Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Oui la fraternité au cœur. Celui qui nous a quittés à trente-et-un ans est notre frère pour l’éternité. Sa poésie est une source pure ; elle est à la source de nos propres chants. C’est bien en nous abreuvant à ces vers inimitables qu’un jour nous avons osé faire entendre ce qui jaillissait de nos entrailles.
François Cheng
(En écho au livre de Jean Lavoué : « René Guy Cadou, La fraternité au cœur » – Éditions L’enfance des arbres, 2019)
L’alphabet de la mort
O mort parle plus bas on pourrait nous entendre Approche-toi encore et parle avec les doigts Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres Et ces larmes qui font la force de ma voix
Je te reconnais bien. C’est ton même langage Les mains que tu croisais sur le front de mon père Pour toi j’ai délaissé les riches équipages Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.
Nous allons enlacés dans les brumes d’automne Au fond des rues éteintes où tourne le poignard Et jusqu’aux étangs noirs où ne viendra personne O mort pressons le pas le ciel est en retard
C’est à tous les amis que j’offre ma poitrine A tous ceux qui font l’air et la bonne chaleur Après ça laissez-moi rouler sous les collines L’ombre des animaux ne m’a jamais fait peur.
Flamme qui me retiens je souffle ta lumière Et ces joues colorées qui rallument ma faim Je glisse lentement. c’est assez douces pierres Soulevez mes poumons que je respire enfin.
En dehors de l’enfance et de l’oubli, il n’y a que la grâce qui puisse vous consoler d’exister ou qui puisse vous donner la plénitude, le ciel sur la terre et dans le cœur.
Eugène Ionesco – Journal en miettes (1967)
Facétieuse sagesse de l'âge :
Un vieux monsieur, ostensiblement agacé de ne pouvoir retrouver son chemin dans les quartiers de sa jeunesse transformés par les reconstructions récentes, avise un passant, au moins aussi âgé que lui, mais qui semble parfaitement à l'aise dans ce décor moderne, et lui demande sa route :– Pourriez-vous m'indiquer, je vous prie, la "Place de l'Enfance"?– Bien sûr ! répond gracieusement le passant. Là ! dit-il dans un généreux sourire en pointant son index sur le sein gauche de son interlocuteur.
‘Young at heart’
Ballade composée en 1953 par Johnny Richards Paroles de Carolyn Leigh
Répertoire de Frank Sinatra
Emmet Cohen – Piano
Lucy Yeghiazaryan – Vocals
Benny Benack III – Trumpet
Mark Lewandowski – Bass
Joe Farnsworth – Drums
Les contes de fées peuvent devenir réalité
Et cela pourrait aussi t’arriver
Si tu gardes ton âme d’enfant.
Tu trouveras bien difficile
De garder l’esprit étroit
Avec le cœur d’un d’enfant.
Ainsi tu peux toujours viser la lune
Avoir d’impossibles projets,
Tu peux même rire quand tes rêves
En poussière sont balayés.
La vie est plus passionnante chaque jour qui s’enfuit,
L’amour est dans ton cœur, ou il est sur le chemin.
Ne sais-tu pas que ça vaut
Tous les trésors de la terre
De garder son âme d’enfant ?
Pour aussi riche que tu sois
Il est bien meilleur, et de loin
De rester jeune dans ton cœur !
Et si tu vis jusqu’à cent ans
Regarde tous les cadeaux de la vie,
Et surtout le plus beau d’entre eux :
Avoir reçu le privilège
De préserver ton cœur d’enfant !
Chaque poème de Roberto Juarroz est une surprenante cristallisation verbale : le langage réduit à une goutte de lumière.
Octavio Paz (cité par Gil Pressnitzer)
Un poème sauve un jour.
Plusieurs poèmes pourront-ils sauver la vie entière ?
Ou suffit-il d’un seul ?
Roberto Juarroz (Treizième poésie verticale)
∞
Éteindre la lumière, chaque nuit, est comme un rite d’initiation : s’ouvrir au corps de l’ombre, revenir au cycle d’un apprentissage toujours remis : se rappeler que toute lumière est une enclave transitoire.
Dans l’ombre, par exemple, les noms qui nous servent dans la lumière n’ont plus cours. Il faut les remplacer un à un. Et plus tard effacer tous les noms. Et même finir par changer tout le langage et articuler le langage de l’ombre.
Éteindre la lumière, chaque nuit, rend notre identité honteuse, broie son grain de moutarde dans l’implacable mortier de l’ombre.
Comment éteindre chaque chose ? Comment éteindre chaque homme ? Comment éteindre ?
Éteindre la lumière, chaque nuit, nous fait palper les parois de toutes les tombes. Notre main ne réussit alors qu’à s’agripper à une autre main. Ou, si elle est seule, elle revient au geste implorant de raviver l’aumône de la lumière.
Je trouve que la poésie ne devrait jamais vraiment se traduire.
Jean-Louis Trintignant (France-Culure, 6/07/2004)
Maria Bethania chante « Estado de poesia »
Estado de poesia
Para viver em estado de poesia Me entranharia nestes sertões de você Para deixar a vida que eu vivia De cigania antes de te conhecer De enganos livres que eu tinha porque queria Por não saber que mais, dia menos dia Eu todo me encantaria pelo todo do teu ser
Pra misturar meia-noite, meio-dia E enfim saber que cantaria a cantoria Que há tanto tempo queria, a canção do bem querer É belo, vês o amor sem anestesia Dói de bom, arde de doce Queima, acalma, mata, cria
Chega tem vez que a pessoa que enamora Se pega e chora do que ontem mesmo ria Chega tem hora que ri de dentro pra fora Não fica nem vai embora, é o estado de poesia…
≅
État de poésie
Pour vivre dans un état de poésie, Je traverserai tes déserts. J’abandonnerai la vie de bohème Que j’ai vécue avant de te rencontrer Les illusions gratuites que j’ai cherchées, et nourries Pour ne pas avoir su que, tôt ou tard, Tout de toi m’enchanterait Pour confondre minuit et midi Et enfin savoir que j’improviserai cette chanson Qui depuis longtemps couvait en moi, la chanson du bel amour. C’est beau, tu vois, l’amour sans anesthésie. Douleur du bonheur, brûlure de douceur, Qui calme, qui tue, qui crée. Parfois sous l’emprise de l’amour On est surpris et on pleure pour ce qui hier encore faisait rire, Et jusqu’aux rires les plus fous. Il ne reste ni ne part, c’est ça l’état de la poésie…
Peux-tu me vendre l’air qui passe entre tes doigts et fouette ton visage et mêle tes cheveux ? Peut-être pourrais-tu me vendre cinq pesos de vent, ou mieux encore me vendre une tempête ? Tu me vendrais peut-être la brise légère, la brise (oh, non, pas toute !) qui parcourt dans ton jardin tant de corolles, dans ton jardin pour les oiseaux, dix pesos de brise légère ?
Le vent tournoie et passe
dans un papillon.
Il n’est à personne, à personne.
Et le ciel, peux-tu me le vendre, le ciel qui est bleu par moments ou bien gris en d’autres instants, une parcelle de ton ciel que tu as achetée, crois-tu, avec les arbres de ton jardin, comme on achète le toit avec la maison ? Oui, peux-tu me vendre un dollar de ciel, deux kilomètres de ciel, un bout – celui que tu pourras – de ton ciel ?
Le ciel est dans les nuages.
Les nuages qui passent là-haut
ne sont à personne, à personne.
Peux-tu me vendre la pluie, l’eau qui t’a donné tes pleurs et te mouille la langue ? Peux-tu me vendre un dollar d’eau de source, un nuage au ventre rond, laineux et doux comme un agneau, ou l’eau tombée dans la montagne, ou l’eau des flaques abandonnées aux chiens, ou une lieue de mer, un lac peut-être, cent dollars de lac ?
L’eau tombe et roule.
L’eau roule et passe.
Elle n’est à personne, non.
Peux-tu me vendre la terre, la nuit profonde des racines ; les dents des dinosaures, la chaux éparse des squelettes lointains ? Peux-tu me vendre des forêts enfouies, des oiseaux morts, des poissons de pierre, le soufre des volcans, un milliard d’années montant en spirale ? Peux-tu me vendre la terre, peux-tu me vendre la terre, peux-tu ?
Ta terre est aussi bien ma terre
Tous passent, passent sur son sol.
Il n’est à personne, à personne.
Nicolas Guillen (1902-1989)
Nicolas Guillen ou l’incarnation poétique du métissage cubain
Boris Courret
¿Puedes?
¿Puedes venderme el aire que pasa entre tus dedos y te golpea la cara y te despeina? ¿Tal vez podrías venderme cinco pesos de viento, o más, quizás venderme una tormenta? ¿Acaso el aire fino me venderías, el aire (no todo) que recorre en tu jardín corolas y corolas, en tu jardín para los pájaros, diez pesos de aire fino?
El aire gira y pasa en una mariposa. Nadie lo tiene, nadie.
¿Puedes venderme cielo, el cielo azul a veces, o gris también a veces, una parcela de tu cielo, el que compraste, piensas tú, con los árboles de tu huerto, como quien compra el techo con la casa? ¿Puedes venderme un dólar de cielo, dos kilómetros de cielo, un trozo, el que tú puedas, de tu cielo?
El cielo está en las nubes. Altas las nubes pasan. Nadie las tiene, nadie.
¿Puedes venderme lluvia, el agua que te ha dado tus lágrimas y te moja la lengua? ¿Puedes venderme un dólar de agua de manantial, una nube preñada, crespa y suave como una cordera, o bien agua llovida en la montaña, o el agua de los charcos abandonados a los perros, o una legua de mar, tal vez un lago, cien dólares de lago?
El agua cae, rueda. El agua rueda, pasa. Nadie la tiene, nadie.
¿Puedes venderme tierra, la profunda noche de las raíces; dientes de dinosaurios y la cal dispersa de lejanos esqueletos? ¿Puedes venderme selvas ya sepultadas, aves muertas, peces de piedra, azufre de los volcanes, mil millones de años en espiral subiendo? ¿Puedes venderme tierra, puedes venderme tierra, puedes?
La tierra tuya es mía. Todos los pies la pisan. Nadie la tiene, nadie.
Poésie cubaine du XXème siècle (Patiño, 1997) – Traduction de l’espagnol par Claude Couffon.
Homme Tu as regardé la plus triste la plus morne de toutes les fleurs de la terre Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom Tu l’as appelée Pensée. Pensée C’était comme on dit bien observé Bien pensé.
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais Tu les as appelées immortelles… C’était bien fait pour elles… Mais le lilas tu l’as appelé lilas Lilas c’était tout à fait ça Lilas… Lilas…
Aux marguerites tu as donné un nom de femme Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur C’est pareil. L’essentiel c’était que ce soit joli Que ça fasse plaisir…
Enfin tu as donné les noms simples à toutes les fleurs simples Et la plus grande la plus belle Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés A côté des vieux chiens mouillés A côte des vieux matelas éventrés A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés Cette fleur tellement vivante Toute jaune toute brillante Celle que les savants appellent Hélianthe Toi tu l’as appelée soleil … Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas ! Qui regarde le soleil hein ? Qui regarde le soleil ? Personne ne regarde plus le soleil Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus Des hommes intelligents… Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière Ils se promènent en regardant par terre Et ils pensent au ciel.
Ils pensent… Ils pensent… ils n’arrêtent pas de penser… Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées Les immortelles et les pensées. Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets. Ils se traînent A grand-peine Dans les marécages du passé Et ils traînent… ils traînent leurs chaînes Et ils traînent les pieds au pas cadencé… Ils avancent à grand-peine Enlisés dans leurs Champs-Élysées Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire Oui ils chantent A tue-tête.
Mais tout ce qui est mort dans leur tête Pour rien au monde ils ne voudraient l’enlever Parce que Dans leur tête Pousse la fleur sacrée La sale maigre petite fleur La fleur malade La fleur aigre La fleur toujours fanée La fleur personnelle… … La pensée…
Le Bonheur c’est pas grand chose, c’est juste du chagrin qui se repose. Léo Ferré
Lorsque tu me liras…
Lorsque tu me liras, je te regarderai dans le pare-brise, Tu viendras à moi, tout entière, comme la route, Lorsque tu me liras, la maison sera silencieuse, Et mon silence à moi te remplira tout entière aussi.
Avec toi, dans toi, je ne suis jamais silencieux, C’est une musique très douce que je t’apporte… Quant à toi, tu verses au plus profond de ma solitude, cette joie triste d’être, Cet amour que, jour après jour, nous bâtissons, en dépit des autres, En dépit de cette prison où nous nous sommes mis, En dépit des larmes que nous pleurons chacun dans notre coin, Mais présents l’un à l’autre…
Je te voyais, ces jours ci, dans la lande, là-bas, où tu sais… Je t’y voyais bouger, à peine te pencher vers cette terre que nous aimons bien tous les deux, Et tu te prosternais à demi, comme une madone, Et je n’étais pas là… ni toi… Ce que je voyais c’était mon rêve…
Ne pas te voir plus que je ne te vois… Je me demande la dette qu’on me fait ainsi payer. Pourquoi ?
L’amour est triste, bien sûr, mais c’est difficile,
Au bout du compte, difficile…
Dans mes bras, quand tu t’en vas longtemps vers les étoiles et que tu me demandes de t’y laisser encore… encore… Je suis bien ; c’est le printemps, tout recommence, tout fleurit,
Et tu fleuriras aussi de moi, je te le promets.
La patience, c’est notre grande vertu, c’est notre drame aussi. Un jour nous ne serons plus patients. Alors, tout s’éclairera, et nous dormirons longtemps,
Et nous jouirons comme des enfants. Tu m’as refait enfant ; j’ai devant moi des tas de projets de bonheur… Mais maintenant, tout est arrêté dans ma prison. J’attends que l’heure sonne… Je me perds dans toi, tout à fait.
Tango où chaque note tombe lourdement, comme par dépit, sous la main qui se voue plutôt à saisir un manche de couteau,
Tango tragique dont la mélodie joue sur un thème de dispute,
[…]
Tango d’amour et de mort
Ricardo Güiraldes (Cencerro de cristal – 1915)
∞
"Maria de Buenos Aires" Opéra-tango ("Tango operita") en deux parties, sur un livret d’Horacio Ferrer et sur une musique d’Astor Piazzolla, créé en mai 1968 à Sala Planeta, Buenos Aires, comme un hommage au tango.
Une légende urbaine du début du XXème siècle inspire l'histoire de cet opéra qui retrace le parcours d'une jeune femme, Maria, ouvrière dans une usine des faubourgs de Buenos Aires.
La première partie relate son ascension vers le succès alors qu'elle est devenue chanteuse admirée dans les bordels et cabarets de la ville.
La seconde raconte son déclin et sa mort.
Le décor planté, Maria se présente sur un air de tango envoûtant : "Yo soy María".
Après une succession nocturne de péripéties oniriques, surréalistes, alors que son fantôme, comme un air de tango réincarné, traverse les rues de la ville, Maria recevra la révélation de sa fécondité.
A l'aube, certains auront cette vision surnaturelle de Maria accouchant.
Tout est-il fini ? Est-ce un recommencement ? La réponse restera cachée dans les plis énigmatiques du rideau qui emporte loin de la scène les dernières notes du tango réinventé.
Dans un clip vidéo récent, Fatma Saïd – trop angélique peut-être pour refléter l’arrogance et la morgue d’un tel personnage – n’en demeure pas moins une troublante Maria :
Yo soy María de Buenos Aires! De Buenos Aires María ¿no ven quién soy yo? María tango, María del arrabal! María noche, María pasión fatal! María del amor! De Buenos Aires soy yo!
Yo soy María de Buenos Aires si en este barrio la gente pregunta quién soy, pronto muy bien lo sabrán las hembras que me envidiarán, y cada macho a mis pies como un ratón en mi trampa ha de caer!
Yo soy María de Buenos Aires! Soy la más bruja cantando y amando también! Si el bandoneón me provoca… Tiará, tatá! Le muerdo fuerte la boca… Tiará, tatá! Con diez espasmos en flor que yo tengo en mi ser!
Siempre me digo « Dale María! » cuando un misterio me viene trepando en la voz! Y canto un tango que nadie jamás cantó y sueño un sueño que nadie jamás soñó, porque el mañana es hoy con el ayer después, che!
Yo soy María de Buenos Aires! De Buenos Aires María yo soy, mi ciudad! María tango, María del arrabal! María noche, María pasión fatal! María del amor! De Buenos Aires soy yo
∞
Je suis Maria de Buenos Aires ! De Buenos Aires Maria Ne voyez-vous pas qui je suis ? Maria tango, Maria de la banlieue ! Maria nuit, Maria passion fatale ! Maria de l’Amour ! De Buenos Aires je suis !
Je suis Maria de Buenos Aires si dans ce quartier les gens se demandent qui je suis, ils connaîtront bientôt la réponse les femelles m’envieront, et chaque mec à mes pieds tombera dons mon piège comme un rat.
Je suis Maria de Buenos Aires ! Je suis la plus salope quand je chante et quand je baise aussi ! Si le bandonéon me provoque… Tiará, tatá ! Je lui mords la bouche avec force… Tiará, tatá ! Avec les dix spasmes en fleur que je porte en moi !
Je me dis toujours : « Vas-y Maria ! » quand un mystère me saute à la gorge ! Et je chante un tango que personne n’a jamais chanté Et je rêve un rêve que personne n’a jamais rêvé Car demain c’est aujourd’hui et hier bien après, hein !
Je suis Maria de Buenos Aires ! De Buenos Aires, ma ville ! Maria tango, Maria de la banlieue ! Maria nuit, Maria passion fatale ! Maria de l’Amour ! Maria de Buenos Aires… C’est moi !
L’arbre, on ne pense pas assez à ses feuilles. Si on y pensait on prendrait plus soin de ses racines.
Gilles Vigneault
Le Poète
Je prendrai dans ma main gauche Une poignée de mer Et dans ma main droite Une poignée de terre, Puis je joindrai mes deux mains Comme pour une prière Et de cette poignée de boue Je lancerai dans le ciel Une planète nouvelle Vêtue de quatre saisons Et pourvue de gravité Pour retenir la maison Que j’y rêve d’habiter. Une ville. Un réverbère. Un lac. Un poisson rouge. Un arbre et à peine Un oiseau. Car une telle planète Ne tournera que le temps De donner à l’Univers La pesanteur d’un instant.
Le 23 janvier 2022, ému par la simplicité et la douceur bucolique du poème que je découvrais, j’adressais à son auteure, Barbara Auzou, sur son blog « Lire dit-elle », le commentaire suivant :
Après une après-midi de lecture en boucle de ce poème, je ne résiste plus au désir de l’enregistrer, et donc de te demander une nouvelle fois ton accord.
Ni date de réalisation, ni idée d’illustration pour le moment. Juste ma conviction que la poésie est faite pour être dite et que l’émotion se nourrit du partage.
Maintenant, je sais. Ce monde, tel qu’il est fait, n’est pas supportable. J’ai donc besoin de la lune, ou du bonheur, ou de l’immortalité, de quelque chose qui soit dément peut-être, mais qui ne soit pas de ce monde.
Albert Camus (Caligula)
Ο
Élévation à la lune
L’ombre venait, les fleurs s’ouvraient, rêvait mon âme ! Et le vent endormi taisait son hurlement. La nuit tombait, la nuit douce comme une femme Subtile et violette épiscopalement.
Les étoiles semblaient des cierges funéraires Comme dans une église allumée dans les soirs Et semant des parfums, les lys thuriféraires Balançaient doucement leurs frêles encensoirs
Une prière en moi montait, ainsi qu’une onde Et dans l’immensité bleuissante et profonde Les astres recueillis baissaient leurs chastes yeux ;
Alors, Elle apparut ! Hostie immense et blonde Puis elle étincela, se détachant du monde, Car d’invisibles doigts l’élevaient vers les cieux !
Je suis dur Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps À rêver sans dormir
À dormir en marchant Partout où j’ai passé J’ai trouvé mon absence Je ne suis nulle part Excepté le néant Mais je porte accroché au plus haut des entrailles À la place où la foudre a frappé trop souvent Un cœur où chaque mot a laissé son entaille Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement
Pierre Reverdy (1959) extrait de La liberté des mers (Éditions Flammarion)