Un prélude arrangé

C’est l’inévitable et généreux tribut du génie musical à sa postérité que d’offrir à tous ceux qui l’admirent longtemps encore après sa disparition l’implicite permission de reprendre ses œuvres, pour les interpréter, les imiter, les modifier même, au point de les trahir, souvent, ou, plus rarement, de les magnifier.  

J-S. Bach 1685-1750

Pas étonnant, alors, que le plus « génial » d’entre tous les compositeurs – chacun, déjà, aura murmuré son nom : Jean-Sébastien Bach – ait été, et soit, pour l’éternité peut-être, le plus prodigue. Quel fou s’aventurerait-il à dénombrer les partitions sous lesquelles son ombre, depuis ce triste jour de juillet 1750, ne prend même pas la précaution de se dissimuler ?
Les compositions du Cantor :  une manne inépuisable pour les arrangeurs et transcripteurs de tout poil, parmi lesquels quelques génies de la musique, eux aussi. Et d’ailleurs, Bach lui-même ne s’inscrirait-il pas comme le plus zélé d’entre eux ?

Parmi ces innombrables arrangeurs d’aujourd’hui, il en est un que j’ai découvert  par hasard, il y a peu, qui se cache derrière la seule information que je suis parvenu à trouver le concernant : son nom d’origine chinoise, Luo Ni.
On le rencontre sur internet entre les doigts de jeunes pianistes, pas plus connus que lui, qui interprètent son arrangement plutôt réussi du prélude en Ut mineur (BWV 847) extrait du Livre I du monumental « Clavier bien tempéré », référence universelle des pianistes.

Dans la version originale de ce prélude de Bach, jouée de la plus belle des manières par des « doigts dans des œufs à la neige », pour reprendre l’expression d’un grand écuyer français, on entend ceci :

§

L’arrangement de Luo Ni commence par changer la tonalité originale choisie par le Maître, remplaçant la tendresse plaintive et résignée, trop sérieuse parfois, de l’Ut mineur par le charme alerte et la grâce d’un Sol mineur qui ne perd pas de son intériorité pour autant.
La mélodie développée échappe très vite à la rigueur de la partition originale ; elle est, certes, trop contemporaine pour préserver le caractère classique du prélude, et ce n’est sans doute pas là sa prétention. En revanche quand elle coule ici sur le clavier de la jeune pianiste chypriote-turque, Mirana Faiz, elle baigne les images déjà très évocatrices de sa vidéo d’une atmosphère tout droit venue d’un film de Jane Campion, dont elle aurait pu avantageusement illustrer le générique.

Alors, pour le plaisir des images et du son, nous nous arrangerons bien volontiers de cet arrangement !

Cosmique !

Une goutte de musique pure est un point d’éternité.

Yves Nat (Pianiste – 1890-1956)

Emil Gilels joue le « Prélude en Si mineur » de Alexandre Siloti (arrangement du « Prélude en Mi mineurBWV 855a » du « Clavier bien tempéré » de J.S. Bach)

ƒƒƒƒ

L’état musical associe dans l’individu l’égoïsme absolu à la plus haute générosité. On veut simplement être soi, non par orgueil mesquin, mais par volonté suprême d’unité, par un désir de rompre les barrières de l’individualité ; pour faire disparaître non l’individu, mais les conditions astreignantes imposées par l’existence de ce monde. […] Qui n’a pas eu la sensation d’absorber le monde dans ses élans musicaux, ses trépidations et ses vibrations, ne comprendra jamais cette expérience où tout se réduit à une universalité sonore, continue, ascensionnelle, tendant vers les hauteurs dans un agréable chaos. Et qu’est-ce que l’état musical sinon un doux chaos dont les vertiges sont des béatitudes et les ondulations des ravissements ?
Je veux vivre simplement pour ces instants, où je sens l’existence tout entière comme une mélodie, où toutes les plaies de mon être, tous mes saignements intérieurs, toutes mes larmes retenues… se sont rassemblés pour se fondre en une convergence de sons, en un élan mélodieux et une communion universelle, chaude et sonore.
[…] Je suis parvenu à une immatérialité douce et rythmée, où chercher le moi n’a aucun sens…
Cioran (Le livre des leurres / I – Extase musicale)

ƒƒƒƒ

Quelques mots sur le prélude de Bach arrangé par Siloti :

Alexandre Siloti - 1863-1941
Alexandre Siloti – pianiste et compositeur russe (1863-1941)

Le goût prononcé d’Alexandre Siloti pour l’arrangement et la transcription – qu’il avait sans doute hérité de son maître Franz Liszt – l’a conduit à exercer abondamment ce talent particulier sur les œuvres des plus célèbres compositeurs tels que Vivaldi, Beethoven, Liszt lui-même, et Tchaïkovski. Mais son arrangement le plus connu, et pour cause, demeure celui qu’il a réalisé du prélude en Mi mineur – BWV 855 – du Livre I du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach.

Cet arrangement consiste essentiellement en un changement de la tonalité (le Mi mineur de Bach devient Si mineur chez Siloti) d’une part, et d’autre part, en une inversion du rôle des mains, les seize notes de chaque mesure égrainées par la main gauche du Cantor étant désormais jouées par la main droite du transcripteur. Siloti ajoute également une reprise, que Bach n’avait pas envisagée, lui permettant par le jeu des accords de souligner la ligne mélodique.

Mais sachons cependant que dans sa superbe interprétation à Moscou en 1962, Emil Gilels a quelque peu aménagé de manière personnelle la partition de Siloti. Sans doute ce qui, combiné à l’incomparable talent du pianiste et à sa profonde  sensibilité, confère à ce moment musical cette magie cosmique que la vidéo a heureusement conservée.

La version originale du Prélude en Mi mineur (et de la fugue associée) du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach magnifiquement interprétée par Edna Stern :

 Siloti, à l’évidence, ne partait pas de rien… N’est-ce pas ?
.