Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Je regardais depuis l’autel
Le long chemin aux ailes.
Faut-il avoir quelques gènes slaves pour se complaire à cette légendaire nostalgie indéfinissable de l’âme russe ?
Il n’est pas indispensable que le grand Est ait pris quelque part à sa généalogie personnelle pour qu’on aime à se prélasser dans la rêverie mélancolique des mélodies russes où flotte souvent un parfum de fataliste résignation à son propre sort. Un romantisme qui n’a pas besoin d’être à la mode pour exister, et dont il ne faudrait pas qu’on l’appelât ‘ tristesse ‘, tant il porte en lui cette merveilleuse capacité de se métamorphoser, d’un coup, en rires tonitruants et généreux.
Elena Frolova
De cette vidéo déjà ancienne qui m’enchante toujours je ne sais presque rien, sauf que la guitare et la voix appartiennent à Elena Frolova, et que le poème est de Joseph Brodsky, écrivain russe, prix Nobel de Littérature 1987… au grand dam de l’Union Soviétique.
Brodsky disant de lui-même, avec humour : « Je suis un poète russe, un romancier anglais, et un citoyen américain ; merveilleux mélange ! ». Peut-on oublier qu’avec lui se clôt, en quelque sorte, « L’Age d’argent » des philosophes et poètes russes dont faisaient, entre autres, partie ces poétesses « maudites » que nous aimons tant, Anna Akhmatova et Marina Tsvétaëva, et qu’il admirait infiniment.
Chez nous l’heure n’est pas encore à la neige ; pour ma part, elle n’est plus au mariage… ou alors avec une gouvernante extrêmement dévouée. Cela nous priverait-il d’une bien jolie balade – avec un « l » ou deux – sur ce « chemin aux ailes », un jour de noces ?
Noces d’hiver
Je me suis mariée En plein janvier. De l’église perchée sur la colline La cloche sonnait longue et divine. Je regardais depuis l’autel Le long chemin aux ailes. J’y envoyais mon regard Qui est parti sans retard Sur cette route ailée. Ne pouvais plus le rappeler. La cloche sonnait, sonnait, Le marié me fixait, Les cierges clignotaient, Je les comptais.
Joseph Brodsky Saint-Pétersbourg 1940 – New-York 1996
Fallait-il, comme le prétendait jadis mon père, que Dieu fût de bonne humeur lorsqu’il créa l’Italie.
Tenez, par exemple : Sur la route de Gallipoli une Tarentule ou pire, une Veuve noire, vous a mordu. Le poison rend vos chances de survie bien ténues… Mais rien n’est vraiment perdu : Engagez-vous jusqu’à la transe dans une danse rituelle effrénée, la « tarentelle », et peut-être réussirez-vous, en exorcisant ainsi la mélancolie qui vous envahit, à convaincre, par la séduction, le mortel insecte de vous épargner.
Ah ! Vous ne savez pas danser… Eh bien, prenez une guitare canadienne, choisissez un compositeur autrichien et, en virtuose russe jouez la « pizzica » qu’il a écrite…
Si vous parvenez à imiter le modèle, l’araignée me l’a juré, vous n’aurez vraiment plus rien à craindre !
Vera Danilina interprète – quel mot serait plus juste ? -, « Tarentella » de Johan Kasper Mertz
(guitariste et compositeur autrichien – 1806-1856)
Des jeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir !
Émile Zola – Lettre à la jeunesse – 14 décembre 1897
C’est avec la plus grande tristesse qu’il faut, hélas, actualiser cette remarque d’Émile Zola à l’adresse de la jeunesse de son temps.
Les plus optimistes ont le droit d’espérer que cette mise à jour sera la dernière. J’aimerais tellement faire partie de leur équipe, ainsi, d’ailleurs, que de toutes celles qui croient à la fin de la haine, quelle qu’en soit la forme, mais…
—
Roger Blin dit le poème écrit en 1942 par Benjamin Fondane, poète et philosophe roumain ayant choisi la France pour laquelle il se battit avant d’être déporté et assassiné en 1944, parce que juif :
Préface en prose
Préface en prose
C’est à vous que je parle, hommes des antipodes,
je parle d’homme à homme,
avec le peu en moi qui demeure de l’homme,
avec le peu de voix qui me reste au gosier,
mon sang est sur les routes, puisse-t-il, puisse-t-il
ne pas crier vengeance !
L’hallali est donné, les bêtes sont traquées,
laissez-moi vous parler avec ces mêmes mots
que nous eûmes en partage –
il reste peu d’intelligibles !
Un jour viendra, c’est sûr, de la soif apaisée,
nous serons au-delà du souvenir, la mort
aura parachevé les travaux de la haine,
je serai un bouquet d’orties sous vos pieds,
– alors, eh bien, sachez que j’avais un visage
comme vous. Une bouche qui priait, comme vous.
Quand une poussière entrait, ou bien un songe,
dans l’œil, cet œil pleurait un peu de sel. Et quand
une épine mauvaise égratignait ma peau,
il y coulait un sang aussi rouge que le vôtre !
Certes, tout comme vous j’étais cruel, j’avais
soif de tendresse, de puissance,
d’or, de plaisir et de douleur.
Tout comme vous j’étais méchant et angoissé,
solide dans la paix, ivre dans la victoire,
et titubant, hagard, à l’heure de l’échec !
Oui, j’ai été un homme comme les autres hommes,
nourri de pain, de rêve, de désespoir. Eh oui,
j’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai haï, j’ai souffert,
j’ai acheté des fleurs et je n’ai pas toujours
payé mon terme. Le dimanche j’allais à la campagne
pêcher, sous l’œil de Dieu, des poissons irréels,
je me baignais dans la rivière
qui chantait dans les joncs et je mangeais des frites
le soir. Après, après, je rentrais me coucher
fatigué, le cœur las et plein de solitude,
plein de pitié pour moi,
plein de pitié pour l’homme,
cherchant, cherchant en vain sur un ventre de femme
cette paix impossible que nous avions perdue
naguère, dans un grand verger où fleurissait
au centre, l’arbre de la vie…
J’ai lu comme vous tous les journaux tous les bouquins,
et je n’ai rien compris au monde
et je n’ai rien compris à l’homme,
bien qu’il me soit souvent arrivé d’affirmer
le contraire.
Et quand la mort, la mort est venue, peut-être
ai-je prétendu savoir ce qu’elle était mais vrai,
je puis vous le dire à cette heure,
elle est entrée toute en mes yeux étonnés,
étonnés de si peu comprendre – avez-vous mieux compris que moi ?
Et pourtant, non !
je n’étais pas un homme comme vous.
Vous n’êtes pas nés sur les routes,
personne n’a jeté à l’égout vos petits
comme des chats encor sans yeux,
vous n’avez pas erré de cité en cité
traqués par les polices,
vous n’avez pas connu les désastres à l’aube,
les wagons de bestiaux
et le sanglot amer de l’humiliation,
accusés d’un délit que vous n’avez pas fait,
d’un meurtre dont il manque encore le cadavre,
changeant de nom et de visage,
pour ne pas emporter un nom qu’on a hué
un visage qui avait servi à tout le monde
de crachoir !
Un jour viendra, sans doute, quand le poème lu
se trouvera devant vos yeux. Il ne demande
rien ! Oubliez-le, oubliez-le ! Ce n’est
qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème
parfait, avais-je donc le temps de le finir ?
Mais quand vous foulerez ce bouquet d’orties
qui avait été moi, dans un autre siècle,
en une histoire qui vous sera périmée,
souvenez-vous seulement que j’étais innocent
et que, tout comme vous, mortels de ce jour-là,
j’avais eu, moi aussi, un visage marqué
par la colère, par la pitié et la joie,
un visage d’homme, tout simplement !
Benjamin Fondane 1898 – 1944
« Poème en prose », L’Exode,
Super Flumina Babylonis, Paris 1942
.
..
—
Un résumé de la biographie de Benjamin Fondane sur le site du Ministère des Armées
A l’instar de cette silhouette d’Erté, dessinateur de mode fort apprécié à la période Art-Déco, entre Paris, Broadway et Hollywood, la « Reine de la nuit » de « La Flûte Enchantée » a toujours occupé la scène debout, drapée dans de somptueuses robes, majesté hautaine aux traits durcis par l’incarnation du mal qu’elle est censée représenter, affirmant au premier regard et le dédain qu’elle nourrit pour le monde de la lumière et la supériorité du royaume des ténèbres qu’elle personnifie.
Ainsi, au cours de l’histoire de cet opéra, apparurent en scène les divas légendaires, sopranos-colorature aux voix aussi éblouissantes que leurs costumes, pour maîtriser les sommets vertigineux du rôle hystérique, plutôt modeste au demeurant, qu’ont créé Mozart et son librettiste Schikaneder.
Deux airs seulement, en effet. Mais quels airs ! Sans doute les plus difficiles du répertoire lyrique, exigeant de la voix à qui ils sont destinés une intransigeante habileté à repousser les limites du suraigu sans perdre la fluidité de la musique, la rondeur du timbre et la qualité de la diction… Pas moins !
Kathryn Lewek – Reine de la Nuit
Fallait-il qu’au festival d’Aix en Provence, en 2014, le metteur en scène britannique Simon McBurney décidât d’humaniser « La Flûte Enchantée », de sortir les personnages de leur univers mythique pour en faire, sans dévoyer la magie de l’œuvre, des êtres de notre quotidien : Tamino en jogging et baskets, les Trois Dames en treillis, Papageno en clochard, et, incroyable surprise, la Reine de la Nuit en vieille femme blafarde, cheveux en bataille, tenant à peine sur sa canne au point d’avoir besoin du secours de son fauteuil roulant pour lancer les feux de sa colère. Ne restait plus qu’à doter cette « méchante hystérique » d’un cœur sensible de mère…
Et à lui donner une voix.
Kathryn Lewek – Soprano dramatique colorature
Kathryn Lewek, inoubliable Reine de la Nuit
Acte I : O zittre nicht, mein lieber Sohn
(Ne tremble pas mon cher fils)
Pamina, fille de la Reine de la Nuit a été enlevée par Zarastro. Le prince Tamino, sauvé de l’attaque du serpent par les trois Dames de la Nuit et tombé amoureux de Pamina en voyant son portrait, se retrouve devant la Reine éplorée qui le charge de la délivrer. En échange elle lui promet la main de Pamina.
∑
Acte II : Der Hölle Rache kocht in meinem Herzen (Ma vengeance brûle des flammes de l’enfer)
La Reine de la Nuit exige, par vengeance, que Pamina tue son ravisseur, le grand prêtre Zarastro, et lui tend le couteau fatal.
— La vengeance de l’enfer bout dans mon cœur ; La mort et le désespoir s’enflamment autour de moi ! Si Zarastro ne ressent pas la douleur de la mort par toi, Tu n’es plus ma fille, non plus jamais ! Que soient à jamais bannis, à jamais perdus, À jamais détruits tous les liens de la nature Si Zarastro n’expire pas par ton bras ! Entendez ! Entendez ! Entendez, dieux de vengeance ! Entendez le serment d’une mère !
questa morte che ci accompagna dal mattino alla sera, insonne, sorda, come un vecchio rimorso o un vizio assurdo.
cette mort qui est notre compagne du matin jusqu’au soir, sans sommeil, sourde, comme un vieux remords ou un vice absurde.
I tuoi occhi saranno una vana parola, un grido taciuto, un silenzio.
Tes yeux seront une vaine parole, un cri réprimé, un silence.
Cosi li vedi ogni mattina quando su te sola ti pieghi nello specchio. O cara speranza, quel giorno sapremo anche noi che sei la vita e sei il nulla.
Ainsi les vois-tu le matin quand sur toi seule tu te penches au miroir. O chère espérance, ce jour-là nous saurons nous aussi que tu es la vie et que tu es le néant.
Per tutti la morte ha uno sguardo
La mort a pour tous un regard.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
La mort viendra et elle aura tes yeux
Sarà come smettere un vizio, come vedere nello specchio riemergere un viso morto, come ascoltare un labbro chiuso.
Ce sera comme cesser un vice, comme voir ressurgir au miroir un visage défunt, comme écouter des lèvres closes.
Scenderemo nel gorgo muti.
Nous descendrons dans le gouffre muets.
22 marzo 1950
Cesare Pavese 1908-1950
Le 30 avril 2009, René de Ceccatty commente dans un article du "Monde des Livres" la biographie de Cesare Pavese que vient de publier Lorenzo Mondo : "Cesare Pavese, une vie".
Son billet commence ainsi :- Puisqu’il est difficile de faire abstraction de son suicide lorsqu’on se penche sur la vie et l’œuvre de Cesare Pavese, autant commencer par cette tragédie. Entre le samedi 26 août et le dimanche 27 août 1950, dans une chambre quelconque de l’Albergo Roma de Turin, près de la gare, l’écrivain, âgé de 42 ans (il les aurait eus deux semaines plus tard), avale vingt comprimés de somnifère et meurt. La surprise n’est certes pas totale, car son désespoir était perceptible depuis plusieurs semaines. Il vient pourtant de remporter le prix Strega pour Le Bel Eté, il a rencontré une femme censée remplacer Constance Dowling, l’actrice américaine qui lui a inspiré ses plus beaux poèmes. « On ne se tue pas par amour d’une femme. On se tue parce qu’un amour, n’importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, misère, absence de défenses, néant. » Il était voué à devenir un phare de l’après-guerre après avoir failli être un martyr politique.
La mort est belle. Elle seule donne à l’amour son vrai climat.
Jean Anouilh – « Eurydice » (1942)
La douleur infinie de celui qui reste. Comme un pâle reflet de l’infini voyage qui attend celui qui part.
Pierre Bottero
Pour Eurydice, évidemment, qui n’a pas le premier rôle, et pourtant…
Pour la charmante Amanda Forsythe qui donne tant de beauté à la voix de celle qui, connaissant désormais le monde d’Hadès, exprime ses doutes et ses craintes à celui qui ne peut lui accorder le moindre regard, et qui, pourtant, vers elle se retournera…
Pour Christoph Willibald Gluck qui, en 1762 composa un de ses plus fameux chefs-d’œuvre, « Orfeo ed Euridice ». Merveilleux opéra qui connut pourtant bien des modifications, dont cette version très réussie et jusque-là inédite, de 1774, à Naples.
Pour Diego Fasolis, l’ensemble I Barocchisti et les Chœurs de la Radio-Télévision Suisse (absents dans cet extrait). Tous, avec une énergie parfaitement maîtrisée, pétrissent les ombres sonores, tantôt inquiétantes, tantôt consolatrices, dans lesquelles se dénoue ce drame éternel de l’amour meurtri… qui pourtant ne cesse de nous fasciner et de nous séduire.
Amanda Forsythe chante « Senza un addio » extrait de l’opéra de Gluck
« Orfeo ed Euridice » (version 1774 – Naples)
Senza un addio? Tu sospiri !… ti confondi !… Non mi guardi !… non rispondi !… Ah! Tu piangi, oh Dio, perché?
Per pietà del mio dolore dimmi almen, mio dolce amore, di che temi! In che mancai? Perché tremi accanto a me?
Ah! Crudel, tu più non m’ami. Tu sol brami il pianto mio, Crudel! Vieni, o morte. A che più tardi? Per me un bene in queste pene, Non più il vivere non è.
Sans un adieu ? Tu soupires !… Tu te troubles !… Tu ne me regardes pas !… Tu ne réponds pas !… Ah ! Tu pleures, grand Dieu, pourquoi ?
Prends pitié de ma douleur et dis-moi au moins, mon doux amour, de quoi tu as peur ! Quelle est mon erreur ? Pourquoi trembles-tu à mes côtés ?
Ah ! Cruel, tu ne m’aimes plus. Tu veux seulement me voir sangloter, cruel ! Viens, ô mort. Pourquoi tardes-tu ? En proie à tant de peine, pour moi, la vie n’est plus un bienfait.
Supprimez tous ces gens qui passent leur vie à chercher le mot le plus proche du ciel ou de l’enfer, et vous vivrez dans les ténèbres.
C. Bobin – « Les poètes sont des monstres »
Les poètes sont des monstres (extrait)
L’amour partage un privilège avec Dieu, c’est de ne pas exister – ce qui ne les empêche pas d’agir. Si une fleur ignorée de tous vibre aux coups donnés par l’air bleu, c’est l’univers entier qui résonne. Il n’y a pas de « nouvelles façons d’aimer ». Tragique, fantaisiste, insaisissable et gratuit, l’amour est éternellement neuf.
Le granit de la vie allume encore aujourd’hui des étincelles dans les yeux des jeunes gens qui reprennent la vieille chanson si neuve de tout espérer parce qu’un visage a balayé de ses rayons leur visage. Si nous sommes « modernes » c’est pour rien d’autre que notre rage à détruire l’amour, cette alliance lumineuse de naïveté et de grâce qui empêche la roue de l’Argent Roi de tourner.
Les machines portent notre mort, elles en sont grosses et quand elles atteindront la perfection, hypnotiques et silencieuses, elles accoucheront de notre effacement. Nous n’aurons jamais existé. Qui se souviendra des hommes ? Il faut du cœur pour qu’il y ait une mémoire. Les machines n’ont que des yeux de glace, semblables à l’œil du militaire bureaucrate qui regardait l’intérieur de la chambre à gaz, quand l’enfer y bouillonnait.
Je me souviens des yeux d’Akhmatova – deux aigles doux, loin au-dessus de tout. Son nez en escalier brisé. Ses châles noirs comme des peaux qui se décollaient d’elle. Sa vie d’impératrice échouée sur un divan aux pieds cassés, dans dix mètres carrés d’air froid alloués par l’État. Une bouilloire pour le thé, et quand le thé manque l’eau chaude inventera sa fête austère dans des verres au ventre fêlé.
Les poètes sont des monstres. Ils n’aiment pas vos machines. Ils ne les aimeront jamais. Une bouilloire – antique grosse pomme de fer talée – est toute la technologie qu’ils supportent. Ils aiment trop la vie pour prétendre « l’augmenter ».
Christian Bobin 1951-2022
« Les poètes sont des monstres » Lettres vives – 2022
‘ Collection entre 4 yeux ‘
Il y a du sublime à gaspiller une vie qui pourrait être utile, à ne jamais réaliser une œuvre qui serait forcément belle, à abandonner à mi-chemin la route assurée du succès ! …
Pourquoi l’art est-il beau, parce qu’il est inutile. Pourquoi la vie est-elle si laide ? Parce qu’elle est un tissu de buts, de desseins et d’intentions !
Tous ses chemins sont tracés pour aller d’un point à un autre. Je donnerais tellement pour un chemin conduisant d’un lieu d’où personne ne vient, vers un lieu où personne ne va…
La beauté des ruines ? Celle de ne plus servir à rien.
Il ne dormait pas, il passait des heures aux aguets, finissant par distinguer dans l’enchevêtrement des sons les rumeurs les plus infimes, l’araignée tissant sa toile ou, encore moins perceptible, la lumière ouvrant son chemin à la force du poignet dans le velours épais des rideaux. Le silence venait tard, une fois disparu l’écho des derniers pas. C’est alors seulement que la netteté gagnait ces coups venus du fond de son corps. Ils avaient toujours été présents, mais ce n’est que dans ces moments-là qu’ils surgissaient purifiés de tout autre bruit, chacun avec son profil de poignard. Jusqu’à quand allaient-ils durer ? Car une heure viendrait, aucun doute là-dessus, où le désert de la nuit et le silence du corps formeraient une seule substance, inséparable à jamais de la fièvre de la rosée, quand matinale elle monte les dernières marches.
Eugenio De AndradePortugal 1923 – 2005
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Extrait de ‘ Versants du regard et autres poèmes en prose ‘ Éditions de la Différence – Patrick Quillier traducteur
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme, ô Beauté ?
Charles Baudelaire – Hymne à la beauté
Abel Selaocoe (voix et violoncelle) « Voix du Bantou »
∞
La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes.
Marguerite Yourcenar – Mémoires d’Hadrien – 1951
Abel Selaocoe (voix et violoncelle) « Qhawe »(héros en Zoulou) Incantation dédiée au désert et à l’apaisement procuré par la pluie.
Corde de violoncelle ou corde vocale, Abel Selaocoe excelle dans l'art de les faire chanter.
Avec un exceptionnel talent et une sensibilité exacerbée, il réunit musique baroque et chants traditionnels de sa terre natale, l'Afrique du Sud.
Abel est né et a grandi dans les townships de Johannesburg, bercé par les rythmes des chants traditionnels et religieux.
Très tôt intégré dans une formation musicale destinée à éviter à la jeunesse de se perdre dans le désœuvrement, il fait preuve de véritables qualités qui lui valent une bourse pour les meilleures écoles de musique dont le Royal Northern College of Music à Manchester.
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Ainsi peut-il mener conjointement l'apprentissage du grand répertoire et une recherche approfondie des musiques de ses origines.
Encouragé par ses maîtres, il réussit à concilier les deux univers musicaux qui le constituent, et construit, au confluent de ces deux cultures, le sien propre, fait d'interprétations classiques mais aussi de compositions et d'improvisations.
L’été respire au bout de ce récif de toits, L’été de ton amour plein de mélancolie, L’été qu’on voit mourir un peu dans chaque jour Qui roule jusqu’ici ses falaises de suie. Églogue fatiguée, l’on entend la chanson Très pure d’un oiseau au milieu du silence. Regarde s’enfuir le plus beau temps de la vie, Le plus beau temps du cœur, la mortelle saison De la jeunesse aux noirs poisons. Voici la route, Ce saut de feu dans le délire des cigales Et de bons parapets pour reposer tes bras. Dans le ciel campagnard meurt le maigre charroi, S’envolent les décors barbares des passions : Petits balcons de fer écumant d’églantines, Escalades des murs titubants, dérision Des dorures, outremer houleux des orages. Tu ne reconnais plus ces folles mousselines Dans tout ce bleu que fait resplendir sans raison Chaque matin, parmi plusieurs enfantillages, L’été de ton amour, la saison du bonheur.
Tu regardes s’enfuir le plus beau temps du monde
Albert Ayguesparse 1900-1996
Recueil : Le vin noir de Cahors (Pierre Seghers – Paris 1957)
Alors, prudent et sage, j’ai décidé d’en aimer deux !
Une brune Velma Kelly, et une blonde, évidemment. Roxie Hart.
Toutes les deux accusées d’homicides, qui condamnera ma bigamie ?
Criminelles, certes, mais tout de même, les victimes avaient bien « mérité » leur sort : un mari qui vous trompe avec votre propre sœur… Un amant qui fait de fausses promesses à vos ambitions pour profiter de vous…
Dans les yeux des cinéastes, les femmes de faits divers se transforment en muses, sitôt érigées sur la pellicule en figures mythologiques semblant défier l’ordre, tantôt bourgeois, patriarcal, sociétal.
Lucille Quillet (journaliste – Les femmes et le crime)
Catherine Zeta-Jones (Velma Kelly) – Renée Zellweger (Roxie Hart) CHICAGO – Film 2002
Avant de devenir muses, Velma et Roxie, « mes » femmes de pellicule, étaient femmes de faits divers :
Deux criminelles, Beulah Annan et Belva Gaertner, avaient en effet, en 1924, défrayé la chronique judiciaire du Chicago du temps de la prohibition et du jazz triomphant. Leur détermination sans bornes à échapper à la peine de mort et à, retrouver pour l’une, et trouver pour l’autre, la gloire des scènes de cabaret avait inspiré une pièce de théâtre, « Chicago », à une journaliste de l’époque qui couvrait abondamment l’évènement.
Les personnages de Velma et Roxie étaient nés, qui vivraient désormais, à travers la célèbre comédie musicale américaine de Bob Fosse, en 1975, et sa très appréciée adaptation cinématographique par Rob Marshall, en 2002, une vie de danse, de chants et de paillettes, au rythme du Jazz des Années Folles, sur fond de justice pénale et de corruption.
Pouvait-on mieux flatter notre plaisir ?
Catherine Zeta-Jones (Velma Kelly)
Ramène-toi la ville nous tend les bras Moi, faut qu’ça jazze !
J’ai fardé mes genoux et déroulé mes bas Moi, faut qu’ça jazze !
Bouge ta caisse, j’connais un coin dément où le gin coule à flots sur un piano brûlant, et chaque soir dans ce sacré boxon ça se termine en baston, Moi, faut qu’ça jazze !
Plaque ta mèche et mets tes pompes vernies Moi, faut qu’ça jazze !
J’entends dire que le vieux Dip balance du blues à fond Moi, faut qu’ça jazze !
Viens chéri, on va s’faire des câlins j’ai acheté de l’Aspirine à la pharmacie du coin si tu ne tiens pas l’coup s’il faut que tu redémarres Moi, faut qu’ça jazze !
[…]
Renée Zellweger (Roxie Hart)
Le nom sur toutes les lèvres Ce sera Roxie La dame qui balance les jetons Ce sera Roxie
Je vais être une célébrité Cela signifie que tout le monde me reconnaîtra Ils reconnaîtront mes yeux Mes cheveux, mes dents, mes seins, mon nez
Pour ne pas juste être la femme
D’un quelconque mécanicien Je vais être Roxie Qui dit que le meurtre n’est pas un art ?
Et qui, si elle n’est pas pendue, Dira que tout commença par un Bang ? Foxy Roxie Hart !
"Chicago" - Film 2002 / Synopsis :
Velma Kelly attise les foules, chaque soir, au cabaret. Roxie Hart n'a qu'un rêve, monter sur scène et ressembler à son idole. Mais arrêtées l'une et l'autre pour leurs crimes respectifs, c'est à la prison qu'elles se rencontrent.Billy Flynn, leur avocat, retors, rusé et maître ès corruptions, dont elles se disputent les services, charmé par Roxie, va réussir à convaincre le public et la justice que sa protégée est le vivant symbole de la naïveté abusée. Elle deviendra la femme la plus populaire de Chicago... Velma détrônée essaiera, pour rattraper son succès passé, de la convaincre de former un duo...
Merci de ces heures d’hier qui resteront plantées dans mon souvenir pour y refleurir souvent.
Rainer Maria Rilke – Lettres à une amie vénitienne
Le premier amour est toujours le dernier.
Dicton
Christine Mattei-Barraud dit le poème d’Albert Samain « Ton souvenir »
Musique : Mendelssohn Lied Op. 34 N°3
Ton souvenir
Ton Souvenir est comme un livre bien-aimé, Qu’on lit sans cesse et qui jamais n’est refermé, Un livre où l’on vit mieux sa vie et qui vous hante D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.
Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux, Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux, Ciseler avec l’art patient des orfèvres Une phrase infléchie au contour de tes lèvres..
Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi. Dire, oh surtout ! Tes yeux doux et tièdes parfois Comme une après-midi d’automne dans les bois.
De l’heure la plus chère enchâsser la relique, Et, sur le piano, tel soir mélancolique, Ressusciter l’écho presque religieux D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.
L’été penche la tête. L’automne est à la porte, l’ombre se fera bientôt nuit.
Avec ce billet N°10 se clôt la série des « Musiques à l’ombre ». J’avais souhaité que ces billets d’été soient un salut musical à la jeunesse qui soufflerait sur ces pages un vent de beauté et d’espérance chargé de nous éloigner un temps, même court, de « l’épaisseur de vulgarité »* qui étouffe ce monde.
*Baudelaire
Avec Bach nous aurons touché le Ciel, avec Haendel visité les Enfers. Papillons dans la lumière, nous aurons dansé, grâce à Schumann, avec Colombine et Chiarina. Mendelssohn aura, huit fois, partagé sa jeunesse et Medtner, du piano, ses souvenirs, avec passion. Le violon de Sibelius aura hypnotisé nos sens, le violoncelle de Prokofiev nous aura révélé que la transparence est aussi le chemin de l’obscur. Et alors que Wagner nous offrait son plus beau cadeau d’amour, César Franck tournait pour nous une page de « La Recherche ».
Il fallait, m’a-t-il semblé, que Schubert écrivît cette dernière page. Il fut jeune toute sa vie tant elle fut brève, n’est-ce pas ? Et ses sonates pour piano connaissent si bien les langages de l’ombre.
Franz Schubert 1797-1828
En 1970, l’un des plus remarquables pianistes de son siècle, Wilhelm Kempff, disait à leur propos :
La plupart de ses Sonates ne devraient pas être soumises aux lumières éblouissantes des immenses salles de concert. Ce sont des confessions d’un esprit extrêmement vulnérable, ou plus exactement des monologues, souvent chuchotés si doucement que dans une grande salle le son n’est pas porté. Schubert nous révèle ses secrets les plus intimes en pianissimo.
Encore parmi nous, le Maître rejoindrait sans doute l’avis corollaire d’un de ses célèbres successeurs, Alfred Brendel – dont on connaît le soin méticuleux qu’il apportait au choix et à la préparation de ses instruments – quand il n’hésite pas à qualifier les prestigieux Steinway modernes de « criards et percussifs ». Ces brillants pianos des grandes salles – signe des temps – si peu portés à la confidence et au murmure.
Les eût-il entendus, notre modeste Franz n’aurait jamais imaginé leur confier sa musique, lui qui ne connut que les claviers d’emprunt, et qui ne put, absurdité de l’existence, « se payer » son propre piano que l’année de sa mort, en 1828. Il avait 31 ans.
Beatrice Berrut – pianiste
Une jeune et talentueuse pianiste valaisanne, Beatrice Berrut, formidable lisztienne et maitresse en l’art de la transcription, a tôt fait le choix, pour transmettre sa sensibilité et les émotions des compositeurs qui lui sont chers, d’un compagnon plus discret, plus pudique et pourtant si riche de nuances et de couleurs, le piano Bösendorfer qu’elle ne quitte plus.
Quand on a écouté ce couple fusionnel interpréter, dans le secret de son intimité, la Sonate en Sol Majeur – D. 894, on ne se pose plus la question de savoir laquelle des 21 sonates de Schubert on préfère. Et, avec l’humilité qu’il convient, on rejoint sans hésitation l’avis commun de Liszt et de Schumann qui la considéraient comme « la plus parfaite dans la forme et le fond ».
Beatrice Berrut sculpte avec une élégance infinie cette pâte humaine qui caractérise la musique de Schubert. Sous ses doigts, chaque nuance prend la couleur de la peau, chaque accord la sensualité de la chair. L’âme du poète est incarnée.
Franz Schubert : Sonate pour piano en Sol Majeur – D. 894 Béatrice Berrut
Avec le premier mouvement, "molto moderato e cantabile", commence un calme voyage intérieur empreint d'une sérénité méditative que viennent tourmenter un temps quelques emportements tragiques, comme un rappel de la fatalité de l'existence.Magnifique de tendresse toute romantique, le deuxième mouvement, "andante", prolonge la paix installée dès le début de la sonate, que ne trouble pas la passion lyrique de certaines incursions.La délicate allégresse dansante du troisième mouvement, "menuetto : allegro", ne chasse pas pour autant les évocations dramatiques des syncopes persistantes. Mais la tranquillité, une fois encore, ne perdra pas ses droits.C'est dans le rondo joyeux d'une fête populaire de campagne que Schubert et Beatrice nous entraînent enfin, à l'occasion de l'"allegretto" final, avant de nous ramener, pianissimo, aux premières impressions paisibles du voyage.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy