Schubert : La vie, la mort, la vie !

Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l’âme auparavant, puisqu’elle se précipite sur nous avec la force même de réalité, sans le détour de l’image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d’être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu’il suffit qu’elle soit ce qu’elle est pour nous assurer qu’un jour nous serons comme elle. Nous ne pouvons la lire ; mais elle tend à nos yeux inondés et notre regard qui se brise les signes encore codés de la réconciliation finale.

Théodore Adorno – « Moments musicaux » (Contrechamps – 2003)

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Franz Schubert 1797-1828

L’hiver lance déjà ses premières sommations sur Vienne, en cette mi-septembre 1828.
C’est aussi ce triste automne qu’a choisi la mort pour lancer les siennes au jeune compositeur Franz Schubert, 31 ans. Certes, il ignore encore que c’est le typhus qui finira par l’emporter en novembre. Pour l’heure, la syphilis qu’il a contractée quelques années plus tôt ronge inéluctablement sa santé, tout autant que les vains traitements au mercure qu’on lui inflige grignotent inlassablement son équilibre mental et ses humeurs. La maladie ne fait plus secret de la menace fatale et avérée qu’elle constitue désormais pour sa vie.

Sa fin est proche. Il le sent. Il le sait.

Alors il faut composer, composer et composer encore. Le temps presse. De la frénésie tragique de ces ultimes semaines, si courtes, naîtront, entre autres, quelques pièces de musique sacrée, un projet d’opéra, « Le Comte de Gleichen », le Quintette en Ut majeur à deux violoncelles – la musique de chambre au faîte de sa splendeur, comme jamais elle n’aura été sublimée – et trois sonates d’anthologie pour le pianoforte, les « trois dernières », dont aucune n’aurait à rougir devant les plus fameuses du Maître, invisible et vénéré, Beethoven, à qui, d’ailleurs, elles veulent rendre hommage.

Ironie de l’histoire, comble de la modestie, l’ultime partition sur laquelle travaillait ce jeune prodige – qui avait déjà composé six-cents lieder, neuf symphonies, sept messes, une quinzaine de quatuors et vingt-et-une sonates pour piano, successeur incontestable de son immense aîné disparu quelques mois plus tôt, et précurseur incontesté des grands symphonistes, Mahler et Bruckner, que la fin du siècle ne manquerait pas de consacrer – cette ultime partition donc, n’était en vérité qu’un exercice d’école… Quelques mois plus tôt, Schubert avait annoncé très sérieusement à ses proches amis qu’il prendrait des leçons de composition musicale pour apprendre l’art du contrepoint… Confondant !

Faut-il ajouter à l’absurde du tableau que pour la première fois de sa courte vie, en 1828, année de sa mort, Schubert avait pu enfin « se payer » un piano…

♬♬

Jamais, dans l’œuvre de Schubert, sa musique n’aura entretenu une aussi étroite proximité avec la mort que dans l’Andantino de la sonate pour piano N° 20 en La Majeur (D 959) et l’Adagio du Quintette avec deux violoncelles (D 956), tous deux composés dans les dernières semaines de sa courte existence.

Masque mortuaire de Schubert

« Berceuse de la douleur ».
C’est ainsi que Brahms avait surnommé le deuxième mouvement Andantino de la sonate N° 20 – D 959 en La majeur. Et l’on comprend pourquoi :

Les premières notes de l’Andantino entament un chant hypnotique, rythmé par le seul pas pesant, las et douloureux, du voyageur résigné. Poignant.
Rien ne semble bouger, pas même le temps. Alors, comme pour mettre en fuite les spectres obsédants qui bordent le chemin, le pas s’accélère en une fantaisie « improvisée », vive, ponctuée de trilles symbolisant la tension vitale. Mais la colère ne tarde pas, exprimée par quelques accords durs, stridents, jusqu’à ce que d’autres accords, forte, répétés nerveusement, laissent éclater une impossible rébellion contre la torture de ces hallucinations morbides : le drame atteint à son paroxysme.
Le calme revient enfin malgré quelques ultimes ruades, et avec lui le chant initial. Les sombres arpèges de la fin du mouvement emportent le Voyageur vers les ténèbres.

Avec le mouvement suivant, Scherzo, léger et enjoué entre les registres médium et aigu du clavier, la vie reprendra ses droits…

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A la fin de l’été 1828, peu de temps avant d’entreprendre la composition des « trois dernières sonates », Schubert terminait l’écriture du Quintette en Ut majeur à deux violoncelles. Ce pur chef-d’œuvre, trésor d’inventivité et de prémonition musicales, ne rencontrera le public qu’après la mort du compositeur.

En 2001, le grand pianiste viennois, Paul Badura-Skoda écrit , « … l’une des plus grandes œuvres de la musique occidentale. La perfection de sa forme, la profondeur de son message, la beauté de la sonorité des cordes et sa richesse mélodique en font un sommet de la création Schubertienne. » Et il ajoute : « Seul celui qui a entrevu l’autre rive du Styx, le fleuve qui enserre le royaume des morts, peut créer une œuvre d’une telle portée. »*

Seule la musique, parce qu’elle est l’art du silence, possède ce pouvoir merveilleux d’entrouvrir les portes du Mystère, et c’est assurément à Schubert qu’elle en aura confié les clés.
Si, pour témoignage, il fallait ne garder qu’un seul mouvement de l’intégralité de son œuvre, c’est, sans conteste, l’Adagio de ce quintette qui serait l’élu.

Paul Badura-Skoda le décrit ainsi :

« Le deuxième mouvement, un Adagio dans la tonalité « mystique » , de mi majeur, est le mouvement lent le plus vaste que Schubert n’ait jamais composé. La mélodie infinie (2 fois 14 mesures) est donnée au second violon, nimbée d’un jeu de formules et d’interjections, au premier violon et au deuxième violoncelle. Brusquement cette vision céleste d’une nuit étoilée est brisée par l’irruption de la partie centrale. C’est comme si une douleur épouvantable, cherchant à s’extérioriser et ne pouvant s’apaiser, ébranlait au plus profond de son âme celui qui se laissait aller à cette paisible vision. Une phrase poignante qui ne cesse de revenir semble crier : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Bien entendu un tel ébranlement ne peut rester sans effet : le motif éruptif de la partie centrale vibre en écho, comme un tressaillement souterrain, lors de la reprise de la partie en mi majeur, pour se décharger, tout à fait à la fin, encore une fois, dans un fortissimo qui, par une modulation magique, se dissout enfin : la paix est retrouvée. »*

*Livret du CD "François Schubert - Grand Quintuor en Ut" interprété par le Quatuor Festetics et Wieland Kuijken - (ARCANA)

Le quintette en Ut majeur à deux violoncelles est ici magnifiquement interprété dans son intégralité par un jeune quatuor canadien, le Quatuor AFIARA. Le second violoncelle et la direction de l’ensemble sont entre les très bonnes mains de Joel Krosnik, membre du légendaire Quatuor JULLIARD entre 1974 et 2016.

L’Adagio commence à 29:00. Mais rien n’interdit (tout le recommande) l’écoute de l’œuvre dans sa totalité : la performance est digne de rivaliser avec bien des nombreuses versions d’anthologie.

Pendant les 8 premières minutes de la vidéo Joel Krosnik affiche sa passion pour ce quintette (en anglais). Pour ceux qui ne parlent pas sa langue, l’expression de son regard fera office de traducteur.

♬♬

La musique n’exprime rien, mais après coup elle aura exprimé quelque chose sans l’avoir voulu , en toute innocence ; la musique chante « à côté » ; elle nous entraîne dans le vague, d’un ailleurs à un autre ailleurs, vers ce qui est toujours autre et autrement…

Vladimir Jankélévitch
(cité, dans une interview, par Jean-Marc Geidel, auteur d’une biographie romancée de Schubert parue chez l’Harmattan en 2006 : « Le voyage inachevé »)

Les eaux de mon été -3/ Pianos mouillés

Dans l’une de ses conférences qu’il avait intitulée « Water Musics : Musiques sur l’eau, Musiques de l’eau », l’éminent professeur Pierre Brunel tenait avec juste raison à marquer d’emblée la différence entre ces deux qualifications. Les musiques jouées sur l’eau n’ont pas nécessairement de rapport intime avec l’élément liquide — Water Music de Haendel par exemple —, alors que les musiques de l’eau — ainsi Jeux d’eau de Ravel — imprègnent le ou les instrument(s) d’une totale empathie avec l’élément liquide au point que le rendu mimétique du chant de l’onde dans ses rythmes et ses sonorités en vienne à impressionner parfois l’auditeur.

La musique de l’eau, est captée à la source même, si je puis dire au plus eau de l’eau, assurant le passage de l’onde liquide à l’onde sonore. Dans le premier cas, le temps d’un concert, d’une sérénade, on joue sur l’eau ; dans le second cas, se déroule le mouvement, qui pourrait être perpétuel, des jeux d’eau.

Xèmes Entretiens de La Garenne Lemot en 2006

Ravel compose les Jeux d’eau en 1901 et les dédie à son illustre professeur Gabriel Fauré.

Il annote jovialement sa partition de cette épigraphe empruntée à Henri de Régnier :

Dieu fluvial riant de l’eau qui le chatouille.

Un programme !

Et, depuis les hauteurs du clavier, l’eau perle, glisse, dégouline. Elle ruisselle au rythme facétieux de ses humeurs, s’amusant de sa propre fantaisie, simulant parfois gravité ou profondeur pour encore mieux surprendre. Heureux Dieu du fleuve…!

Une version d’anthologie par Martha Argerich en 1977.

Claude Monet – Le bateau atelier – 1876

Dans la tranquillité du soir, asservie aux extravagantes caresses des risées, la voici qui clapote et se trémousse dans les reflets polychromes de la moire dont Debussy la vêt. Les cieux frissonnent dans les scintillations d’un capricieux miroir.

Reflets dans l’eau – Claude Debussy par Marc-André Hamelin

Que j’aime ces musiques des eaux de mon été !

Et pourtant, infiniment… il chante !

J’écris des morceaux de piano dans mes moments de loisirs … en fait, le piano ne m’intéresse pas parce qu’il ne peut pas chanter.

Jean Sibélius (1865-1957)

Qui, après avoir écouté l’œuvre de Jean Sibelius pour le piano, pourrait accorder quelque crédit à ce propos tenu par le grand compositeur finlandais lui-même à son élève Bengt von Törne à la fin des années 1930 ? Sans doute était-ce pour lui une manière ironique de donner du grain à moudre à ceux de ses pairs et autres critiques qui voulaient le tenir enfermé dans la composition des grandes pièces orchestrales et de ses symphonies. — Aucun d’eux, bien sûr, ne prenant en considération le plaisir simple pour un compositeur de composer, ni, également, les nécessités alimentaires du Maître auxquelles, très probablement, ses miniatures devaient apporter réponse.

Sibelius n’a jamais écrit contre le grain du clavier … Dans la musique pour piano de Sibelius tout fonctionne, tout chante – mais selon ses propres termes.

Glenn Gould

« Tout chante. » N’en doutons pas ! Et surtout le piano… infiniment !

Les pianistes, et pas les moindres, ont reconnu chez Sibélius, à travers, certes, l’originalité de ses pièces pour piano, sa réelle qualité d’écriture pour l’instrument et sa maîtrise du clavier. — Qu’on se souvienne que son instrument de prédilection était le violon pour lequel il a composé l’un des plus beaux concertos du répertoire.

Et pour écouter le piano du Maestro chanter, par exemple entre les gouttes d’une fontaine que Liszt, jadis, aurait pu contempler, admiratif, depuis une fenêtre de sa chambre des roses à la Villa d’Este, écoutons l’ Impromptu N°5 sous les doigts du très inspiré pianiste norvégien Leif Ove Andsnes.

Voilà qui devrait faire écho, ô combien favorable, à cet autre propos que confia un jour Sibélius à son secrétaire :

Mes pièces pour piano devraient avoir un bel avenir ; qui sait si elles ne pourraient pas être, un jour, aussi recherchées que celles de Schumann ?

Le récent et superbe CD que Leif Ove Andsnes consacre à la musique pour piano de Sibélius n’en constitue-t-il pas un sérieux commencement de preuve ?

24 Préludes… à la méditation

Frédéric Chopin par Henri Lehmann – Paris avril 1847

J’ai qualifié les Préludes de remarquables. J’avoue que je me les figurais autres et traités comme ses Études, dans le grand style. C’est presque le contraire : ce sont des esquisses, des commencements d’études ou, si l’on veut, des ruines, des plumes d’aigle détachées de toutes les couleurs sauvagement agencées. Mais chaque morceau présente la carte de visite d’une fine écriture perlée : « de Frédéric Chopin » ; on le reconnaît à sa respiration haletante. Il est et demeure le plus pur esprit poétique du temps. Ce cahier contient aussi du morbide, du fiévreux, du repoussant. Que chacun y cherche ce qui lui convient et que le Philistin se tienne à l’écart.

Robert Schumann (1839)

Yuja Wang en récital à La Fenice de Venise le 3 avril 2017

—  Sur YouTube il est possible de faire une écoute sélective  —

Chaque note décisive n’est atteinte qu’on ne l’ait d’abord circonvenue, par une approche exquise qui la fait espérer et qui la laisse attendre. J’aime que ces premières mesures de découverte soient quelque peu hésitantes encore, et comme de qui n’ose oser, puis s’abandonne à cette effusion charmante où la surabondante joie se mêle à la mélancolie ; puis tout se fond dans la caresse pour un amoureux abandon.

André Gide – « Notes sur Chopin » (Prélude en sol bémol majeur) – L’Arche éditeur. Page 110 – [vidéo : 15’05]

Chacun d’eux prélude à une méditation ; ce ne sont rien moins que des morceaux de concert ; nulle part Chopin ne s’est montré plus intime. Chacun d’eux, ou presque (et certains sont extrêmement courts), crée une atmosphère particulière, pose un décor sentimental, puis,

s’éteint comme un oiseau se pose. Tout se tait.

Ibid – Pages 28-29

Décidément, le piano ne devrait pas quitter la chambre !

Une semaine plus tôt, le 27 mars 2017, Yuja donnait ce même récital dans la grande salle Pierre Boulez (2400 places)* de « La Philharmonie » à Paris. J’y étais, et installé à une place de premier choix (à en croire sa catégorie et son prix), réservée longtemps à l’avance. — Quand on aime...

Mais mon bonheur, hélas, ce soir-là, n’atteignit pas les sommets qui lui étaient promis : jamais, même du temps où, étudiant, les salles de concert ne m'ouvraient que leurs étages supérieurs, le piano ne m’était apparu aussi peu impressionnant, l'interprète aussi minuscule, ses doigts, pour ce que je pouvais en apercevoir, aussi petits ; quant aux expressions de son visage et aux mouvements de son corps... L'imagination n'est jamais aussi féconde que lorsque nous fermons les yeux. 
Jamais le son du piano, bien que l'acoustique ne manquât pas de qualité, ne m'avait semblé parvenir d’aussi loin jusqu’à mon fauteuil. Par chance, la salle était recueillie.
 
Le piano seul, nolens volens, est fait pour la « chambre », comme ses complices, le violon et le violoncelle d’ailleurs, quand ils choisissent d'être solitaires ; pas pour le « stade », fût-il construit à prix d’or par les plus qualifiés des architectes-acousticiens.
 
Et si les Préludes de Chopin sont au programme...! 
Confidents et intimes, ils appellent l'auditeur à une telle proximité avec le couple instrument/interprète que sortir ce tandem de son salon pourrait bien passer déjà pour une forme d'hérésie.
  
Pourquoi donc ne pas réserver plutôt ces grandes salles modernes aux tonitruances magnifiques des Carmina Burana, à la générosité mystique des chœurs brucknériens, ou encore aux infinités symphoniques d'un Beethoven emporté, l'espace leur convient si bien ? 

Alors merci au Teatro La Fenice qui a partagé cette vidéo sur la toile.

— "Musique restituée n'est pas musique vivante !" me dira alors, avec raison, une moue un rien dédaigneuse. 
.
— "Certes ! Mais... Plaisir restitué vaut autrement plus qu'attente déçue ou trompée !", lui répondra mon large sourire ému et satisfait !

* La Fenice : 1000 places

2017 : La dernière page…

Lorsqu’on s’apprête à fermer le énième tome d’un long roman dont on est soi-même et le « héros », et « l’auteur », on a du mal, et pour cause, à réfréner son œil curieux de découvrir les premières pages du volume suivant.

Mais, dans tous les livres, les pages succèdent aux pages dans leur ordre inéluctable. Et parfois, par besoin, par plaisir, ou pour satisfaire ces deux tyrans, la lecture doit-elle s’imposer une courte pause avant de poursuivre son chemin.

La dernière phrase lue, le marque-page désormais inutile, posé, en instance, sur la table toute proche, bientôt nous refermerons l’ouvrage. Mais sans doute ne le reposerons-nous pas sans l’avoir maintenu une fois encore quelques minutes entre nos doigts, les yeux au ciel, peut-être clos pour y mieux voir. Par l’échange de cette ultime et sensuelle caresse entre deux amis qui se séparent, notre mémoire servira de dernier théâtre aux images et aux émotions qui les auront un temps réunis, pour le meilleur et pour le pire.

Le titre : « 2017 » ! Dernier paragraphe. Déjà se pressent les souvenirs : tel passage surligné… telle phrase annotée… ce fou rire, au troisième chapitre, je crois… cette tache indélébile page 124, une larme… ce regard complice quand tout semblait si sombre, affectueux peut-être… cet étrange déjeuner sous la pluie… et la triste nouvelle… et… et… et, une année qui s’achève !

… Et, pour la retenir encore un peu dans un écho réminiscent, j’écoute, béat d’admiration, un jeune homme vêtu de noir qui me ressemble comme un frère, et qui m’aide d’une main légère à tourner la dernière page.

« Alla Reminiscenza ».

Ma « petite phrase de Vinteuil »

Harold Knight (1874-1961) – “At The Piano” (1921)

Il trouvait ouvert sur son piano quelques-uns des morceaux qu’elle préférait : la Valse des Roses ou Pauvre Fou de Tagliafico (qu’on devait, selon sa volonté écrite, faire exécuter à son enterrement), il lui demandait de jouer à la place la petite phrase de la sonate de Vinteuil, bien qu’Odette jouât fort mal, mais la vision la plus belle d’une œuvre est souvent celle qui s’élève au-dessus des sons faux tirés par des doigts malhabiles, d’un piano désaccordé. La petite phrase continuait de s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette.

Marcel Proust  « Du côté de chez Swann »

§

Sibélius – Étude pour piano N°2 – Opus 76 par Denis Matsuev

§

On ne revient pas d’un dîner chez les Verdurin, d’une visite à Guermantes ou d’une après-midi d’amour chez Odette de Crécy, sans avoir « entendu » et « réentendu » jouer, entre les mots des longues périodes de Marcel Proust, l’énigmatique « petite phrase de Vinteuil » qui, bien que tout aussi imaginaire que son compositeur, trouve ses résonances plurielles dans les partitions de quelques musiciens célèbres, contemporains de « La Recherche ».

Cette petite mélodie de cinq notes constitue dans l’œuvre de Marcel Proust ce trait d’union heureux entre actualité et souvenir, qui, par cette « brusque conjonction entre une sensation du passé et un fragment du présent, nous sort du temps », comme le disait Roland Barthes à propos de « La Recherche… » elle-même, considérée dans sa totalité.

Cette « félicité », ajoutait-t-il sur le ton résolu de l’observateur littéraire attentif qu’il était, qui « réside dans la collusion du souvenir et du présent » devait être ressentie par Proust comme une « victoire sur la mort ».

William Arthur Chase  – The Keynote (1915) – Tate Gallery

Mais, toute réminiscence, victoire sur l’oubli, n’est-elle pas, par l’émotion même qu’elle réveille dans notre actualité, victoire sur la mort ? Chaque œuvre, en vérité, scelle le constat de cette évidence dès lors qu’agit à travers elle la mécanique magique de ces « épiphanies » de la mémoire, mécanique dont les rouages sont d’autant plus fluides et efficients qu’ils doivent leur déclenchement à la part musicale qui la constitue.

Chacun de nous possède sa — ou plutôt ses — petite(s) phrase(s) de Vinteuil qui se rattache(nt) très intimement à sa propre culture musicale certes, mais qui, plus modestement et plus sûrement sans doute, trouve(nt) racine dans les singularités de sa sensibilité personnelle.

Devenue mouvement de sonate pour violoncelle et guitare sous la plume de l’arrangeur Börje Sandquist, cette charmante pièce pour piano Opus 76-N°2 de Sibélius a trouvé sa juste place dans la liste, longue il est vrai, de mes petites phrases musicales « commémoratives ».

C’est un bonheur toujours renouvelé que de l’écouter, tant pour la douceur romantique et surannée de la mélodie qu’elle délivre que pour les images anciennes et touchantes qu’elle ne manque jamais de convoquer dans mon vieux boudoir aux souvenirs.

Métamorphose passagère de l’instant. Un temps retrouvé !

Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis.

Marcel Proust  « Du côté de chez Swann »

Le feu aux cordes

Voilà au moins 400 000 ans que nous savons que friction et percussion sont les deux méthodes fondamentales pour atteindre à l’incandescence indispensable à la production du feu. Nos grands ancêtres savaient choisir celui des deux procédés qui répondait le mieux aux conditions de leur environnement.

Rien n’a changé vraiment depuis, à quelques aménagements technologiques près… Sauf que certains de nos contemporains, pour activer la combustion — et leur plaisir incendiaire — ont décidé de coupler les deux procédés.

La preuve par la virtuosité : une pyromane frappe les cordes en japonais, son complice les frotte en colombien. Et, à l’évidence, ça flambe ! Ça flambe !

Nous, ébahis, nous soufflons sur les braises…

Percussion japonaise : au piano, figure majeure du jazz d’aujourd’hui, Hiromi Uehara (qui fréquente souvent les pages de ce blog, et pour cause…)

Friction colombienne : le jeune prodige de la harpe, l’impressionnant Edmar Castaneda.

Kuusi* – Valse avec ton arbre !

*Kuusi : l’épicéa, en finnois ;  en anglais, the spruce.

Jardin d’Albert Khan (www.frawsy.com)

« En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains »  […]

Jacques Prévert (« Histoires » – 1946)

Clare Hammond – piano

Le compositeur finlandais Jean Sibélius, amoureux inconditionnel de la nature qui lui est également porte ouverte sur la métaphysique, écrit en 1914 cinq pièces pour piano dédiées à quelques arbres qui l’ont inspiré. « Kuusi », mouvement léger de valse nocturne, est la cinquième et dernière de ce recueil, « Les Arbres » – Opus 75.

A deux, humblement vers l’infini…

                                       … Mais quelle douceur
vient jusqu’à nous avec les ombres qui s’allongent
à partir du couchant où notre cœur s’incline.
Une gloire accompagne le oui de l’adieu.
Les derniers pas portent la louange aux collines.

Jean Mambrino – « La saison du monde » – « Ensemble »

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Magique !!! György et Márta Kurtág interprètent quelques transcriptions de Jean-Sébastien Bach écrites par György. Ils ont 90 ans chacun…!

A deux, humblement vers l’infini…

… et nous dans la lumière de leurs pas !

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Quelques mots à voix très basse pour rappeler que György Kurtág est l’un des plus importants compositeurs contemporains en activité. Né en 1926 en Hongrie et découvert tardivement par le monde occidental. Bien que n’appartenant à aucun système, il ne masque pas l’influence que Bartok a exercée sur lui dans ses jeunes années, ni celle de Webern, ensuite, à qui il emprunte le style miniaturiste qui caractérise sa musique.

La force émotionnelle de ses compositions, privilégiant l’allusif au descriptif ou au narratif, ne perd rien à ce dépouillement ; elle y gagne en vigueur et en précision. Avec Kurtág, associer émotion et musique contemporaine n’est pas un oxymore.

Très proche de Jean-Sébastien Bach, György Kurtág a réalisé de nombreuses transcriptions des œuvres du Cantor. Il a coutume, lorsqu’il se produit en public avec son épouse Márta, à quatre mains ou à deux pianos, de clairsemer la programmation de ses propres compositions de quelques-unes de ses transcriptions.

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Leur récital à la Cité de la Musique à Paris en 2012 :

L’amour heureux du pêcheur

Dans le bref espace d’un lied, Schubert fait de nous les spectateurs de conflits rapides et mortels.    (Franz Liszt)

La musique est ce qui nous aide à être un peu mieux malheureux.   (Cioran)

Non ! Je ne connais pas meilleure manière d’échapper à l’abrutissement de l’incessant tumulte politico-médiatique qui, chaque minute, entraînant chacun de nous dans les affres labyrinthiques de la parole dévoyée, nous étouffe, tels des suppliciés de Dante, sous des vagues de fange, onde nauséabonde pulsée par la force dévastatrice d’intérêts particuliers et d’égos hypertrophiés, que de se livrer, corps et âme, le temps d’un lied, à la grâce d’une poésie simple ondoyant langoureusement sur le rythme fluide d’une mélodie de Schubert.
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Et le choix est immense, n’est-ce pas, quand on sait que ce jeune homme, mort à 31 ans, a composé, outre ses symphonies, ses messes, ses pièces immortelles pour le piano et son admirable musique de chambre, plus de 600 lieder
Tous, certes, ne connaissent pas la même gloire ou le même engouement que les célébrissimes Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher), Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) ou les merveilles du cycle Winterreise (Le voyage d’hiver).
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Mais qu’il est bon de sortir des sentiers battus, fussent-ils d’une incontestable beauté, pour découvrir ou redécouvrir d’autres mélodies moins familières et pourtant aussi parfaites invites à la rêverie romantique.
Dans le frémissement du lied de Schubert, le présent est toujours nostalgique tant la conscience de l’impermanence des choses de la vie s’impose à l’âme sensible.
En créant cette atmosphère musicale particulière autour du poème, Schubert confère aux mots une part supplémentaire de profondeur et de mystère qui les élèvent parfois jusqu’au sublime.
 .
Pour une fois ne fermons pas les yeux ! Si, à l’évidence, la voix chaude de Matthias Goerne et le piano tout en subtiles et scintillantes ondulations de Elisabeth Leonskaja, suffisent, par leur délicate complicité, à nous emporter loin, bien loin, les yeux clos, ne privons pas notre regard de la magie du voyage. Il devrait trouver, lui aussi, plaisir à se perdre dans les pâles reflets des crépuscules et des clairs de lune immortalisés par quelques peintres du XIXème siècle — pas très connus non plus, pour la plupart, à l’instar de ce lied.
 .
Rainer Maria Rilke, n’affirmait-il pas au jeune poète Kappus, son correspondant d’un temps, que le crépuscule du soir était l’heure de tous les accomplissements ?
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 .

 L’amour heureux du pêcheur

Là-bas brille
À travers la prairie
Et fait vers moi des signes
Depuis la chambre
De ma bien-aimée,
Une lueur
Aux pâles rayons.

Elle virevolte
Comme un feu follet
Et balance
Doucement,
Son reflet
Dans les cercles
Du lac qui ondule.

Je plonge
Mon regard nostalgique
Dans le bleu
Des vagues,
Et caresse
Le rayon
Brillant réfracté.

Alors je saute
Sur l’aviron,
Et mène
Le bateau
Là-bas
Vers le chemin
Plat et cristallin.

Ma belle bien-aimée
Se glisse discrètement
Hors de
Sa chambre
Et d’une enjambée
Se précipite
Vers moi dans la barque.

Tendrement alors
Le vent
Nous pousse
À nouveau
Vers le lac
Loin des lilas
De la rive.

La brume pâle
Étend son voile
De nuit
Pour nous protéger
Des regards qui espionneraient
Notre silencieux
Et innocent badinage.

Et nous échangeons
Des baisers
Tandis que les vagues
En montant et
En descendant,
Murmurent,
Pour narguer ceux qui écoutent.

Seules les étoiles
Nous épient
De loin
Et inondent
Profondément
Le chemin
Du bateau qui glisse.

Ainsi flottons-nous
Bienheureux
Enveloppés
Par l’obscurité,
Là-haut,
Scintillent
Les étoiles.

Et nous pleurons
Et nous rions,
Et nous nous imaginons
Détachés
De la terre,
Déjà là-haut,
Déjà dans l’autre monde.

… Tant que le loup n’y est pas !

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin… Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël.  Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai reposer – oracle du Seigneur Dieu. ……………………………………………………
.Ézéchiel – chapitre 34
Je suis le bon pasteur … Je connais mes brebis et elles me connaissent… Mes brebis entendent ma voix ; je les connais et elles me suivent.
………………………………………….                Jean – chapitre 10

En guise d’écho à ces paroles bibliques, et pour répondre à une commande passée à l’occasion de l’anniversaire du Duc Christian de Saxe Weissenfels, Jean-Sébastien Bach compose en 1713, une cantate profane — sa première cantate profane, semble-t-il — : « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd » (Ce qui me plaît par dessus tout, c’est la chasse !). Le poète Salomon Franck en a écrit le texte, inspiré par la mythologie antique.

Léocharès (IVéme av JC) – Diane de Versailles ou Artémis à la biche (détail) – Louvre

C’est à Diane — qui d’autre ? — qu’en sont confiés les premiers mots. Elle proclame d’entrée son amour immodéré de la chasse joyeuse, juste avant que cors et cordes ne viennent la rejoindre pour affirmer avec elle que la chasse est le plaisir des Dieux. S’ensuit un double hommage lyrique, à la nature et au Duc Christian, rendu par les dieux et les déesses invités, empressés d’adresser dignement leurs vœux de bon anniversaire à ce héros de Saxe :

Endymion (Ténor), roi du pays d’Élide où se trouve, près d’Olympie, l’Autel de Zeus sur lequel tant de bœufs furent sacrifiés que l’on donna — non sans un certain humour — au monarque le surnom de roi berger.

Pan (Basse), protecteur des troupeaux et des bergers, mi-homme mi-bouc, et sans doute demi-dieu seulement, n’étant, dit-on, pas immortel.

Palès (Soprano), déesse des bergers que ceux-ci avaient coutume de célébrer avec une fougue particulière dès le printemps venu, temps des premiers pâturages, pour l’exhorter à veiller plus assidûment encore sur les troupeaux désormais exposés à la convoitise des loups.

C’est justement la voix de Palès, chantant l’aria « Schafe können sicher weiden » (Les moutons peuvent paître en paix ou, en anglais, « Sheep may safely graze »), qui servira de signature pour la postérité à cette cantate BWV 208, dite « Cantate de la chasse ».

Quelle plus douce musique pour exprimer le calme et la paix bucoliques d’un éden terrestre ? Porté à travers le vert pâturage par le courant régulier d’une basse continue, on surprend, çà et là, égayés dans l’herbe fraîche que lèche un clair ruisseau, les agneaux bondissant d’insouciance ; sur leur duvet frissonnant glisse, en subtiles et sensuelles risées, la brise caresseuse d’un enchanteur après-midi d’avril, et leurs cœurs — et les nôtres — n’en finissent pas de s’abreuver, jusqu’à l’ivresse, au calice de la béatitude.

Schafe können sicher weiden,
Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren,
Kann man Ruh und Friede spüren
Und was Länder glücklich macht.

L’ensemble San Francisco Early Music et Susanne Rydén, soprano.

Les moutons peuvent paître en sécurité
Là où un bon berger veille.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse,
On peut goûter le calme et la paix
Qui rendent un pays heureux.

— … Tant que le loup n’y est pas !

Il est toujours agréable de partager l’émotion, mais quand celle-ci se double d’un profond sentiment de paix — ne durerait-il que l’instant d’un salut de papillon — le plaisir touche volontiers à l’extase.

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Un bon berger pour lui-même sera un bon berger d’hommes. ………………………………………..Talmud de Babylone – Sota 36b

Quel musicien pourrait-il prétendre n’avoir jamais rêvé de transcrire une œuvre du Cantor ? La séduction particulière exercée par cette aria ne pouvait qu’attiser encore ce désir, chaque joaillier du contrepoint ayant à cœur de s’approprier un tel joyau pour le tailler à sa manière.

Egon Petri – pianiste (1881-1962)

Ainsi fleurirent au cours du XXème siècle les transcriptions de cette pièce, comme, par exemple, pour l’orchestre symphonique, celles de grands chefs tels que Sir John Barbiroli ou Léopold Stokoswski, ou d’arrangeurs moins connus comme l’américain Alfred Reed. Transcriptions également de tant d’autres arrangeurs pour de nombreux instruments : orgue, guitare, violoncelle… Mais surtout, transcriptions nombreuses pour le piano, avec pour références les partitions de Dinu Lipatti, exceptionnel pianiste roumain trop tôt emporté par la maladie en 1950, d’Ignaz Friedman, virtuose polonais mort à 65 ans sur sa terre d’accueil, l’Australie, en 1948, ou encore de Mary Howe, compositrice américaine disparue en 1964, sans oublier — à supposer que la chose fût possible — les pages écrites par Egon Petri, incontestable serviteur de J.S. Bach, pianiste néerlandais qui n’a jamais vécu aux Pays Bas, et qui repose depuis 1962 dans un cimetière californien près de Berkeley.

Inoubliable version pour le piano que celle d’Egon Petri, disais-je ? Doublement inoubliable quand on l’aura écoutée par l’un des derniers géants du piano juste après qu’il eut retrouvé l’usage de sa main droite restée paralysée de très longues années.

Léon Fleisher

‘Schafe können sicher weiden’ – BWV 208

La leçon de piano… « pour de rire »

Tiens, tiens, on me dit que parfois, lorsque vous vous asseyez à votre piano pour faire plaisir à vos amis avides de découvrir vos nouveaux progrès, vous ressentez quelque difficulté à jouer. Que vos doigts se nouent comme racines de scrofulaires, que votre visage n’est que brasier, des pommettes jusqu’aux oreilles, que votre estomac ne sait que faire de l’enclume que vous avez avalée ou que le métronome déglingué qui a pris la place de votre cœur s’acharne à battre inextinguiblement un rythme diabolique qui ravage vos équilibres… Comme c’est étrange !

Steven Lamb – pianiste

Et c’est auprès de moi, adorateur inconditionnel du piano certes, qui joue tout avec bonheur… et surtout avec les doigts des autres — les meilleurs bien sûr —, qui ai eu l’immense sagesse, il y a bien longtemps, de m’épargner vos vaines souffrances d’aujourd’hui tout en regagnant l’estime de mes voisins, que vous venez prendre conseil ! Pourquoi pas, après tout ? Le salut ne pourrait-il pas naître du paradoxe ?

Je ne suis vraiment pas sûr que mes propositions vous aideront à maitriser vos angoisses, ni qu’elles contribueront à parfaire votre virtuosité, mais laissez-moi croire qu’elles vous offriront de bien belles minutes de piano… Et pour cause… J’ai demandé à la pianiste et compositrice vénézuélienne Gabriela Montero de bien vouloir illustrer mes trois « précieux et inestimables conseils »…

1er conseil :  Interpréter

Pour commencer apprenez par cœur une partition — la crainte est plus légère quand on connaît bien sa musique. Choisissez-la, de préférence, « facile »,  le deuxième mouvement (Presto misterioso) de la première sonate de Ginastera, par exemple.

Avec un peu d’application et un sens aigu des nuances, vous rendrez assurément à ce mouvement le caractère mystérieux, nerveux et sombre, que le compositeur argentin a souhaité lui donner.

Si le résultat est proche de cette interprétation, n’hésitez plus à envoyer votre prestation enregistrée aux plus prestigieuses maisons de disques…!  Ça devrait marcher pour vous !

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2ème conseil : Improviser

Vous avez des trous de mémoire. Le trac la taraude souvent, en effet. Vous ne vous souvenez plus que de quelques mesures du Bach que vous avez décidé d’interpréter : Laissez-vous aller ! Improvisez ! La plupart n’y verra que du feu, la preuve :

Si vous éprouvez certaine difficulté à faire mieux que Gabriela, pas d’inquiétude : l’imitation est vraiment très osée, Gabriela est habitée par le génie de l’improvisation !!!

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3ème Conseil : Inventer

Vous voudriez varier votre répertoire. Vous aimeriez bien jouer Mozart, Brahms, un compositeur sud-américain ou Pierre Boulez, mais vous ne connaissez qu’un petit bout d’une sonate de Mozart (qui n’est d’ailleurs pas forcément de Mozart). C’est simple ! Inventez ! Jouez vos quelques mesures connues en changeant de tonalité ou jouez-les dans le style de, à la manière de…

Vous pourriez, par exemple, raconter en musique un voyage imaginaire et improbable de Mozart à travers le temps, exprimer ses humeurs musicales en variant les tonalités, porter témoignage pianistique de ses incroyables rencontres mimétiques avec ses brillants successeurs… Essayez donc ! Tout est dans le clavier, n’est-ce pas ? Il suffit juste de l’en faire sortir…!

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Allez ! Au travail maintenant !

Si mes conseils vous ont profité, vous devriez sans doute faire partie de la prochaine programmation du Théâtre des Champs Élysées ou du Carnegie Hall. Je me ferai une joie de venir vous écouter. N’oubliez pas de me communiquer les dates de vos prochains récitaux ! Oh pardon ! récitals !!!

Si, comme la grande Martha Argerich — qui lui a toujours prodigué ses plus vifs encouragements —, vous avez apprécié le talent de Gabriela Montero, vous écouterez avec plaisir son dernier enregistrement du Concerto N°2 de Rachmaninov, et de sa composition personnelle pour piano et orchestre, « Ex Patria », par laquelle elle a voulu exprimer à la fois sa nostalgie du Venezuela de son enfance et sa colère envers ses dirigeants modernes qui ont conduit le pays au chaos et à la décomposition.

Écouter – Regarder – Aimer !

Yuja Wang -photo par Norbert Kniat
Yuja Wang – par Norbert Kniat

 

 

 

Des mots ?… pour quoi faire ?!

 

 

 

 

A la fin d’un récital, au Carnegie Hall, un soir de mai 2016, Yuja offre à son public une série de « bis »…

… après avoir interprété pendant une heure et demie un répertoire de quelques pièces d’anthologie pour piano. Et quel répertoire : deux Ballades Op. 10 de Brahms – Les poétiques et fantasques Kreisleriana, Op. 16 de Schumann – La monumentale Sonate N°29 de Beethoven en Si b Majeur, Op. 106, dite « Hammerklavier »…. Et de quelle manière !

Video gratias !

Cosmique !

Une goutte de musique pure est un point d’éternité.

Yves Nat (Pianiste – 1890-1956)

Emil Gilels joue le « Prélude en Si mineur » de Alexandre Siloti (arrangement du « Prélude en Mi mineurBWV 855a » du « Clavier bien tempéré » de J.S. Bach)

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L’état musical associe dans l’individu l’égoïsme absolu à la plus haute générosité. On veut simplement être soi, non par orgueil mesquin, mais par volonté suprême d’unité, par un désir de rompre les barrières de l’individualité ; pour faire disparaître non l’individu, mais les conditions astreignantes imposées par l’existence de ce monde. […] Qui n’a pas eu la sensation d’absorber le monde dans ses élans musicaux, ses trépidations et ses vibrations, ne comprendra jamais cette expérience où tout se réduit à une universalité sonore, continue, ascensionnelle, tendant vers les hauteurs dans un agréable chaos. Et qu’est-ce que l’état musical sinon un doux chaos dont les vertiges sont des béatitudes et les ondulations des ravissements ?
Je veux vivre simplement pour ces instants, où je sens l’existence tout entière comme une mélodie, où toutes les plaies de mon être, tous mes saignements intérieurs, toutes mes larmes retenues… se sont rassemblés pour se fondre en une convergence de sons, en un élan mélodieux et une communion universelle, chaude et sonore.
[…] Je suis parvenu à une immatérialité douce et rythmée, où chercher le moi n’a aucun sens…
Cioran (Le livre des leurres / I – Extase musicale)

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Quelques mots sur le prélude de Bach arrangé par Siloti :

Alexandre Siloti - 1863-1941
Alexandre Siloti – pianiste et compositeur russe (1863-1941)

Le goût prononcé d’Alexandre Siloti pour l’arrangement et la transcription – qu’il avait sans doute hérité de son maître Franz Liszt – l’a conduit à exercer abondamment ce talent particulier sur les œuvres des plus célèbres compositeurs tels que Vivaldi, Beethoven, Liszt lui-même, et Tchaïkovski. Mais son arrangement le plus connu, et pour cause, demeure celui qu’il a réalisé du prélude en Mi mineur – BWV 855 – du Livre I du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach.

Cet arrangement consiste essentiellement en un changement de la tonalité (le Mi mineur de Bach devient Si mineur chez Siloti) d’une part, et d’autre part, en une inversion du rôle des mains, les seize notes de chaque mesure égrainées par la main gauche du Cantor étant désormais jouées par la main droite du transcripteur. Siloti ajoute également une reprise, que Bach n’avait pas envisagée, lui permettant par le jeu des accords de souligner la ligne mélodique.

Mais sachons cependant que dans sa superbe interprétation à Moscou en 1962, Emil Gilels a quelque peu aménagé de manière personnelle la partition de Siloti. Sans doute ce qui, combiné à l’incomparable talent du pianiste et à sa profonde  sensibilité, confère à ce moment musical cette magie cosmique que la vidéo a heureusement conservée.

La version originale du Prélude en Mi mineur (et de la fugue associée) du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach magnifiquement interprétée par Edna Stern :

 Siloti, à l’évidence, ne partait pas de rien… N’est-ce pas ?
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P.I.A.N.O.O.O…

Ô vieux piano d’ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L’Idéal…

Émile Nelligan (1879-1941) – extrait du poème « Vieux piano »

Non, non ! Nous ne nous laisserons pas aller, un lundi matin, sur les arpèges nostalgiques de la poésie de Nelligan. Nous commencerons notre semaine par une déclaration d’amour, souriante, fraîche, tonique… et lumineuse des sourires qui en habilleront les jours. Une déclaration d’amour au plus merveilleux des instruments de musique : le piano.

Et pour la lui faire offrons-lui l’Idéal !

Lire la suite P.I.A.N.O.O.O…