Triomphe du temps : un quinquennat, déjà !

Crede l’uom ch’egli riposi
quando spiega i vanni occulti.
Ma se i colpi sono ascosi,
chiari poi sono gl’insulti.
L’homme croit que le Temps se repose
Alors qu’il déploie secrètement ses ailes.
Mais si ses coups sont cachés,
Ses outrages sont ensuite évidents.
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Aria de la Désillusion – Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel)
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Bellezza (Beauté) prend conscience qu’elle a trop laissé Plaisir conduire sa vie. Elle peste sur son fauteuil, furieuse, contre elle-même sans doute. Alors que Temps (impassible, sûr de lui et un rien dédaigneux derrière son cigare et ses lunettes à la mode) réunit dans cette salle de cinéma les fantômes, bien jeunes, de celles qui hier encore, étaient elles-même alors « Beauté », toutes inconditionnelles accros aux conseils de Plaisir, avant que la mort ne les emporte. Disinganno (Désillusion, mais autant dire Vérité) rappelle, sourire narquois au coin des lèvres, l’évidence dévastatrice : même depuis l’ombre où l’on veut parfois le tenir caché, le temps assène ses coups, inévitablement. Le velouté du contralto de Sara Mingardo est si caressant que la tragédie qu’il annonce n’en apparaît que plus effrayante encore.

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Cinq ans ! Cinq années déjà depuis la naïve publication de mon premier billet sur « Perles d’Orphée ». Cinq ans de partage avec vous — toujours plus nombreux, généreux et fidèles — des émotions, le plus souvent poétiques ou musicales, que j’ai pris, depuis, l’habitude de confier à ce journal intime ouvert à tous…

N’eût été le rappel rigoureux des horloges électroniques de l’hébergeur de ce blog et de son double puiné, « De braises et d’ombre « , j’aurais, moi aussi, continué de croire que le temps se reposait derrière leurs pages.

Mais illusion ! Il ne connaît pas de répit, le bougre. Il triomphe toujours. Et force est de reprendre ici pour mon propre compte la sagesse sarcastique de Disinganno raillant l’inconséquence de Bellezza désemparée.

Faut-il considérer mon oubli du temps comme l’effet du plaisir que j’ai ressenti, pendant toutes ces années, à composer chacun de ces modestes billets ? Assurément oui !

Le Cardinal Pamphili ne se trompait donc pas en affirmant par le livret très moralisateur qui devait donner naissance en 1707 au premier oratorio (étonnamment sans chœur) d’un jeune  musicien prodige de 22 ans, Georg Friedrich Haendel — Il Trionfo del Tempo et del Disinganno —, que Plaisir, ce frère rebelle, était maître en l’art de faire oublier Temps, l’intraitable tyran.

Mais maître pourtant bien spécieux, au pouvoir illusoire…!

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En un mot donc, c’est le cinquième anniversaire de ce « glorieux » moment de novembre 2012 qui a vu ma prétention l’emporter sur ma réserve. — Il est vrai que s’agissant de quinquennat, en politique du moins, l’attitude n’est pas des plus rares… Mais qui alors aurait parié sur une telle longévité qu’aucune institution, pour le coup, ne garantissait ?

Belle occasion en tout cas pour nous réunir autour d’un verre, autour d’une table. Et quelle table ! Allégories en scène et à la cène, mes extraordinaires invités du jour sont déjà installés : Beauté, Plaisir, Temps et Désillusion (que je préfère tellement appeler Vérité).

Étonnant quatuor ! N’est-ce pas ?

A peine réunis les voilà, enfants turbulents, qui se chamaillent à loisir. Un vrai repas de famille ! Beauté fait sa capricieuse, Plaisir l’invite à la suave délectation de l’instant, Temps brandit la menace de la mort tandis que, avertie et discrète, Désillusion tempère ardeurs et outrances sans perdre de sa convaincante lucidité.

Bellezza : C’est la magnifique Sabine Devieihle. Elle veut du temps pour réfléchir, et n’en veut pas. Se laisser séduire par les illusoires caprices du présent ou s’astreindre à la sagesse de penser au lendemain, la question l’irrite, la contrarie. Mais tant mieux ! Quelles sont belles les colères d’une soprano d’une telle qualité ! Surtout quand c’est le Maestro Haendel qui les dicte. La Beauté ainsi incarnée est si terriblement, mais si merveilleusement, humaine.
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Piacere : Ah, Plaisir ! D’une voix inégalable, le contre-ténor argentin Franco Fagioli, ne cesse de prodiguer à Bellezza ses conseils hédonistes et l’encourage avec insistance à céder aux caprices de l’instant. Tant de musicalité et de virtuosité pour séduire… On succomberait à moins.

Tempo :  Fallait-il moins qu’un ténor doté d’une voix longue de plus de trois octaves pour incarner Temps ? Avec rondeur et puissance le ténor américain Michael Spyres, s’acharne à rappeler à Beauté l’implacable finitude de l’existence et l’exhorte à plus de raison. La tentation du bien en majesté.  

Disinganno : Désillusion, enfin, qui sait le danger de céder aux leurres autant qu’elle connaît la fulgurance du temps, met en garde Beauté contre le risque des lendemains désenchantés. La soumission au plaisir ne saurait faire oublier combien sont illusoires et éphémères l’apparence, la jeunesse, les plaisirs stériles, la vie. Quand elle prend la voix de Sara Mingardo, la Vérité triomphe une seconde fois.

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Cinq ans !
Voilà un anniversaire qui mérite bien un aussi rare enchantement :
 
Le Quatuor vocal de « Il Trionfo del Tempo et del Disinganno » de Haendel.
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 — Tous les repas de famille devraient être réglés par Haendel !
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L'oratorio a été métamorphosé en opéra par Krzysztof Warlikowski en 2016 (les vidéos insérées dans ce billet en sont extraites)
 
Dans la fosse d'orchestre : Le Concert d'Astrée dirigé par Emmanuelle Haïm
Information en guise d’épilogue :
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A la fin de l’oratorio original, la Bellezza du Cardinal Pamphili, ralliant les arguments de Tempo et de Disinganno, décide de confier son destin à Dieu et prend le voile.
Dans la version éminemment moderne de Warlikowski, Beauté finit par céder au désespoir de la jeunesse actuelle. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération elle se laisse étourdir par les ivresses multiformes et les plaisirs à haut risque jusqu’au moment où, assaillie par la mort de son jeune ami à la suite d’une soirée chargée en produits divers, elle ne trouvera aucune autre issue à son mal être que le suicide.
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Mères : d’amour et de larmes !

A ma mère

Ma mère, vous vous penchiez sur nous, sur ce départ d’anges et pour que le voyage soit paisible, pour que rien n’agitât nos rêves, vous effaciez du drap ce pli, cette ombre, cette houle…

Antoine de Saint-Exupéry – « Lettres à sa mère » – Éditions Gallimard

Amour de ma mère, à nul autre pareil. Elle perdait tout jugement quand il s’agissait de son fils. Elle acceptait tout de moi, possédée du génie divin qui divinise l’aimé, le pauvre aimé si peu divin.

Albert Cohen – « Le livre de ma mère  » – Éditions Gallimard

Aucun être au monde, exceptée celle qui des fils de sa chair a tissé notre chair, ne pourrait abriter en son sein telle incommensurable et imprescriptible vocation à nous aimer. Alors, qui, lorsque sur nous s’abat l’ombre de l’infortune ou le glaive du malheur, serait davantage que notre mère elle-même submergé par cette indomptable montée des larmes ?

Fallait-il que Maître Haendel, composant, en ces jours de 1723, son « Giulio Cesare in Egitto », eût été particulièrement inspiré par cette intemporelle image de l’amour maternel pour que naquît de sa plume sensible un aussi magnifique et poignant duettino pour contralto et soprano, « Son nata a lagrimar » (Je suis née pour pleurer).

Dialogue lyrique entre une mère et son fils accablés par un injuste sort et réunis pour un ultime instant d’affection partagée ; pathétique duo d’amour, véritable chant de séparation où se mêlent avec pudeur et dignité, à travers les subtiles palpitations des cordes psalmodiant un plaintif continuo en mi mineur, les lamentations désespérées d’une mère éplorée et l’infinie tendresse de son enfant.

Un des plus beaux duos qui se puissent entendre sur une scène d’opéra.

— Le superlatif n’est pas usurpé…

… l’hommage à toutes nos mères n’en sera que plus grand !

Ω

Sextus, fils de Cornélie, a défié le roi d’Égypte, Ptolémée, qui, croyant ainsi plaire à César, vient d’assassiner Pompée, leur père et époux. Le jeune homme est sur le point d’être emmené par la garde royale qui l’a interpelé. Avant que ne tombe le rideau sur l’incarcération de son enfant et sur le premier acte, Cornélie est autorisée à retrouver une dernière fois ce fils infortuné.

Son nata/o a lagrimar/sospirar,
e il dolce mio conforto,
ah, sempre piangerò.
Se il fato ci tradì,
sereno e lieto dì
mai più sperar potrò.
 .
Je suis né/e pour pleurer/soupirer,
et toujours je regretterai
mon doux réconfort.
Si le destin nous a trahis,
plus jamais je ne pourrai espérer
un jour serein ou gai.
 .

Ω

Cornélie : Randi Stene (contralto) 

Sextus : Tuva Semmingsen (soprano) 

Royal Danish Opera – 2005

Ω

Mais, quel que soit le sort qui t’attend dans la lutte,
La palme ou le cyprès, le triomphe ou la chute,
Souviens-toi qu’en ce monde il est du moins un cœur
Qui t’aimera vaincu tout autant que vainqueur,
Et, contre tous les coups d’une fortune amère,
Que toujours, mon enfant, il te reste ta mère !

Auguste Lacaussade – « Vocation » in « Poèmes et paysages » (1897)

Sainte-Cécile : En avant la musique !

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Sainte-Cécile par Guido RENI – 1606

22 novembre : c’est le jour de la Sainte-Cécile !

Pauvre Cécile, jeune patricienne du IIIème siècle, dont la légende étrange rapporte que, mariée contre son gré, elle voulut rester vierge par respect pour le dieu qu’elle adorait, convertit à sa foi la plupart de son entourage en commençant par son mari, et finit, après avoir légué sa maison au Pape, sous la hache mal aiguisée d’un bourreau qui ne put, horreur, terminer sa décollation malgré plusieurs essais incomplets.

Pas vraiment de raison dans cette histoire pour qu’on fît d’elle la patronne des musiciens et des luthiers ! Sauf qu’il s’est dit un jour que sur le chemin vers son martyre, Cécile entendit une musique venue du Ciel. Il n’en fallait pas plus…!

Mais qu’en son nom les musiciens, et pas les moindres, ont écrit de merveilleuses pages !

Depuis le XVIème siècle on ne compte plus les partitions dont Sainte-Cécile est l’inspiratrice : de Marenzio, madrigaliste de la Renaissance, jusqu’à notre contemporain, le compositeur estonien Arvo Pärt, et avant lui le très britannique Benjamin Britten (né un 22 novembre), en passant par Purcell, Haydn, Haendel, Gounod et Liszt lui-même, entre autres, les musiciens de toutes époques n’ont pas manqué d’honorer, et de quelle manière, leur sainte patronne.

Parmi ces trésors, il y a ceux que l’on découvre ou redécouvre à l’occasion de cette vraie fête de la Musique, et ceux qu’on ne se lasse pas d’écouter, qui n’ont besoin d’aucun autre prétexte que celui du plaisir dont ils nous abreuvent.

En voici quelques extraits pour fêter la Musique et les Musiciens :

Une façon de chanter bien fort et bien haut : VIVE LA MUSIQUE !!!

NPG 1352; Henry Purcell by or after John Closterman
Henry Purcell – Portrait par Closterman – 1695

Ode for St.Cecilia’s Day – « Hail bright Cecilia »

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Joseph Haydn par Thomas Hardy (1791)

Cäcilienmesse

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George Friedrich Haendel par Balthasar Denner

Ode for St. Cecilia’s Day

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Charles Gounod (1818-1893)

Messe solennelle de Sainte-Cécile