« Exprimer l’inexprimable »

Erik Satie (17 mai 1866 - 1 juillet 1925)
Erik Satie (17 mai 1866 – 1 juillet 1925)

Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?

Suzanne Valadon - Portrait d'Erik_Satie - 1893
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893

Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.

Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».

Satie jouant de l'harmonium par Santiago Rusiñol
Satie jouant de l’harmonium par Santiago Rusiñol

Mais l’œuvre du reclus d’Arcueil — comme on a fini par surnommer Satie qui ne quittait plus son appartement — ne se résume pas à sa musique pour le piano. Sa contribution à la « Mélodie française », même si elle ne tient qu’en une vingtaine de mélodies et quelques chansons, -— loin, assurément, de la nombreuse production des maîtres du genre comme Debussy, Fauré, Duparc ou Reynaldo Hahnne mérite pas la discrétion qu’on lui inflige.

A l’instar de ces inoubliables compositeurs qui ont servi et amplifié, jusqu’à les magnifier souvent, les vers des poètes français, Satie, par cette économie de moyens qui caractérise son style, est parvenu, lui aussi, et avec quelle grâce, à « exprimer l’inexprimable », pour reprendre les termes pertinents du musicologue néerlandais Marius Flothuis définissant la « Mélodie française ».

C’est avec ses mélodies de jeunesse que le compositeur d’à peine plus de vingt ans atteint déjà à son idéal : « la simplification extrême de la mélodie, de l’harmonie et du rythme ». Si peu de moyens pour parvenir à une exceptionnelle pureté d’expression, et ainsi accompagner la poésie avec une élégance toute particulière… « Gourmandises », voilà comment, d’un mot, je m’autoriserais à qualifier ces délices musicaux qui, « comme le fruit, se fond[ent] en jouissance » et pressent, une fois dégustés, nos oreilles conquises de se tendre encore vers eux.

O bonheur du temps qui s’arrête !

Trois mélodies de 1886 :

Impassible rythme, suaves et « blanches » harmonies, délicatesse d’une poésie simplement inspirée, « Les Anges », « Élégie » et « Sylvie » constituent un trésor inestimable que l’on se doit de mettre entre toutes les oreilles, mais qu’à l’évidence, on ne peut pas confier à toutes les voix.

Quelles meilleures ambassadrices que la regrettée Marjanne Kweksilber (« Les Anges », « Élégie »), et la formidable Barbara Hannigan (« Sylvie »), deux voix d’anges accompagnées au piano par cet infatigable serviteur d’Erik Satie, Reinbert de Leeuw, pour instiller dans nos cœurs le charme envoûtant de ces « Trois mélodies de 1886 » ?

« Comme un encens montent leurs voix,
« Calmes, sous la voûte infinie. »  (« Les Anges »)

Le compositeur a vingt ans… Le poète aussi ! La magie n’a pas d’âge !

L’inexprimable s’exprime !

LES ANGES    (á notre ami Charles Levadé)

Vêtus de blancs, dans l’azur clair,
Laissant déployer leurs longs voiles,
Les anges planent dans l’éther,
Lys flottants parmi les étoiles.

Les luths frissonnent sous leurs doigts,
Luths à la divine harmonie.
Comme un encens montent leurs voix,
Calmes, sous la voûte infinie.

En bas, gronde le flot amer ;
La nuit partout étend ses voiles,
Les anges planent dans l’éther,
Lys flottants parmi les étoiles.

José-Maria Patricio Contamine de Latour (1867-1926)

ÉLÉGIE    (à Mademoiselle Céleste Le Prédour)

J’ai vu décliner comme un songe,
Cruel mensonge,
Tout mon bonheur.
Au lieu de la douce espérance,
J’ai la souffrance
Et la douleur.

Autrefois ma folle jeunesse
Chantait sans cesse
L’hymne d’amour.
Mais la chimère caressée
S’est effacée
En un seul jour.

J’ai dû souffrir mon long martyre,
Sans le maudire,
Sans soupirer.
Le seul remède sur la terre
À ma misère
Est de pleurer.

José-Maria Patricio Contamine de Latour (1867-1926)

SYLVIE    (à Mademoiselle Olga Satie)

Elle est si belle, ma Sylvie,
Que les anges en sont jaloux.
L’amour sur sa lèvre ravie
Laissa son baiser le plus doux.

Ses yeux sont de grandes étoiles,
Sa bouche est faite de rubis,
Son âme est un zénith sans voiles,
Et son cœur est mon paradis.

Ses cheveux sont noirs comme l’ombre,
Sa voix plus douce que le miel,
Sa tristesse est une pénombre
Et son sourire un arc-en-ciel.

Elle est si belle, ma Sylvie,
Que les anges en sont jaloux.
L’amour sur sa lèvre ravie
Laissa son baiser le plus doux.

José-Maria Patricio Contamine de Latour (1867-1926)

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

3 réflexions au sujet de “« Exprimer l’inexprimable »”

  1.  » Exprimer l’inexprimable  » : c’est là sans doute que la musique et la poésie se rejoignent, animées qu’elles sont par le même projet de ravir l’âme à la raison pour mieux la plonger dans les délices du sentiment.
    Merci, Lelius, pour toutes ces promenades raffinées entre musique et poésie.

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    1. Et l’âme qui se laisserait corrompre par la raison signerait sa perte, n’est-ce pas ?
      Qu’il faut de beauté et de vérité à l’art qui nous emporte pour nous donner l’illusion, l’espace d’un soupir, que nous palpons le temps…
      Merci à vous !

      J'aime

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