Confidence en Do mineur

A. Barrios (1885-1944) – M. Cardozo Ocampo (1907-1982) – A. Piazzola (1921-1992)
Agustin Barrios Mangoré – 1934

Paraguayen, Pinchi Cardozo Ocampo, à l’instar de tous ses compatriotes, nourrissait une totale considération pour l’immense compositeur et guitariste classique qu’était Agustin Barrios, légende nationale, qui, ayant adopté le nom de « Mangoré » – chef des indiens guaranis lors de la résistance contre les espagnols – n’hésitait pas à apparaître parfois sur scène en tenue traditionnelle de sa tribu.
Musicien émérite lui-même, pleinement dévoué au folklore musical de son pays, et devenu la référence de la musique populaire paraguayenne, Cardozo Ocampo éprouvait également une profonde admiration pour son confrère argentin, maître du tango et du bandonéon, Astor Piazzola.

Il s’était donc amusé à imaginer une improbable rencontre entre ces deux figures incontournables de la musique sud-américaine, et avait alors écrit, à partir du célèbre Prélude en Do mineur pour guitare d’Agustin Barrios, un arrangement pour guitare et bandonéon, mêlant ainsi en un duo intime leurs chants supposés.

Interprété il y a quelques mois, en pleine période de confinement, depuis son appartement de Boston, par la très grande guitariste paraguayenne, Berta Rojas, rejointe virtuellement pour l’occasion par la jeune et brillante bandonéoniste de Buenos-Aires, Milagros Caliva, ce prélude fait de l’auditeur le témoin ému d’une délicate confidence à deux voix.

A partir d’un certain degré l’émotion ne permet plus la conservation du secret…

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One runs out of superlatives when writing about Berta Rojas, it has all been said before, countless times.*

Classical Guitar Magazine

 * On manque de superlatifs lorsqu’on écrit sur Berta Rojas, tout a déjà été dit, un nombre incalculable de fois.

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Pour prolonger le plaisir, l’intégralité de la « Home session » consacrée en 2020 par Berta Rojas au compositeur de sa vie, en compagnie de ses invités à distance :

Mourir à Buenos Aires, « tangamente »

Depuis toujours, il y a quelque chose qui me plaît à Buenos Aires. Qui me plaît tellement que je n’aime pas que cela plaise à d’autres. Voilà, c’est un amour jaloux.

Jorge-Luis Borges

Cité par Mario Paoletti et Pilar Bravo dans « Borges verbal » (1999)

Ω

tango

Je sais, cher Monsieur Borges, vous n’aviez pas une énorme estime pour le tango chanté. Vous dont l’oreille et le cœur se délectaient bien plus voluptueusement des sonorités acides de ce tango brut qui faisait danser les faubourgs chauds de Buenos Aires dans les grincements et les gémissements de la fin du siècle qui vous a vu naître. Ce tango des origines où les couples décidaient d’un regard de se rapprocher dans une milonga de Vicente Greco, enchevêtrant les indécences de leurs pas aux craquements d’un plancher de bordel, pendant que dans la venelle voisine des rivaux gominés s’étripaient au rythme lointain d’un vieux violon usé par le voyage.

Astor Piazzolla (1921-1992)

J’aime à croire, pourtant, que l’amoureux jaloux de Buenos Aires que vous n’avez jamais cessé d’être, n’est pas demeuré insensible au charme pénétrant de ces voix de femmes qui vont chercher au fond de leur âme les accents de la désespérante nostalgie qui imprègne magnifiquement les faubourgs de votre chère cité. N’auraient-elles donc jamais fait frissonner votre échine ces voix fondantes de sensualité d’une Amelita Baltar ou d’une Susanna Rinaldi, apostrophant la mort d’un murmure ou d’un cri à travers la plainte élégiaque du bandonéon d’Astor Piazzolla ?

Nouvelles et sous d’autres noms, d’autres voix chantent encore aujourd’hui la mort dans les balbutiements du jour portègne : mourir à Buenos Aires, « tangamente », « à l’heure où meurent ce qui savent mourir ».

JorgeLuisBorges
Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Il me plaît, Cher Maître, si, depuis le lointain séjour que vous partagez avec vos amis Dante et Cervantès, vous entendez Sandra Rumolino chanter la « Balada para mi muerte » — tout droit venue de la communion artistique du poète Horacio Ferrer et du génial Astor Piazzolla — à vous imaginer avançant légèrement le buste vers le pommeau de la cane où vos deux mains se joignent, en signe discret de votre satisfaction.

Et quels musiciens pour l’accompagner ! N’est-ce pas ?

Ballade pour ma mort

Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour.
Je rangerai tranquillement les choses de ma vie ;
Mon humble poésie d’adieux et de combats,
Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen,
Je poserai sur mes épaules le manteau de l’aube
Toute entière

Je ne boirai pas mon avant-dernier whisky ;
Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango,
Je mourrai, juste quand sonneront six heures.
Puisque Dieu aujourd’hui ne songe plus à moi,
Je marcherai vers l’oubli rue de Santa Fé,
Jusqu’à l’angle où tu m’attends déjà,
Tout enveloppé de tristesse jusqu’aux pieds !
Serre-moi très fort, j’entends au fond de moi
Des trépas, des trépas anciens,
Agressant ce que j’aime
Partons mon amour…
Le jour va naître…
Ne pleure pas !

Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour,
À l’heure où meurent ceux qui savent mourir ;
Dans mon silence flottera le spleen parfumé
De ce vers que je n’ai jamais pu te dire.
Par les rues, je marcherai longtemps…
Et là-bas, place de France,
Comme les ombres échappées d’un ballet fatigué,
Répétant ton nom dans une blanche rue
Les souvenirs me quitteront sur la pointe des pieds.
Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour.
Je rangerai tranquillement les choses de ma vie ;
Mon humble poésie d’adieux et de combats,
Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen,
Je poserai sur mes épaules le manteau de l’aube
Toute entière ;
Je ne boirai pas mon avant-dernier whisky ;
Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango,
Je mourrai juste quand sonneront six heures.
Quand sonneront six heures.
Quand sonneront six heures.

Traduction : Françoise Thanas

Vous souvenez-vous de la grande Susanna Rinaldi, en 1979, chantant, en français, cette Ballade pour ma mort ? N’était-elle vraiment pas parvenue déjà à infléchir votre jugement, malgré une petite incartade vers quelques mesures « jazzy » ?