Jusqu’au plus haut des Cieux… Du plus profond des voix !

Sören Kierkegaard (Copenhague 1813-1855)

« Dans le vrai rapport de la prière, ce n’est pas Dieu qui entend ce qu’on lui demande, mais celui qui prie, qui continue de prier jusqu’à être lui-même celui qui entend ce que Dieu veut. »

 

Émile Cioran (1911-1995)

« Il n’y a qu’un remède au désespoir : c’est la prière – la prière qui peut tout, qui peut même créer Dieu… »

in « Cahiers »

Albert-Marie Besnard* (1926-1978)

 

« Il y a des chants qui, lorsqu’ils se taisent, obligent à écouter un certain silence plus précieux qu’eux-mêmes. »

in « Propos intempestifs sur la prière »

 

*Directeur des Cahiers Saint-Dominique, prieur du couvent Saint-Dominique à Paris (1973)

[Le tableau —« L’Occhio Occidentale » — illustrant la vidéo est du peintre italien né en 1977 – Nicola Samori]

Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine*

Croire ou ne pas croire ? Là n’est pas la question !

Mais se laisser porter, léger, vers des cieux — habités ou non — par la douceur extatique d’un chœur qui implore, voilà l’occasion d’un rare moment d’éternité qu’aucune question ne saurait venir troubler. Fauré ne disait-il pas lui-même de son Requiem, écrit vingt ans après ce cantique, qu’il l’avait « composé pour rien… juste pour le plaisir » ?…

L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase.

Milan Kundera (« Les Testaments trahis »)

Orchestre et chœur de Paris – Direction Paavo Järvi – Salle PLEYEL Paris

Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence :
Divin sauveur, jette sur nous les yeux.
Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l’enfer fuie au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d’une âme languissante
Qui la conduit à l’oubli de tes lois !
O Christ! sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle,
Et de tes dons qu’il retourne comblé.

Gabriel Fauré 1845-1924

Gabriel Fauré est à peine âgé de 19 ans et encore élève de l’école de musique religieuse Niedermeyer quand il compose le « Cantique de Jean Racine » qui vaudra au futur Maître un Premier Prix de composition, couronnant dix années d’études.

Quelques siècles auparavant, au XVIIème siècle, Jean Racine avait trouvé le loisir, entre Phèdre et Andromaque, de traduire une hymne en latin de Saint Ambroise (IVème siècle), « Consors paterni luminis » (Toi qui partages la Lumière du Père).

C’est cette traduction, très « janséniste », que Fauré a mise en musique pour chœur mixte à 4 voix et orgue.

L’orgue cède sa place à l’orchestre, et la lumière du chœur d’éblouir plus loin encore au-delà de l’autel.

*Ce billet est la réplique revisitée d’un article publié le 26/12/2012 sur le blog alors balbutiant, « Perles d’Orphée » : « Cantique de Jean Racine »  — A cette époque, la très regrettée Salle PLEYEL accueillait encore cette forme de musique, pour le bonheur de beaucoup, frappés depuis d’une inextinguible nostalgie.

« La Passione » : Larme et Lumière

Antonello de Messine – Christ à la colonne – vers 1478

Qu’elle pénètre en nous par la voie religieuse qu’ouvre notre quête spirituelle ou qu’elle s’impose à la sensibilité de notre âme profane par la seule force de son humanité, l’émotion née de la musique sacrée de Jean Sébastien Bach trouve et trouvera toujours, inéluctablement, le chemin de notre cœur.

Il y a 290 ans, le vendredi saint, 7 avril 1727, dans l’église Saint-Thomas de Leipzig, dont il est le Kappelmeister, Jean Sébastien Bach donne son tout dernier oratorio, la Passion selon Saint-Matthieu (Matthäus-Passion).

Le Cantor, à travers ce chef d’œuvre absolu, accompagne et illustre la parole de Matthieu, l’évangéliste, relatant le drame à la fois intime et collectif, et théâtral tout autant, du sort réservé à Jésus, trahi et condamné aux plus atroces souffrances.

Roméo Castellucci, brillant homme de théâtre, parfois contesté — mais, n’est-ce pas le sort des grands créatifs et des avant-gardistes ? —, et le très apprécié chef d’orchestre Kent Nagano ont proposé, l’année dernière, à l’Opéra de Hambourg une version de la Matthäus-Passion particulièrement inspirée. Et dans une mise en scène pour le moins originale. La chaîne Arte l’a diffusée il y a quelques jours.

A la musique de Bach, hautement servie par des interprètes d’une remarquable qualité conduits par le chef Kent Nagano, font écho, visuel et symbolique, des illustrations scéniques empruntées à notre vie quotidienne ou au monde scientifique. Le tout dans un univers blanc pur, intemporel, pouvant évoquer, selon la sensibilité de chacun, la froideur d’un centre hospitalier de film fantastique aussi bien qu’un imaginaire paradis séraphique.

La Passion selon Saint-Matthieu ne manque jamais, à chaque écoute et quelles qu’en soient les conditions, de nous transporter, mon incroyance et moi, vers le plus beau des cieux. Cette version, théâtralisée par Castellucci, nous aura fait faire le voyage vers la Lumière dans une Larme infiniment spirituelle nourrie de beauté, mais aussi, étrangement, de surprise et d’actualité.

Dieu doit beaucoup à Bach !    (Cioran)

S’évader du temps… par le haut !

La clé de la musique de Bach : le désir d’évasion du temps. [….]

Les évolutions de sa musique donnent la sensation grandiose d’une ascension en spirale vers les cieux. Avec Bach, nous nous sentons aux portes du paradis ; jamais à l’intérieur. Le poids du temps et la souffrance de l’homme tombé dans le temps accroissent la nostalgie pour des mondes purs, mais ne suffisent pas à nous y transporter. Le regret du paradis est si essentiel à la musique de Bach qu’on se demande s’il y a eu d’autres souvenirs que paradisiaques. Un appel immense et irrésistible y résonne comme une prophétie ; et quel en est le sens sinon qu’il ne nous tirera pas de ce monde ? Avec Bach, nous montons douloureusement vers les hauteurs. Qui, en extase devant cette musique, n’a pas senti sa condition naturellement passagère ; qui n’a pas imaginé la succession des mondes possibles qui s’interposent entre nous et le paradis ne comprendra jamais pourquoi les sonorités de Bach sont autant de baisers séraphiques.

Emil Cioran (1911-1995)
Emil Cioran (1911-1995)

 

(in « Le livre des leurres » – 1936)

 

ƒƒƒƒ

Toute prétention mise à part, évidemment, je dirais volontiers que fréquenter Cioran m’est une manière de dialogue avec moi-même au bout duquel le miroir finit toujours par l’emporter.

« Ruht wohl – Chœur final de la Passion selon Saint Jean ». Ainsi avais-je annoté, il y a bien longtemps, la marge de ce paragraphe du « Livre des leurres » d’où sont extraites les phrases citées en exergue de ce billet. Cette mention musicale pour illustrer ma découverte de ce texte, – je m’en souviens précisément – s’était spontanément imposée à la mine de mon crayon sans qu’à aucun instant, aucun autre des mille merveilleux « baisers séraphiques » que le Cantor de Leipzig aurait pu alors m’adresser ne tentât de contrarier mon écriture.

Ni les années, ni les relectures et les écoutes ne m’ont convaincu de changer mon choix. Nulle part ailleurs dans l’œuvre de Bach, me semble-t il, on ne saurait percevoir avec autant d’intensité cette « construction en spirale qui indique par ce schéma même l’insatisfaction devant le monde et ce qu’il nous offre, ainsi qu’une soif de reconquérir une pureté perdue ». Et, partant, notre irrépressible désir d’Autre et d’Ailleurs. Ainsi, résigné à l’impermanence de notre condition, accédons-nous, à travers les accents sereins de ce chant, au chemin du Paradis dont Bach ne nous ouvre pas les portes. Car ce chœur, à l’instar de toute l’œuvre de Bach, est un chant du voyage.

Le plus beau peut-être, pour conduire notre évasion de ce monde et du temps, par le haut, en escaladant le Ciel – et quel que soit le commerce que l’on entretienne avec Dieu.

Se laisser aspirer par le souffle ascendant des anges !

Chœur

Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine,
die ich nun weiter nicht beweine,
ruht wohl,
und bringt auch mich zur Ruh’.

Das Grab, so euch bestimmet ist,
und ferner keine Not umschließt,
macht mir den Himmel auf,
und schließt die Hölle zu.

Ruht wohl…

Reposez en paix, saints ossements,
que désormais je ne pleure plus ;
reposez en paix,
et emmenez-moi aussi vers le repos.

Le tombeau, tel qu’il vous est destiné,
et qui, de plus, ne recèle aucune détresse,
m’ouvre le ciel,
et ferme les enfers.

Reposez en paix…

Choral

Ach Herr, laß dein lieb’ Engelein
Am letzten End’ die Seele mein
Im Abrahams Schoß tragen ;
Den Leib in sein’m Schlafkämmerlein
Gar sanft, ohn’ ein’ge Qual und Pein,
Ruhn bis am jüngsten Tage !

Alsdann vom Tod erwekke mich,
Daß meine Augen sehen dich
In aller Freud’, o Gottes Sohn,
Mein Heiland und Genadenthron !
Herr Jesu Christ, erhöre mich,
Ich will dich preisen ewiglich !

Ah, Seigneur, laisse tes chers angelots,
à la dernière extrémité, mon âme
porter (par eux) dans le sein d’Abraham ;
mon corps, dans sa petite chambre de repos,
bien doucement, sans aucun tourment ni peine,
(laisse) reposer jusqu’au dernier jour !

Alors, de la mort éveille-moi,
que mes yeux te voient
en toute joie, ô fils de Dieu,
mon Sauveur et Trône de grâce !
Seigneur Jésus Christ, exauce-moi ;
je veux te louer éternellement !