Une caresse de Cléopâtre… dans l’oreille !

Sa beauté, considérée en elle-même, n’était pas, dit-on, incomparable au point de ravir d’étonnement et d’admiration dès le premier abord. Mais sa fréquentation avait tant d’attrait qu’il était impossible de lui résister. Les charmes de son visage, soutenus par les appâts de sa conversation et par toutes les grâces qui peuvent émaner du plus heureux caractère, laissaient de profondes blessures. Sa voix était d’une douceur extrême.

Plutarque – (« Vie d’Antoine » 27-2)

Difficile pourtant de percevoir dans ce propos de Plutarque une quelconque bienveillance à l’égard de Cléopâtre dont il aura brossé – ainsi que tous les auteurs romains unis dans la partialité de leurs écrits la concernant – un portrait à charge, laissant à l’Histoire, une fois pour toutes, le soin d’associer au nom de cette reine l’image mythique de la femme séductrice, avide de pouvoirs, manipulatrice cupide, traitresse impie et débauchée.

Cléopâtre VII – Altes Museum Berlin

Mais, bien que l’on ait quelques bonnes raisons de douter que Cléopâtre présentât tous les symptômes de l’angélisme, il n’est pas interdit d’imaginer cette reine, que ses détracteurs ont affublée de tous les vices, comme une « femme libre » avant la lettre, acharnée à défendre le royaume des Lagides, réduit alors à l’Égypte, dont elle avait hérité, avec les moyens et les atouts qui étaient les siens : son intelligence, sa culture… et ses charmes. Vils instruments de manigances féminines qui seraient sans doute volontiers devenus outils d’habiles et héroïques manœuvres diplomatiques, s’ils avaient été employés par un roi.

En tout cas, Cléopâtre aura été une merveilleuse aubaine pour les dramaturges, les chorégraphes, les musiciens et librettistes d’opéra, et plus près de nous les cinéastes, qui ont puisé à profusion dans la prodigalité de sa légende.

Plus de cinquante opéras, pour ne considérer que cet aspect de la production artistique qu’elle a inspirée, ont été consacrés à la « Reine des reines ». Beaucoup n’ont connu le bonheur des planches que le temps de quelques représentations et nombre de leurs auteurs sont restés en panne de postérité.

Si les grandes scènes d’opéra sont devenues une véritable résidence pour la Cléopâtre de Haendel (« Giulio Cesare in Egitto »), c’est sur les étagères poussiéreuses des bibliothèques que se sont rassemblées depuis longtemps les reines d’Égypte de Legrenzi, Mattheson, Sartorio, Hasse ou autre Vivaldi.

La jeune et talentueuse soprano suisse, Regula Mühlemann, sans négliger les airs d’anthologie, a redonné vie, le temps d’une aria baroque, à ces « Cléopâtres » inconnues ou méconnues, à l’occasion d’un enregistrement récent. Une compilation des plus heureuses, avec l’ensemble « La Folia Barockorchester » sous la direction de Robin Peter Müller.

Voilà à peine quelques jours, le 14 octobre dernier, l’Opus Klassik 2018, nouveau prix de musique allemand attribué aux artistes et productions de la musique classique, qui remplace le célèbre Echo-Klassik né en 1994, récompensait cette belle renaissance sonore de la protéiforme reine égyptienne de légende.

A voir, à écouter la Cléopâtre de Carl Heinrich Graun, sous les traits de Regula Mühlemann, donner congé d’amour à Arsace, ce prince arabe follement épris d’elle, qui supposerait que la douceur de ce sourire et la lumière éclatante de cette voix ne sont que les atours d’une démarche machiavélique ? La reine fait place nette pour accueillir César qu’elle sait déjà envoûté par son charme.

Et nous donc par celui de Regula !

Tra le procelle assorto
si resta il passagiero
colpa non ha il nocchiero,
ma solo il vento e’l mare.

Colpa non ha se il frutto
perde l’agricoltore,
ma il nembo che sul fiore
lo vienne a dissipar

Si le voyageur reste
prisonnier de la tempête
ce n’est la faute du rocher,
mais celle du vent et de la mer.

Si l’agriculteur perd ses fruits
ce n’est point sa faute
mais celle du mauvais temps
qui en abîma les fleurs.

Ophélie /7 – « Un chant mystérieux tombe des astres d’or »

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

[…]

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

Arthur Rimbaud (Ophélie)

Barbara Hannigan – Ophélie

Oui, 7 !

Cela suppose pertinemment que six billets déjà ont été consacrés à la belle et tragique Ophélie. Six rendez-vous, sur les pages de « Perles d’Orphée » dans les derniers mois de l’année 2014, avec la femme et le mythe qui lui est attaché (1), avec le personnage de théâtre façonné par Shakespeare (2), avec, ut pictura poesis, les regards d’un peintre et les mots d’un poète (3), avec, suspendus aux sommets ultimes d’un contre-ut de soprano, le désespoir et la folie en majesté (4), avec, inattendues, nos modernes « idoles » du fil de l’onde au fil des ondes (5), et rendez-vous enfin avec le flot « couleur de noyade », qui, grossi par les larmes musicales de Berlioz, emporte Ophélie mille fois représentée vers sa postérité (6).

Mais évoquer un mythe sans essayer d’inscrire la fresque de ses représentations, aussi modeste soit-elle, dans un cadre symbolique, était à l’évidence une bévue, ou pour le moins une maladresse. Manquait donc cet indispensable septième rendez-vous. – Qui contesterait au chiffre 7 l’évidence de sa portée hautement emblématique ? Admirablement associées dans un court mais riche voyage théâtral, la poésie et la musique de notre XXIème siècle adolescent pouvaient-elles m’offrir plus heureuse opportunité de combler cette lacune ?

Paul Griffiths, écrivain et critique musical gallois, publie en 2008, après treize années de gestation, un roman oulipien, « Let me tell you » (Laissez-moi vous dire), qui offre à Ophélie, exhortée par la plume de l’auteur, une insoupçonnable opportunité de  « venir nous parler, nous dire tout ce qu’elle sait », de se confier, sur son amour pour Polonius, son père, sur sa proximité avec son frère, Laërte, sur sa perplexité face au prince Hamlet, ainsi que sur son profond désir d’évasion.

Et, par gageure stylistique, Griffiths n’a accordé pour langage à Ophélie que les seuls 483 mots que Shakespeare, quatre siècles plus tôt, avait choisis pour lui écrire son rôle dans « Hamlet ».

Par delà l’exercice technique, cette limitation volontaire des ressources du vocabulaire et les inévitables répétitions qu’elle implique, confèrent aux confidences passionnées d’Ophélie une émouvante musicalité.

.

Hans Abrahamsen (Né en 1952)

Comment le très discret compositeur danois Hans Abrahamsen, particulièrement attaché dès sa première période à une écriture musicale simple et transparente, et progressivement venu à une forme compositionnelle plus poétique faisant une large place aux influences du romantisme allemand, pouvait-il ne pas succomber à la séduction de cette Ophélie ? Sachant, qui plus est, que la merveilleuse Barbara Hannigan se glisserait dans ses longs voiles pour murmurer sa romance sur les scènes les plus prestigieuses…

.
Ainsi les textes de Paul Griffiths habillés des envoûtants accords minimalistes du compositeur danois allaient-ils devenir un cycle de sept – ce n’est pas un hasard – sublimes mélodies au titre éponyme « Let me tell you » .

.Le 20 décembre 2013 l’enchantement public se produisit pour la première fois : Hans Abrahamsen avait confié les ciselures de sa partition au Philharmonique de Berlin qui, conduit par Andris Nelson, accompagnait avec la discrète majesté des grands seigneurs les confidences d’une fascinante Ophélie (Barbara Hannigan) jusqu’au fatal rivage.

Inoubliable septième rendez-vous qu’il aurait été impardonnable de manquer !

Écoute, écoute passant inconsolable !

Depuis cette brumeuse berge,

subtil et adamantin,

c’est l’envoûtant chant d’un départ,

d’une fée la grâce ultime.

« Un chant mystérieux tombe des astres d’or. »

7ème chant (Adagissimo) – I will go out now
.
I will go out now.
I will let go the door
and not look to see my hand as I take it away.
Snow falls.
So: I will go on in the snow.
I will have my hope with me.
I look up,
as if I could see the snow as it falls,
as if I could keep my eye on a little of it
and see it come down
all the way to the ground.
I cannot.
The snow flowers are all like each other
and I cannot keep my eyes on one.
I will give up this and go on.
I will go on.
.

Et, pour prolonger le charme et parfaire le plaisir,  « Let me tell you » dans son intégralité avec, pour emporter Ophélie Hannigan, l’Orchestre Symphonique de Göteborg sous la baguette du Maître Kent Nagano.

Le bonheur et l’instant

Tout bonheur est une innocence.

Marguerite Yourcenar  (Alexis ou le traité du vain combat)

Ω

La beauté est promesse de bonheur.

Stendhal (De l’Amour)

Johann Sebastian Bach :

Aria (soprano) « Süsser Trost, mein Jesus kömmt »* (extraite de la cantate de même nom, BWV 151)

— Concerto Copenhagen dirigé par Lars Ulrik Mortensen

— Soprano : Maria Keohane

 

*Douce consolation, mon Jésus arrive

Mères : d’amour et de larmes !

A ma mère

Ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d’anges et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n’agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle…

Antoine de Saint-Exupéry – « Lettres à sa mère » – Éditions Gallimard

Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s’agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l’aimé, le pauvre aimé si peu divin.

Albert Cohen – « Le livre de ma mère  » – Éditions Gallimard

Aucun être au monde, exceptée celle qui des fils de sa chair a tissé notre chair, ne pourrait abriter en son sein telle incommensurable et imprescriptible vocation à nous aimer. Alors, qui, lorsque sur nous s’abat l’ombre de l’infortune ou le glaive du malheur, serait davantage que notre mère elle-même submergé par cette indomptable montée des larmes ?

Fallait-il que Maître Haendel, composant, en ces jours de 1723, son « Giulio Cesare in Egitto », eût été particulièrement inspiré par cette intemporelle image de l’amour maternel pour que naquît de sa plume sensible un aussi magnifique et poignant duettino pour contralto et soprano, « Son nata a lagrimar » (Je suis née pour pleurer).

Dialogue lyrique entre une mère et son fils accablés par un injuste sort et réunis pour un ultime instant d’affection partagée ; pathétique duo d’amour, véritable chant de séparation où se mêlent avec pudeur et dignité, à travers les subtiles palpitations des cordes psalmodiant un plaintif continuo en mi mineur, les lamentations désespérées d’une mère éplorée et l’infinie tendresse de son enfant.

Un des plus beaux duos qui se puissent entendre sur une scène d’opéra.

— Le superlatif n’est pas usurpé…

… l’hommage à toutes nos mères n’en sera que plus grand !

Ω

Sextus, fils de Cornélie, a défié le roi d’Égypte, Ptolémée, qui, croyant ainsi plaire à César, vient d’assassiner Pompée, leur père et époux. Le jeune homme est sur le point d’être emmené par la garde royale qui l’a interpelé. Avant que ne tombe le rideau sur l’incarcération de son enfant et sur le premier acte, Cornélie est autorisée à retrouver une dernière fois ce fils infortuné.

Son nata/o a lagrimar/sospirar,
e il dolce mio conforto,
ah, sempre piangerò.
Se il fato ci tradì,
sereno e lieto dì
mai più sperar potrò.
 .
Je suis né/e pour pleurer/soupirer,
et toujours je regretterai
mon doux réconfort.
Si le destin nous a trahis,
plus jamais je ne pourrai espérer
un jour serein ou gai.
 .

Ω

Cornélie : Randi Stene (contralto) 

Sextus : Tuva Semmingsen (soprano) 

Royal Danish Opera – 2005

Ω

Mais, quel que soit le sort qui t’attend dans la lutte,
La palme ou le cyprès, le triomphe ou la chute,
Souviens-toi qu’en ce monde il est du moins un cœur
Qui t’aimera vaincu tout autant que vainqueur,
Et, contre tous les coups d’une fortune amère,
Que toujours, mon enfant, il te reste ta mère !

Auguste Lacaussade – « Vocation » in « Poèmes et paysages » (1897)

L’amour heureux du pêcheur

Dans le bref espace d’un lied, Schubert fait de nous les spectateurs de conflits rapides et mortels.    (Franz Liszt)

La musique est ce qui nous aide à être un peu mieux malheureux.   (Cioran)

Non ! Je ne connais pas meilleure manière d’échapper à l’abrutissement de l’incessant tumulte politico-médiatique qui, chaque minute, entraînant chacun de nous dans les affres labyrinthiques de la parole dévoyée, nous étouffe, tels des suppliciés de Dante, sous des vagues de fange, onde nauséabonde pulsée par la force dévastatrice d’intérêts particuliers et d’égos hypertrophiés, que de se livrer, corps et âme, le temps d’un lied, à la grâce d’une poésie simple ondoyant langoureusement sur le rythme fluide d’une mélodie de Schubert.
.
Et le choix est immense, n’est-ce pas, quand on sait que ce jeune homme, mort à 31 ans, a composé, outre ses symphonies, ses messes, ses pièces immortelles pour le piano et son admirable musique de chambre, plus de 600 lieder
Tous, certes, ne connaissent pas la même gloire ou le même engouement que les célébrissimes Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher), Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) ou les merveilles du cycle Winterreise (Le voyage d’hiver).
.
Mais qu’il est bon de sortir des sentiers battus, fussent-ils d’une incontestable beauté, pour découvrir ou redécouvrir d’autres mélodies moins familières et pourtant aussi parfaites invites à la rêverie romantique.
Dans le frémissement du lied de Schubert, le présent est toujours nostalgique tant la conscience de l’impermanence des choses de la vie s’impose à l’âme sensible.
En créant cette atmosphère musicale particulière autour du poème, Schubert confère aux mots une part supplémentaire de profondeur et de mystère qui les élèvent parfois jusqu’au sublime.
 .
Pour une fois ne fermons pas les yeux ! Si, à l’évidence, la voix chaude de Matthias Goerne et le piano tout en subtiles et scintillantes ondulations de Elisabeth Leonskaja, suffisent, par leur délicate complicité, à nous emporter loin, bien loin, les yeux clos, ne privons pas notre regard de la magie du voyage. Il devrait trouver, lui aussi, plaisir à se perdre dans les pâles reflets des crépuscules et des clairs de lune immortalisés par quelques peintres du XIXème siècle — pas très connus non plus, pour la plupart, à l’instar de ce lied.
 .
Rainer Maria Rilke, n’affirmait-il pas au jeune poète Kappus, son correspondant d’un temps, que le crépuscule du soir était l’heure de tous les accomplissements ?
.
 .

 L’amour heureux du pêcheur

Là-bas brille
À travers la prairie
Et fait vers moi des signes
Depuis la chambre
De ma bien-aimée,
Une lueur
Aux pâles rayons.

Elle virevolte
Comme un feu follet
Et balance
Doucement,
Son reflet
Dans les cercles
Du lac qui ondule.

Je plonge
Mon regard nostalgique
Dans le bleu
Des vagues,
Et caresse
Le rayon
Brillant réfracté.

Alors je saute
Sur l’aviron,
Et mène
Le bateau
Là-bas
Vers le chemin
Plat et cristallin.

Ma belle bien-aimée
Se glisse discrètement
Hors de
Sa chambre
Et d’une enjambée
Se précipite
Vers moi dans la barque.

Tendrement alors
Le vent
Nous pousse
À nouveau
Vers le lac
Loin des lilas
De la rive.

La brume pâle
Étend son voile
De nuit
Pour nous protéger
Des regards qui espionneraient
Notre silencieux
Et innocent badinage.

Et nous échangeons
Des baisers
Tandis que les vagues
En montant et
En descendant,
Murmurent,
Pour narguer ceux qui écoutent.

Seules les étoiles
Nous épient
De loin
Et inondent
Profondément
Le chemin
Du bateau qui glisse.

Ainsi flottons-nous
Bienheureux
Enveloppés
Par l’obscurité,
Là-haut,
Scintillent
Les étoiles.

Et nous pleurons
Et nous rions,
Et nous nous imaginons
Détachés
De la terre,
Déjà là-haut,
Déjà dans l’autre monde.

… Tant que le loup n’y est pas !

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin… Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël.  Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai reposer – oracle du Seigneur Dieu. ……………………………………………………
.Ézéchiel – chapitre 34
Je suis le bon pasteur … Je connais mes brebis et elles me connaissent… Mes brebis entendent ma voix ; je les connais et elles me suivent.
………………………………………….                Jean – chapitre 10

En guise d’écho à ces paroles bibliques, et pour répondre à une commande passée à l’occasion de l’anniversaire du Duc Christian de Saxe Weissenfels, Jean-Sébastien Bach compose en 1713, une cantate profane — sa première cantate profane, semble-t-il — : « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd » (Ce qui me plaît par dessus tout, c’est la chasse !). Le poète Salomon Franck en a écrit le texte, inspiré par la mythologie antique.

Léocharès (IVéme av JC) – Diane de Versailles ou Artémis à la biche (détail) – Louvre

C’est à Diane — qui d’autre ? — qu’en sont confiés les premiers mots. Elle proclame d’entrée son amour immodéré de la chasse joyeuse, juste avant que cors et cordes ne viennent la rejoindre pour affirmer avec elle que la chasse est le plaisir des Dieux. S’ensuit un double hommage lyrique, à la nature et au Duc Christian, rendu par les dieux et les déesses invités, empressés d’adresser dignement leurs vœux de bon anniversaire à ce héros de Saxe :

Endymion (Ténor), roi du pays d’Élide où se trouve, près d’Olympie, l’Autel de Zeus sur lequel tant de bœufs furent sacrifiés que l’on donna — non sans un certain humour — au monarque le surnom de roi berger.

Pan (Basse), protecteur des troupeaux et des bergers, mi-homme mi-bouc, et sans doute demi-dieu seulement, n’étant, dit-on, pas immortel.

Palès (Soprano), déesse des bergers que ceux-ci avaient coutume de célébrer avec une fougue particulière dès le printemps venu, temps des premiers pâturages, pour l’exhorter à veiller plus assidûment encore sur les troupeaux désormais exposés à la convoitise des loups.

C’est justement la voix de Palès, chantant l’aria « Schafe können sicher weiden » (Les moutons peuvent paître en paix ou, en anglais, « Sheep may safely graze »), qui servira de signature pour la postérité à cette cantate BWV 208, dite « Cantate de la chasse ».

Quelle plus douce musique pour exprimer le calme et la paix bucoliques d’un éden terrestre ? Porté à travers le vert pâturage par le courant régulier d’une basse continue, on surprend, çà et là, égayés dans l’herbe fraîche que lèche un clair ruisseau, les agneaux bondissant d’insouciance ; sur leur duvet frissonnant glisse, en subtiles et sensuelles risées, la brise caresseuse d’un enchanteur après-midi d’avril, et leurs cœurs — et les nôtres — n’en finissent pas de s’abreuver, jusqu’à l’ivresse, au calice de la béatitude.

Schafe können sicher weiden,
Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren,
Kann man Ruh und Friede spüren
Und was Länder glücklich macht.

L’ensemble San Francisco Early Music et Susanne Rydén, soprano.

Les moutons peuvent paître en sécurité
Là où un bon berger veille.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse,
On peut goûter le calme et la paix
Qui rendent un pays heureux.

— … Tant que le loup n’y est pas !

Il est toujours agréable de partager l’émotion, mais quand celle-ci se double d’un profond sentiment de paix — ne durerait-il que l’instant d’un salut de papillon — le plaisir touche volontiers à l’extase.

♦♦♦

Un bon berger pour lui-même sera un bon berger d’hommes. ………………………………………..Talmud de Babylone – Sota 36b

Quel musicien pourrait-il prétendre n’avoir jamais rêvé de transcrire une œuvre du Cantor ? La séduction particulière exercée par cette aria ne pouvait qu’attiser encore ce désir, chaque joaillier du contrepoint ayant à cœur de s’approprier un tel joyau pour le tailler à sa manière.

Egon Petri – pianiste (1881-1962)

Ainsi fleurirent au cours du XXème siècle les transcriptions de cette pièce, comme, par exemple, pour l’orchestre symphonique, celles de grands chefs tels que Sir John Barbiroli ou Léopold Stokoswski, ou d’arrangeurs moins connus comme l’américain Alfred Reed. Transcriptions également de tant d’autres arrangeurs pour de nombreux instruments : orgue, guitare, violoncelle… Mais surtout, transcriptions nombreuses pour le piano, avec pour références les partitions de Dinu Lipatti, exceptionnel pianiste roumain trop tôt emporté par la maladie en 1950, d’Ignaz Friedman, virtuose polonais mort à 65 ans sur sa terre d’accueil, l’Australie, en 1948, ou encore de Mary Howe, compositrice américaine disparue en 1964, sans oublier — à supposer que la chose fût possible — les pages écrites par Egon Petri, incontestable serviteur de J.S. Bach, pianiste néerlandais qui n’a jamais vécu aux Pays Bas, et qui repose depuis 1962 dans un cimetière californien près de Berkeley.

Inoubliable version pour le piano que celle d’Egon Petri, disais-je ? Pour comprendre pourquoi elle est la plus jouée mais surtout pour le plaisir, écoutons-la ! Asseyons-nous au cœur de la forêt, dans un trou de verdure où chante un grand piano / accrochant follement à l’âme des haillons / de félicité. (Pardon très cher Arthur !!! N’ai pas pu résister !)

Dans la paix du soir, la forêt  veille sur nos rêves… Tous nos rêves !

— … Tant que le loup n’y est pas !

Khatia Buniatishvili – piano.

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 3/3)

C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art !

toscanini2
Arturo Toscanini (1867-1957)

Le 25 avril 1926, Arturo Toscanini dirige à « La Scala » de Milan la création du dernier opéra de Giacomo Puccini, « Turandot ». Après le grand air de Liù, au troisième acte, « Tu che di gel sei cinta… », le chef d’orchestre installe un lourd silence sur la salle pendant que le rideau se referme lentement, et fait cette déclaration : « C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art ! »

Le public qui avait déjà pleuré la mort de Puccini en apprenant la triste nouvelle dans les derniers jours de novembre 1924, lui adressa ce soir-là une ovation particulièrement soutenue, les yeux humides, après que quelqu’un eut déchiré le silence par un sonore « Viva Puccini ! ».

turandot-affiche-premiereLe mal de gorge était en vérité un cancer fatal. « Ho l’inferno nella gola ! » (j’ai l’enfer dans la gorge !), disait le compositeur à son élève Franco Alfano avec qui il travaillait sur la partition de « Turandot ». Il imaginait déjà ne pas pouvoir achever son chef d’œuvre et laissait à son fidèle assistant le plus d’éléments possibles pour qu’il s’en chargeât à sa place. Le Maître avait poussé l’anticipation jusqu’à prévoir l’interruption de la première représentation sans lui et l’annonce de Toscanini.

turandot-g-puccini-vintage-style-italian-opera-poster« Turandot », c’est le nom et l’histoire légendaire, dans le vieux Pékin de la Cité Interdite, d’une Princesse d’une grande beauté au cœur de glace. Par fidélité de pensée à une de ses ancêtres qui, refusant tout mariage, fut violée et assassinée par un roi conquérant, la Princesse Turandot a choisi de rejeter, elle aussi, l’idée de se marier. Pourtant, les prétendants sont nombreux, et de haute dignité, aussi a-t-il été décidé, afin d’assurer l’avenir de l’Empire, que celui d’entre eux qui résoudrait trois énigmes obtiendrait l’insigne privilège de devenir son époux. Sanction de l’échec : la mort, en place publique pour le plaisir de la foule avide de sang.

Au milieu de cette foule, un vieux roi vaincu de la Tartarie, Timur, retrouve son fils perdu de vue depuis longtemps, le Prince Calaf. A peine Calaf aperçoit-il Turandot qu’il en tombe amoureux. Le voilà donc, lui aussi, déterminé à essayer de résoudre les trois énigmes, au péril de sa vie, faisant fi des pressantes tentatives de Liù, l’esclave du roi Timur, pour l’en dissuader.

Calaf franchit l’épreuve des trois questions brillamment :

Qu’est ce qui renaît chaque nuit ? — L’espoir.

Qu’est-ce qui est chaud et qui n’est pas le feu ? — Le sang.

Quelle glace peut-elle générer le feu ? — Turandot.

.

turandot-museo-teatrale-alla-scala
Turandot – Museo teatrale alla Scala

Turandot, furieuse du succès de Calaf, refuse d’épouser un inconnu et demande à l’Empereur, son père, de la libérer de cette obligation. Alors le Prince, épris et généreux, qui préfèrerait que son épouse vienne à lui par amour, lui propose le défi suivant : si elle parvient avant l’aube à connaître le nom de ce prétendant victorieux qu’il est, elle pourra disposer de lui et le faire exécuter, si elle n’y parvient pas elle deviendra son épouse. Turandot accepte. Le compte à rebours commence.

.

Tard dans la nuit, la Princesse déclare que personne ne devra dormir jusqu’à ce qu’elle apprenne le nom de son prétendant. En réalité, elle menace de mort ceux qui connaissent ce nom et qui ne le révèlent pas. Pendant ce temps Calaf, jouant à faire écho aux annonces des hérauts qui clament l’ordre de Turandot partout dans la ville, chante, souriant, confiant dans sa victoire, « Nessun dorma… » (Que personne ne dorme..).

.

Les larmes, à ce moment magique de l’œuvre, au début du troisième acte, c’est la beauté, la beauté seule, qui les appelle : beauté suave de cette mélodie inoubliable, grand air parmi les grands airs d’opéra, Himalaya des ténors dont elle exige — superbe gageure — qu’ils allient une vaillance bien trempée au lyrisme subtil et nuancé du belcanto. L’art est à ce prix !

..

La folla :
Nessun dorma ! Nessun dorma !

Calaf :
Nessun dorma ! Nessun dorma !
Tu pure, o Principessa,
nella tua fredda stanza
guardi le stelle
che tremano d’amore e di speranza…
Ma il mio mistero è chiuso in me,
il nome mio nessun saprà !
No, no, sulla tua bocca lo dirò,
quando la luce splenderà !
Ed il mio bacio scioglierà il silenzio
che ti fa mia.

Coro di donne :
Il nome suo nessun saprà…
E noi dovrem, ahimè, morir !

Calaf :
Dilegua, o notte ! Tramontate, stelle !
Tramontate, stelle ! All’alba vincerò !
Vincerò ! Vincerò !

La foule :
Que personne ne dorme !

Calaf :
Que personne ne dorme !
Toi aussi, Ô Princesse,
Dans ta froide chambre
Tu regardes les étoiles
Qui tremblent d’amour et d’espérance…
Mais mon mystère est scellé en moi,
Personne ne saura mon nom !
Non, non, sur ta bouche, je le dirai,
quand la lumière resplendira !
Et mon baiser brisera le silence
Qui te fait mienne.
Chœur  de femmes
Personne ne saura son nom…
Et nous devrons, hélas, mourir !

Calaf :
Dissipe-toi, Ô nuit ! Dispersez-vous, étoiles !
Dispersez-vous, étoiles ! À l’aube je vaincrai !
Je vaincrai ! Je vaincrai !

Sur la place Turandot fait venir sans ménagement Timur et Liù pour les faire parler. La jeune esclave, amoureuse de Calaf, déclare qu’elle seule connaît le nom du Prince mais que jamais elle ne le dira, car c’est l’amour qui la détermine. Et pour être sûre qu’elle ne se trahira pas sous l’insistance barbare de ses bourreaux, elle se saisit d’une dague à la ceinture d’un garde et d’un coup sec la plante dans sa poitrine — aux variantes près des inspirations diverses des metteurs en scène.

.

Scène sans doute la plus intense et la plus émouvante de cet opéra. D’abord parce qu’elle est le lieu de l’affrontement de deux femmes que tout oppose : « la terrible princesse, murée dans sa frigidité névrotique, et la petite esclave amoureuse, qui figure l’apothéose de l’amour dans ce qu’il a de plus pur, de plus proche du don absolu. Turandot veut prendre, Liù veut donner. » ainsi que l’écrit Catherine Duault. Ensuite, parce que Liù — en vérité, si comparable à Butterfly —, modèle de la femme simple et modeste que Puccini aime à choisir comme héroïne, élargit également les plans émotionnel et musical de l’œuvre. C’est elle, « rien, une esclave ! », comme elle se définit elle-même, qui aide, qui sauve, qui préserve et qui par amour se sacrifie. Et c’est elle qui arrache nos larmes lorsqu’elle chante quelques instants avant de mourir aux pieds de Calaf, s’adressant à la glaciale Turandot, « Tu che di gel sei cinta » (Toi qui es recouverte de glace) :

Oui, Princesse, écoute-moi !
Toi qui es ceinte de glace,
Vaincue par une telle flamme
Toi aussi tu l’aimeras !
Avant cette aurore,
Fatiguée, je ferme les yeux,
Pour qu’il soit encore vainqueur…
Pour ne plus le voir !

Calaf invite Turandot à contempler les tragiques conséquences de ses actes puis l’étreint et lui donne un baiser provoquant. Confuse, elle lui avoue son amour alors que la nuit s’efface doucement. Calaf n’attend pas que l’aube s’installe pour livrer son nom à sa princesse aimée, remettant ainsi sa vie entre ses mains.

Lorsque le soleil illumine enfin la Cité de tous ses feux, Turandot déclare à son père et au peuple rassemblé qu’elle connaît le nom de l’étranger. « Son nom est… Amour », clame-elle, avant que le couple s’enlace sous les acclamations de la foule en liesse… et des spectateurs conquis.

.

Mais quel final, Puccini lui-même aurait-il réservé à son chef d’œuvre si la vie lui en avait laissé le temps ?

.

puccini1Si le théâtre est le temple des larmes, alors l’opéra en est le paradis… et Puccini son maître jardinier, compositeur des plus émouvants bouquets lyriques que la scène puisse offrir à notre plaisir…

… Plaisir des larmes ! Évidemment !

.

Et tamen pati vult ex eis dolorem spectator et dolor ipse est voluptas eius.

Car les spectateurs veulent en ressentir de la douleur ; et cette douleur est leur joie.

Saint Augustin (Confessions, III, 2 – traduction A. d’Andilly)

.