Toqué de toccata /4 – Les anciens

La virtuosité est la seule valeur qui ne soit pas sous la dépendance des jugements subjectifs.

Paul Valéry – Cahiers – (La Pléiade 1973/74 – T. I)

C’est une longue pérégrination que fait la toccata depuis le XVIème siècle au cours duquel son nom apparaît pour la première fois dans des pièces pour luth au caractère d’improvisation. Plus propice techniquement à ce procédé de création immédiate, le clavecin ne tarde pas à se l’approprier. Commence alors son développement de manière très diverse au Nord et au Sud de l’Europe, soit pour accompagner les chanteurs italiens, soit pour exercer le talent des virtuoses allemands du clavier.

Girolamo Frescobaldi  1583-1643

Entre la Renaissance et la Période Baroque, la toccata s’installe comme la référence de l’improvisation au clavier – d’orgue ou de clavecin, indifféremment – sous les doigts des Maîtres tels que Claudio Merulo, Girolamo Frescobaldi ou Michelangelo Rossi, en Italie, Jan Peterszoon Sweelinck en Hollande, et Jakob Froberger, Dieterich Buxtehude ou, évidemment, Jean-Sébastien Bach, en Allemagne.

Johan-Jakob Froberger 1616-1667

A cette époque, un virtuose italien du clavecin, Domenico Scarlatti, juste contemporain de Bach (1685-1750), et connu dans l’histoire de la musique – et au-delà – pour les 550 sonates (au moins) qu’il composa pour l’instrument, ne se doute pas que sa Toccata en Ré mineur, numérotée K.141 au registre de ses œuvres, va s’imposer, jusqu’à aujourd’hui encore, comme une pièce de référence pour les pianistes et les clavecinistes les plus agiles.
Tous les ingrédients qui caractérisent la toccata moderne y sont réunis avec bonheur : l’élan de moto perpetuo, les fortes pulsations et la brillance technique.
Un évident appel à la virtuosité ! Sinon une exigence.

Domenico Scarlatti 1685-1757

C’est donc cette œuvre, à travers quelques-unes de ses interprétations récentes les plus remarquables, qui présentera notre hommage musical à tous ces grands anciens qui ont accompagné brillamment la toccata jusqu’au long sommeil que lui imposeront, à quelques rares mais formidables reviviscences près, les classiques et les romantiques.

Domenico Scarlatti – Toccata en Ré mineur, K.141

Jean Rondeau – Clavecin

Martha Argerich – Piano

Gabriela Montero – Piano (Improvisation sur la Toccata K.141)

La leçon de piano… « pour de rire »

Tiens, tiens, on me dit que parfois, lorsque vous vous asseyez à votre piano pour faire plaisir à vos amis avides de découvrir vos nouveaux progrès, vous ressentez quelque difficulté à jouer. Que vos doigts se nouent comme racines de scrofulaires, que votre visage n’est que brasier, des pommettes jusqu’aux oreilles, que votre estomac ne sait que faire de l’enclume que vous avez avalée ou que le métronome déglingué qui a pris la place de votre cœur s’acharne à battre inextinguiblement un rythme diabolique qui ravage vos équilibres… Comme c’est étrange !

Steven Lamb – pianiste

Et c’est auprès de moi, adorateur inconditionnel du piano certes, qui joue tout avec bonheur… et surtout avec les doigts des autres — les meilleurs bien sûr —, qui ai eu l’immense sagesse, il y a bien longtemps, de m’épargner vos vaines souffrances d’aujourd’hui tout en regagnant l’estime de mes voisins, que vous venez prendre conseil ! Pourquoi pas, après tout ? Le salut ne pourrait-il pas naître du paradoxe ?

Je ne suis vraiment pas sûr que mes propositions vous aideront à maitriser vos angoisses, ni qu’elles contribueront à parfaire votre virtuosité, mais laissez-moi croire qu’elles vous offriront de bien belles minutes de piano… Et pour cause… J’ai demandé à la pianiste et compositrice vénézuélienne Gabriela Montero de bien vouloir illustrer mes trois « précieux et inestimables conseils »…

1er conseil :  Interpréter

Pour commencer apprenez par cœur une partition — la crainte est plus légère quand on connaît bien sa musique. Choisissez-la, de préférence, « facile »,  le deuxième mouvement (Presto misterioso) de la première sonate de Ginastera, par exemple.

Avec un peu d’application et un sens aigu des nuances, vous rendrez assurément à ce mouvement le caractère mystérieux, nerveux et sombre, que le compositeur argentin a souhaité lui donner.

Si le résultat est proche de cette interprétation, n’hésitez plus à envoyer votre prestation enregistrée aux plus prestigieuses maisons de disques…!  Ça devrait marcher pour vous !

ƒƒƒƒ

2ème conseil : Improviser

Vous avez des trous de mémoire. Le trac la taraude souvent, en effet. Vous ne vous souvenez plus que de quelques mesures du Bach que vous avez décidé d’interpréter : Laissez-vous aller ! Improvisez ! La plupart n’y verra que du feu, la preuve :

Si vous éprouvez certaine difficulté à faire mieux que Gabriela, pas d’inquiétude : l’imitation est vraiment très osée, Gabriela est habitée par le génie de l’improvisation !!!

ƒƒƒƒ

3ème Conseil : Inventer

Vous voudriez varier votre répertoire. Vous aimeriez bien jouer Mozart, Brahms, un compositeur sud-américain ou Pierre Boulez, mais vous ne connaissez qu’un petit bout d’une sonate de Mozart (qui n’est d’ailleurs pas forcément de Mozart). C’est simple ! Inventez ! Jouez vos quelques mesures connues en changeant de tonalité ou jouez-les dans le style de, à la manière de…

Vous pourriez, par exemple, raconter en musique un voyage imaginaire et improbable de Mozart à travers le temps, exprimer ses humeurs musicales en variant les tonalités, porter témoignage pianistique de ses incroyables rencontres mimétiques avec ses brillants successeurs… Essayez donc ! Tout est dans le clavier, n’est-ce pas ? Il suffit juste de l’en faire sortir…!

ƒƒƒƒ

Allez ! Au travail maintenant !

Si mes conseils vous ont profité, vous devriez sans doute faire partie de la prochaine programmation du Théâtre des Champs Élysées ou du Carnegie Hall. Je me ferai une joie de venir vous écouter. N’oubliez pas de me communiquer les dates de vos prochains récitaux ! Oh pardon ! récitals !!!

Si, comme la grande Martha Argerich — qui lui a toujours prodigué ses plus vifs encouragements —, vous avez apprécié le talent de Gabriela Montero, vous écouterez avec plaisir son dernier enregistrement du Concerto N°2 de Rachmaninov, et de sa composition personnelle pour piano et orchestre, « Ex Patria », par laquelle elle a voulu exprimer à la fois sa nostalgie du Venezuela de son enfance et sa colère envers ses dirigeants modernes qui ont conduit le pays au chaos et à la décomposition.