Son cœur…

Si la poésie ne vous aide pas à vivre, faites autre chose. Je la tiens pour essentielle à l’homme autant que les battements de son cœur.

Pierre Seghers - crédit photo Robert Doisneau

In « Le temps des merveilles » – 1978

Pierre Seghers (Paris, 1906 – 1987)

Si l’on me parle d’un homme du XXème siècle qui a profondément aimé la poésie au point de lui consacrer sa vie, qui l’a servie avec un dévouement total, et qui s’en est servie, aux temps sombres de la France, comme une arme habile et souple de résistance à l’ennemi, je sais, assurément, qu’on me parle de Pierre Seghers.

Plaque commémorative au 228 Bd raspail à Paris
Plaque commémorative – 228 Boulevard Raspail à Paris

Poète engagé, parolier, « éditeur des poètes du monde entier », il aura nourri sa passion pour les poètes et la poésie en fortifiant sans cesse sa généreuse ambition de mettre leurs recueils entre les mains du plus grand nombre, et leurs poésies dans tous les cœurs de ces apprentis découvreurs.

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Plus Minus Zero

plusminuzero   Plus ou moins zéro, c’est, dans la gradation Celsius des températures, le point de rencontre du solide et du liquide, ce point d’échange particulier où la terre ferme devient fine pellicule de glace, comme au Groenland, par exemple. A ce point, le quotidien est tenaillé entre conditions naturelles extrêmes et isolement social, limite ténue où la vie et la mort ne tiennent qu’à la simple mutation du signe.

Svetlana Zakarova & Vladimir Varnava - Pas de deux "Plus-Minus-Zero" - © Photo Jack Devant
Svetlana Zakharova & Vladimir Varnava – Pas de deux « Plus-Minus-Zero » –
© Photo Jack Devant

N’est-ce pas également à cette subtile inversion de sens que tient le fragile équilibre de la relation du couple ? Oscillation continue du point de convergence de deux solitudes entre un plus fusionnel et un moins fissionnel.

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Dialogue au coin du bois

Patrick Notley2 (photographe autiste)

Mais qu’est-ce qui t’intéresse ?

Photographie de Patrick Notley

Qu’est-ce qui m’intéresse ?
Ce qui provoque mon accroissement
Ce qui me renouvelle et m’augmente.

Paul Valéry (Cahiers)

Ψ

Ces photos – ainsi que d’autres de même qualité – circulent depuis un bon moment comme étant d’un certain Patrick Notley, mystérieux photographe allemand, autiste. Les spécialistes considèrent qu’il s’agirait plus vraisemblablement d’un attentionné collectionneur et diffuseur d’images prises par d’autres photographes très talentueux.

L’arbre de l’oubli

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

Alfred de Musset (« Souvenir »)

Arbre étrangeComme il est bon, quand la vie, parfois, décide de faire la mauvaise tête,  voire, certains jours, de nous bousculer un peu fort du côté du cœur,  d’aller se réfugier sous « l’arbre de l’oubli ».

Là, au moment apaisé où nos paupières s’abandonnent, il n’est pas rare qu’une petite mélodie toute simple, mais si douce, vienne tournoyer autour de nos chagrins. Les branches, même dépouillées par les vents froids de l’hiver, la gringottent pour nous. Comme les cordes de mille guitares leurs brindilles desséchées donnent la sérénade à l’âme alanguie.

Une invite à l’oubli !

Alberto Ginastera (argentine 1916-1983) – transcription pour deux guitares d’une Milonga (Canción al árbol del olvido) composée initialement pour piano.

Mais, soyons vigilants, car il arrive quelquefois, sous cet arbre, que l’on oublie d’oublier.

Poésie de Fernán Silva Valdés (Argentine 1887-1975)

Sur ma terre il y a un arbre
Qui s’appelle l’arbre de l’oubli
Où vont se consoler,
Petite vie,
Les moribonds de l’âme.

Pour ne pas penser à toi,
Sous l’arbre de l’oubli
Je me suis couché une nuit,
Petite vie,
Et je m’y suis bien endormi.

Et au sortir de mon rêve,
Une fois encore je pensais à toi,
Car j’ai oublié de t’oublier,
Petite vie,
Quand je me suis couché…

En mi pago hay un árbol,
Que del olvido se llama,
Donde van a consolarse
Vidalita,
Los moribundos del alma.

Para no pensar en vos,
En el árbol del olvido,
Me acosté una nochecita,
Vidalita,
Y me quedé bien dormido.

Al despertar de aquel sueño
Pensaba en vos otra vez,
Pues me olvidé de olvidarte,
Vidalita,
En cuantito me acosté.

Brûler encore…

Don Quichotte (musée 1 iconographique de Don Q)

Brûler, brûler encore, sous les brandons de la passion… Même, et surtout, à braises descendantes, lorsque déjà grises du temps qui fuit elles ne réchauffent plus le cœur que des quelques fumées attiédies montant encore des gloires consumées.

Même alors, quand subrepticement l’ombre frileuse des souvenirs glisse, frissonnante et prémonitoire, le long de son échine engourdie, il ne désarme pas, l’ingénieux hidalgo. Point de relâche pour cet impénitent rêveur, poursuiveur obstiné des chimères, « fait de tripes, d’humeurs, tenaillé par des faims et des désirs inassouvissables »* .

La mort seule demeure le terme du combat pour ce chevalier de l’impossible, voyageur immobile, regard rivé sur son but, intransigeance désespérée d’une unique ambition : l’inaccessible étoile.

*Gilles Deleuze

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

O la fin du voyage…!

« La casa sul mare »

La maison sur la mer

Le voyage prend fin ici :
dans les soucis mesquins qui divisent
l’âme qui ne sait plus émettre un cri.
À présent les minutes sont égales et fixes
comme les tours de roue de la pompe.
Un tour : une montée d’eau qui résonne.
Un autre, nouvelle eau, parfois un grincement.

Le voyage prend fin sur cette plage
que harcèlent les flots patients.
Rien ne dévoile, sinon des fumées paresseuses,
le rivage que tissent de conques
les vents bénins : et rarement se montre
dans la bonace muette
entre les îles d’air migratrices
la Capria, ou la Corse échineuse.

Tu demandes si tout s’évanouit ainsi
dans cette brume de souvenirs ;
si dans l’heure qui somnole ou si dans le soupir
du récif s’accomplit tout destin.
Je voudrais te dire non, et qu’approche
l’heure où tu passeras au-delà du temps ;
peut-être seul qui le veut s’infinise,
et cela tu le pourras, qui sait ? moi non.
Pour la plupart, je pense, il n’y a pas de salut,
mais certains bouleversent tout dessein,
franchissent la passe, se retrouvent tels qu’ils ont voulu.

Avant de renoncer je voudrais t’indiquer
cette voie d’évasion
fugace comme dans les champs houleux
de la mer l’écume ou la ride.
Je te donne aussi mon avare espérance.
Pour des jours neufs, trop las, je ne sais plus la nourrir ;
je l’offre en gage à ton sort : qu’il te sauve.

Le chemin prend fin sur ces rives
que ronge la marée d’un mouvement alterné.
Ton cœur proche qui ne m’entend pas
lève l’ancre déjà peut-être pour l’éternité.

Eugenio Montale (1896-1981)
Eugenio Montale (1896-1981)

 

Eugenio Montale  (Prix Nobel de Littérature 1975)       (Extrait de « Os de Seiche » – Poésie Gallimard)

Montale - Ossi di Seppia
Recueil de poèmes composés entre 1916 et 1927 – Première publication en 1925

« Mon enfant, ma sœur… »

Henri Le Sidaner - Le Bec de Gaz - Nuit bleue 1906
Henri Le Sidaner – Le Bec de Gaz – Nuit bleue 1906

BaudelaireQuand l’invitation nous vient de Baudelaire, lui-même, nous savons déjà que le souvenir que nous garderons du voyage sera inoubliable. Et même, – qui cela surprendrait-il ? –  à défaut de connaître le bonheur d’une réelle traversée, ne céderions-nous pas au plaisir d’en déguster éternellement la proposition ?

Henri Duparc (1848-1933) recadréeQuand Henri Duparc, doté de l’inestimable grâce de savoir draper chaque poème dans une parure mélodique qui lui sied parfaitement, prend soin d’habiller pudiquement cette « Invitation au voyage » d’un délicat voile de peau diaphane et d’en bercer chaque vers au rythme fluide du clapotis crépusculaire, notre monde, définitivement, se nimbe du luxe, du calme, et de la volupté que nous promet ce chimérique là-bas.

Combien de voix enchanteresses nous auront-elles, d’un souffle caressant, inviter aux délices de ce voyage ? Pour parvenir à nous emporter, peu pourtant auront su instiller avec élégance et délicatesse, sous cet épiderme d’harmonie, la « chaude lumière d’hyacinthe et d’or », sève spirituelle dans laquelle aspirent à se fondre, légères et allusives, les subtiles suavités des vers et de la mélodie.

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