Musiques à l’ombre – 9 – Chloris aux enfers

Un pensiero voli in ciel,                Qu’une pensée vole au ciel
se in cielo è quell’alma bella,        si c’est au ciel que se trouve
che la pace m’involò.                     cette belle âme qui troubla ma paix.
Se in Averno è condannata.           Si en enfer il est damné
per avermi disprezzata,                  pour m’avoir méprisée,
io dal regno delle pene.                 au royaume des douleurs
il mio bene rapirò.                         j’enlèverai celui qui fut mon aimé.

Haendel – Delirio amoroso – Première aria

Affligeante banalité, certes, de dire une fois de plus combien la mythologie gréco-latine a inspiré les musiciens et librettistes depuis la Dafné (première femme aimée d’Apollon) de Jacopo Peri en 1598, opéra perdu et reconnu comme le tout premier de l’histoire.
Emboitant le pas de l’Orfeo de Monteverdi, de 1607, ils ne cesseront plus, jusqu’à nos temps modernes, de faire de ces personnages mythiques les héros et les héroïnes de leurs créations. Sur les scènes des théâtres lyriques Rameau convoquera Hippolyte et Aricie, Lully et César Franck, chacun à son tour, inviteront Psyché, Purcell redonnera vie à Didon et Énée, Mozart, jeune prodige de 11 ans en état de grâce, flattera les amours homophiles d’Apollon et Hyacinthe et Berlioz, devenu lui-même démiurge, offrira en cinq actes et neuf tableaux flamboyants et tragiques, Les Troyens à son public. Il faut arrêter la liste.

Chloris par Botticelli « Le Printemps » détail

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Parmi ces héros de la mythologie incarnés dans les œuvres musicales, ceux, ou celles, qui, à l’instar d’Orphée ont fait leur catabase, semblent toutefois provoquer un regain d’intérêt. Mystères et fascination du voyage aux Enfers, au « royaume des douleurs », pour reprendre l’expression de la tendre Chloris.

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C’est à travers un songe inventé pour elle par le cardinal Pamphili que cette nymphe des fleurs et des plantes, va faire sa catabase, dans l’exubérante cantate profane – en forme d’opera seria – Delirio Amoroso, que compose, en 1707, le jeune Haendel fraichement arrivé à Rome.

Georg Friedrich Haendel – 1720 – Attribué à James Thornhill – Cambridge, Fitzwilliam Museum

Cantate « Delirio Amoroso »

Après une ouverture orchestrale conduite par le plus bucolique des instruments, le hautbois, donnant le ton pastoral du sujet, la soprano, pour l’instant récitante, introduit l’histoire : Thyrsis, son bienaimé est mort. Et comme il méprisait son amour elle imagine – là est son « délire » –  qu’il est désormais en enfer où il paie son indifférence. Avec la première aria « Qu’une pensée vole au ciel… », devenue Chloris éplorée par le deuil, elle décide d’aller le sauver du feu éternel. Voyage infructueux, Thyrsis continue de lui échapper. Pourtant, dans un ultime élan compassionnel elle l’éloigne malgré lui des sévices de l’enfer et l’accompagne jusqu’aux Champs Élysées qu’elle illustre par un dernier menuet délicieux :

« Sur ces rives douces et sereines chaque fleur nait d’elle-même avec le sourire ».

Et la soprano redevient narratrice pour une évidente conclusion : tout cela n’était qu’imaginaire !

Et si elle ne voyait plus la belle lumière
D’un soleil qui s’était éteint
Elle l’aura au moins vu dans ses rêves

Quel beau rêve partagé entre les délices et les broderies d’une voix d’exception et les brillants solos d’instruments dont Haendel se souviendra dans ses futures compositions.

Kateryna Kasper (soprano)
Freiburger Barockorchester
René Jacobs
(direction)

Musiques à l’ombre – 8 – Quel cadeau !

Baignoires de roses rouges, poèmes enflammés, bijoux insolents d’éclat, spectaculaires eldorados, sérénades énamourées sur les eaux de lointaine lagune, et mille autres extravagances… Nos idées foisonnent, Messieurs, lorsqu’il s’agit de gâter la femme que nous chérissons !


Mais lequel d’entre nous a-t-il jamais réveillé sa bienaimée, le jour de son anniversaire, pour la remercier du jeune fils qu’elle lui a récemment donné, en dirigeant, depuis les escaliers qui conduisent à sa chambre, une quinzaine de musiciens – la maison ne pouvant en recevoir plus – jouant pour elle une œuvre unique qu’il aurait à peine composée, pleine d’une pastorale tendresse, où des chants d’oiseaux feraient écho à de langoureux soupirs… et qui, cent-cinquante ans plus tard, constituerait une des valeurs les plus sures et cependant une des pièces les plus émouvantes du répertoire des grandes formations symphoniques ?

N’est pas Richard Wagner qui veut !

Siegfried-Idyll

Tribschener Idylle mit Trust-Vogelsang und Orange-Sonnenaufgang, als Symphonischer Geburtstagsgruß. Senneur dargebracht Cosima von Ihrem Richard – 1870

Idylle de Tribschen avec le chant d’oiseau de Fidi* et le lever du soleil orange. Cadeau d’anniversaire symphonique à Cosima de la part de son Richard – 1870

*Fidi = diminutif de Siegfried

Orchestre de Chambre de Norvège
Direction : Antje Weithaas (violon)

Cosima & Richard Wagner

Sans la signature de Cosima Wagner, cette page d’un journal qui n’avait aucune intention d’être un jour publié, laisserait volontiers accroire qu’elle est extraite d’un conte de fées dont l’auteur, distrait par trop d’émotion, aurait omis le traditionnel « il était une fois ».

Dimanche 25 décembre 1870
Sur cette journée, mes enfants, je ne peux rien vous dire, rien sur mes sentiments, rien sur mon humeur, rien, rien, rien. Je vais juste vous raconter succinctement et clairement ce qui s’est passé. Quand je me suis réveillée j’ai entendu du bruit, le son grandissait, je savais que je ne rêvais pas, il y avait vraiment de la musique, et quelle musique ! Dès qu’elle se fut arrêtée, Richard vint me voir avec les cinq enfants et me remit la partition de son « Symphonischer Geburtstagsgruß » (cadeau d’anniversaire symphonique). J’étais en larmes, mais toute la maison aussi ; Richard avait installé son orchestre dans l’escalier et consacrait ainsi pour toujours notre Tribschen ! « Idylle de Tribschen avec chant d’oiseau de Fidi et lever de soleil orange » — ainsi s’appelle l’œuvre. […]  Après le petit déjeuner, l’orchestre se rassembla de nouveau, et une fois de plus l’ Idylle retentit dans le hall inférieur, nous touchant tous profondément […]  Les musiciens jouèrent aussi le cortège nuptial de Lohengrin,  le Septuor de Beethoven, et, pour finir, encore une fois l’œuvre que je n’entendrai jamais assez ! — Alors, je comprenais enfin tout le travail de Richard en secret…
« Maintenant, laisse-moi mourir ! », lançai-je à Richard.

Cosima Wagner – Journal

Musiques à l’ombre – 7 – Transparence

S’il fallait s’interroger sur le mystère de cette œuvre, il suffirait de se poser une seule question : pourquoi une telle transparence conclut-elle à ce souffle d’ombre, à cet obscur ?

Gil Pressnitzer
(à propos de la Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119 de Prokofiev)

Sergueï Prokofiev 1891-1953

Prokofiev avait déjà écrit pour le violoncelle, une ballade pour violoncelle et piano opus 15, un adagio opus 97, mais c’est la rencontre déterminante avec le jeune Mstislav Rostropovitch qui lui ouvre les portes sombres de cet instrument qui mélange à la fois le royaume des ombres et le velours des lumières.

Ibid

Sonate pour violoncelle et piano en Ut majeur, op. 119

Sol Gabetta (violoncelle) & Polina Leschenko (piano)

1. Andante grave – Moderato animato – Andante grave – Allegro moderato
2. Moderato – Andante dolce – Moderato primo
3. Allegro ma non troppo – Andantino – Allegro ma non troppo

La musique n’a pas toujours besoin des mots, certes, mais il serait dommage en la circonstance de se priver de la qualité de cette page que Gil Pressnitzer consacrait à cette sonate, il y a quelques années, sur le blog qu’il anima avec passion jusqu’à sa disparition en 2015, « Esprits Nomades – Notes de passage, Notes de partage » :

Sergueï Prokofiev : Sonate pour violoncelle & piano en Ut majeur, Op. 119

Musiques à l’ombre – 6 – Débordement des sens

L’admirable chef d’œuvre ! Il faut après l’analyse oublier tout ce que l’on vient d’écrire et s’abandonner à ce poème si intensément dramatique et qui contient plus de musique en ses trois mouvements qu’un opéra tout entier. Quelle force jusque là inconnue a pu dicter pareille confession, présider à un tel débordement des sens ? Comment pourrait-on encore, après le ‘Quintette’, parler d’un Franck « Pater Seraphicus ! » ? Si la victoire reste à un idéal de pureté conquis de haute lutte, les forces obscures n’en sont pas moins présentes, imposant leur volonté à la faiblesse humaine.

Jean Gallois – Franck (collection ‘Solfèges’ N°27)

Ce n’est pas une des moindres vertus de l’ombre que d’engager l’esprit paresseux, apaisé par la fraîcheur qu’elle dispense, à divaguer à loisir entre pensées et souvenirs.
Dans la fausse somnolence de cet après-midi-là, les images du passé et leurs légendes, balancées entre mémoire et rêve, ont fini singulièrement par trouver, à rebrousse-chemin du schéma proustien, l’unité de leur figuration dans une page de musique.
L’ébauche d’un souvenir passionné de ma lointaine jeunesse avait suffi, à travers un enchaînement éclair de mes pensées, à faire battre dans ma poitrine les échos romantiques de l’inoubliable Quintette pour piano et cordes en fa mineur de César Franck, ce monument initiatique de la musique de chambre française, que je découvrais alors.
Après tout, ce magistral quintette – malgré quelques grandiloquences que l’on pardonne volontiers au puissant organiste – ne contient-il pas déjà, en germe, la célèbre ‘petite phrase de Vinteuil’ qui bouleversera tant ce cher Swann ?

Une pression du doigt sur un écran et, magie de la technologie, cinq jeunes et brillants musiciens font, comme aurait pu le dire Debussy, « exploser » l’ombre de mille couleurs…

César Franck 1822-1890
Trois mouvements :

– Molto moderato quasi lento : D'abord, le premier violon seul fait remonter des profondeurs de l'âme les accents passionnés du thème principal, (qui reviendra de manière cyclique tout au long de l’œuvre), vite soutenu par le second violon, l'alto et le violoncelle, tandis que par une délicate berceuse s'invite le piano. 
Le dialogue entre les instruments se poursuit autour de nouveaux thèmes annexes, le rythme s'emporte, le tempo s'accélère, évidente figuration de la pulsion dramatique sous-tendue par la passion. Après une courte accalmie le mouvement atteint son paroxysme dans la frénésie d'un fougueux animato collectif.     

Lento con molto sentimento : Longue élégie romantique qui ne manque pas de retrouver un temps le thème cyclique, signature sonore du quintette. La gravité du violoncelle maintient la tension dramatique tout au long du mouvement.


Allegro non troppo ma con fuoco : Après l'obsédant bourdonnement des cordes au début du mouvement, un premier thème, appuyé sur les accords du piano, se fait entendre nerveusement. Le second thème, pilier du deuxième mouvement, s'y superpose à travers une architecture complexe, magnifiant la densité dramatique de l'instant. Une respiration et le thème principal revient pour animer l'ensemble dans une exaltante coda que conclut un énergique unisson.

César Franck
Quintette pour piano et cordes en fa mineur
(1879)

Rosanne Philippens (violon)
Lorenzo Gatto (violon)
Camille Thomas (violoncelle)
Dimitri Murrath (alto)
Julien Libeer (piano)

Mille mercis et mille bravos à ces jeunes musiciens aussi beaux que talentueux !

Musiques à l’ombre – 5 – Dichotomie des sommets

Il est facile de croire, facile de ne pas croire. Ce qui est dur c’est de ne pas croire à son incroyance.

Arthur Koestler

J-S. Bach 1685-1750

Ciel ou soleil, qu’importe ! Lorsque c’est la musique de Jean-Sébastien Bach qui la conduit, la lumière que chacun choisit de laisser pénétrer l’ombre où il se réfugie ne s’exonère jamais de l’énergie spirituelle qui lui confère son incomparable éclat.

Dieu sait, n’est-ce pas, pour paraphraser Cioran, combien son illustre promoteur aura contribué à l’incontestable succès qui est le sien. Dichotomie des sommets !

1. Chœur
Ach Herr, mich armen Sünder
Straf nicht in deinem Zorn,
Dein’ ernsten Grimm doch linder,
Sonst ist’s mit mir verlorn.
Ach Herr, wollst mir vergeben
Mein Sünd und gnädig sein,
Daß ich mag ewig leben,
Entfliehn der Höllenpein.
.
Seigneur, ne me punis pas dans ta colère, moi qui ne suis qu’un pauvre pécheur. Apaise donc ta rage sévère, sinon pour moi, tout est perdu. Seigneur veuille me pardonner mes péchés et m’être indulgent, que je puisse connaître la vie éternelle et échapper aux tourments de l’enfer.

2. Récitatif (Ténor)
Ach heile mich, du Arzt der Seelen,
Ich bin sehr krank und schwach;
Man möchte die Gebeine zählen,
So jämmerlich hat mich mein Ungemach,
Mein Kreuz und Leiden zugericht;
Das Angesicht Ist ganz von Tränen aufgeschwollen,
Die, schnellen Fluten gleich, von Wangen abwärts rollen.
Der Seele ist von Schrecken angst und bange;
Ach, du Herr, wie so lange?
.
Soigne-moi, toi le médecin des âmes. Je suis vraiment très faible et très malade ; on pourrait compter mes os, tant mon malheur, ma croix et mes souffrances m’ont rendu pitoyable ; Mon visage est gonflé de larmes qui se déversent sur mes joues comme des torrents rapides. Mon âme est pleine d’effroi, d’angoisse et d’inquiétude ; Jusques à quand Seigneur ?

3. Aria (Ténor)
Tröste mir, Jesu, mein Gemüte,
Sonst versink ich in den Tod,
Hilf mir, hilf mir durch deine Güte
Aus der großen Seelennot!
Denn im Tod ist alles stille,
Da gedenkt man deiner nicht.
Liebster Jesu, ist’s dein Wille,
So erfreu mein Angesicht!
.
Réconforte mon être, Jésus, sinon je vais m’abandonner à la mort. Aide-moi, aide-moi par ta bonté à sortir de telles angoisses ! Car dans la mort tout est silence et nul n’a souvenir de toi. Jésus, mon bien-aimé, si telle est ta volonté, viens réjouir mon regard.

4. Récitatif (Alto)
Ich bin von Seufzen müde,
Mein Geist hat weder Kraft noch Macht,
Weil ich die ganze Nacht
Oft ohne Seelenruh und Friede
In großem Schweiß und Tränen liege.
Ich gräme mich fast tot und bin vor Trauern alt,
Denn meine Angst ist mannigfalt.
.
Je suis las de soupirer, mon esprit n’a plus ni force ni pouvoir car je passe souvent la nuit entière sans connaître le repos, ni la paix, dans la sueur et les larmes. Je meurs presque de chagrin et je vieillis de tristesse car mes peurs sont multiples.

5. Aria (Basse)
Weicht, all ihr Übeltäter,
Mein Jesus tröstet mich!
Er läßt nach Tränen und nach Weinen
Die Freudensonne wieder scheinen;
Das Trübsalswetter ändert sich,
Die Feinde müssen plötzlich fallen
Und ihre Pfeile rückwärts prallen.
.
Éloignez-vous tous les malfaiteurs. Jésus vient me réconforter ! Il fait à nouveau briller le soleil de la joie après tant de larmes et de pleurs ; le temps du trouble se dissipe. Les ennemis tombent soudainement et leurs flèches se retournent contre eux.

6. Choral
Ehr sei ins Himmels Throne
Mit hohem Ruhm und Preis
Dem Vater und dem Sohne
Und auch zu gleicher Weis
Dem Heilgen Geist mit Ehren
In alle Ewigkeit,
Der woll uns all’n bescheren
Die ewge Seligkeit.
.
Gloire au trône des Cieux, honneur et louange, au Père et au Fils et de la même manière au Saint-Esprit pour les siècles des siècles ; Qu’il veuille nous accorder à tous le bonheur éternel.

*Textes originaux et traduction : « bach-cantatas.com »

Musiques à l’ombre – 4 – Reminiscenza

La pensée noble et le souvenir doux, c’est la vie dans toute sa profondeur.

Goethe – Maximes et réflexions

Chacun sait depuis longtemps maintenant que la maîtrise technique du piano n’est plus l’apanage des virtuoses patentés des grandes salles de concert.
L’on pourrait alors penser que leur maturité, forgée à la fois par leur vécu personnel et leur expérience artistique, leur confère une certaine exclusivité dans l’art délicat de transmettre les multiples nuances des émotions que le compositeur a confiées à sa partition. Idée reçue et dépassée.

Aux âges encore « tendres », les souvenirs ne sont certes pas très nombreux. Mais la sensibilité n’attend pas le nombre des années, le talent non plus !
Pour s’en persuader – et s’il n’en était besoin, au moins pour le plaisir –, il faut écouter et voir le jeune pianiste Alexander Malofeev interpréter la très romantique Sonate en La mineur – opus 38 – N°1 « Reminiscenza » de Nicolas Medtner.

Nicolas Medtner 1880-1951

Après une introduction en forme de tendre ballade que n’aurait pas reniée Brahms, la musique s’emporte dans un épanchement passionné qui ne tarde pas à laisser place à un débordement impétueux, explosion de couleurs, avant de retrouver l’Allegretto tranquillo du début.
Le poète ne disait-il pas que le souvenir avait besoin de mélancolie pour exhaler tout son parfum ?

Musiques à l’ombre – 3 – Hypnotique

Jean Sibelius (1865-1957)

Sibelius n’a pas encore 40 ans lorsqu’il s’attèle, pendant l’année 1904, à la composition de son Concerto pour violon en Ré mineur, et pourtant c’est toute la passion et l’énergie du jeune musicien adolescent qui s’expriment à travers l’infinie richesse des pages de sa partition.

Ce n’est qu’à l’âge de quatorze ans qu’il s’éprend éperdument de l’instrument, trop tard pour devenir le virtuose qu’il aurait aimé être. Mais cet engouement pour le violon, même tardif, lui permet d’acquérir une parfaite connaissance des possibilités techniques de l’instrument, comme en témoignent ses précédentes compositions de musique de chambre et ses premières symphonies.

Bien que composé dans un chalet en bois sur les bords d’un lac glaciaire de Finlande par un musicien dépressif et alcoolique, ce concerto pour violon, le seul que composa Sibelius, devenu désormais une des œuvres majeures du répertoire, ne manque ni de chaleur, ni de générosité et encore moins de profondeur.
Les richesses thématiques s’y succèdent au-delà de l’expression d’un romantisme premier à travers la modernité et la singularité de la composition, jusqu’à enceindre l’auditeur – pour son plus grand plaisir – dans la puissante matière tellurique qui s’en dégage.

Trois mouvements classiques – ‘ vif – lent – vif ‘ – que résume ainsi avec justesse et concision la musicologue et journaliste musicale Laure Mézan :

Allegro moderato, au climat inquiétant et dramatique, le violon, souvent exploité dans son registre aigu, se fait lyrique et passionné. Le second mouvement, Adagio, s’apparente à une canzonetta d’inspiration plus méditerranéenne (référence au séjour que Sibelius effectua en Italie pendant les années de sa composition ?), tandis que le final, Allegro ma non tanto, est aussi étourdissant que martial, parcouru par un ostinato au rythme martelé.

Jean Sibelius
Concerto pour violon en Ré mineur – Op. 47

Augustin Hadelich (Violon)
hr-Sinfonieorchester
Andrés Orozco-Estrada (Direction)

Musiques à l’ombre – 2 – Huit voix de lumière

Ni dans les temps anciens, ni de nos jours on ne trouve une perfection plus grande chez un maître aussi jeune.

Robert Schumann (à propos de l’Octuor de son ami Félix Mendelssohn)

Bouillonnement de fraîcheur, houle musicale de jeunesse passionnée, miraculeuse illumination de la musique de chambre, l’Octuor en mi bémol majeur – Opus 20 de Félix Mendelssohn s’impose comme une indispensable contrepartie à notre été de misères.

Felix-Mendelssohn (1809-1847) – portrait par Wilhelm-Hensel

Les plus grands musiciens de l’histoire ont unanimement considéré la composition pour quatuor à cordes comme l’exercice le plus exigeant et le plus difficile de l’écriture musicale. Et c’est pourtant à seize ans, en 1825, que Félix Mendelssohn, écrit, sans modèle particulier d’un précédent maître, l’une des pages les plus proches de la perfection que connaît cet art délicat de la musique de chambre.

Comble du génie précoce, le jeune Félix convoquera pour l’occasion, non pas un, mais deux quatuors à cordes, pour donner naissance à son incomparable

Octuor en mi bémol majeur – Opus 20

Écriture souple, fluide, allègre, élégante, empreinte de juvénile passion et cependant étayée par une incroyable maturité.

Mariage musical intemporel de la jeunesse et de la beauté…

Notre été mérite bien d’y être invité !

Janine Jansen (violon) et la fine fleur mondiale des jeunes chambristes :

Aux violons : Ludvig Gudim – Johan Dalene –  Sonoko Miriam Welde

Aux altos : Amihai Grosz – Eivind Holtsmark Ringstad

Aux violoncelles : Jens Peter Maintz, – Alexander Warenberg

1/ Allegro moderato ma con fuoco

2/ Andante

3/ Scherzo : Allegro leggierissimo

4/ Presto

Homme, où es-tu ?

Publié sur « Perles d’Orphée » le 14/12/2012

Le programme en quelques siècles

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,

Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme
Au nom de la Raison,

Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice

Puis on supprimera la justice.

On supprimera l’Amour
Au nom de la Fraternité,

Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera l’Esprit de Vérité
Au nom de l’Esprit critique,

Puis on supprimera l’esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du Sens des mots,

Puis on supprimera le sens des mots.

On supprimera le Sublime
Au nom de l’Art,

Puis on supprimera l’art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,

Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,

Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du Poète,

Puis on supprimera le poète.

On supprimera l’Esprit,
Au nom de la Matière,

Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME ;

ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME ;

IL N’Y AURA PLUS DE NOM ;

NOUS Y SOMMES.

Armand Robin 1912-1961

 

 

Les Poèmes Indésirables (1945)

 

 

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Musique : Sappho de Mytilene – A. Ionatos & N. Venetsanou

Musiques à l’ombre

La musique, ce qu’elle est : respiration. Marée. Longue caresse d’une main de sable.

Christian BobinSouveraineté du vide – Gallimard / Folio

Avant propos

Voici une petite série de billets estivaux consacrés à la musique. Qui, connaissant ces pages, s’en étonnerait ? Mais, puisque nos emplois du temps d’été sont plus tolérants, j’ai choisi de ne pas l’enfermer dans des extraits, de la laisser être ce qu’elle est selon la définition poétique, bien en accord avec la saison, qu’en donne Christian Bobin : « une longue caresse d’une main de sable ».

Longue, cela veut dire que, contrairement à l’accoutumé, je me suis ici autorisé le plaisir de diffuser dans leur intégralité les œuvres choisies, en m’imposant toutefois de sélectionner celles qui ne dépassent pas les 30 minutes, ou si peu – confort d’écoute oblige. Ainsi savons-nous déjà que nous serons privés des symphonies de Bruckner et de Chostakovitch ou autres Gurre-Lieder, mais, par bonheur, l’intensité du souffle n’est pas proportionnelle à sa longueur.

C’est dans la jeunesse, jeune âge du compositeur ou de l’interprète, fraîcheur juvénile du thème, que j’ai naturellement cherché cette intensité.

Et puis, comme toujours, c’est le cœur, au final, qui aura guidé mes choix.

A très vite, sous la tonnelle ou le figuier… ! Oreilles ouvertes et yeux mi-clos.

Heureux été !

Musiques à l’ombre – 1 – Carnaval

Au carnaval tout le monde est jeune, même les vieillards. Au carnaval tout le monde est beau, même les laids.

Nicolaï Evreïnov (dramaturge russe – début XXème)

Colombine et Arlequin  (c.1740) par Giovanni Domenico Ferretti

– Pour Robert Schumann qui compose le « Carnaval » op.9 à 23 ans, sûr désormais qu’il ne sera pas, après avoir mutilé son annulaire, le pianiste virtuose qu’il aurait voulu être,

– Pour la Commedia del’arte qui l’inspire tant et sa galerie de personnages fantasques et fantastiques qui ne quittent jamais l’enfant qui rêve et rêvera toujours en lui,

– Pour Estrella (Ernestine von Fricken) l’amoureuse qu’il abandonne et pour Chiarina (Clara Wieck) qu’il adorera sa vie durant,

– Pour le rêveur mélancolique, Eusebius, et pour Florestan, vaillant et passionné, ses deux autres lui-même qui peuplent son imaginaire,

– Pour Paganini et pour Chopin que Robert admire et qui lui inspirent ici deux petites perles musicales scintillant au milieu de cet écrin de variations romantiques.

– Pour les retrouvailles de Schumann avec lui-même, militant en chef de sa confrérie imaginaire des Compagnons de David, en marche contre les Philistins,

– Pour Eva Gevorgyan, ravissante jeune pianiste russe de 20 ans, finaliste et lauréate d’une mention spéciale au 18ème redoutable Concours International de Piano Frédéric Chopin, en 2021, qui nous gratifie d’une splendide version du « Carnaval » Opus 9, animant autour de ses doigts délicats, sous nos yeux aussi éblouis que nos oreilles sont enchantées, tous les personnages de ces « Scènes mignonnes sur quatre notes », selon le sous-titre de l’œuvre.

I. Préambule
II. Pierrot
III. Arlequin
IV. Valse noble
V. Eusebius
VI. Florestan
VII. Coquette
VIII. Réplique
IX. Sphinx (non numérotée dans la partition originale)
X. Papillons
XI. Asch, Scha, lettres dansantes
XII. Chiarina
XIII. Chopin
XIV. Estrella
XV. Reconnaissance
XVI. Pantalon et Colombine
XVII. Valse allemande
XVIII. Paganini (non numérotée dans la partition originale)
XIX. Aveu
XX. Promenade
XXI. Pause
XXII. Marche des Davidsbündler contre les Philistins

Elle viendra – 9 – ‘Admissions’

Il y a de nombreuses années – je n’avais pas encore obtenu mes galons de « Web-navigator » -, j’avais découvert avec plaisir, lors d’une traversée tourmentée de la « toile », le texte de cette petite poésie humoristique juste signée des initiales JLW. N’ayant pu retrouver son auteur, je m’octroyais la liberté de l’enregistrer à destination de mes amis.

Enregistré en 2002

visage-du-diable-sur-fond-noir

Ce texte enregistré il y a plus de vingt ans aura donc fini par trouver son actualité…

Jeune on rédige son C.V.
Plus tard on écrit ses mémoires.
Et puis vient le temps des archives…

L’avant-dernière demeure : la boîte-archive : le véritable enfer

Elle viendra – 8 – ‘In memoriam’

In memoriam

Schubert est mort la nuit passée. Il va me manquer, chaque matin je me réveillais accompagné par son chant. Il était fabuleux : il chantait de tout son corps.
Tel devait être le poète, pensais-je quelquefois, excédé par tant de discours où l’esprit seul se déployait. Mais entre les hommes et les oiseaux il y a, pour le moins, cette différence : un oiseau qui chante descend vertigineusement à ses racines ; l’homme, il est bien rare que la flamme des voyelles lui brûle les hanches. Voilà pourquoi sa mort me touche tant.
Demeurent donc ces lignes en souvenir du maître !
                                 Janvier 1985

Eugenio de Andrade
Versants du regard et autres poèmes en prose (Ed. La Différence – 1990)
Traduit du portugais par Patrick Quillier.

Franz Schubert 1797-1828

In Memoriam

O Schubert morreu a noite passada. Vai fazer-me falta, todas as manhãs acordava com ele a cantar. Era fabuloso: cantava com o corpo todo. Assim devia ser o poeta, pensava eu às vezes, farto de tanto discurso onde apenas o espírito assomava. Mas entre homens e pássaros há, pelo menos, esta diferença: um pássaro quando canta desce vertiginosamente à raiz; o homem, esse é muito raro que o ardor das vogais lhe queime a cintura. Eis porque me comove tanto a sua morte. Fiquem estas linhas a recordar o mestre.
Janeiro, 1985

‘A bouche perdue’

A bouche perdue

Je voudrais te parler à bouche perdue
Comme on parle sans fin dans les rêves
Te parler des derniers jours à vivre
Dans la vérité tremblante de l’amour
Te parler de toi, de moi, toujours de toi
De ceux qui vont demeurer après nous
Qui ne connaîtront pas l’odeur de notre monde
Le labyrinthe de nos idées mêlées
Qui ne comprendront rien à nos songes
A nos frayeurs d’enfants égarés dans les guerres
Je voudrais te parler, ma bouche contre ta bouche
Non de ce qui survit ni de ce qui va mourir
Avec la nuit qui déjà commence en nous
De nos vieilles blessures ni de nos défaites
Mais des étés qui fleuriront nos derniers jours
J’ai tant de choses à te dire encore
Que ce ne serait pas assez long ce qui reste de mon âge
Pour raconter de notre amour les sortilèges
Je voudrais retrouver les mots de l’espoir ivre
Pour te parler de toi, de tes yeux, de tes lèvres
Et je ne trouve plus que les mots amers de la déroute
Je voudrais te parler, te parler, te parler

Albert Ayguesparse 1900-1996

 

Les armes de la guérison – Éditions André De Rache / 1973

Elle viendra – 7 – Beauté de l’inutile

C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière.

Cyrano de Bergerac

Scène finale de ‘Cyrano de Bergerac’ d’Edmond Rostand
Extrait du téléfilm réalisé par Claude Barma pour la RTF en 1960

Cyrano : Daniel Sorano
Roxane : Françoise Christophe
Ragueneau : Michel Galabru
Le Bret : Jean Topart

Et puis mourir n’est rien, c’est achever de naître.

Savinien Cyrano de Bergerac – La mort d’Agrippine

Elle viendra – 6 – Latine ? Anglaise ?

‘Nous mourrons sans vengeance, mais mourons. Oui, c’est bien ainsi
qu’il me plaît de descendre chez les ombres…’

Ainsi avait parlé Didon, et avant qu’elle n’achève, ses servantes la voient retombée sur le fer, l’épée couverte d’une écume de sang, ses mains sans vie.

Virgile – L’Énéide – Livre IV (Le suicide de Didon)

§

En ces temps lointains de ma jeunesse, lourdement armés de notre « GAFFIOT » – les latinistes qui ont survécu n’auront pas oublié combien ce dictionnaire pesait dans nos cartables – nous nous battions avec le vers alambiqué de L’Énéide pour essayer de comprendre quelque chose à la Guerre de Troie racontée par Virgile. Si le récit des combats et la beauté d’Hélène parvenaient parfois à capter notre attention, les amours bouleversées de Didon et Énée n’avaient pas, en revanche, le pouvoir d’aiguiser nos passions..

Le nom ‘Didon’ exerçait pourtant sur notre petit groupe un étrange pouvoir pavlovien: était-il prononcé que le plus vif d’entre nous lançait aussitôt à la compagnie (même en plein cours) une citation, au demeurant exercice de diction, qui dite à toute vitesse devenait, à notre grande satisfaction, une énigme vocale indéchiffrable pour ceux de nos copains qui n’étaient pas encore initiés :

                   « Didon dîna, dit-on, du dos d’un dodu dindon. »

Augustin Cayot – 1711 – Mort de Didon

Lequel d’entre nous – l’aîné avait-il fêté ses 13 ans ? –  se serait-il préoccupé du sort tragique de cette reine mythologique fondatrice de Carthage, dont Virgile, assisté avec ferveur par notre professeur, s’évertuait à nous dire – en latin de l’âge d’or – la souffrance ?  Cette reine qui, accueillant dans son palais Énée défait à Troie, en devient amoureuse et s’unit à lui sur les conseils de sa sœur. Cette reine qui, à peine l’union avec Énée célébrée, est abandonnée par ce nouvel époux reniant son serment, convaincu par la malveillante insistance de Junon de partir à la reconquête illusoire de Rome. Cette reine, digne jusqu’à en mourir, qui, repoussant la condescendance de son traître époux, empoigne l’épée qu’un jour il lui offrit et se transperce la poitrine en s’exclamant fièrement :

« Moriemur inultae, sed moriamur ! »
Nous mourrons invengée, mais mourons !

Henry Füsli – Mort de Didon

En a-t-il inspiré des poètes, des romanciers, des peintres et des musiciens, ce royal suicide de la célèbre Didon !

Henry Purcell par John Closterman - 1695
Henry Purcell par John Closterman – 1695

Dans l’univers musical, cette tragédie n’inspirera pas moins d’une centaine de pièces lyriques depuis « La Didone » de Cavalli en 1641 jusqu’au « Dido and Aenas » de Britten en 1951, en passant par l’opéra fleuve de Berlioz, « Les Troyens ». Mais c’est sans conteste au justement surnommé ‘Orpheus britannicus‘, Henry Purcell, que revient le mérite d’avoir laissé à la postérité le chef d’œuvre absolu de la musique baroque anglaise avec son opéra « Dido and Aeneas » de 1688.

.Quel plus émouvant chant de désespérance que le lamento final, qu’entonne Didon trahie mais digne, se mourant, l’âme déchirée ?

« When I am laid in earth »

Bouleversante noblesse des derniers instants de notre héroïne tragique dans cette incarnation théâtrale par la sublime soprano au nom prédestiné :

Joyce DiDonato

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Récitatif
Ta main, Belinda, les ténèbres m’envahissent,
Sur ton sein laisse-moi reposer,
Je le voudrais encore, mais la Mort m’emporte ;
La Mort est désormais une invitée bienvenue.

Aria
Quand je serai portée en terre, que mes torts ne créent
Aucun trouble, aucun trouble dans ton cœur ;
Souviens-toi de moi, souviens-toi de moi,
Mais ah ! oublie mon destin.