Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Auteur : Lelius
La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !
S’il fallait s’interroger sur le mystère de cette œuvre, il suffirait de se poser une seule question : pourquoi une telle transparence conclut-elle à ce souffle d’ombre, à cet obscur ?
Gil Pressnitzer (à propos de la Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119 de Prokofiev)
Sergueï Prokofiev 1891-1953
Prokofiev avait déjà écrit pour le violoncelle, une ballade pour violoncelle et piano opus 15, un adagio opus 97, mais c’est la rencontre déterminante avec le jeune Mstislav Rostropovitch qui lui ouvre les portes sombres de cet instrument qui mélange à la fois le royaume des ombres et le velours des lumières.
Ibid
Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119
Sol Gabetta (violoncelle) & Polina Leschenko (piano)
1. Andante grave – Moderato animato – Andante grave – Allegro moderato 2. Moderato – Andante dolce – Moderato primo 3. Allegro ma non troppo – Andantino – Allegro ma non troppo
La musique n’a pas toujours besoin des mots, certes, mais il serait dommage en la circonstance de se priver de la qualité de cette page que Gil Pressnitzer consacrait à cette sonate, il y a quelques années, sur le blog qu’il anima avec passion jusqu’à sa disparition en 2015, « Esprits Nomades – Notes de passage, Notes de partage » :
L’admirable chef d’œuvre ! Il faut après l’analyse oublier tout ce que l’on vient d’écrire et s’abandonner à ce poème si intensément dramatique et qui contient plus de musique en ses trois mouvements qu’un opéra tout entier. Quelle force jusque là inconnue a pu dicter pareille confession, présider à un tel débordement des sens ? Comment pourrait-on encore, après le ‘Quintette’, parler d’un Franck « Pater Seraphicus! » ? Si la victoire reste à un idéal de pureté conquis de haute lutte, les forces obscures n’en sont pas moins présentes, imposant leur volonté à la faiblesse humaine.
Jean Gallois – Franck (collection ‘Solfèges’ N°27)
Ce n’est pas une des moindres vertus de l’ombre que d’engager l’esprit paresseux, apaisé par la fraîcheur qu’elle dispense, à divaguer à loisir entre pensées et souvenirs.
Dans la fausse somnolence de cet après-midi-là, les images du passé et leurs légendes, balancées entre mémoire et rêve, ont fini singulièrement par trouver, à rebrousse-chemin du schéma proustien, l’unité de leur figuration dans une page de musique.
L’ébauche d’un souvenir passionné de ma lointaine jeunesse avait suffi, à travers un enchaînement éclair de mes pensées, à faire battre dans ma poitrine les échos romantiques de l’inoubliable Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck,ce monument initiatique de la musique de chambre française, que je découvrais alors.
Après tout, ce magistral quintette – malgré quelques grandiloquences que l’on pardonne volontiers au puissant organiste – ne contient-il pas déjà, en germe, la célèbre ‘petite phrase de Vinteuil’ qui bouleversera tant ce cher Swann ?
Une pression du doigt sur un écran et, magie de la technologie, cinq jeunes et brillants musiciens font, comme aurait pu le dire Debussy, « exploser » l’ombre de mille couleurs…
César Franck 1822-1890
Trois mouvements :
– Molto moderato quasi lento : D'abord, le premier violon seul fait remonter des profondeurs de l'âme les accents passionnés du thème principal, (qui reviendra de manière cyclique tout au long de l’œuvre), vite soutenu par le second violon, l'alto et le violoncelle, tandis que par une délicate berceuse s'invite le piano.
Le dialogue entre les instruments se poursuit autour de nouveaux thèmes annexes, le rythme s'emporte, le tempo s'accélère, évidente figuration de la pulsion dramatique sous-tendue par la passion. Après une courte accalmie le mouvement atteint son paroxysme dans la frénésie d'un fougueux animato collectif.
– Lento con molto sentimento : Longue élégie romantique qui ne manque pas de retrouver un temps le thème cyclique, signature sonore du quintette. La gravité du violoncelle maintient la tension dramatique tout au long du mouvement.
– Allegro non troppo ma con fuoco : Après l'obsédant bourdonnement des cordes au début du mouvement, un premier thème, appuyé sur les accords du piano, se fait entendre nerveusement. Le second thème, pilier du deuxième mouvement, s'y superpose à travers une architecture complexe, magnifiant la densité dramatique de l'instant. Une respiration et le thème principal revient pour animer l'ensemble dans une exaltante coda que conclut un énergique unisson.
César Franck
Quintette pour piano et cordes en fa mineur (1879)
Rosanne Philippens (violon) Lorenzo Gatto (violon) Camille Thomas (violoncelle) Dimitri Murrath (alto) Julien Libeer (piano)
Mille mercis et mille bravos à ces jeunes musiciens aussi beaux que talentueux !
Il est facile de croire, facile de ne pas croire. Ce qui est dur c’est de ne pas croire à son incroyance.
Arthur Koestler
J-S. Bach 1685-1750
Ciel ou soleil, qu’importe ! Lorsque c’est la musique de Jean-Sébastien Bach qui la conduit, la lumière que chacun choisit de laisser pénétrer l’ombre où il se réfugie ne s’exonère jamais de l’énergie spirituelle qui lui confère son incomparable éclat.
Dieu sait, n’est-ce pas, pour paraphraser Cioran, combien son illustre promoteur aura contribué à l’incontestable succès qui est le sien. Dichotomie des sommets !
Jean-Sébastien Bach
Cantata « Ach Herr, mich armen Sünder » BWV 135*
Netherlands Bach Society
1. Chœur Ach Herr, mich armen Sünder Straf nicht in deinem Zorn, Dein’ ernsten Grimm doch linder, Sonst ist’s mit mir verlorn. Ach Herr, wollst mir vergeben Mein Sünd und gnädig sein, Daß ich mag ewig leben, Entfliehn der Höllenpein. . Seigneur, ne me punis pas dans ta colère, moi qui ne suis qu’un pauvre pécheur. Apaise donc ta rage sévère, sinon pour moi, tout est perdu. Seigneur veuille me pardonner mes péchés et m’être indulgent, que je puisse connaître la vie éternelle et échapper aux tourments de l’enfer.
2. Récitatif (Ténor) Ach heile mich, du Arzt der Seelen, Ich bin sehr krank und schwach; Man möchte die Gebeine zählen, So jämmerlich hat mich mein Ungemach, Mein Kreuz und Leiden zugericht; Das Angesicht Ist ganz von Tränen aufgeschwollen, Die, schnellen Fluten gleich, von Wangen abwärts rollen. Der Seele ist von Schrecken angst und bange; Ach, du Herr, wie so lange? . Soigne-moi, toi le médecin des âmes. Je suis vraiment très faible et très malade ; on pourrait compter mes os, tant mon malheur, ma croix et mes souffrances m’ont rendu pitoyable ; Mon visage est gonflé de larmes qui se déversent sur mes joues comme des torrents rapides. Mon âme est pleine d’effroi, d’angoisse et d’inquiétude ; Jusques à quand Seigneur ?
3. Aria (Ténor) Tröste mir, Jesu, mein Gemüte, Sonst versink ich in den Tod, Hilf mir, hilf mir durch deine Güte Aus der großen Seelennot! Denn im Tod ist alles stille, Da gedenkt man deiner nicht. Liebster Jesu, ist’s dein Wille, So erfreu mein Angesicht! . Réconforte mon être, Jésus, sinon je vais m’abandonner à la mort. Aide-moi, aide-moi par ta bonté à sortir de telles angoisses ! Car dans la mort tout est silence et nul n’a souvenir de toi. Jésus, mon bien-aimé, si telle est ta volonté, viens réjouir mon regard.
4. Récitatif (Alto) Ich bin von Seufzen müde, Mein Geist hat weder Kraft noch Macht, Weil ich die ganze Nacht Oft ohne Seelenruh und Friede In großem Schweiß und Tränen liege. Ich gräme mich fast tot und bin vor Trauern alt, Denn meine Angst ist mannigfalt. . Je suis las de soupirer, mon esprit n’a plus ni force ni pouvoir car je passe souvent la nuit entière sans connaître le repos, ni la paix, dans la sueur et les larmes. Je meurs presque de chagrin et je vieillis de tristesse car mes peurs sont multiples.
5. Aria (Basse) Weicht, all ihr Übeltäter, Mein Jesus tröstet mich! Er läßt nach Tränen und nach Weinen Die Freudensonne wieder scheinen; Das Trübsalswetter ändert sich, Die Feinde müssen plötzlich fallen Und ihre Pfeile rückwärts prallen. . Éloignez-vous tous les malfaiteurs. Jésus vient me réconforter ! Il fait à nouveau briller le soleil de la joie après tant de larmes et de pleurs ; le temps du trouble se dissipe. Les ennemis tombent soudainement et leurs flèches se retournent contre eux.
6. Choral Ehr sei ins Himmels Throne Mit hohem Ruhm und Preis Dem Vater und dem Sohne Und auch zu gleicher Weis Dem Heilgen Geist mit Ehren In alle Ewigkeit, Der woll uns all’n bescheren Die ewge Seligkeit. . Gloire au trône des Cieux, honneur et louange, au Père et au Fils et de la même manière au Saint-Esprit pour les siècles des siècles ; Qu’il veuille nous accorder à tous le bonheur éternel.
*Textes originaux et traduction : « bach-cantatas.com »
La pensée noble et le souvenir doux, c’est la vie dans toute sa profondeur.
Goethe – Maximes et réflexions
Chacun sait depuis longtemps maintenant que la maîtrise technique du piano n’est plus l’apanage des virtuoses patentés des grandes salles de concert.
L’on pourrait alors penser que leur maturité, forgée à la fois par leur vécu personnel et leur expérience artistique, leur confère une certaine exclusivité dans l’art délicat de transmettre les multiples nuances des émotions que le compositeur a confiées à sa partition. Idée reçue et dépassée.
Aux âges encore « tendres », les souvenirs ne sont certes pas très nombreux. Mais la sensibilité n’attend pas le nombre des années, le talent non plus !
Pour s’en persuader – et s’il n’en était besoin, au moins pour le plaisir –, il faut écouter et voir le jeune pianiste Alexander Malofeev interpréter la très romantique Sonate en La mineur – opus 38 – N°1 « Reminiscenza » de Nicolas Medtner.
Nicolas Medtner 1880-1951
Après une introduction en forme de tendre ballade que n’aurait pas reniée Brahms, la musique s’emporte dans un épanchement passionné qui ne tarde pas à laisser place à un débordement impétueux, explosion de couleurs, avant de retrouver l’Allegretto tranquillo du début.
Le poète ne disait-il pas que le souvenir avait besoin de mélancolie pour exhaler tout son parfum ?
Sibelius n’a pas encore 40 ans lorsqu’il s’attèle, pendant l’année 1904, à la composition de son Concerto pour violon en Ré mineur, et pourtant c’est toute la passion et l’énergie du jeune musicien adolescent qui s’expriment à travers l’infinie richesse des pages de sa partition.
Ce n’est qu’à l’âge de quatorze ans qu’il s’éprend éperdument de l’instrument, trop tard pour devenir le virtuose qu’il aurait aimé être. Mais cet engouement pour le violon, même tardif, lui permet d’acquérir une parfaite connaissance des possibilités techniques de l’instrument, comme en témoignent ses précédentes compositions de musique de chambre et ses premières symphonies.
Bien que composé dans un chalet en bois sur les bords d’un lac glaciaire de Finlande par un musicien dépressif et alcoolique, ce concerto pour violon, le seul que composa Sibelius, devenu désormais une des œuvres majeures du répertoire, ne manque ni de chaleur, ni de générosité et encore moins de profondeur.
Les richesses thématiques s’y succèdent au-delà de l’expression d’un romantisme premier à travers la modernité et la singularité de la composition, jusqu’à enceindre l’auditeur – pour son plus grand plaisir – dans la puissante matière tellurique qui s’en dégage.
Trois mouvements classiques – ‘ vif – lent – vif ‘ – que résume ainsi avec justesse et concision la musicologue et journaliste musicale Laure Mézan :
Allegro moderato, au climat inquiétant et dramatique, le violon, souvent exploité dans son registre aigu, se fait lyrique et passionné. Le second mouvement, Adagio, s’apparente à une canzonetta d’inspiration plus méditerranéenne (référence au séjour que Sibelius effectua en Italie pendant les années de sa composition ?), tandis que le final, Allegro ma non tanto, est aussi étourdissant que martial, parcouru par un ostinato au rythme martelé.
≡
Jean Sibelius Concerto pour violon en Ré mineur – Op. 47
Ni dans les temps anciens, ni de nos jours on ne trouve une perfection plus grande chez un maître aussi jeune.
Robert Schumann (à propos de l’Octuor de son ami Félix Mendelssohn)
Bouillonnement de fraîcheur, houle musicale de jeunesse passionnée, miraculeuse illumination de la musique de chambre, l’Octuor en mi bémol majeur– Opus 20 – de Félix Mendelssohn s’impose comme une indispensable contrepartie à notre été de misères.
Felix-Mendelssohn (1809-1847) – portrait par Wilhelm-Hensel
Les plus grands musiciens de l’histoire ont unanimement considéré la composition pour quatuor à cordes comme l’exercice le plus exigeant et le plus difficile de l’écriture musicale. Et c’est pourtant à seize ans, en 1825, que Félix Mendelssohn, écrit, sans modèle particulier d’un précédent maître, l’une des pages les plus proches de la perfection que connaît cet art délicat de la musique de chambre.
Comble du génie précoce, le jeune Félix convoquera pour l’occasion, non pas un, mais deux quatuors à cordes, pour donner naissance à son incomparable
Octuor en mi bémol majeur – Opus 20
Écriture souple, fluide, allègre, élégante, empreinte de juvénile passion et cependant étayée par une incroyable maturité.
Mariage musical intemporel de la jeunesse et de la beauté…
Notre été mérite bien d’y être invité !
…
Janine Jansen (violon) et la fine fleur mondiale des jeunes chambristes :
Aux violons : Ludvig Gudim – Johan Dalene – Sonoko Miriam Welde
Aux altos : Amihai Grosz – Eivind Holtsmark Ringstad
Aux violoncelles : Jens Peter Maintz, – Alexander Warenberg
La musique, ce qu’elle est : respiration. Marée. Longue caresse d’une main de sable.
Christian Bobin – Souveraineté du vide – Gallimard / Folio
Avant propos
Voici une petite série de billets estivaux consacrés à la musique. Qui, connaissant ces pages, s’en étonnerait ? Mais, puisque nos emplois du temps d’été sont plus tolérants, j’ai choisi de ne pas l’enfermer dans des extraits, de la laisser être ce qu’elle est selon la définition poétique, bien en accord avec la saison, qu’en donne Christian Bobin : « une longue caresse d’une main de sable ».
Longue, cela veut dire que, contrairement à l’accoutumé, je me suis ici autorisé le plaisir de diffuser dans leur intégralité les œuvres choisies, en m’imposant toutefois de sélectionner celles qui ne dépassent pas les 30 minutes, ou si peu – confort d’écoute oblige. Ainsi savons-nous déjà que nous serons privés des symphonies de Bruckner et de Chostakovitch ou autres Gurre-Lieder, mais, par bonheur, l’intensité du souffle n’est pas proportionnelle à sa longueur.
C’est dans la jeunesse, jeune âge du compositeur ou de l’interprète, fraîcheur juvénile du thème, que j’ai naturellement cherché cette intensité.
Et puis, comme toujours, c’est le cœur, au final, qui aura guidé mes choix.
A très vite, sous la tonnelle ou le figuier… ! Oreilles ouvertes et yeux mi-clos.
Heureux été !
∑
Musiques à l’ombre – 1 – Carnaval
Au carnaval tout le monde est jeune, même les vieillards. Au carnaval tout le monde est beau, même les laids.
Nicolaï Evreïnov (dramaturge russe – début XXème)
Colombine et Arlequin (c.1740) par Giovanni Domenico Ferretti
– Pour Robert Schumann qui compose le « Carnaval » op.9 à 23 ans, sûr désormais qu’il ne sera pas, après avoir mutilé son annulaire, le pianiste virtuose qu’il aurait voulu être,
– Pour la Commedia del’arte qui l’inspire tant et sa galerie de personnages fantasques et fantastiques qui ne quittent jamais l’enfant qui rêve et rêvera toujours en lui,
– Pour Estrella (Ernestine von Fricken) l’amoureuse qu’il abandonne et pour Chiarina (Clara Wieck) qu’il adorera sa vie durant,
– Pour le rêveur mélancolique, Eusebius, et pour Florestan, vaillant et passionné, ses deux autres lui-même qui peuplent son imaginaire,
– Pour Paganini et pour Chopin que Robert admire et qui lui inspirent ici deux petites perles musicales scintillant au milieu de cet écrin de variations romantiques.
– Pour les retrouvailles de Schumann avec lui-même, militant en chef de sa confrérie imaginaire des Compagnons de David, en marche contre les Philistins,
– Pour Eva Gevorgyan, ravissante jeune pianiste russe de 20 ans, finaliste et lauréate d’une mention spéciale au 18ème redoutable Concours International de Piano Frédéric Chopin, en 2021, qui nous gratifie d’une splendide version du « Carnaval » Opus 9, animant autour de ses doigts délicats, sous nos yeux aussi éblouis que nos oreilles sont enchantées, tous les personnages de ces « Scènes mignonnes sur quatre notes », selon le sous-titre de l’œuvre.
I. Préambule II. Pierrot III. Arlequin IV. Valse noble V. Eusebius VI. Florestan VII. Coquette VIII. Réplique IX. Sphinx (non numérotée dans la partition originale) X. Papillons XI. Asch, Scha, lettres dansantes XII. Chiarina XIII. Chopin XIV. Estrella XV. Reconnaissance XVI. Pantalon et Colombine XVII. Valse allemande XVIII. Paganini (non numérotée dans la partition originale) XIX. Aveu XX. Promenade XXI. Pause XXII. Marche des Davidsbündler contre les Philistins
Il y a de nombreuses années – je n’avais pas encore obtenu mes galons de « Web-navigator » -, j’avais découvert avec plaisir, lors d’une traversée tourmentée de la « toile », le texte de cette petite poésie humoristique juste signée des initiales JLW. N’ayant pu retrouver son auteur, je m’octroyais la liberté de l’enregistrer à destination de mes amis.
Enregistré en 2002
Ce texte enregistré il y a plus de vingt ans aura donc fini par trouver son actualité…
Jeune on rédige son C.V. Plus tard on écrit ses mémoires. Et puis vient le temps des archives…
L’avant-dernière demeure : la boîte-archive : le véritable enfer
Schubert est mort la nuit passée. Il va me manquer, chaque matin je me réveillais accompagné par son chant. Il était fabuleux : il chantait de tout son corps. Tel devait être le poète, pensais-je quelquefois, excédé par tant de discours où l’esprit seul se déployait. Mais entre les hommes et les oiseaux il y a, pour le moins, cette différence : un oiseau qui chante descend vertigineusement à ses racines ; l’homme, il est bien rare que la flamme des voyelles lui brûle les hanches. Voilà pourquoi sa mort me touche tant. Demeurent donc ces lignes en souvenir du maître ! Janvier 1985
Eugenio de Andrade Versants du regard et autres poèmes en prose (Ed. La Différence – 1990)
Traduit du portugais par Patrick Quillier.
Franz Schubert 1797-1828
In Memoriam
O Schubert morreu a noite passada. Vai fazer-me falta, todas as manhãs acordava com ele a cantar. Era fabuloso: cantava com o corpo todo. Assim devia ser o poeta, pensava eu às vezes, farto de tanto discurso onde apenas o espírito assomava. Mas entre homens e pássaros há, pelo menos, esta diferença: um pássaro quando canta desce vertiginosamente à raiz; o homem, esse é muito raro que o ardor das vogais lhe queime a cintura. Eis porque me comove tanto a sua morte. Fiquem estas linhas a recordar o mestre. Janeiro, 1985
Je voudrais te parler à bouche perdue
Comme on parle sans fin dans les rêves
Te parler des derniers jours à vivre
Dans la vérité tremblante de l’amour
Te parler de toi, de moi, toujours de toi
De ceux qui vont demeurer après nous
Qui ne connaîtront pas l’odeur de notre monde
Le labyrinthe de nos idées mêlées
Qui ne comprendront rien à nos songes
A nos frayeurs d’enfants égarés dans les guerres
Je voudrais te parler, ma bouche contre ta bouche
Non de ce qui survit ni de ce qui va mourir
Avec la nuit qui déjà commence en nous
De nos vieilles blessures ni de nos défaites
Mais des étés qui fleuriront nos derniers jours
J’ai tant de choses à te dire encore
Que ce ne serait pas assez long ce qui reste de mon âge
Pour raconter de notre amour les sortilèges
Je voudrais retrouver les mots de l’espoir ivre
Pour te parler de toi, de tes yeux, de tes lèvres
Et je ne trouve plus que les mots amers de la déroute
Je voudrais te parler, te parler, te parler
Albert Ayguesparse 1900-1996
Les armes de la guérison – Éditions André De Rache / 1973
‘Nous mourrons sans vengeance, mais mourons. Oui, c’est bien ainsi
qu’il me plaît de descendre chez les ombres…’
Ainsi avait parlé Didon, et avant qu’elle n’achève, ses servantes la voient retombée sur le fer, l’épée couverte d’une écume de sang, ses mains sans vie.
Virgile – L’Énéide – Livre IV (Le suicide de Didon)
§
En ces temps lointains de ma jeunesse, lourdement armés de notre « GAFFIOT » – les latinistes qui ont survécu n’auront pas oublié combien ce dictionnaire pesait dans nos cartables – nous nous battions avec le vers alambiqué de L’Énéide pour essayer de comprendre quelque chose à la Guerre de Troie racontée par Virgile. Si le récit des combats et la beauté d’Hélène parvenaient parfois à capter notre attention, les amours bouleversées de Didon et Énée n’avaient pas, en revanche, le pouvoir d’aiguiser nos passions..
Le nom ‘Didon’ exerçait pourtant sur notre petit groupe un étrange pouvoir pavlovien: était-il prononcé que le plus vif d’entre nous lançait aussitôt à la compagnie (même en plein cours) une citation, au demeurant exercice de diction, qui dite à toute vitesse devenait, à notre grande satisfaction, une énigme vocale indéchiffrable pour ceux de nos copains qui n’étaient pas encore initiés :
« Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. »
Augustin Cayot – 1711 – Mort de Didon
Lequel d’entre nous – l’aîné avait-il fêté ses 13 ans ? – se serait-il préoccupé du sort tragique de cette reine mythologique fondatrice de Carthage, dont Virgile, assisté avec ferveur par notre professeur, s’évertuait à nous dire – en latin de l’âge d’or – la souffrance ? Cette reine qui, accueillant dans son palais Énée défait à Troie, en devient amoureuse et s’unit à lui sur les conseils de sa sœur. Cette reine qui, à peine l’union avec Énée célébrée, est abandonnée par ce nouvel époux reniant son serment, convaincu par la malveillante insistance de Junon de partir à la reconquête illusoire de Rome. Cette reine, digne jusqu’à en mourir, qui, repoussant la condescendance de son traître époux, empoigne l’épée qu’un jour il lui offrit et se transperce la poitrine en s’exclamant fièrement :
« Moriemur inultae, sed moriamur ! »
Nous mourrons invengée, mais mourons !
Henry Füsli – Mort de Didon
En a-t-il inspiré des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens, ce royal suicide de la célèbre Didon !
Henry Purcell par John Closterman – 1695
Dans l’univers musical, cette tragédie n’inspirera pas moins d’une centaine de pièces lyriques depuis « La Didone » de Cavalli en 1641 jusqu’au « Dido and Aenas » de Britten en 1951, en passant par l’opéra fleuve de Berlioz, « Les Troyens ». Mais c’est sans conteste au justement surnommé ‘Orpheus britannicus‘, Henry Purcell, que revient le mérite d’avoir laissé à la postérité le chef d’œuvre absolu de la musique baroque anglaise avec son opéra « Dido and Aeneas » de 1688.
.Quel plus émouvant chant de désespérance que le lamento final, qu’entonne Didon trahie mais digne, se mourant, l’âme déchirée ?
« When I am laid in earth »
Bouleversante noblesse des derniers instants de notre héroïne tragique dans cette incarnation théâtrale par la sublime soprano au nom prédestiné :
Joyce DiDonato
Plein écran recommandé
Récitatif Ta main, Belinda, les ténèbres m’envahissent, Sur ton sein laisse-moi reposer, Je le voudrais encore, mais la Mort m’emporte ; La Mort est désormais une invitée bienvenue.
Aria Quand je serai portée en terre, que mes torts ne créent Aucun trouble, aucun trouble dans ton cœur ; Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi,
Mais ah ! oublie mon destin.
Plus qu’une citation, c’est le titre d’une publication en deux volumes d’un recueil de lettres-poèmes écrites/écrits, depuis son jardin normand, par cette poétesse qui a choisi de partager son art de dire l’amour et le bonheur de vivre entre blog et livre.
Qui dira si elle écrit pour respirer ou si elle respire pour écrire ?
Son souffle, en tout cas, pousse nos vents vers d’heureux horizons.
∞
Quatre-vingt douzième lettre pour toi
encore endormie dans son gris l’aube ne m’a pas prise par la main ce matin
dans l’intervalle entre deux pluies où les oiseaux tendent leurs grands becs circonstanciés
je t’écris
le jardin n’avait pas encore eu le temps de faire son miel que le soleil déjà refermait ses mâchoires solennelles sur des averses de colères inexplicables
et me voici dans mon palais au-dessus des eaux
un grand viager dans les yeux
grattant l’idée d’un monde plus confortable et moins superficiel
tu te doutes que la solitude d’un jour de congé m’est bonne à écrire
dans mon élément entre l’idée du temps et le temps qu’il fait mon esprit est à une langue formidablement nue
j’aimerais être de ces élus à qui la parole des eaux vives s’adresse comme une voix première et perdue
il est vrai qu’après des décennies à la maltraiter il ne nous reste pour dire la nature qu’un ersatz de glossaire
un reliquat desséché de mots dont Colette s’effraierait
mes élèves qui sont pourtant de petits ruraux n’ont plus à leur actif qu’un nom d’arbre
deux noms de fleurs et celui de quelques fruits
je ne te parle même pas des oiseaux
sans doute faut-il mériter tout ce beau à nos pieds et tout ce qui exige ici-bas un concours d’harmonie
abaisser notre prétention à dominer la nature et élever notre désir d’en faire physiquement partie pour que la réconciliation ait lieu
en attendant je te garde au chaud de mes jardins de proximité et d’infini
et au creux de mes bras
on attendra le temps qu’il faut mon âme pour que l’insurrection champêtre du bleu vienne nous reprendre au creux des reins
O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde–
Ist dies etwa der Tod?
Joseph von Eichendorff – Im abendrot
La musique seule peut parler de la mort
André Malraux
Et quand enfin la baguette du chef d’orchestre se lèvera pour le dernier andante, à « l’heure de tous les accomplissements » – c’est ainsi que Rilke appelle le crépuscule du soir – les musiciens, au rythme céleste d’une voix haute et belle, emporteront, en un cortège de lumières tendrement rougeoyantes, l’ultime clignement de ma paupière vers le soleil couchant.
Ma dernière question portera en elle-même sa réponse : « Serait-ce déjà la mort ? »
Splendeur parmi les splendeurs de la musique que forme la série des « Quatre derniers lieder » de Richard Strauss, « Im abendrot » (Au soleil couchant), est un hymne à la nuit qui vient. Chant serein, hommage lucide et élégiaque à la marche inexorable de la lumière vers les ténèbres et acceptation tranquille de l’inéluctable finitude.
Peut-on rêver, le temps venu, plus bel adieu à la vie ?
« Im abendrot » :
Soprano : Anja Harteros Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks Direction Mariss Jansons
Im abendrot
Wir sind durch Not und Freude gegangen Hand in Hand; vom Wandern ruhen wir nun überm stillen Land.
Rings sich die Täler neigen, es dunkelt schon die Luft, zwei Lerchen nur noch steigen nachträumend in den Duft.
Tritt her und laß sie schwirren, bald ist es Schlafenszeit, daß wir uns nicht verirren in dieser Einsamkeit.
O weiter, stiller Friede! So tief im Abendrot. Wie sind wir wandermüde– Ist dies etwa der Tod?
Joseph von Eichendorff
Au soleil couchant
Dans la peine et la joie Nous avons marché main dans la main ; De cette errance nous nous reposons Maintenant dans la campagne silencieuse.
Autour de nous les vallées descendent en pente, Le ciel déjà s’assombrit ; Seules deux alouettes s’élèvent, Rêvant dans la brise parfumée.
Approche, laisse-les battre des ailes ; Il va être l’heure de dormir ; Viens, que nous ne nous égarions pas Dans cette solitude.
Ô paix immense et sereine, Si profonde à l’heure du soleil couchant ! Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ?
Richard Strauss (1864-1949) par Yousuf Karsh
Richard Strauss a su dans l’écrin diaphane d’un orchestre, entre murmure et quasi-invisibilité, faire monter comme un chant d’alouette, une voix qui plane en tournoyant au-dessus du pauvre monde d’ici-bas.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy