Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Elle ne compterait pas les moments où ils ont évoqué leurs lendemains Elle ne chantonnerait pas les paroles quand quelqu’un joue leur chanson Dans les nuits de solitude comme celle-ci, quand elle a besoin d’un ami, Il serait bien le dernier qu’elle appellerait, s’il lui restait un brin de fierté.
Elle ne chercherait pas une place idéale pour exposer sa photo Juste pour caresser son visage et l’imaginer dans ses bras Elle ne serait pas là en ce moment, plantée devant sa maison Prête à ramper sans honte, s’il lui restait un brin de fierté.
Seule une imbécile porterait encore cette bague Et sonnerait à sa porte
Elle ne laisserait pas son cœur s’enrouler autour de son doigt Elle ne s’effondrerait pas quand il ouvre la porte, Comme à chaque fois que leurs regards se sont croisés Ses larmes ne couleraient pas, s’il lui restait un brin de fierté.
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Mais comme nous serions punis si elle n’avait pas « craqué » ce jour-là sur cet air de country du répertoire de John Berry ! Elle, la grande Etta James, légende du blues — mais aussi diva du Soul Jazz, du Rythm & Blues et du Rock and Roll !
Etta James, au tempérament volcanique et à la voix ensorcelante, qui avait répondu à ceux qui prétendaient que le blues est triste :
Certains pensent que le blues est triste, mais ce n’est pas le blues que je chante. Quand je chante le blues, je chante la vie. Ceux qui ne peuvent supporter d’écouter le blues sont des hypocrites.
« If I had any pride left at all ! »
I wouldn’t count the times we talked about tomorrow I wouldn’t sing the lines when some one played our song On lonely nights like this when I need a friend You’d be the last one I’d call, if I had any pride left at all.
I wouldn’t keep a place just to set your picture Reach and touch your face and feel you in my arms I wouldn’t be here now, parked outside your house Not ashamed to crawl, if I had any pride left at all.
Only a fool would still be wearing this ring And ringing your front doorbell
I wouldn’t let my heart stay wrapped around your finger I wouldn’t fall apart when you open the door Like all the other times when your eyes met mine These teardrops wouldn’t fall, if I had any pride left at all.
Ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d’anges et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n’agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle…
Antoine de Saint-Exupéry – « Lettres à sa mère » – Éditions Gallimard
Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s’agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l’aimé, le pauvre aimé si peu divin.
Albert Cohen – « Le livre de ma mère » – Éditions Gallimard
Aucun être au monde, exceptée celle qui des fils de sa chair a tissé notre chair, ne pourrait abriter en son sein telle incommensurable et imprescriptible vocation à nous aimer. Alors, qui, lorsque sur nous s’abat l’ombre de l’infortune ou le glaive du malheur, serait davantage que notre mère elle-même submergé par cette indomptable montée des larmes ?
Fallait-il que Maître Haendel, composant, en ces jours de 1723, son « Giulio Cesare in Egitto », eût été particulièrement inspiré par cette intemporelle image de l’amour maternel pour que naquît de sa plume sensible un aussi magnifique et poignant duettino pour contralto et soprano, « Son nata a lagrimar » (Je suis née pour pleurer).
Dialogue lyrique entre une mère et son fils accablés par un injuste sort et réunis pour un ultime instant d’affection partagée ; pathétique duo d’amour, véritable chant de séparation où se mêlent avec pudeur et dignité, à travers les subtiles palpitations des cordes psalmodiant un plaintif continuo en mi mineur, les lamentations désespérées d’une mère éplorée et l’infinie tendresse de son enfant.
Un des plus beaux duos qui se puissent entendre sur une scène d’opéra.
— Le superlatif n’est pas usurpé…
… l’hommage à toutes nos mères n’en sera que plus grand !
Ω
Sextus, fils de Cornélie, a défié le roi d’Égypte, Ptolémée, qui, croyant ainsi plaire à César, vient d’assassiner Pompée, leur père et époux. Le jeune homme est sur le point d’être emmené par la garde royale qui l’a interpelé. Avant que ne tombe le rideau sur l’incarcération de son enfant et sur le premier acte, Cornélie est autorisée à retrouver une dernière fois ce fils infortuné.
Son nata/o a lagrimar/sospirar,
e il dolce mio conforto,
ah, sempre piangerò.
Se il fato ci tradì,
sereno e lieto dì
mai più sperar potrò.
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Je suis né/e pour pleurer/soupirer,
et toujours je regretterai
mon doux réconfort.
Si le destin nous a trahis,
plus jamais je ne pourrai espérer
un jour serein ou gai.
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Ω
Cornélie : Randi Stene (contralto)
Sextus : Tuva Semmingsen (soprano)
Royal Danish Opera – 2005
Ω
Mais, quel que soit le sort qui t’attend dans la lutte,
La palme ou le cyprès, le triomphe ou la chute,
Souviens-toi qu’en ce monde il est du moins un cœur
Qui t’aimera vaincu tout autant que vainqueur,
Et, contre tous les coups d’une fortune amère,
Que toujours, mon enfant, il te reste ta mère !
Auguste Lacaussade – « Vocation » in « Poèmes et paysages » (1897)
Dans le bref espace d’un lied, Schubert fait de nous les spectateurs de conflits rapides et mortels. (Franz Liszt)
La musique est ce qui nous aide à être un peu mieux malheureux. (Cioran)
Non ! Je ne connais pas meilleure manière d’échapper à l’abrutissement de l’incessant tumulte politico-médiatique qui, chaque minute, entraînant chacun de nous dans les affres labyrinthiques de la parole dévoyée, nous étouffe, tels des suppliciés de Dante, sous des vagues de fange, onde nauséabonde pulsée par la force dévastatrice d’intérêts particuliers et d’égos hypertrophiés, que de se livrer, corps et âme, le temps d’un lied, à la grâce d’une poésie simple ondoyant langoureusement sur le rythme fluide d’une mélodie de Schubert.
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Et le choix est immense, n’est-ce pas, quand on sait que ce jeune homme, mort à 31 ans, a composé, outre ses symphonies, ses messes, ses pièces immortelles pour le piano et son admirable musique de chambre, plus de 600 lieder…
Tous, certes, ne connaissent pas la même gloire ou le même engouement que les célébrissimes Der Hirt auf dem Felsen (Le pâtre sur le rocher), Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) ou les merveilles du cycle Winterreise (Le voyage d’hiver).
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Mais qu’il est bon de sortir des sentiers battus, fussent-ils d’une incontestable beauté, pour découvrir ou redécouvrir d’autres mélodies moins familières et pourtant aussi parfaites invites à la rêverie romantique.
Dans le frémissement du lied de Schubert, le présent est toujours nostalgique tant la conscience de l’impermanence des choses de la vie s’impose à l’âme sensible.
En créant cette atmosphère musicale particulière autour du poème, Schubert confère aux mots une part supplémentaire de profondeur et de mystère qui les élèvent parfois jusqu’au sublime.
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Pour une fois ne fermons pas les yeux ! Si, à l’évidence, la voix chaude de Matthias Goerne et le piano tout en subtiles et scintillantes ondulations de Elisabeth Leonskaja, suffisent, par leur délicate complicité, à nous emporter loin, bien loin, les yeux clos, ne privons pas notre regard de la magie du voyage. Il devrait trouver, lui aussi, plaisir à se perdre dans les pâles reflets des crépuscules et des clairs de lune immortalisés par quelques peintres du XIXème siècle — pas très connus non plus, pour la plupart, à l’instar de ce lied.
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Rainer Maria Rilke, n’affirmait-il pas au jeune poète Kappus, son correspondant d’un temps, que le crépuscule du soir était l’heure de tous les accomplissements ?
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L’amour heureux du pêcheur
Là-bas brille À travers la prairie Et fait vers moi des signes Depuis la chambre De ma bien-aimée, Une lueur Aux pâles rayons.
Elle virevolte Comme un feu follet Et balance Doucement, Son reflet Dans les cercles Du lac qui ondule.
Je plonge Mon regard nostalgique Dans le bleu Des vagues, Et caresse Le rayon Brillant réfracté.
Alors je saute Sur l’aviron, Et mène Le bateau Là-bas Vers le chemin Plat et cristallin.
Ma belle bien-aimée Se glisse discrètement Hors de Sa chambre Et d’une enjambée Se précipite Vers moi dans la barque.
Tendrement alors Le vent Nous pousse À nouveau Vers le lac Loin des lilas De la rive.
La brume pâle Étend son voile De nuit Pour nous protéger Des regards qui espionneraient Notre silencieux Et innocent badinage.
Et nous échangeons Des baisers Tandis que les vagues En montant et En descendant, Murmurent, Pour narguer ceux qui écoutent.
Seules les étoiles Nous épient De loin Et inondent Profondément Le chemin Du bateau qui glisse.
Ainsi flottons-nous Bienheureux Enveloppés Par l’obscurité, Là-haut, Scintillent Les étoiles.
Et nous pleurons Et nous rions, Et nous nous imaginons Détachés De la terre, Déjà là-haut, Déjà dans l’autre monde.
C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art !
Arturo Toscanini (1867-1957)
Le 25 avril 1926, Arturo Toscanini dirige à « La Scala » de Milan la création du dernier opéra de Giacomo Puccini, « Turandot ». Après le grand air de Liù, au troisième acte, « Tu che di gel sei cinta… », le chef d’orchestre installe un lourd silence sur la salle pendant que le rideau se referme lentement, et fait cette déclaration : « C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art ! »
Le public qui avait déjà pleuré la mort de Puccini en apprenant la triste nouvelle dans les derniers jours de novembre 1924, lui adressa ce soir-là une ovation particulièrement soutenue, les yeux humides, après que quelqu’un eut déchiré le silence par un sonore « Viva Puccini ! ».
Le mal de gorge était en vérité un cancer fatal. « Ho l’inferno nella gola ! » (j’ai l’enfer dans la gorge !), disait le compositeur à son élève Franco Alfano avec qui il travaillait sur la partition de « Turandot ». Il imaginait déjà ne pas pouvoir achever son chef d’œuvre et laissait à son fidèle assistant le plus d’éléments possibles pour qu’il s’en chargeât à sa place. Le Maître avait poussé l’anticipation jusqu’à prévoir l’interruption de la première représentation sans lui et l’annonce de Toscanini.
« Turandot », c’est le nom et l’histoire légendaire, dans le vieux Pékin de la Cité Interdite, d’une Princesse d’une grande beauté au cœur de glace. Par fidélité de pensée à une de ses ancêtres qui, refusant tout mariage, fut violée et assassinée par un roi conquérant, la Princesse Turandot a choisi de rejeter, elle aussi, l’idée de se marier. Pourtant, les prétendants sont nombreux, et de haute dignité, aussi a-t-il été décidé, afin d’assurer l’avenir de l’Empire, que celui d’entre eux qui résoudrait trois énigmes obtiendrait l’insigne privilège de devenir son époux. Sanction de l’échec : la mort, en place publique pour le plaisir de la foule avide de sang.
Au milieu de cette foule, un vieux roi vaincu de la Tartarie, Timur, retrouve son fils perdu de vue depuis longtemps, le Prince Calaf. A peine Calaf aperçoit-il Turandot qu’il en tombe amoureux. Le voilà donc, lui aussi, déterminé à essayer de résoudre les trois énigmes, au péril de sa vie, faisant fi des pressantes tentatives de Liù, l’esclave du roi Timur, pour l’en dissuader.
Calaf franchit l’épreuve des trois questions brillamment :
Qu’est ce qui renaît chaque nuit ? — L’espoir.
Qu’est-ce qui est chaud et qui n’est pas le feu ? — Le sang.
Quelle glace peut-elle générer le feu ? — Turandot.
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Turandot – Museo teatrale alla Scala
Turandot, furieuse du succès de Calaf, refuse d’épouser un inconnu et demande à l’Empereur, son père, de la libérer de cette obligation. Alors le Prince, épris et généreux, qui préfèrerait que son épouse vienne à lui par amour, lui propose le défi suivant : si elle parvient avant l’aube à connaître le nom de ce prétendant victorieux qu’il est, elle pourra disposer de lui et le faire exécuter, si elle n’y parvient pas elle deviendra son épouse. Turandot accepte. Le compte à rebours commence.
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Tard dans la nuit, la Princesse déclare que personne ne devra dormir jusqu’à ce qu’elle apprenne le nom de son prétendant.En réalité, elle menace de mort ceux qui connaissent ce nom et qui ne le révèlent pas. Pendant ce temps Calaf, jouant à faire écho aux annonces des hérauts qui clament l’ordre de Turandot partout dans la ville, chante, souriant, confiant dans sa victoire, « Nessun dorma… » (Que personne ne dorme..).
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Les larmes, à ce moment magique de l’œuvre, au début du troisième acte, c’est la beauté, la beauté seule, qui les appelle : beauté suave de cette mélodie inoubliable, grand air parmi les grands airs d’opéra, Himalaya des ténors dont elle exige — superbe gageure — qu’ils allient une vaillance bien trempée au lyrisme subtil et nuancé du belcanto. L’art est à ce prix !
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La folla : Nessun dorma ! Nessun dorma !
Calaf : Nessun dorma ! Nessun dorma ! Tu pure, o Principessa, nella tua fredda stanza guardi le stelle che tremano d’amore e di speranza… Ma il mio mistero è chiuso in me, il nome mio nessun saprà ! No, no, sulla tua bocca lo dirò, quando la luce splenderà ! Ed il mio bacio scioglierà il silenzio che ti fa mia.
Coro di donne : Il nome suo nessun saprà… E noi dovrem, ahimè, morir !
Calaf : Dilegua, o notte ! Tramontate, stelle ! Tramontate, stelle ! All’alba vincerò ! Vincerò ! Vincerò !
La foule : Que personne ne dorme !
Calaf : Que personne ne dorme ! Toi aussi, Ô Princesse, Dans ta froide chambre Tu regardes les étoiles Qui tremblent d’amour et d’espérance… Mais mon mystère est scellé en moi, Personne ne saura mon nom ! Non, non, sur ta bouche, je le dirai, quand la lumière resplendira ! Et mon baiser brisera le silence Qui te fait mienne. Chœur de femmes Personne ne saura son nom… Et nous devrons, hélas, mourir !
Calaf : Dissipe-toi, Ô nuit ! Dispersez-vous, étoiles ! Dispersez-vous, étoiles ! À l’aube je vaincrai ! Je vaincrai ! Je vaincrai !
Sur la place Turandot fait venir sans ménagement Timur et Liù pour les faire parler. La jeune esclave, amoureuse de Calaf, déclare qu’elle seule connaît le nom du Prince mais que jamais elle ne le dira, car c’est l’amour qui la détermine. Et pour être sûre qu’elle ne se trahira pas sous l’insistance barbare de ses bourreaux, elle se saisit d’une dague à la ceinture d’un garde et d’un coup sec la plante dans sa poitrine — aux variantes près des inspirations diverses des metteurs en scène.
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Scène sans doute la plus intense et la plus émouvante de cet opéra. D’abord parce qu’elle est le lieu de l’affrontement de deux femmes que tout oppose : « la terrible princesse, murée dans sa frigidité névrotique, et la petite esclave amoureuse, qui figure l’apothéose de l’amour dans ce qu’il a de plus pur, de plus proche du don absolu. Turandot veut prendre, Liù veut donner. » ainsi que l’écrit Catherine Duault. Ensuite, parce que Liù — en vérité, si comparable à Butterfly —, modèle de la femme simple et modeste que Puccini aime à choisir comme héroïne, élargit également les plans émotionnel et musical de l’œuvre. C’est elle, « rien, une esclave ! », comme elle se définit elle-même, qui aide, qui sauve, qui préserve et qui par amour se sacrifie. Et c’est elle qui arrache nos larmes lorsqu’elle chante quelques instants avant de mourir aux pieds de Calaf, s’adressant à la glaciale Turandot, « Tu che di gel sei cinta » (Toi qui es recouverte de glace) :
Oui, Princesse, écoute-moi ! Toi qui es ceinte de glace, Vaincue par une telle flamme Toi aussi tu l’aimeras ! Avant cette aurore, Fatiguée, je ferme les yeux, Pour qu’il soit encore vainqueur… Pour ne plus le voir !
Calaf invite Turandot à contempler les tragiques conséquences de ses actes puis l’étreint et lui donne un baiser provoquant. Confuse, elle lui avoue son amour alors que la nuit s’efface doucement. Calaf n’attend pas que l’aube s’installe pour livrer son nom à sa princesse aimée, remettant ainsi sa vie entre ses mains.
Lorsque le soleil illumine enfin la Cité de tous ses feux, Turandot déclare à son père et au peuple rassemblé qu’elle connaît le nom de l’étranger. « Son nom est… Amour », clame-elle, avant que le couple s’enlace sous les acclamations de la foule en liesse… et des spectateurs conquis.
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Mais quel final, Puccini lui-même aurait-il réservé à son chef d’œuvre si la vie lui en avait laissé le temps ?
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Si le théâtre est le temple des larmes, alors l’opéra en est le paradis… et Puccini son maître jardinier, compositeur des plus émouvants bouquets lyriques que la scène puisse offrir à notre plaisir…
… Plaisir des larmes ! Évidemment !
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Et tamen pati vult ex eis dolorem spectator et dolor ipse est voluptas eius.
Car les spectateurs veulent en ressentir de la douleur ; et cette douleur est leur joie.
Saint Augustin (Confessions, III, 2 – traduction A. d’Andilly)
On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté.
Marcel Proust (in « La prisonnière »)
Où, plus sûrement que dans la générosité de la nature, au milieu des merveilles que, sans cesse, ses lumières façonnent et embellissent,
Où, plus sensuellement que sous la tendre caresse de deux cœurs aimants,
Où, plus savoureusement que dans le vers inspiré du poète et dans la voix langoureuse qui en soupire la mélodie,
Saurions-nous mieux rencontrer ce bonheur que nous promet la beauté ?
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
Parmi les mille chemins qui nous y conduiraient, passant évidemment par le Liedallemand et la Mélodie française, prenons donc aujourd’hui un bien agréable raccourci à travers l’œuvre plurielle — opéras, symphonies, concertos, musique de chambre et pour clavier, musiques vocales et chorales, musiques de films — d’un immense compositeur britannique, Ralph Vaughan Williams.
Franchement établi entre le XIXème et le XXème siècles, Vaughan Williams a mis en musique les poèmes, entre autres, de Tennyson, Walt Whitman, William Barnes, et même un poème de Verlaine traduit en anglais. Amoureux du genre, il a composé des mélodies sur les poèmes du recueil « Songs of Travel » de Stevenson (l’auteur de la célébrissime « Île au trésor » et de la non moins célèbre nouvelle « L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde »), ainsi que sur quelques uns des 103 sonnets du chef d’œuvre poétique, « The House of Life » de Dante Gabriel Rossetti, plus connu comme peintre préraphaélite, par la rousseur flamboyante des femmes magnifiques de ses magnifiques portraits.
Mais que la Beauté nous apparaisse enfin ! Un bonheur n’attend pas ! Un plaisir non plus ! (Le raccourci n’était donc pas si court…)
Qu’elle s’éveille ! Qu’elle nimbe le silence de midi !
Let Beauty awake
Let Beauty awake in the morn from beautiful dreams, Beauty awake from rest ! Let Beauty awake For Beauty’s sake In the hour when the birds awake in the brake And the stars are bright in the west ! Let Beauty awake in the eve from the slumber of day, Awake in the crimson eve ! In the day’s dusk end When the shades ascend, Let her wake to the kiss of a tender friend, To render again and receive !
Robert Louis Stevenson (1850-1894)
(Poème extrait de « Songs of Travel »)
Que s’éveille au matin la beauté
Que s’éveille au matin la beauté de beaux rêves, Que s’éveille la beauté du repos ! Que s’éveille la beauté Pour l’amour de la beauté À l’heure où les oiseaux s’éveillent dans le taillis Et les étoiles brillent à l’Ouest ! Que s’éveille au soir la beauté du sommeil du jour, Qu’elle s’éveille dans le soir pourpre ! Quand le jour se fait sombre Et que montent les ombres, Qu’elle s’éveille au baiser d’un tendre ami, Pour encore rendre et recevoir !
Ω
Silent Noon
Your hands lie open in the grass,—
The finger-points look through like rosy blooms:
Your eyes smile peace. The pasture gleams and glooms
’Neath billowing skies that scatter and amass.
All round our nest, far as the eye can pass,
Are golden kingcup-fields with silver edge
Where the cow-parsley skirts the hawthorn-hedge.
’Tis visible silence, still as the hour-glass.
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Deep in the sun-searched growths the dragon-fly
Hangs like a blue thread loosened from the sky:—
So this wing’d hour is dropt to us from above.
Oh! Clasp we to our hearts, for deathless dower,
This close-companioned inarticulate hour
When twofold silence was the song of love.
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Dante Gabriel Rossetti – photo de 1863 par Lewis Caroll
(Poème extrait de « House of Life »)
Silence de midi
Tes mains sont ouvertes dans les longues herbes fraîches, Les bouts des doigts pointent telles des roses en fleur : Tes yeux souriants respirent la paix. Le pré luit puis s’assombrit Sous un ciel de nuées qui se dispersent et se rassemblent. Tout autour de notre nid, aussi loin que l’œil puisse voir, S’étendent des champs dorés de boutons d’or, bordés d’argent Là où le cerfeuil sauvage longe la haie d’aubépine. C’est un silence visible, aussi immobile que l’est devenu le sablier.
. Dans la profondeur de la verdure fouillée par le soleil, la libellule Est suspendue tel un fil bleu qu’on aurait défait du ciel : Ainsi cette heure ailée nous est envoyée d’en haut. Oh ! Serrons-la sur nos cœurs, comme don immortel, Cette heure d’une communion intense et inexprimable Où un silence partagé à deux fut le chant de l’amour.
Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893
Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.
Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».
L’été respire au bout de ce récif de toits, L’été de ton amour plein de mélancolie, L’été qu’on voit mourir un peu dans chaque jour Qui roule jusqu’ici ses falaises de suie. Églogue fatiguée, l’on entend la chanson Très pure d’un oiseau au milieu du silence. Regarde s’enfuir le plus beau temps de la vie, Le plus beau temps du cœur, la mortelle saison De la jeunesse aux noirs poisons. Voici la route, Ce saut de feu dans le délire des cigales Et de bons parapets pour reposer tes bras. Dans le ciel campagnard meurt le maigre charroi, S’envolent les décors barbares des passions : Petits balcons de fer écumant d’églantines, Escalades des murs titubants, dérision Des dorures, outremer houleux des orages. Tu ne reconnais plus ces folles mousselines Dans tout ce bleu que fait resplendir sans raison Chaque matin, parmi plusieurs enfantillages, L’été de ton amour, la saison du bonheur.
How long can a moment like this belong to someone ?
Vielle histoire, intemporelle et si banale, que cette « aventure sur la 8ème Avenue » à Manhattan ! Celle de l’éternelle rencontre : un homme, une femme, des doigts qui s’entrelacent « comme rubans de lumière », l’intense émotion réciproque d’un amour partagé d’où s’échappent des rêves fous et audacieux que la réalité s’empresse de dissiper, la persistance troublante d’un parfum, la caresse d’une chevelure défaite, des « pourquoi » sans réponses, un souffle de mélancolie… Et puis, un brin de poésie, une guitare pour escorter la nostalgie, et la voix, de loin venue, qui toujours se souvient…
Le grand malheur de cette société moderne, sa malédiction, c’est qu’elle s’organise visiblement pour se passer d’espérance comme d’amour ; elle s’imagine y suppléer par la technique, elle attend que ses économistes et ses législateurs lui apportent la double formule d’une justice sans amour et d’une sécurité sans espérance.
Georges Bernanos (1888-1948)
Conférence aux étudiants brésiliens – Rio – 1944 (in « Essais et écrits de combats » – La Pléiade)
L’actualité cinglante d’une pareille sentence, 70 ans après les déflagrations qui l’ont sans doute, pour partie, sinon inspirée, du moins renforcée, est plus accablante encore qu’il n’y paraît, car, outre le redoutable rappel de nos vices et de nos carences, elle constitue un terrible témoignage de notre tragique incapacité à apprendre de nos désespoirs vaincus, à grimper, pour grandir, sur les ruines de nos bassesses passées, à libérer du tréfonds de nos cœurs la part, aussi infime soit-elle, de l’enfant que pourtant nous ne pouvons cesser d’être.
Ô que c’est long d’aimer sans voir ce que l’on aime…
De caresser une ombre et de sourire au mur
Et de s’interroger si l’Autre fait de même
Et se sent dans le cœur je ne sais quel fruit mûr
Qui crève de tristesse et d’espérance extrême.
Paul Valéry Corona & Coronilla (Editions de Fallois – P. 147)
Edward Munch (1863-1944) – Separation
En chaque homme résonne, toujours recommencée, la plainte d’Orphée. Cri d’amour, désespéré, désespérant, venu du gouffre de la solitude infligée, cri de détresse d’un cœur qu’on divise, qu’on arrache à lui-même.
Parfois, quand, l’espace d’un souffle, sa poitrine endigue son sanglot, une mélodie inattendue ouvre un chemin vers un vieux souvenir. Ô la tendre nostalgie des sourires perdus ! Le scintillement mouillé d’une lueur d’espérance !
Edgar Degas – Violoniste et jeune femme tenant un cahier de musique
Voilà déjà quelques années que l’Europe musicale a reconnu le talent du compositeur tchèque Leoš Janáček, et Prague tout particulièrement depuis la représentation en 1916 de son opéra Jénufa.
Leos Janacek – 1854-1928
En 1923, pour répondre à une commande, Janáček compose son premier quatuor à cordes. Il s’inspire pour la circonstance de la « Kreïtserova sonata » de Tolstoï, qui d’ailleurs ne catalyse pas son émotion pour la première fois, le compositeur ayant, semble-t-il, déjà puisé dans cette nouvelle la matière d’une partition, désormais introuvable, pour trio.
Ému par le sort dramatique de cette épouse assassinée, dont rien de surcroît ne prouve l’adultère, Janáček – qui d’ailleurs vit une relation passionnée avec une jeune femme de 35 ans sa cadette – préfère, au contraire de Tolstoï, porter un regard bienveillant vers la femme en général, exprimant une réelle empathie pour celles, nombreuses, qui subissent la domination masculine.
« L’érotisme est un fardeau trop lourd pour l’homme ».Georges Bataille
René-Xavier Prinet – 1901 – Kreutzer Sonata
Depuis « Ma confession » écrite en 1880, mais déjà avec le tragique destin qu’il réservait quelques années plus tôt à la célébrissime héroïne de son roman éponyme « Anna Karénine », Léon Tolstoï ne cachait pas sa difficulté à appréhender la relation charnelle du couple. Difficulté d’autant plus grande pour ce quêteur de vérité quand ce lien se trouve entaché de trahison conjugale et de passion sexuelle. Autant de bonnes raisons par conséquent pour l’âme mystique et dogmatique du grand écrivain d’entrainer sous sa plume la femme infidèle dans les abysses du remords et de la déchéance, de conduire Anna à son affreux suicide sous les roues d’un train.
Léon Tolstoï – 1828-1910
C’est d’ailleurs dans un train que Poznidchev, le narrateur de la « Kreïtserova sonata », raconte à ses compagnons de voyage le terrible drame dans lequel l’a plongé sa jalousie exacerbée par cette fameuse sonate de Beethoven :
Persuadé que l’érotique complicité entre sa femme, pianiste amateur, et le séduisant violoniste Troukhatchevski, commandée par l’interprétation de cette œuvre aux incandescences provocatrices, n’était que le révélateur de leur ardente relation adultère, Poznidchev se perd progressivement aux confins de la folie, dans les noirceurs de la jalousie et de la colère. Dans un ultime délire incontrôlable il tue sa compagne.