Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Oui la fraternité au cœur. Celui qui nous a quittés à trente-et-un ans est notre frère pour l’éternité. Sa poésie est une source pure ; elle est à la source de nos propres chants. C’est bien en nous abreuvant à ces vers inimitables qu’un jour nous avons osé faire entendre ce qui jaillissait de nos entrailles.
François Cheng
(En écho au livre de Jean Lavoué : « René Guy Cadou, La fraternité au cœur » – Éditions L’enfance des arbres, 2019)
L’alphabet de la mort
O mort parle plus bas on pourrait nous entendre Approche-toi encore et parle avec les doigts Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres Et ces larmes qui font la force de ma voix
Je te reconnais bien. C’est ton même langage Les mains que tu croisais sur le front de mon père Pour toi j’ai délaissé les riches équipages Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.
Nous allons enlacés dans les brumes d’automne Au fond des rues éteintes où tourne le poignard Et jusqu’aux étangs noirs où ne viendra personne O mort pressons le pas le ciel est en retard
C’est à tous les amis que j’offre ma poitrine A tous ceux qui font l’air et la bonne chaleur Après ça laissez-moi rouler sous les collines L’ombre des animaux ne m’a jamais fait peur.
Flamme qui me retiens je souffle ta lumière Et ces joues colorées qui rallument ma faim Je glisse lentement. c’est assez douces pierres Soulevez mes poumons que je respire enfin.
Chaque poème de Roberto Juarroz est une surprenante cristallisation verbale : le langage réduit à une goutte de lumière.
Octavio Paz (cité par Gil Pressnitzer)
Un poème sauve un jour.
Plusieurs poèmes pourront-ils sauver la vie entière ?
Ou suffit-il d’un seul ?
Roberto Juarroz (Treizième poésie verticale)
∞
Éteindre la lumière, chaque nuit, est comme un rite d’initiation : s’ouvrir au corps de l’ombre, revenir au cycle d’un apprentissage toujours remis : se rappeler que toute lumière est une enclave transitoire.
Dans l’ombre, par exemple, les noms qui nous servent dans la lumière n’ont plus cours. Il faut les remplacer un à un. Et plus tard effacer tous les noms. Et même finir par changer tout le langage et articuler le langage de l’ombre.
Éteindre la lumière, chaque nuit, rend notre identité honteuse, broie son grain de moutarde dans l’implacable mortier de l’ombre.
Comment éteindre chaque chose ? Comment éteindre chaque homme ? Comment éteindre ?
Éteindre la lumière, chaque nuit, nous fait palper les parois de toutes les tombes. Notre main ne réussit alors qu’à s’agripper à une autre main. Ou, si elle est seule, elle revient au geste implorant de raviver l’aumône de la lumière.
Peux-tu me vendre l’air qui passe entre tes doigts et fouette ton visage et mêle tes cheveux ? Peut-être pourrais-tu me vendre cinq pesos de vent, ou mieux encore me vendre une tempête ? Tu me vendrais peut-être la brise légère, la brise (oh, non, pas toute !) qui parcourt dans ton jardin tant de corolles, dans ton jardin pour les oiseaux, dix pesos de brise légère ?
Le vent tournoie et passe
dans un papillon.
Il n’est à personne, à personne.
Et le ciel, peux-tu me le vendre, le ciel qui est bleu par moments ou bien gris en d’autres instants, une parcelle de ton ciel que tu as achetée, crois-tu, avec les arbres de ton jardin, comme on achète le toit avec la maison ? Oui, peux-tu me vendre un dollar de ciel, deux kilomètres de ciel, un bout – celui que tu pourras – de ton ciel ?
Le ciel est dans les nuages.
Les nuages qui passent là-haut
ne sont à personne, à personne.
Peux-tu me vendre la pluie, l’eau qui t’a donné tes pleurs et te mouille la langue ? Peux-tu me vendre un dollar d’eau de source, un nuage au ventre rond, laineux et doux comme un agneau, ou l’eau tombée dans la montagne, ou l’eau des flaques abandonnées aux chiens, ou une lieue de mer, un lac peut-être, cent dollars de lac ?
L’eau tombe et roule.
L’eau roule et passe.
Elle n’est à personne, non.
Peux-tu me vendre la terre, la nuit profonde des racines ; les dents des dinosaures, la chaux éparse des squelettes lointains ? Peux-tu me vendre des forêts enfouies, des oiseaux morts, des poissons de pierre, le soufre des volcans, un milliard d’années montant en spirale ? Peux-tu me vendre la terre, peux-tu me vendre la terre, peux-tu ?
Ta terre est aussi bien ma terre
Tous passent, passent sur son sol.
Il n’est à personne, à personne.
Nicolas Guillen (1902-1989)
Nicolas Guillen ou l’incarnation poétique du métissage cubain
Boris Courret
¿Puedes?
¿Puedes venderme el aire que pasa entre tus dedos y te golpea la cara y te despeina? ¿Tal vez podrías venderme cinco pesos de viento, o más, quizás venderme una tormenta? ¿Acaso el aire fino me venderías, el aire (no todo) que recorre en tu jardín corolas y corolas, en tu jardín para los pájaros, diez pesos de aire fino?
El aire gira y pasa en una mariposa. Nadie lo tiene, nadie.
¿Puedes venderme cielo, el cielo azul a veces, o gris también a veces, una parcela de tu cielo, el que compraste, piensas tú, con los árboles de tu huerto, como quien compra el techo con la casa? ¿Puedes venderme un dólar de cielo, dos kilómetros de cielo, un trozo, el que tú puedas, de tu cielo?
El cielo está en las nubes. Altas las nubes pasan. Nadie las tiene, nadie.
¿Puedes venderme lluvia, el agua que te ha dado tus lágrimas y te moja la lengua? ¿Puedes venderme un dólar de agua de manantial, una nube preñada, crespa y suave como una cordera, o bien agua llovida en la montaña, o el agua de los charcos abandonados a los perros, o una legua de mar, tal vez un lago, cien dólares de lago?
El agua cae, rueda. El agua rueda, pasa. Nadie la tiene, nadie.
¿Puedes venderme tierra, la profunda noche de las raíces; dientes de dinosaurios y la cal dispersa de lejanos esqueletos? ¿Puedes venderme selvas ya sepultadas, aves muertas, peces de piedra, azufre de los volcanes, mil millones de años en espiral subiendo? ¿Puedes venderme tierra, puedes venderme tierra, puedes?
La tierra tuya es mía. Todos los pies la pisan. Nadie la tiene, nadie.
Poésie cubaine du XXème siècle (Patiño, 1997) – Traduction de l’espagnol par Claude Couffon.
Homme Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom Tu l’as appelée Pensée. Pensée C’était comme on dit bien observé Bien pensé.
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais Tu les as appelées immortelles… C’était bien fait pour elles… Mais le lilas tu l’as appelé lilas Lilas c’était tout à fait ça Lilas… Lilas…
Aux marguerites tu as donné un nom de femme Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur C’est pareil. L’essentiel c’était que ce soit joli Que ça fasse plaisir…
Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples Et la plus grande la plus belle Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés A côté des vieux chiens mouillés A côte des vieux matelas éventrés A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés Cette fleur tellement vivante Toute jaune toute brillante Celle que les savants appellent Hélianthe Toi tu l’as appelée soleil … Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas ! Qui regarde le soleil hein ? Qui regarde le soleil ? Personne ne regarde plus le soleil Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus Des hommes intelligents… Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière Ils se promènent en regardant par terre Et ils pensent au ciel.
Ils pensent… Ils pensent… ils n’arrêtent pas de penser… Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées Les immortelles et les pensées. Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets. Ils se traînent A grand-peine Dans les marécages du passé Et ils traînent… ils traînent leurs chaînes Et ils traînent les pieds au pas cadencé… Ils avancent à grand-peine Enlisés dans leurs Champs-Élysées Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire Oui ils chantent A tue-tête.
Mais tout ce qui est mort dans leur tête Pour rien au monde ils ne voudraient l’enlever Parce que Dans leur tête Pousse la fleur sacrée La sale maigre petite fleur La fleur malade La fleur aigre La fleur toujours fanée La fleur personnelle… … La pensée…
Le 23 janvier 2022, ému par la simplicité et la douceur bucolique du poème que je découvrais, j’adressais à son auteure, Barbara Auzou, sur son blog « Lire dit-elle », le commentaire suivant :
Après une après-midi de lecture en boucle de ce poème, je ne résiste plus au désir de l’enregistrer, et donc de te demander une nouvelle fois ton accord.
Ni date de réalisation, ni idée d’illustration pour le moment. Juste ma conviction que la poésie est faite pour être dite et que l’émotion se nourrit du partage.
Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.
Albert Camus (Caligula)
Ο
Élévation à la lune
L’ombre venait, les fleurs s’ouvraient, rêvait mon âme ! Et le vent endormi taisait son hurlement. La nuit tombait, la nuit douce comme une femme Subtile et violette épiscopalement.
Les étoiles semblaient des cierges funéraires Comme dans une église allumée dans les soirs Et semant des parfums, les lys thuriféraires Balançaient doucement leurs frêles encensoirs
Une prière en moi montait, ainsi qu’une onde Et dans l’immensité bleuissante et profonde Les astres recueillis baissaient leurs chastes yeux ;
Alors, Elle apparut ! Hostie immense et blonde Puis elle étincela, se détachant du monde, Car d’invisibles doigts l’élevaient vers les cieux !
Je suis dur Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps À rêver sans dormir
À dormir en marchant Partout où j’ai passé J’ai trouvé mon absence Je ne suis nulle part Excepté le néant Mais je porte accroché au plus haut des entrailles À la place où la foudre a frappé trop souvent Un cœur où chaque mot a laissé son entaille Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement
Pierre Reverdy (1959) extrait de La liberté des mers (Éditions Flammarion)
Oh ! vivre et vivre et vivre et se sentir meilleur
A mesure que bout plus fermement le cœur.
Émile Verhaeren Les visages de la vie – L’action
.
Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles, Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. Vous me parliez des temps prochains où nos années, Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ; Comment éclaterait le glas des destinées, Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir. Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte, Et votre cœur brûlait si tranquillement beau Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
Elle n’est encore qu’un petit poupon dans son berceau quand éclate la Grande Guerre. Elle ne connaîtra pas longtemps la période de paix qui succèdera aux horreurs des boucheries humaines : la maladie et les affres de la souffrance qu’elle engendre auront raison de sa propre lutte pour la vie dans sa quinzième année. Sabine Sicaud nous aura légué, il y a près de cent ans, un capital de poésies – petit par le nombre, certes, et pour cause… –, mais immense par l’humanité et la sensibilité qu’elle y exprime avec tant d’élégance et de courage.
Je dédie la publication de cette vidéo très personnelle à tous ceux qui frémissent de bonheur immédiat, d’angoisse rétrospective et d’effroi par anticipation, quand ils entendent le mot
« PAIX »
Musique : Bill Evans (piano) – « Peace piece »
La paix
Comment je l’imagine ? Eh bien, je ne sais pas… Peut-être enfant, très blonde, et tenant dans ses bras Des branches de glycine ?
Peut-être plus petite encore, ne sachant Que sourire et jaser dans un berceau penchant Sous les doigts d’une vieille femme qui fredonne…
Parfois, je la crois vieille aussi… Belle, pourtant, De la beauté de ces Madones Qu’on voit dans les vitraux anciens. Longtemps – Bien avant les vitraux – elle fut ce visage Incliné sur la source, en un bleu paysage Où les dieux grecs jouaient de la lyre, le soir.
Mais à peine un moment venait-elle s’asseoir Au pied des oliviers, parmi les violettes. Bellone avait tendu son arc… Il fallait fuir. Elle a tant fui, la douce forme qu’on n’arrête Que pour la menacer encore et la trahir !
Depuis que la terre est la terre Elle fuit… Je la crois donc vieille et n’ose plus Toucher au voile qui lui prête son mystère. Est-elle humaine ? J’ai voulu Voir un enfant aux prunelles si tendres !
Où ? Quand ? Sur quel chemin faut-il l’attendre Et sous quels traits la reconnaîtront-ils Ceux qui, depuis toujours, l’habillent de leur rêve ? Est-elle dans le bleu de ce jour qui s’achève Ou dans l’aube du rose avril ?
Écartant les blés mûrs, paysanne aux mains brunes Sourit-elle au soldat blessé ? Comment la voyez-vous, pauvres gens harassés, Vous, mères qui pleurez, et vous, pêcheurs de lune ?
Est-elle retournée aux Bois sacrés, Aux missels fleuris de légendes ? Dort-elle, vieux Corot, dans les brouillards dorés ? Dans les tiens, couleur de lavande, Doux Puvis de Chavannes ? dans les tiens, Peintre des Songes gris, mystérieux Carrière ? Ou s’épanouit-elle, Henri Martin, dans ta lumière ?
Et puis, je me souviens… Un son de flûte pur, si frais, aérien, Parmi les accords lents et graves ; la sourdine De bourdonnants violoncelles vous berçant Comme un océan calme ; une cloche passant, Un chant d’oiseau, la Musique divine, Cette musique d’une flotte qui jouait, Une nuit, dans le chaud silence d’une ville ; Mozart te donnant sa grande âme, paix fragile…
Je me souviens… Mais c’est peut-être, au fond, qui sait ? Bien plus simple… Et c’est toi qui la connais, Sans t’en douter, vieil homme en houppelande, Vieux berger des sentiers blonds de genêts, Cette paix des monts solitaires et des landes, La paix qui n’a besoin que d’un grillon pour s’exprimer.
Au loin, la lueur d’une lampe ou d’une étoile ; Devant la porte, un peu d’air embaumé… Comme c’est simple, vois ! Qui parlait de tes voiles Et pourquoi tant de mots pour te décrire ? Vois, Qu’importent les images : maison blanche, Oasis, arc-en-ciel, angélus, bleus dimanches ! Qu’importe la façon dont chacun porte en soi, Même sans le savoir, ton reflet qui l’apaise, Douceur promise aux cœurs de bonne volonté…
Ah ! tant de verbes, d’adjectifs, de périphrases ! – Moi qui la sens parfois, dans le jardin, l’été, Si près de se laisser convaincre et de rester Quand les hommes se taisent…
Invano, invano lotto
per possedere i giorni
che mi travolgono rumorosi.
En vain, en vain je lutte pour m’emparer des jours qui bruyamment m’emportent.
Vincenzo Cardarelli : ‘A la dérive’
A la dérive
.
La vie, je l’ai châtiée en la vivant. Au plus loin où mon cœur m’a conduit, hardiment je suis allé. Maintenant ma journée n’est plus qu’une alternance stérile de désastreuses habitudes et je voudrais sortir du cercle noir. Quand je me retrouve à l’aube, un caprice me prend, un désir de ne pas dormir. Et je rêve de départs absurdes, d’impossibles délivrances. Hélas, tous mes remords enfouis et cuisants n’ont pas d’autre exutoire que le sommeil, s’il vient. En vain, en vain je lutte pour m’emparer des jours qui bruyamment m’emportent. Je me noie dans le temps.
∑
Version originale dite par Vittorio Gassman
et illustrée par des peintures de Edvard Munch
Alla deriva
La vita io l’ho castigata vivendola. Fin dove il cuore mi resse arditamente mi spinsi. Ora la mia giornata non è più che uno sterile avvicendarsi di rovinose abitudini e vorrei evadere dal nero cerchio. Quando all’alba mi riduco, un estro mi piglia, una smania di non dormire. E sogno partenze assurde, liberazioni impossibili. Oimè. Tutto il mio chiuso e cocente rimorso altro sfogo non ha fuor che il sonno, se viene. Invano, invano lotto per possedere i giorni che mi travolgono rumorosi. Io annego nel tempo.
Mourir, oui, mais ne pas être agressés par la mort. Mourir persuadés qu’il n’y a pas de plus beau voyage. Et en cet ultime instant être joyeux comme quand on compte les minutes à l’horloge de la gare et que chacune dure un siècle. Puisque la mort est l’épouse fidèle qui succède à l’amante perfide nous ne la recevrons pas comme une intruse, ni ne fuirons avec elle. Trop de fois nous sommes partis sans un salut ! Au moment de dépasser en un instant les limites du temps, tandis que même la mémoire de ce que nous avons été s’effacera, permets-nous, ô Mort, de dire adieu au monde, accorde-nous encore un délai. Que l’immense pas ne soit pas précipité. À la pensée d’une mort soudaine, mon sang se glace. Mort, ne viens pas me saisir mais de loin, fais-moi signe et telle une amie, emporte-moi comme la dernière de mes habitudes.
Vincenzo Cardarelli – Poésies / 1942
∞
En italien, dit, recueilli, par Luigi-Maria Corsanico :
Alla morte
Morire sì, non essere aggrediti dalla morte. Morire persuasi che un siffatto viaggio sia il migliore. E in quell’ultimo istante essere allegri come quando si contano i minuti dell’orologio della stazione e ognuno vale un secolo. Poi che la morte è la sposa fedele che subentra all’amante traditrice, non vogliamo riceverla da intrusa, né fuggire con lei. Troppo volte partimmo senza commiato! Sul punto di varcare in un attimo il tempo, quando pur la memoria di noi s’involerà, lasciaci, o Morte, dire al mondo addio, concedici ancora un indugio. L’immane passo non sia precipitoso. Al pensier della morte repentina il sangue mi si gela. Morte non mi ghermire ma da lontano annùnciati e da amica mi prendi come l’estrema delle mie abitudini.
Vieillir c’est organiser sa jeunesse au cours des ans.
Paul Eluard – Poésie ininterrompue
Poésie ininterrompue – extrait –
Hier c’est la jeunesse hier c’est la promesse
Pour qu’un seul baiser la retienne Pour que l’entoure le plaisir Comme un été blanc bleu et blanc Pour qu’il lui soit règle d’or pur Pour que sa gorge bouge douce Sous la chaleur tirant la chair Vers une caresse infinie Pour qu’elle soit comme une plaine Nue et visible de partout Pour qu’elle soit comme une pluie Miraculeuse sans nuage Comme une pluie entre deux feux Comme une larme entre deux rires Pour qu’elle soit neige bénie Sous l’aile tiède d’un oiseau Lorsque le sang coule plus vite Dans les veines du vent nouveau Pour que ses paupières ouvertes Approfondissent la lumière Parfum total à son image Pour que sa bouche et le silence Intelligibles se comprennent Pour que ses mains posent leur paume Sur chaque tête qui s’éveille Pour que les lignes de ses mains Se continuent dans d’autres mains Distances à passer le temps
Je me laissais glisser vers l’hiver tout me semblait facile je n’étais qu’un mendiant dessous les porches verts jamais tu n’aurais dû t’asseoir si près de moi Je sais bien tu as froid je le savais déjà à regarder tes yeux à deviner ta vie que tu le veuilles ou non que je le veuille ou non tu danses dans mes nuits mes jours deviennent nuits pour rêver plus longtemps et je nage éveillé dans ton visage-pluie Je ne dirai plus rien et pas même ton nom mais ne va pas trop loin surtout ne dis pas non et reste donc pour moi comme un printemps fragile Sur ta poitrine douce des saisons impossibles jamais sur ton épaule ne s’useront mes lèvres jamais je ne prendrai ton regard dans mes mains Une feuille de neige cicatrise ton ventre je déchire les jours pour t’en faire un manteau
J’aimerais assez cette critique de la poésie : la poésie est inutile comme la pluie.
René-Guy Cadou – Usage interne (1951)
Le temps perdu
Si tu traverses les forêts de mon visage Et les ronds-points de ma poitrine après minuit Si tu es pris d’un grand courage Et t’égares dans mes pays Au bercement des oies sauvages N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis
Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre
Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux L’odeur de mes vingt ans emportés par les lièvres Tout cela n’était rien puisque je vis encore
Il fallait me jeter sur le plancher du bord Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes
J’ai trop couru le monde à la suite des mers Et lorsque je reviens m’accouder à la table C’est pour trouver la même vague au fond du verre
René-Guy Cadou (1920-1951)
Musique Voix Guitare : Martine Caplanne Guitare : Philippe Ferrière