Dixit Borges !

Quand mes étudiants me demandaient une bibliographie je leur disais : peu importe la bibliographie ; Shakespeare, après tout, ignorait la bibliographie shakespearienne. Johnson ne pouvait prévoir les livres qu’on écrirait sur lui. Pourquoi n’étudiez-vous pas directement les textes ? Si ceux-ci vous plaisent, très bien, et s’ils ne vous plaisent pas, laissez-les car l’idée de la lecture obligatoire est une idée absurde : autant parler de bonheur obligatoire.

EL Ateneo Grand Splendid – Buenos Aires : Théâtre reconditionné en une des plus belles librairies du monde.
Ça donne envie, non ? La scène est devenue salon de lecture. Les loges ont été conservées pour permettre aux lecteurs de découvrir confortablement les ouvrages avant achat. Je ne laisse donc pas mon adresse à Buenos Aires, on m’y retrouvera sans peine… il doit bien y avoir un rayon de livres en français !

Je crois que la poésie est quelque chose qu’on sent, et si vous ne sentez pas la poésie, la beauté d’un texte, si un récit ne vous donne pas l’envie de savoir ce qui s’est passé ensuite, c’est que l’auteur n’a pas écrit pour vous. Laissez-le de côté car la littérature est assez riche pour vous offrir un auteur digne de votre attention, ou indigne aujourd’hui de votre attention mais que vous lirez demain.
Voilà ce que j’enseignais, en m’en tenant au fait esthétique, qui n’a pas besoin d’être défini. Le fait esthétique est quelque chose d’aussi évident, d’aussi immédiat, d’aussi indéfinissable que l’amour, que la saveur d’un fruit, que l’eau.

Jorge-Luis Borges (1899-1986)

 

in « Conférences » – « La poésie »

Publié par

Lelius

La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !

4 réflexions au sujet de “Dixit Borges !”

  1. c’est à dire que je crois que Borges donnait une grande valeur à la « compassion » – une forme d’empathie, de sympathie plus connotée chrétienne, mais pas autant que charité ou pitié (tous ces mots ont été utilissés successivement dans à peu prés le mème sens – dans des contextes diffèrents ) – de l’écrivain. Du moins c’est ce que j’en ai lu.
    par conséquent, sans ce partage d’émotion, de sentiment, la littérature ne veut plus rien dire, selon lui.

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    1. Borges empathique, certainement. Il ne me semble pas que son propos ici soit motivé par quelque sentiment charitable ou qu’il reflète une quelconque inspiration « chrétienne ». C’est l’amoureux des mots et des livres qui parle. Il sait comme personne la relation que tisse le livre entre l’auteur et le lecteur, et, pour avoir lui-même abandonné – temporairement au moins – bon nombre d’ouvrages après seulement quelques pages, il ne saurait laisser ses étudiants se fourvoyer sur le chemin des conventions et des obligations.
      C’est à l’acte d’amour qu’il les invite. Tout simplement parce que la rencontre du lecteur avec le livre n’est rien d’autre, en vérité, qu’une histoire d’amour qui commence. La raison n’y a pas sa place. L’émotion esthétique seule prend le contrôle, heureusement.
      Dans une autre de ses conférences, en 1983, à propos d’Emily Dickinson qu’il appréciait tant, Borges s’exprimait ainsi : «Quand on pense à un poète, on pense à sa voix. On ne pense pas à des pages imprimées. On pense à des cadences particulières, à une façon de parler, à une façon de penser.»
      Les livres, assurément, ne se lisent pas avec les yeux…

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