Et vous, l’aimez-vous…?

Certains aiment la poésie

Certains –
donc pas tout le monde.
Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.
Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,
ainsi que les poètes eux-mêmes,
on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

Aiment –
mais on aime aussi le petit salé au lentilles,
on aime les compliments, et la couleur bleue,
on aime cette vieille écharpe,
on aime imposer ses vues,
on aime caresser le chien.

La poésie –
seulement qu’est-ce que ça peut bien être ?
Plus d’une réponse vacillante
fut donnée à cette question.
Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche
comme à une rampe salutaire.

Wyslawa Szymborska (Pologne 1923-2012)

 

in « De la mort sans exagérer »

(traduit du polonais par Piotr Kaminski)

 

             

 

π

Mes signes particuliers sont le ravissement et le désespoir.

C’est par ces mots que Wyslawa Szymborska avait coutume de se définir.

Poétesse polonaise discrète, à la vie simple comme sa poésie pour laquelle elle ne voulait utiliser que les mots du langage courant, « simples comme bonjour« , elle considérait que le rôle du poète doit s’en tenir à ouvrir sur la réalité telle qu’il la perçoit sans prétendre l’expliquer ou la justifier.

Dans son balancement permanent entre humour et absurde, sa poésie immédiate, inspirée par une fine observation de ses congénères, outrepasse son apparente banalité pour se poser avec une élégance caustique en miroir de cette humanité quotidienne aussi étonnante qu’affligeante.

Et pour Wyslawa refléter n’est pas juger, jamais, et jamais son propos ne vise à changer le monde. Elle l’observe d’un regard acéré certes, mais rendu bienveillant par la projection profondément pessimiste qu’elle fait sur le sort de l’homme. La douceur de sa voix ne donne que plus de force à sa conviction. « Ma foi est forte, aveugle, et sans aucun fondement ».

Cette voix sensible, indépendante, qui avait décidé de raconter la vie, tout simplement, en quelques recueils, depuis Cracovie qu’elle ne quitta pour ainsi dire pas, obtint le Prix Nobel de Littérature en 1996…

Julia Florida

Mi Guitarra

Hay un hondo misterio en tu sonoro
y ardiente corazón, guitarra mía,
gozas pensando y hay en tu alegría
transportes de pasión, gotas de lloro.

Te dio su corazón el dulce moro,
el ibero te dio, su alma bravía
y la América virgen, se diría,
puso en ti, de su amor, todo el tesoro

Por eso en tu cordaje soberano,                                    
que vibra con acento casi humano
es a veces, tu voz como un lamento.

 Como queja de tu alma solitaria
en cuya triste y mística plegaria     

 florece sin cesar el sentimiento.

Agustin Barrios Mangoré (1885-1944)

Agustin Barrios « Mangoré » *

(Guitariste, compositeur, poète paraguayen)

Ma guitare

Ma guitare il y a un profond mystère
dans l’ardent jardin sonore de ton cœur,
dont la pensée te réjouit et ta joie est pleine
des transports de la passion et des perles de pleurs.

Du doux Maure tu as reçu le cœur
l’Ibère t’a légué une âme farouche
et la vierge Amérique, semble-t-il,
a mis en toi, par amour, tous les trésors.

Ainsi tes cordes souveraines
qui vibrent d’un accent presque humain
font parfois de ta voix un profond lamento.

Comme une plainte de ton âme solitaire,
triste et mystique invocation dans laquelle
sans cesse s’épanouit le sentiment.

§

J’aime à imaginer que c’est cette barcarolle que le jeune Florentino Ariza, rêveur et poète, venait jouer sous les fenêtres de son aimée, l’altière et trop raisonnable Fermina Daza, pour lui déclarer son inaltérable amour dans les soirs chauds et odorants des Caraïbes de Gabriel Garcia-Marquez, jadis, au temps de leur jeunesse, au temps du choléra.

La sérénade, l’homme mur que l’on surnommait alors, à juste raison, « le Paganini de la guitare », Agustin Barrios « Mangoré », l’avait certainement donnée à la jeune Julia Florida Martinez, de trente ans sa cadette, mais certainement pas à la manière d’un jeune premier grattant langoureusement son instrument sous le balcon de son aimée.

C’est sans doute en lui offrant la partition et en l’interprétant pour elle au cours d’une des leçons qu’il lui prodiguait, qu’il lui déclara sa flamme. Quel charme, quelle fraîcheur, quelle douceur devaient émaner de Florida pour inspirer au Maître une aussi tendre barcarolle, toute empreinte de pudeur et d’élégante retenue, ainsi que l’exprime la délicate interprétation ô combien romantique d’Alvaro Pierri.

« Comme une plainte de [s]on âme solitaire,
« triste et mystique invocation dans laquelle
« sans cesse s’épanouit le sentiment. »

§

Depuis le début des années 1930 Agustin Barrios « Mangoré », le grand guitariste paraguayen, voyage beaucoup. Contraint dès l’été 1936 de quitter l’Espagne en guerre civile, il erre dans divers pays d’Amérique Latine où il ne demeure chaque fois que quelques semaines. La période est plutôt difficile pour le compositeur dont la santé chancelle notablement en même temps que concerts et commandes se raréfient. En 1938, il est accueilli au Costa Rica par son ami Francisco Salazar, architecte renommé et grand passionné de guitare, qui lui prête une agréable maison dans laquelle il séjournera près d’une année. Francisco est aussi l’oncle d’une certaine Julia Florida Martinez…

§

L’ethnomusicologue américain, Rico Solver, raconte dans un courriel à l’un de ses collègues qui l’avait interrogé au sujet de Julia :

« J’ai rencontré Julia au Costa Rica. Elle m’a dit que Barrios fumait énormément et était un peu nerveux. Peut-être parce qu’elle était si belle et que bien sûr, lui aurait bien voulu d’une relation plus proche, mais qu’il s’est maîtrisé… ou peut-être pas ? Elle ne m’a jamais laissé entendre que quelque chose s’était passé entre eux et je pense d’une certaine manière que c’était le cas. Mais, connaissant l’histoire de Mangoré avec les femmes, je ne serais pas surpris du contraire, non plus.

Et bien sûr, vous savez pourquoi sa famille l’avait appelée « Florida » ? Elle avait grandi si vite dans son adolescence, avait « fleuri », s’était « épanouie » si précocement… (« Florida » se traduit par « fleurie ») ».

§

Peut-on évoquer Agustin Barrios, ses compositions pour la guitare et son cher Paraguay, sans faire appel à sa compatriote, merveilleuse guitariste, incontestablement l’interprète qui aura servi et sert encore le Maître avec la plus fervente fidélité : Berta Rojas ?

Berta Rojas joue ici « Julia Florida » pour illustrer un hymne photographique paraguayen à l’amour de la guitare.

L’âme latine n’aurait-elle pas la forme d’une guitare ?…

Grand plaisir contre petit clic !

*Pour approcher d’un modeste pas l’immense artiste qu’était Agustin Barrios Mangoré (guitariste, concertiste, compositeur, poète), deux billets publiés en 2013 sur « Perles d’Orphée » :

Agustin y Berta  &  El ultimo canto

Lumière du chœur : le Cantique de Jean Racine*

Croire ou ne pas croire ? Là n’est pas la question !

Mais se laisser porter, léger, vers des cieux — habités ou non — par la douceur extatique d’un chœur qui implore, voilà l’occasion d’un rare moment d’éternité qu’aucune question ne saurait venir troubler. Fauré ne disait-il pas lui-même de son Requiem, écrit vingt ans après ce cantique, qu’il l’avait « composé pour rien… juste pour le plaisir » ?…

L’homme désire l’éternité mais il ne peut avoir que son ersatz : l’instant de l’extase.

Milan Kundera (« Les Testaments trahis »)

Orchestre et chœur de Paris – Direction Paavo Järvi – Salle PLEYEL Paris

Verbe égal au Très-Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence :
Divin sauveur, jette sur nous les yeux.
Répands sur nous le feu de ta grâce puissante ;
Que tout l’enfer fuie au son de ta voix ;
Dissipe ce sommeil d’une âme languissante
Qui la conduit à l’oubli de tes lois !
O Christ! sois favorable à ce peuple fidèle,
Pour te bénir maintenant assemblé ;
Reçois les chants qu’il offre à ta gloire immortelle,
Et de tes dons qu’il retourne comblé.

Gabriel Fauré 1845-1924

Gabriel Fauré est à peine âgé de 19 ans et encore élève de l’école de musique religieuse Niedermeyer quand il compose le « Cantique de Jean Racine » qui vaudra au futur Maître un Premier Prix de composition, couronnant dix années d’études.

Quelques siècles auparavant, au XVIIème siècle, Jean Racine avait trouvé le loisir, entre Phèdre et Andromaque, de traduire une hymne en latin de Saint Ambroise (IVème siècle), « Consors paterni luminis » (Toi qui partages la Lumière du Père).

C’est cette traduction, très « janséniste », que Fauré a mise en musique pour chœur mixte à 4 voix et orgue.

L’orgue cède sa place à l’orchestre, et la lumière du chœur d’éblouir plus loin encore au-delà de l’autel.

*Ce billet est la réplique revisitée d’un article publié le 26/12/2012 sur le blog alors balbutiant, « Perles d’Orphée » : « Cantique de Jean Racine »  — A cette époque, la très regrettée Salle PLEYEL accueillait encore cette forme de musique, pour le bonheur de beaucoup, frappés depuis d’une inextinguible nostalgie.

Quels yeux tes yeux !

Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

De Rio à Paris, avec Jeanne Moreau et Maria Bethania, un bien beau voyage poétique de fin d’été dans les yeux d’une bienaimée…

Saudade ! Saudade !

Poema Dos Olhos da Amada

Ó minha amada, que olhos os teus
São cais noturnos, cheios de adeus
São docas mansas, trilhando luzes
Que brilham longe, longe dos breus

Ó minha amada, que olhos os teus
Quanto mistério nos olhos teus
Quantos saveiros, quantos navios
Quantos naufrágios nos olhos teus

Ó minha amada de olhos ateus
Quem dera um dia quisesse Deus
Eu visse um dia o olhar mendigo
Da poesia nos olhos teus

Vinicius de Moraes (Rio de Janeiro 1913-1980)

Poème des yeux de la bienaimée

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Embarcadères la nuit, bruissant de mille adieux
Des digues silencieuses, qui guettent les lumières
Loin ! si loin dans le noir

Ô bien-aimée, quels yeux tes yeux !
Tous ces mystères dans tes yeux
Tous ces navires, tous ces voiliers
Tous ces naufrages dans tes yeux

Ô ma bien-aimée aux yeux païens
Un jour, si Dieu voulait
Un jour, dans tes yeux
Je verrais de la poésie, le regard implorant

Ô ma bien-aimée, dans tes yeux…!

A une passante

Il y a comme cela des jours où la poésie nous saute à la gorge sans prévenir, sans pitié.

Que tout à coup la vie décide de nous gratifier, par surprise, sans raison, de la volupté d’un instant exquis, rare, effroyablement court, qui se résume à l’accident heureux d’une insoupçonnable et magnétique rencontre, et nous voilà victime, foudroyée mais béate, d’un tel enchantement.

L’émotion qui nous enserre soudain est inénarrable, tant les images qui la composent s’entremêlent inexplicablement dans un fugace et retentissant désordre de souvenirs, de rêves et d’espérances que l’on croyait enfouis à jamais.

¨Mirror- Portrait par Tigran-Tsitoghdzyan

Alors, comme pour dominer le silence de notre saisissement, devenons-nous spontanément poète. Instinctif mais stérile poète des vers que nous n’avons pas écrits ; ces vers émus de nos grands aînés bercés par le génie, gravés dans notre mémoire et qui dispersent sur l’éphémère d’un si fragile instant le parfum de leur éternité.

Merci, Serge, de dire mes mots !  Merci, Charles, de les avoir, hier, écrits !

Merci Madame, belle inconnue, d’avoir ce matin traversé mon chemin !

« Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté… »

A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire

Kuusi* – Valse avec ton arbre !

*Kuusi : l’épicéa, en finnois ;  en anglais, the spruce.

Jardin d’Albert Khan (www.frawsy.com)

« En argot les hommes appellent les oreilles des feuilles
c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique
mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien
Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains »  […]

Jacques Prévert (« Histoires » – 1946)

Clare Hammond – piano

Le compositeur finlandais Jean Sibélius, amoureux inconditionnel de la nature qui lui est également porte ouverte sur la métaphysique, écrit en 1914 cinq pièces pour piano dédiées à quelques arbres qui l’ont inspiré. « Kuusi », mouvement léger de valse nocturne, est la cinquième et dernière de ce recueil, « Les Arbres » – Opus 75.

Les barbares

Raphaël – École de philosophes à Athènes – 1509
Détail de la fresque murale : au centre Platon et Aristote

En attendant les barbares

– Qu’attendons-nous, rassemblés sur l’agora ?

On dit que les Barbares seront là aujourd’hui.

– Pourquoi cette léthargie, au Sénat ?
Pourquoi les sénateurs restent-ils sans légiférer ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui.
À quoi bon faire des lois à présent ?
Ce sont les Barbares qui bientôt les feront.

– Pourquoi notre empereur s’est-il levé si tôt ?
Pourquoi se tient-il devant la plus grande porte de la ville,
solennel, assis sur son trône, coiffé de sa couronne ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que notre empereur attend d’accueillir leur chef.

Il a même préparé un parchemin à lui remettre,
où sont conférés nombreux titres et nombreuses dignités.

– Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs sont-ils
sortis aujourd’hui, vêtus de leurs toges rouges et brodées ?
Pourquoi ces bracelets sertis d’améthystes,
ces bagues où étincellent des émeraudes polies ?
Pourquoi aujourd’hui ces cannes précieuses
finement ciselées d’or et d’argent ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que pareilles choses éblouissent les Barbares.

– Pourquoi nos habiles rhéteurs ne viennent-ils pas comme à l’ordinaire prononcer leurs discours et dire leurs mots ?

Parce que les Barbares seront là aujourd’hui
et que l’éloquence et les harangues les ennuient.

– Pourquoi ce trouble, cette subite inquiétude ?
(Comme les visages sont graves !)
Pourquoi places et rues si vite désertées ?
Pourquoi chacun repart-il chez lui le visage soucieux ?

Parce que la nuit est tombée et que les Barbares ne sont pas venus
et certains qui arrivent des frontières disent qu’il n’y a plus de Barbares.

– Mais alors, qu’allons-nous devenir sans les Barbares ?
Ces gens étaient en somme une solution.

Constantin Cavafy (1863-1933)

 

Poème traduit du grec par

Marguerite Yourcenar et Constantin Dimaras

 

Ω

Constantin Cavafy (Kavafis) aura presque malgré lui marqué profondément la poésie grecque, lui l’exilé dans la colonie grecque d’Égypte, dans la cité d’Alexandre, Alexandrie cette « ville mirage ».

Il avait pourtant masqué sa poésie ne publiant rien avant cinquante ans. Il avait de même masqué sa petite vie d’employé de bureau et sa sexualité, plus ou moins refoulée, qui l’amenait dans les bordels et les tavernes interlopes à la recherche des jeunes garçons.

Toute une vie en chuchotements et grisaille et des poèmes qui ont pourtant fondé vers le début du vingtième siècle la poésie grecque contemporaine. Comme Kafka, il fut cet employé modèle et obscur qui vivait dans une autre vie et dans la projection des mots. Mais son fantastique à lui était l’héritage antique de la Grèce, sa mythologie, ses Ithaque.

[…]

Gil Pressnitzer

(Site « Esprits Nomades » – Introduction de l’article consacré à Constantin Cavafy : « Le petit homme en gris, le grand poète de la Grèce moderne »)

Mon choix le plus doux !

Crois bien qu’il y aura toujours de la solitude sur la terre pour ceux qui en seront dignes.

Villiers de L’Isle-Adam

Disparaître dans la seule contemplation du monde…
Une minute, un jour, le reste d’une vie…
S’abreuver au pampre d’une goutte d’éternité,
Silencieux sombrer sous un linceul sidéral,
Ressusciter dans le présage prodigieux de l’aube.

Éblouissant vertige, naître enfin à soi-même…
………………………………….Seul, pour la première fois !

« Ô solitude, mon choix le plus doux ! »

Ô Solitude
Ô que j’aime la solitude !
Que ces lieux consacrés à la nuit.
Éloignés du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude !
Ô que j’aime la solitude !

Que je prends de plaisir à voir
Ces monts pendants en précipices.
Qui, pour les coups du désespoir.
Sont aux malheureux si propices.
Quand la cruauté de leur sort.
Les force à rechercher la mort.

Je l’aime pour l’amour de toi,
Connaissant que ton humeur l’aime ;
Mais quand je pense bien à moi.
Je la hais pour la raison même :
Car elle pourrait me ravir
L’heur de te voir et te servir.

Oh ! que j’aime la solitude !
C’est l’élément des bons esprits,
C’est par elle que j’ai compris
L’art d’Apollon sans nulle étude.

Ô que j’aime la solitude !

L’émotion exclurait-elle un brin d’histoire ?

Katherine Philips – « Orinda »
(1631-1664)

Malgré ses nombreuses amitiés littéraires londoniennes Katherine Philips, alias « Orinda », poétesse très en vogue dans l’Angleterre du jeune Henry Purcell, ne manque pas d’occasions pour éprouver sa solitude, et notamment lors de ses longs séjours au Pays de Galles.

Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661)

Aussi, pratiquant un excellent français, est-elle interpelée par les vers de circonstance de son aîné d’outre-Manche, Antoine Girard de Saint-Amant, et traduit-elle, aussitôt découvert, le poème « La solitude » qu’il écrivait en 1617.

Henry Purcell (1659-1695)

C’est à partir de trois versets de cette traduction de Katherine Philips que l’incontournable compositeur anglais compose vers 1684 ou 85 cette aria que la postérité consacrera, à juste titre, comme une de ses œuvres de référence.

Cette pièce repose sur vingt-huit répétitions régulières d’une basse hypnotique sur laquelle Purcell illustre les visions poétiques d’une âme solitaire à travers une mélodie envoûtante dans laquelle se superposent, multicolores, les variétés harmoniques de la voix qui en évoque les beautés.

Un avant goût d’infini…!  Isn’t it ?

Merci à Jeffrey Stivers, inconditionnel amoureux de la musique baroque, qui publie sur YouTube une superbe collection de montages, plus séduisants les uns que les autres, à la gloire de ces voix fascinantes dont la sensibilité, la virtuosité et le faste constituent un inégalable fleuron de notre musique occidentale.

« La faille du crépuscule… »

Jan Mankes (1889-1920) – Pays-Bas – Woudsterweg bij Oranjewoud (Museum Arnhem)

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Auquel des deux, avec lequel des deux – ça ne se commande pas !
Ô s’il était possible que mon flambeau s’éteigne deux fois :

Je suis passée sur terre d’un pas de danse ! – Fille du ciel !
Un tablier plein de roses ! – Sans écraser de jeunes pousses !

Je le sais, je mourrai au crépuscule, ou le matin ou le soir !
Dieu n’enverra pas une nuit d’épervier pour mon âme de cygne !

D’une main douce, j’écarterai la croix sans l’embrasser,
Je m’élancerai dans le ciel généreux pour un dernier salut,
La faille du crépuscule, ou le matin ou le soir – et la coupure du sourire…
Car même dans le dernier hoquet je resterai poète !

Décembre 1920

Marina Tsvétaïéva (1892-1941)

 

Traduction Henri Deluy – in Insomnie et autres poèmes  – Poésie / Gallimard

Beau…! Simple…! Triste…!

La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. *

Beau, comme un poème de Verlaine !

Simple, comme une histoire d’amour !

Triste, comme une chanson de Ferré !

La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste.*

* Victor Hugo (in « Les travailleurs de la mer »)

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 2/2

Dvoràk – Symphonie N°9 – (extrait du 2ème mouvement Largo)

Philharmonique de Berlin – 10 juin 2012 – Direction Mariss Jansons

Cor anglais : Dominik Wollenweber

Ah, la voilà donc retrouvée notre mélodie !

Née sous la plume ô combien savante d’un musicien européen des plus classiques, déjà auréolé de la formidable renommée de ses abondantes compositions, symphoniques ou concertantes, de musique sacrée, d’opéras ou de musique de chambre. Incontestablement destinée à la salle de concert, elle s’empresse de quitter les ors et la pourpre des théâtres prestigieux pour se faufiler à travers les rues de New York où les Negro spirituals ne tardent pas à l’adopter avant qu’elle continue de parcourir le monde, véhiculée par les genres musicaux les plus divers.

Le Largo, avec son solo de cor anglais obsédant est l’épanchement de la propre nostalgie de Dvorák à l’égard de son pays, avec quelque chose de la solitude des horizons lointains des prairies, du nébuleux souvenir des jours révolus de l’homme rouge et un sentiment de la tragédie de l’homme noir comme il la chante dans ses « spirituals« .

William Arms Fisher (1861-1948)

C’est en ces termes que William Arms Fisher, un élève de Dvorák, définissait notre fameux Largo. Très influencé par la croyance de Dvorák (subversive à l’époque) selon laquelle la musique afro-américaine constituerait les nouveaux fondements de la future musique du nouveau monde, il a beaucoup contribué à la diffusion du folklore afro-américain, en version originale ou arrangé par ses soins.

Ainsi donc, en arrangeant et adaptant le thème du deuxième mouvement sur des paroles qu’il a lui-même écrites, il a offert à cette mélodie sa tenue de ville avec laquelle, sous le titre de « Goin’ home », elle est allé sillonner les cœurs de tous les continents.

Le jazz aussi a fait de ces quelques notes mélancoliques un de ses standards. Et quand on écoute improviser sur ce thème, le très regretté bassiste Charlie Haden et son complice le pianiste Hank Jones, il ne faut pas s’étonner que son « chez soi » perdu s’embrume un peu au fil des souvenirs.

On a beaucoup dit et écrit à l’époque — et surtout les journalistes américains particulièrement chauvins — que Dvoràk avait puisé les nombreux thèmes de sa symphonie dans la musique folklorique américaine. Mais comme le compositeur tchèque l’affirmait lui-même, s’il a, certes, accordé le plus grand intérêt au folklore amérindien ou afro-américain, il n’en a jamais utilisé les mélodies. Il a composé ses propres thèmes originaux, d’essence profondément européenne, auxquels il a insufflé ce supplément d’âme qu’il a perçu dans les musiques de son pays d’accueil.

Lower Manhattan 1910 – Photo par Alfred Stieglitz

Alors, non, Messieurs les censeurs — s’il en reste encore — pas d’imposture, simplement du génie ! Et s’il vous faut le cachet de sérieux exégètes de l’histoire de la musique américaine, référez-vous, je vous prie, entre autres analyses, à celles de Léonard Bernstein (The Infinite Variety of Music) ou aux commentaires de Roger Lee Hall (Directeur du Center for American Music Preservation).

Voilà donc le riche itinéraire du Largo du deuxième mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde : une mélodie élégiaque imprégnée des senteurs des forêts de Bohème, mâtinée de la sueur âcre des esclaves cueilleurs de coton, saupoudrée de bribes des légendes indiennes du Wisconsin ou du Minnesota qui peuplent la poésie de Henry Wadsworth Longfellow, écrite à New York sur un papier à musique sans doute acheté dans une boutique de la  First avenue à Manhattan, et enfin langoureusement chuchotée au public choisi d’une illustre salle de concert d’où elle ne tarde pas à s’échapper pour devenir une sorte d’hymne à la liberté (mi-profane, mi-sacré) qui semble si naturellement s’élever des tréfonds de l’âme noire-américaine ?

… Mélodie caméléon qui finirait bien par nous faire croire qu’elle vient de là où on la chante…

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 1/2

Paul Robeson (basse) – Carnegie Hall de New York, le 9 mai 1958 :

Goin’ home, goin’ home, I’m jes’ goin’ home ;
Quiet-like, some still day, I’m jes’ goin’ home.
It’s not far, jes’ close by,
Through an open door ;
Work all done, care laid by,
Goin’ to fear no more.
Mother’s there ‘spectin’ me,
Father’s waitin’ too ;
Lots o’ folk gather’d there,
All the friends I knew,
All the friends I knew.
Home, I’m goin’ home !

Nothin lost, all’s gain,
No more fret nor pain,
No more stumblin’ on the way,
No more longin’ for the day,
Goin’ to roam no more !
Mornin’ star lights the way,
Res’less dream all done ;
Shadows gone, break o’ day,
Real life jes’ begun.
There’s no break, there’s no end,
Jes’ a livin’ on ;
Wide awake, with a smile
Goin’ on and on.

Goin’ home, goin’ home, I’m jes’ goin’ home,
goin’ home, goin’ home, goin’ home !

Paroles de William Arms Fisher

Goin’ home = rentrer chez soi

Même à la lueur des feux de Bengale, le bagne est toujours le bagne, et la musique qu’entend de loin un homme certain de ne jamais revoir son pays ne suscite en lui qu’une noire tristesse.

Anton Tchékhov – l’île de Sakhaline (Gallimard – Folio Classique)

Étrange écho de Negro spirituals dans ces mots de l’écrivain russe Anton Tchekhov ! Et pourtant, ce ne sont pas les chants nostalgiques afro-américains qui les ont inspirés, mais les sinistres silences adipeux des bagnards maudits de l’île de Sakhaline, au large de la Sibérie. Là où « les gens erraient comme des ombres et se taisaient comme des ombres ».

Antonín Leopold Dvořák (1841-1904)

Alors qu’en ce début des années 1890 Tchékhov est tout à la rédaction de « L’île de Sakhaline », le compositeur tchèque célèbre, Antonin Dvorák, s’apprête à embarquer pour New York, décidé à occuper le poste de directeur du Conservatoire National de musique, conformément à l’invitation appuyée que lui ont adressée les américains, fervents admirateurs de son œuvre.

— L’histoire ne nous a pas appris que les deux artistes eurent quelqu’occasion de se rencontrer…

1893. Antonin Dvorák est installé à Manhattan depuis un an. Particulièrement motivé par l’ambitieux projet que lui proposent ses hôtes américains : fonder une musique nationale pour ce jeune pays, les États Unis, il a composé une symphonie, sa neuvième, à laquelle il donne d’abord le juste titre de « Symphonie depuis le Nouveau Monde » avant qu’elle ne finisse par s’appeler « Symphonie du Nouveau Monde ». Le 15 décembre, elle est au programme du New York Philharmonic Orchestra au Carnegie Hall, pour sa toute première exécution.

Qui aurait pu imaginer que l’œuvre connaisse un succès populaire aussi grand à travers le monde, jusqu’à nos jours encore, au point de servir de source d’inspiration et d’illustration musicales à mille et une productions allant du générique d’émission télévisée à la sonorisation de jeux vidéos en passant par les transcriptions les plus diverses dans les univers musicaux les plus variés, sans compter les innombrables reprises des thèmes mélodiques d’un mouvement ou d’un autre dans les musiques de films ou les compositions populaires contemporaines ?

Et, à l’origine de cette pléiade de succès, faisant office de catalyseur, « Goin’ home »

Tout commence donc ainsi :

S’il vous plaît, Maestro !

— Et j’entends déjà, dès les premières mesures…  « Bon sang ! Mais c’est bien sûr !… La Symphonie du Nouveau Monde ! »

Dvoràk – Symphonie N°9  (début du 1er mouvement)

Philharmonique de Berlin dirigé par Claudio Abbado

Théâtre Massimo de Palerme – 1er Mai 2002

Difficile, il est vrai, de trouver quelque parenté musicale entre le dynamisme de cette cavalcade effrénée de l’orchestre à travers les grands espaces et la douceur élégiaque d’un chant du retour entonné par la voix envoûtante de Paul Robeson !

Mais le décor est planté : La neuvième de Dvorák !

Glissons-nous dans le deuxième mouvement et sans bouder notre plaisir, laissons-nous emporter par la douce vague mélancolique du premier thème, Largo, sur laquelle surfe, en Ré bémol majeur, avec délice et grâce, le cor anglais !…

Suite …

« Goin’ home » : itinéraire d’une mélodie – 2/2

Fête de la musique

Si, comme moi, pour la fête de la « musique » de ce soir, vous rêvez d’être sourd, ne fermez pas vos pavillons sans vous être accordé auparavant un dernier formidable plaisir, une sorte de cigarette du condamné : cinq prodigieuses minutes de MUSIQUE… jouées par une bande de jeunes comme on aimerait en trouver beaucoup au coin de nos rues chaque 21 juin !

Final de la 2ème Symphonie de Gustav Mahler – « Résurrection »

Simón Bolívar Symphony Orchestra of Venezuela
Gustavo Dudamel – Direction
Miah Persson – Soprano
Anna Larsson – Mezzo-soprano
National Youth Choir of Great Britain

« Héros de Crémone »

Si je prends un violon dans mes mains, je crois tenir une vie.

Edgar Bundy (1862-1922) – Antonio Stradivari

Le violon est le roi du chant. Il a tous les tons et une portée immense : de la joie à la douleur, de l’ivresse à la méditation, de la profonde gravité à la légèreté angélique, il parcourt tout l’espace du sentiment. L’allégresse sereine ne lui est pas plus étrangère que la brûlante volupté ; le râle du cœur et le babil des sources, tout lui est propre ; et il passe sans effort de la langueur des rêves à la vive action de la danse. […]

Qu’il est beau, ce violon, de couleur et de forme. Ses lignes sont un poème de grâce : elles tiennent de la femme et de l’amphore ; elles sont courbes, comme la vie. Et tant de grâce exprime l’équilibre de toutes les parties, la fleur de la force.

Dans un violon, tout est vivant. Si je prends un violon dans mes mains, je crois tenir une vie. Tout est d’un bois vibrant et plastique, aux ondes pressées : ainsi l’arbre, le violon brut de la forêt, rend en vibrations tous les souffles du ciel et toutes les harmonies de l’eau.

Dans le violon, l’orchestre a trouvé sa voix, plus qu’humaine.

Certes, ils sont sacrés aux musiciens, ces héros de Crémone (Amati, Stradivarius, Guarneri del Gésu).

O divins violons, bruns enfants de Crémone,
Plus beaux que l’or du soir, vous êtes faits de sang
Et de chair et d’amour et de tout ce qui sent
La passion qui chante et follement raisonne.

André Suarès
(extraits de « Voyage du Condottière » – XII – La page des violons)

Le dégel du sourire…

Don Quixote – Svetlana Zakharova & Denis Rodkin – Bolshoï 2016

Allez ! Il faut bien le reconnaître, sans pour autant écorner l’admiration que nous portons à ces prodigieuses étoiles de la danse classique, leurs sourires — quand, bien sûr les rôles les commandent —  sur les scènes de ballets d’où l’éclat de leurs talents nous extasie, sont bien souvent trop convenus, voire parfois figés, au risque, lors de nombreuses représentations, de cantonner quelque peu nos émotions à leur seule virtuosité.

Il faudrait, pour leur en tenir rigueur, ignorer combien la danse est exigeante, quelle discipline, quels efforts extrêmes elle impose sans relâche au petit rat comme au danseur étoile pour un flirt avec l’excellence. Et comme parfois — la plupart du temps — le corps doit taire ses douleurs…

Alors oui, le sourire est toujours un peu crispé, certes, quand chaque pas doit flotter dans des œufs à la neige, quand chaque saut doit être vol d’aigle ou de papillon, et chaque geste, jusque dans ses plus infimes articulations, une grâce.

Don Quixote – Carlos Acosta & Marinela Nunez – Royal Opera House 2014-2015 (Photo Dave Morgan)

Mais le miracle n’est pas exclu et notre bonheur de spectateur alors atteint son apogée. Dans ces rares moments, le talent, le brio, la maîtrise et la grâce, se rehaussent d’inattendues qualités : la spontanéité de l’instant, la joie de jouer, de danser ensemble, la sincérité d’un moment d’exaltation partagée. La circonstance n’oblige plus le sourire, elle le provoque, vraiment, réellement. La discipline se fait amusement, la technique, badinage.

Le ballet tout entier se dégèle enfin ! Le spectateur exulte !

Bouderions-nous ce plaisir exquis au prétexte qu’il est inhabituel, « hors normes » ? Certes non ! Mille fois non, quand demeure intacte l’âme du ballet !

Alors, Regardons ! Profitons ! Régalons-nous ! Exultons !…

Ce plaisir peu commun nous le devons au talent de deux formidables danseurs et de toute la troupe du Royal Ballet sur la scène du Royal Opera House, fin 2014 – début 2015. Ils dansent Don Quichotte, ballet de Maurice Petipa, indéniablement attaché au répertoire classique du XIXème siècle, et inspiré par l’œuvre célèbre de Cervantès. Un ballet de comédies et de feux d’artifice techniques.

Le vieux chevalier romantique Don Quichotte invente des histoires pour accomplir son besoin d’aventures chevaleresques. Il rencontre les jeunes amoureux Kitri et Basilio, séparés par le père de Kitri, qui veut la marier à un riche propriétaire. Don Quichotte décide de leur venir en aide.

Extrait 1 : A la fin de l’acte I, Basilio et Kitri, sa bien aimée, dansent sur la place du village avant de s’échapper à la faveur de la grande animation qui y règne…

Extrait 2 : Entre braises et ombre, Kitri et Basilio dansent leur célèbre pas de deux. L’amour et la grâce se sont invités… le sourire aussi.

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