensité lumineuse d'un même silence que les mots effleurent sans le troubler », nous comprendrons, lui et moi, l’urgence de vivre.
Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant ! Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser emportent de jeunesse et de fraîcheur. Elle est vraiment laide ; elle est fourmi, araignée, si vous voulez, squelette même ; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie ! En somme, elle est exquise. Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas altéré la suavité de son haleine d’enfant ; et le Temps n’a rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves parfums toute la vitalité endiablée du Midi français : Nîmes, Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes ! Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents ; ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière. Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot. Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle aime comme on aime en automne ; on dirait que les approches de l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité de sa tendresse n’a jamais rien de fatigant.
Toute beauté brûle à petit feu, et se défait avec tendresse, lentement, comme l’aster, gloire de l’automne, et l’iris si fragile qu’il faut le transporter dans ses langes. Les chatoyantes ainsi se changent, se déguisent en leurs couleurs aux odeurs de délices. Certaines ne s’ouvrent que la nuit On les dirait pressées de disparaître, de s’effacer. La créature belle, la grâce, la pensée, ne peut jamais s’appartenir, elle consume son éclat pour tout remettre à qui s’en vient vers elle. Peut-on posséder un regard ? un baiser ? Et celui qui l’accueille remet l’offrande à l’instant qu’il la reçoit. La source de ce don ne garde rien d’elle-même, puisqu’elle n’existe que par son abandon.
En souvenir du très douloureux 31 décembre 1979
A la mémoire de mon père
[…] De même et pour tous les jours d’une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l’avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », «avec l’âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s’agit de mourir. Un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu’il est à un certain moment d’une courbe qu’il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s’y refuser. Cette révolte de la chair, c’est l’absurde.
Albert Camus – Le Mythe de Sisyphe –1942
La beauté comme une réponse à l’absurde...
Franz Schubert 1797-1828
« Der Tod und das Mädchen » La jeune fille et la Mort
Quatuor à cordes en Ré mineur (D 810)
Transcription pour orchestre à cordes par Gustav Mahler
Michael Tilson Thomas (direction)
Orchestre des étudiants du New World Symphony
1. Allegro 2. Andante con moto 3. Scherzo – Allegro molto 4. Presto
Le 31 décembre,il y a 45 ans,"Elle" est venue... sans prévenir,n'est restée qu'une poignée de secondes...foudroyantes,puis est repartie... avec mon père.Sans musique ! Il l'aimait la musique.
Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une œuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès ! …
Pourquoi l’art est-il beau, parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions !
Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais tellement pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va…
La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien.
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ?
Charles Baudelaire – Hymne à la beauté
Abel Selaocoe (voix et violoncelle) « Voix du Bantou »
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La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes.
Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1951
Abel Selaocoe (voix et violoncelle) « Qhawe »(héros en Zoulou) Incantation dédiée au désert et à l’apaisement procuré par la pluie.
Corde de violoncelle ou corde vocale, Abel Selaocoe excelle dans l'art de les faire chanter.
Avec un exceptionnel talent et une sensibilité exacerbée, il réunit musique baroque et chants traditionnels de sa terre natale, l'Afrique du Sud.
Abel est né et a grandi dans les townships de Johannesburg, bercé par les rythmes des chants traditionnels et religieux.
Très tôt intégré dans une formation musicale destinée à éviter à la jeunesse de se perdre dans le désœuvrement, il fait preuve de véritables qualités qui lui valent une bourse pour les meilleures écoles de musique dont le Royal Northern College of Music à Manchester.
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Ainsi peut-il mener conjointement l'apprentissage du grand répertoire et une recherche approfondie des musiques de ses origines.
Encouragé par ses maîtres, il réussit à concilier les deux univers musicaux qui le constituent, et construit, au confluent de ces deux cultures, le sien propre, fait d'interprétations classiques mais aussi de compositions et d'improvisations.
Ne sentez-vous pas que la danse est l’acte des métamorphoses ?
Paul Valéry
Il faut apprendre à être touché par la beauté, par un geste, un souffle, pas seulement par ce qui est dit et dans quelle langue, percevoir indépendamment de ce que l’on « sait ».
Pina Bausch
L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux,
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
Jean Racine – Andromaque (Acte II / Scène 2 – Oreste)
Ω
— Transcendance de l’amour quand l’élégance de la musique fusionne dans l’harmonie d’un même élan la passion des corps et la profondeur des sentiments.
— Transcendance de la beauté quand l’amour se pare de l’éclat conjugué de deux étoiles : attraction gravitationnelle réciproque de la grâce pure et de la force maîtrisée.
Chorégraphie et livret : Youri Grigorovitch (né en 1927)
Musique : Aram Katchatourian (1903-1978)
Ballet du Bolchoï
Anna Nikulina (Phrygia)
Mikhail Lobukhin (Spartacus)
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Au début de l’Acte III du ballet éponyme, Spartacus, libre désormais grâce à sa victoire dans son duel avec Crassus, s’empresse de retrouver Phrygia qui n’osait même plus nourrir l’espoir de le revoir. Et c’est l’occasion d’un superbe et émouvant « pas de deux » dansé sur les harmonies pathétiques d’un mouvement « Adagio ». Le lyrisme et la subtilité d’un tel moment de paix agissent comme un contraste enchanteur – et nécessaire – avec la multitude des tableaux bondissants et musclés qui caractérisent ce légendaire ballet guerrier.
Synopsis :
Crassus, consul romain triomphant, revient à Rome glorifié de ses brillantes conquêtes. Parmi les esclaves qu'il ramène, le roi de Thrace, Spartacus, et sa belle et vertueuse épouse Phrygia.La défaite est rude pour Spartacus : Phrygia doit rejoindre le harem des concubines de Crassus et lui-même est enrôlé de force dans la troupe inhumaine des gladiateurs. Lors d'un combat dans l'arène, il tue l'un de ses plus proches compagnons. C'en est trop. Le noble Spartacus décide de se rebeller et fomente un soulèvement des esclaves que l'histoire appellera la "Troisième Guerre Servile".Victorieux du combat singulier qui l'oppose à Crassus, Spartacus choisit, généreux, de laisser la vie sauve à son adversaire romain qui, au final, ne tiendra aucun compte de la mansuétude de ce noble guerrier. L'odieux Crassus ordonnera en effet à ses centurions de crucifier le valeureux sur la pointe de leurs lances.
L’homme croit que le Temps se repose Alors qu’il déploie secrètement ses ailes. Mais si ses coups sont cachés, Ses outrages sont ensuite évidents.
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Aria de la Désillusion – Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel)
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Bellezza (Beauté) prend conscience qu’elle a trop laissé Plaisir conduire sa vie. Elle peste sur son fauteuil, furieuse, contre elle-même sans doute. Alors que Temps (impassible, sûr de lui et un rien dédaigneux derrière son cigare et ses lunettes à la mode) réunit dans cette salle de cinéma les fantômes, bien jeunes, de celles qui hier encore, étaient elles-même alors « Beauté », toutes inconditionnelles accros aux conseils de Plaisir, avant que la mort ne les emporte. Disinganno (Désillusion, mais autant dire Vérité) rappelle, sourire narquois au coin des lèvres, l’évidence dévastatrice : même depuis l’ombre où l’on veut parfois le tenir caché, le temps assène ses coups, inévitablement. Le velouté du contralto de Sara Mingardo est si caressant que la tragédie qu’il annonce n’en apparaît que plus effrayante encore.
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Cinq ans ! Cinq années déjà depuis la naïve publication de mon premier billet sur « Perles d’Orphée ». Cinq ans de partage avec vous — toujours plus nombreux, généreux et fidèles — des émotions, le plus souvent poétiques ou musicales, que j’ai pris, depuis, l’habitude de confier à ce journal intime ouvert à tous…
N’eût été le rappel rigoureux des horloges électroniques de l’hébergeur de ce blog et de son double puiné, « De braises etd’ombre « , j’aurais, moi aussi, continué de croire que le temps se reposait derrière leurs pages.
Mais illusion ! Il ne connaît pas de répit, le bougre. Il triomphe toujours. Et force est de reprendre ici pour mon propre compte la sagesse sarcastique de Disinganno raillant l’inconséquence de Bellezza désemparée.
Faut-il considérer mon oubli du temps comme l’effet du plaisir que j’ai ressenti, pendant toutes ces années, à composer chacun de ces modestes billets ? Assurément oui !
Benedetto Pamphili (1653-1730)
G.F. Haendel (1685-1759)
Le Cardinal Pamphili ne se trompait donc pas en affirmant par le livret très moralisateur qui devait donner naissance en 1707 au premier oratorio (étonnamment sans chœur) d’un jeune musicien prodige de 22 ans, Georg Friedrich Haendel — IlTrionfo del Tempo et del Disinganno —, que Plaisir, ce frère rebelle, était maître en l’art de faire oublier Temps, l’intraitable tyran.
Mais maître pourtant bien spécieux, au pouvoir illusoire…!
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En un mot donc, c’est le cinquième anniversaire de ce « glorieux » moment de novembre 2012 qui a vu ma prétention l’emporter sur ma réserve. — Il est vrai que s’agissant de quinquennat, en politique du moins, l’attitude n’est pas des plus rares… Mais qui alors aurait parié sur une telle longévité qu’aucune institution, pour le coup, ne garantissait ?
Belle occasion en tout cas pour nous réunir autour d’un verre, autour d’une table. Et quelle table ! Allégories en scène et à la cène, mes extraordinaires invités du jour sont déjà installés : Beauté, Plaisir, Temps et Désillusion (que je préfère tellement appeler Vérité).
Étonnant quatuor ! N’est-ce pas ?
A peine réunis les voilà, enfants turbulents, qui se chamaillent à loisir. Un vrai repas de famille ! Beauté fait sa capricieuse, Plaisir l’invite à la suave délectation de l’instant, Temps brandit la menace de la mort tandis que, avertie et discrète, Désillusion tempère ardeurs et outrances sans perdre de sa convaincante lucidité.
Bellezza : C’est la magnifique Sabine Devieihle. Elle veut du temps pour réfléchir, et n’en veut pas. Se laisser séduire par les illusoires caprices du présent ou s’astreindre à la sagesse de penser au lendemain, la question l’irrite, la contrarie. Mais tant mieux ! Quelles sont belles les colères d’une soprano d’une telle qualité ! Surtout quand c’est le Maestro Haendel qui les dicte. La Beauté ainsi incarnée est si terriblement, mais si merveilleusement, humaine.
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Piacere : Ah, Plaisir ! D’une voix inégalable, le contre-ténor argentin Franco Fagioli, ne cesse de prodiguer à Bellezza ses conseils hédonistes et l’encourage avec insistance à céder aux caprices de l’instant. Tant de musicalité et de virtuosité pour séduire… On succomberait à moins.
Tempo : Fallait-il moins qu’un ténor doté d’une voix longue de plus de trois octaves pour incarner Temps ? Avec rondeur et puissance le ténor américain Michael Spyres, s’acharne à rappeler à Beauté l’implacable finitude de l’existence et l’exhorte à plus de raison. La tentation du bien en majesté.
Disinganno : Désillusion, enfin, qui sait le danger de céder aux leurres autant qu’elle connaît la fulgurance du temps, met en garde Beauté contre le risque des lendemains désenchantés. La soumission au plaisir ne saurait faire oublier combien sont illusoires et éphémères l’apparence, la jeunesse, les plaisirs stériles, la vie. Quand elle prend la voix de Sara Mingardo, la Vérité triomphe une seconde fois.
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Cinq ans !
Voilà un anniversaire qui mérite bien un aussi rare enchantement :
Le Quatuor vocal de « Il Trionfo del Tempo et del Disinganno » de Haendel.
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— Tous les repas de famille devraient être réglés par Haendel !
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L'oratorio a été métamorphosé en opéra par Krzysztof Warlikowski en 2016 (les vidéos insérées dans ce billet en sont extraites)Dans la fosse d'orchestre : Le Concert d'Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm
Information en guise d’épilogue :
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A la fin de l’oratorio original, la Bellezza du Cardinal Pamphili, ralliant les arguments de Tempo et de Disinganno, décide de confier son destin à Dieu et prend le voile.
Dans la version éminemment moderne de Warlikowski, Beauté finit par céder au désespoir de la jeunesse actuelle. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération elle se laisse étourdir par les ivresses multiformes et les plaisirs à haut risque jusqu’au moment où, assaillie par la mort de son jeune ami à la suite d’une soirée chargée en produits divers, elle ne trouvera aucune autre issue à son mal être que le suicide.
Il y a comme cela des jours où la poésie nous saute à la gorge sans prévenir, sans pitié.
Que tout à coup la vie décide de nous gratifier, par surprise, sans raison, de la volupté d’un instant exquis, rare, effroyablement court, qui se résume à l’accident heureux d’une insoupçonnable et magnétique rencontre, et nous voilà victime, foudroyée mais béate, d’un tel enchantement.
L’émotion qui nous enserre soudain est inénarrable, tant les images qui la composent s’entremêlent inexplicablement dans un fugace et retentissant désordre de souvenirs, de rêves et d’espérances que l’on croyait enfouis à jamais.
Alors, comme pour dominer le silence de notre saisissement, devenons-nous spontanément poète. Instinctif mais stérile poète des vers que nous n’avons pas écrits ; ces vers émus de nos grands aînés bercés par le génie, gravés dans notre mémoire et qui dispersent sur l’éphémère d’un si fragile instant le parfum de leur éternité.
Merci, Serge, de dire mes mots ! Merci, Charles, de les avoir, hier, écrits !
Merci Madame, belle inconnue, d’avoir ce matin traversé mon chemin !
« Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté… »
A une passante
La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d’une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté Dont le regard m’a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Franck Duveneck – Tomb effigy of Elizabeth Boott Duveneck – 1891
I Died for Beauty, but was Scarce
I died for beauty, but was scarce Adjusted in the tomb, When one who died for truth was lain In an adjoining room.
He questioned softly why I failed? « For beauty, » I replied. « And I for truth, -the two are one; We brethren are, » he said.
And so, as kinsmen met a night, We talked between the rooms, Until the moss had reached our lips, And covered up our names.
Emily Dickinson (« Time and Eternity »)
Emily Dickinson (1830-1886)
J’étais morte pour la beauté, mais à peine Étais-je installée dans la tombe Qu’un autre, mort pour la vérité, Fut mis dans une chambre à côté —
Doucement il demanda pourquoi j’étais «tombée» ; «Pour la beauté», répondis-je — «Et moi, pour la vérité, c’est tout un — Nous sommes frère et sœur», dit-il —
Et ainsi, comme des parents rencontrés la nuit, Nous parlions d’une chambre à l’autre — Jusqu’à ce que la mousse atteignît nos lèvres — Et recouvrît — nos noms —
On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté.
Marcel Proust (in « La prisonnière »)
Où, plus sûrement que dans la générosité de la nature, au milieu des merveilles que, sans cesse, ses lumières façonnent et embellissent,
Où, plus sensuellement que sous la tendre caresse de deux cœurs aimants,
Où, plus savoureusement que dans le vers inspiré du poète et dans la voix langoureuse qui en soupire la mélodie,
Saurions-nous mieux rencontrer ce bonheur que nous promet la beauté ?
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
Parmi les mille chemins qui nous y conduiraient, passant évidemment par le Liedallemand et la Mélodie française, prenons donc aujourd’hui un bien agréable raccourci à travers l’œuvre plurielle — opéras, symphonies, concertos, musique de chambre et pour clavier, musiques vocales et chorales, musiques de films — d’un immense compositeur britannique, Ralph Vaughan Williams.
Franchement établi entre le XIXème et le XXème siècles, Vaughan Williams a mis en musique les poèmes, entre autres, de Tennyson, Walt Whitman, William Barnes, et même un poème de Verlaine traduit en anglais. Amoureux du genre, il a composé des mélodies sur les poèmes du recueil « Songs of Travel » de Stevenson (l’auteur de la célébrissime « Île au trésor » et de la non moins célèbre nouvelle « L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde »), ainsi que sur quelques uns des 103 sonnets du chef d’œuvre poétique, « The House of Life » de Dante Gabriel Rossetti, plus connu comme peintre préraphaélite, par la rousseur flamboyante des femmes magnifiques de ses magnifiques portraits.
Mais que la Beauté nous apparaisse enfin ! Un bonheur n’attend pas ! Un plaisir non plus ! (Le raccourci n’était donc pas si court…)
Qu’elle s’éveille ! Qu’elle nimbe le silence de midi !
Let Beauty awake
Let Beauty awake in the morn from beautiful dreams, Beauty awake from rest ! Let Beauty awake For Beauty’s sake In the hour when the birds awake in the brake And the stars are bright in the west ! Let Beauty awake in the eve from the slumber of day, Awake in the crimson eve ! In the day’s dusk end When the shades ascend, Let her wake to the kiss of a tender friend, To render again and receive !
Robert Louis Stevenson (1850-1894)
(Poème extrait de « Songs of Travel »)
Que s’éveille au matin la beauté
Que s’éveille au matin la beauté de beaux rêves, Que s’éveille la beauté du repos ! Que s’éveille la beauté Pour l’amour de la beauté À l’heure où les oiseaux s’éveillent dans le taillis Et les étoiles brillent à l’Ouest ! Que s’éveille au soir la beauté du sommeil du jour, Qu’elle s’éveille dans le soir pourpre ! Quand le jour se fait sombre Et que montent les ombres, Qu’elle s’éveille au baiser d’un tendre ami, Pour encore rendre et recevoir !
Ω
Silent Noon
Your hands lie open in the grass,—
The finger-points look through like rosy blooms:
Your eyes smile peace. The pasture gleams and glooms
’Neath billowing skies that scatter and amass.
All round our nest, far as the eye can pass,
Are golden kingcup-fields with silver edge
Where the cow-parsley skirts the hawthorn-hedge.
’Tis visible silence, still as the hour-glass.
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Deep in the sun-searched growths the dragon-fly
Hangs like a blue thread loosened from the sky:—
So this wing’d hour is dropt to us from above.
Oh! Clasp we to our hearts, for deathless dower,
This close-companioned inarticulate hour
When twofold silence was the song of love.
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Dante Gabriel Rossetti – photo de 1863 par Lewis Caroll
(Poème extrait de « House of Life »)
Silence de midi
Tes mains sont ouvertes dans les longues herbes fraîches, Les bouts des doigts pointent telles des roses en fleur : Tes yeux souriants respirent la paix. Le pré luit puis s’assombrit Sous un ciel de nuées qui se dispersent et se rassemblent. Tout autour de notre nid, aussi loin que l’œil puisse voir, S’étendent des champs dorés de boutons d’or, bordés d’argent Là où le cerfeuil sauvage longe la haie d’aubépine. C’est un silence visible, aussi immobile que l’est devenu le sablier.
. Dans la profondeur de la verdure fouillée par le soleil, la libellule Est suspendue tel un fil bleu qu’on aurait défait du ciel : Ainsi cette heure ailée nous est envoyée d’en haut. Oh ! Serrons-la sur nos cœurs, comme don immortel, Cette heure d’une communion intense et inexprimable Où un silence partagé à deux fut le chant de l’amour.
Léon Bonnat – Le lac de Gérardmer – 1893 – Mudo (Beauvais)
Derrière les yeux, le mystère
D’où infiniment advient la beauté
D’où coule la source du songe
Bruissant entre rochers et feuillages
Chantant en cascade …………..les saisons renouvelées
Chantant les instants …………..de la vraie vie offerte
Matin du martinet disparu
Midi de la mésange retrouvée
Longues heures à travers le jour
Un seul battement de cils et mille papillons …………..prêts à s’enfouir parmi les pétales …………..prêts à durer tant que dure la brise
Jusqu’à la passion du couchant …………..où les âmes clameront alliance
Jusqu’à l’immémorial étang …………..où rayon de lune et onde d’automne
Referont un
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy