Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
La passion amène la souffrance… Quelle puissance calmera le cœur oppressé qui a tout perdu ? Où sont les heures si vite envolées ? Vainement tu avais eu en partage le sort le plus beau : ton âme est troublée, ta résolution confuse. Ce monde sublime, comme il échappe à tes sens !
Soudain s’élève et se balance une musique aux ailes d’ange ; elle entremêle des mélodies sans nombre, pour pénétrer le cœur de l’homme, pour le remplir de l’éternelle beauté : les yeux se mouillent ; ils sentent, dans une plus haute aspiration, le mérite divin des chants comme des larmes.
Et le cœur, ainsi soulagé, s’aperçoit bientôt qu’il vit encore, qu’il bat, et voudrait battre, pour se donner lui-même, à son tour, avec joie, en pure reconnaissance de cette magnifique largesse. Alors se fit sentir – oh ! que ce fût pour jamais ! la double ivresse de la mélodie et de l’amour.
Goethe à l’âge de 78 ans – Aquarelle de Josef Karl Stieler
Johann Wolfgang Goethe (1749-1832)
In « Trilogie de la passion » – 1827
(Traduit de l’allemand par Jacques Porchiat)
C'est à Marienbad, en 1821, que Goethe, alors âgé de 72 ans, connaît sa dernière grande passion amoureuse. Il vient de faire la rencontre d'une jeune soprano de 17 ans, Ulrike von Levetzow, et en tombe éperdument amoureux.
Deux années plus tard, le refus des parents de la jeune fille de lui accorder sa main plonge le grand écrivain dans une profonde mélancolie qui lui inspirera de merveilleux poèmes, et en particulier l'un de ses plus beaux, l'"Élégie de Marienbad".
Pendant l'été 1823, alors qu'il se réfugie plus que jamais dans la musique, il est infiniment séduit par le jeu engagé et virtuose de la pianiste polonaise Maria Szymanowska (qui ne sera pas étrangère au style brillant de Chopin).
Quelques jours après le récital, il lui envoie ce poème, "Réconciliation", très empreint encore de ses ressentis amoureux, pour la remercier des vives émotions que sa musique a attisées en lui.
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Irina Lankova joue « Élégie » Opus 3 – N°1 de Sergueï Rachmaninov :
Sergueï Rachmaninov en 1892
Cette "Élégie" fait partie des cinq "Morceaux de fantaisie", opus 3, que Rachmaninov compose en 1892, à l'âge de 19 ans.Dès son ouverture, cette pièce exprime, une profonde et bouleversante mélancolie qui, en se développant, gagne en intensité et en beauté.
Chaleureuse, une réconfortante mélodie vient alors éclairer d'un bref trait d'espérance son ténébreux chemin.
Mais la musique retourne à la gravité de sa méditation et s'estompe jusqu'à s'éteindre presque, avant que ne réapparaisse, encore plus triste et plus émouvant, le premier thème.
Elle se cabre enfin dans une ultime convulsion puis se résigne à abandonner les harmonies des derniers accords aux ombres chères de la nuit qui marche.
Allez ! Il fait froid en cette fin d’après-midi d’automne à Carrickfergus.
N’attendez pas que les vieilles pierres usées du château qu’érigea John de Courcy en 1177, après les invasions normandes, vous protègent encore des embruns fouettés par le vent d’automne.
Laissez à leur victoire sur les troupes d’Elizabeth Ière en 1597, les clans gaéliques qui animèrent avec toute leur fougue la Guerre de Neuf Ans.
Carrickfergus castle – photo by John Tinneny
Oubliez aussi le vain exploit, deux siècles plus tard, de ce capitaine de haut bord, François Thurot, corsaire au service de Louis XV, qui après s’être emparé du château et l’avoir pillé ne tarda pas à être rattrapé par la Royal Navy sous le feu de laquelle il tomba en 1760.
Rejoignez-moi plutôt dans les chaleurs fauves de ce pub irlandais, derrière le port, à quelques pas d’ici. Nous viderons quelques pintes de Guinness ou de Smithwick’s à la gloire de la mélancolie.
Émus, nous écouterons, flottant entre guitare, flûte et violon, cette ancienne et célèbre complainte irlandaise dans laquelle un vieux vagabond nostalgique rêve, avant de mourir, de retrouver sa jeunesse à… Carrickfergus.
— Two more beers please ! We are so sad tonight.
Je voudrais être à Carrickfergus, Seulement pour les nuits à Ballygrant. Je nagerais à travers l’océan le plus profond, Pour retrouver mon amour. Mais la mer est immense et je ne peux la traverser ; Et je n’ai pas non plus d’ailes pour voler. J’aimerais rencontrer un gentil marin Qui m’amènerait mourir aux pieds de mon amour.
De mon enfance reviennent de tristes souvenirs, Et des moments heureux d’il y a si longtemps. Tous mes amis de jeunesse et mes proches Sont maintenant partis, fondus comme neige au soleil. Alors je vais passer mes journées à errer sans fin. L’herbe est douce, mon lit est vide. Ah, revenir maintenant à Carrickfergus, Sur cette longue route vers la mer.
On dit qu’à Kilkenny il est inscrit Sur des pierres de marbre noires comme l’encre, En lettres d’or et d’argent, que je l’ai défendue. Désormais je ne chanterai plus jusqu’à ce qu’on me donne un verre. Car je suis ivre aujourd’hui, mais je suis rarement sobre, Un beau vagabond errant de ville en ville. Ah, mais je suis malade maintenant, mes jours sont comptés, Venez tous, jeunes gens, et allongez-moi.
La Mélancolie
C’est revoir Garbo
Dans la Reine Christine
C’est Victor Hugo
Et Léopoldine
La Mélancolie
C’est une rue barrée C’est c’qu’on peut pas dire C’est dix ans d’purée Dans un souvenir C’est ce qu’on voudrait Sans devoir choisir
La Mélancolie C’est un chat perdu Qu’on croit retrouvé C’est un chien de plus Dans le mond’ qu’on sait C’est un nom de rue Où l’on va jamais
La Mélancolie C’est se r’trouver seul Place de l’Opéra Quand le flic t’engueule Et qu’il ne sait pas Que tu le dégueules En rentrant chez toi
C’est décontracté Ouvrir la télé Et r’garder distrait Un Zitron’ pressé T’parler du tiercé Que tu n’a pas joué La Mélancolie
La Mélancolie C’est voir un mendiant Chez l’conseil fiscal C’est voir deux amants Qui lisent le journal C’est voir sa maman Chaqu’ fois qu’on s’voit mal
La Mélancolie C’est revoir Garbo
Dans la Reine Christine C’est revoir Charlot A l’âge de Chaplin C’est Victor Hugo Et Léopoldine
La Mélancolie C’est sous la teinture Avoir les ch’veux blancs Et sous la parure Fair’ la part des ans C’est sous la blessure Voir passer le temps
C’est un chimpanzé Au zoo d’Anvers Qui meurt à moitié Qui meurt à l’envers Qui donn’rait ses pieds Pour un revolver La Mélancolie
La Mélancolie C’est les yeux des chiens Quand il pleut des os C’est les bras du Bien Quand le Mal est beau C’est quelquefois rien C’est quelquefois trop
La Mélancolie C’est voir dans la pluie Le sourir’ du vent Et dans l’éclaircie La gueul’ du printemps C’est dans les soucis Voir qu’la fleur des champs
La Mélancolie C’est regarder l’eau D’un dernier regard Et faire la peau Au divin hasard Et rentrer penaud Et rentrer peinard
C’est avoir le noir Sans savoir très bien Ce qu’il faudrait voir Entre loup et chien C’est un désespoir Qu’a pas les moyens La Mélancolie
Amour léger comme tu passes ! A peine avons-nous eu le temps de les croiser Que mutuellement nos mains se désenlacent. Je songe à la bonté que n’a plus le baiser.
Un jour partira donc ta main apprivoisée ! Tes yeux ne seront plus les yeux dont on s’approche. D’autres auront ton cœur et ta tête posée. Je ne serai plus là pour t’en faire un reproche.
Quoi ? sans moi, quelque part, ton front continuera ! Ton geste volera, ton rire aura sonné, Le mal et les chagrins renaîtront sous tes pas ; Je ne serai plus là pour te le pardonner.
Sera-t-il donc possible au jour qui nous éclaire, A la nuit qui nous berce, à l’aube qui nous rit, De me continuer leur aumône éphémère, Sans que tu sois du jour, de l’aube et de la nuit ?
Sera-t-il donc possible, hélas, qu’on te ravisse, Chaleur de mon repos qui ne me vient que d’elle ! Tandis que, loin de moi, son sang avec délice Continuera son bruit à sa tempe fidèle.
La voilà donc finie alors la course folle ? Et tu n’appuieras plus jamais, sur ma poitrine, Ton front inconsolé à mon cœur qui console, Rosine, ma Rosine, ah ! Rosine, Rosine !
Voici venir, rampant vers moi comme une mer, Le silence, le grand silence sans pardon. Il a gagné mon seuil, il va gagner ma chair. D’un cœur inanimé, hélas, que fera-t-on ?
Eh bien, respire ailleurs, visage évanoui ! J’accepte. A ce signal séparons-nous ensemble… Me voici seul ; l’hiver là… c’est bien… Nuit. Froid. Solitude… Amour léger comme tu trembles !
Rediffusion du billet paru sur « Perles d’Orphée » le 24/03/2013
Bois cette tasse de ténèbres, et puis dors.
Sonnet VII
En ce temps là la France était un radeau à la dérive, emportant des naufragés…
François La Colère (Pseudonyme d’Aragon sous l’occupation)
in Préface de « 33 sonnets composés au secret » de Jean Noir
Jean Cassou – dessin par Bard
Le 12 décembre 1941, alors que tous les membres de son réseau de résistance ont été arrêtés, Jean Cassou est mis au secret à la prison de Furgole, près de Toulouse. Plongé dans un total isolement, sans lecture aucune, sans aucun moyen d’écriture, il ne lui reste pour tromper son désespoir que la mémoire des poètes qui l’accompagnent depuis toujours, et sur lesquels il a déjà tant écrit dans ses chroniques publiées dans « Les Nouvelles littéraires ». Verlaine, Nerval, Rilke, Baudelaire et Machado, entre autres, partagent sa paillasse.
Il les rejoint dans l’écriture, mais sans écriture. Il choisit, pour aider sa mémoire, la forme du sonnet, et compose mentalement des poésies dans lesquelles se cachent à peine ses maîtres et leur inspiration. « 33 sonnets composés au secret » seront ainsi gravés dans la mémoire du prisonnier Jean Cassou et publiés en 1944 par les « Editions de minuit », sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface – « chaleureuse et généreuse », selon les mots mêmes de Cassou – signée François La Colère, pseudonyme d’Aragon. (Les temps étaient encore trop peu sûrs pour que s’affichât librement une signature).
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Dès le premier sonnet déjà nous voilà invités chez Paul Valery, à « Glisser sur la barque funèbre » de la « Jeune Parque ».
Sonnet I
La barque funéraire est, parmi les étoiles, longue comme le songe et glisse sans voilure, et le regard du voyageur horizontal s’étale, nénuphar, au fil de l’aventure.
Cette nuit, vais-je enfin tenter le jeu royal, renverser dans mes bras le fleuve qui murmure, et me dresser, dans ce contour d’un linceul pâle, comme une tour qui croule aux bords des sépultures?
L’opacité, déjà, où je passe frissonne, et comme si son nom était encor Personne, tout mon cadavre en moi tressaille sous ses liens.
Je sens me parcourir et me ressusciter, de mon front magnétique à la proue de mes pieds, un cri silencieux, comme une âme de chien.
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Le sonnet VI, s’adressant à ses camarades emprisonnés, amplifie la voix unique du poète et lui confère une dimension multiple ; son identité se remplit de toutes les autres qui lui sont voisines, et dont il est tenu à l’écart.
Sonnet VI
À mes camarades de prison
Bruits lointains de la vie, divinités secrètes, trompe d’auto, cris des enfants à la sortie, carillon du salut à la veille des fêtes, voiture aveugle se perdant à l’infini,
rumeurs cachées aux plis des épaisseurs muettes, quels génies autres que l’infortune et la nuit, auraient su me conduire à l’abîme où vous êtes ? Et je touche à tâtons vos visages amis.
Pour mériter l’accueil d’aussi profonds mystères je me suis dépouillé de toute ma lumière : la lumière aussitôt se cueille dans vos voix.
Laissez-moi maintenant repasser la poterne et remonter, portant ces reflets noirs en moi, fleurs d’un ciel inversé, astres de ma caverne.
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Avec le sonnet XXXI, on rejoint volontiers et définitivement le propos d’Aragon alias François La Colère : « Le poème est pour lui l’effort surhumain d’être encore un homme, d’atteindre à ces régions de l’esprit et du cœur que tout autour de lui nie et diffame. »…
Le sonnet est pour lui la riposte ».
Sonnet XXXI
Qu’il soit au moins permis à cette lyre obscure, consternée sous la croix brouillée des galeries De relever, dans un éclair, sa voix meurtrie et de t’apercevoir, bel athlète futur.
Glaive sur l’escalier des monstres assoupis ! Père du long matin, fils de la pourriture, c’est toi qui briseras les os et les jointures de ce double accroché comme une maladie
à des corps déjà lourds à traîner dans les veilles, mais désormais joyeux de vomir le sommeil. Les yeux ne voudront plus dormir. Midi sans trêve
arrachera leur ombre aux pieds des messagers. Oh ! ce soir soit pour nous le dernier soir tombé, et puisqu’il faut rêver, rêvons la mort des rêves.
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Jean Cassou, présentant son recueil de sonnets, écrivait en 1962 cette phrase qui suffirait à elle seule à exprimer la dimension de cet homme :
« Selon un mot célèbre, il n’est de poésie que de circonstances. Celles où j’ai composé ces sonnets sont sans doute les meilleures qui se puissent trouver pour fournir à un poète une expérience essentiellement pure et complète de la création poétique. »
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Biographie sommaire de Jean Cassou :
Jean-Cassou (1897-1986)
Né en Espagne, près de Bilbao, dans les derniers soubresauts du XIXème siècle, il se retrouve dès l’âge de seize ans orphelin de son père, ingénieur des Arts et Manufactures, et doit subvenir aux besoins de sa famille tout en continuant ses études. Après ses années de lycée, il prépare en 1917-1918, une licence d’espagnol à la Sorbonne, assurant en même temps la fonction de maître d’études au lycée de Bayonne. Les conseils de révision l’ayant ajourné, il ne sera pas mobilisé pour la Grande Guerre.
Il se passionne pour l’art moderne et participe à des revues littéraires comme le Mercure de France, ayant au préalable occupé un temps la fonction de secrétaire de Pierre Louÿs. Devenu en 1932 Inspecteur des monuments historiques, il rejoint les intellectuels antifascistes de l’époque. En 1936, il sera membre du ministère de l’Éducation Nationale.
Après sa mobilisation en 1939, il devient conservateur adjoint du Musée d’Art Moderne de Paris. En 1940, la pression allemande s’intensifiant, on le charge de la sauvegarde du patrimoine national. L’annonce de l’Armistice en juin 1940 par Pétain le conduit aussitôt à résister. Vichy le révoque. Commence alors son engagement actif dans la résistance, en compagnie de nombreux amis.
En 1941, après avoir évité à plusieurs reprises la Gestapo, il finit par être arrêté et condamné à la prison en région toulousaine. Il utilisera ce temps à composer « par cœur » ses fameux « 33 sonnets ».
Nommé par De Gaulle, « Compagnon de la Libération » il deviendra dès 1945 Conservateur en chef du futur Musée d’Art moderne, poste qu’il occupera pendant vingt ans avec une particulière détermination pour intégrer les œuvres de ses contemporains dans leur époque. Il n’a cessé d’être considéré comme une autorité majeure dans le monde de l’art moderne, auteur d’ouvrages tels que : « Situation de l’art moderne » (1950), « Panorama des arts plastiques contemporains » (1960), « La Création des mondes » (1971).
Si le romancier et l’essayiste ont été fort bien accueillis, c’est sans doute le poète que la postérité littéraire mettra en avant, Jean Cassou s’étant inscrit dans la lignée des Max Jacob, Apollinaire ou Milosz. Comme eux, « il a perçu dans la poésie la réponse la plus pertinente aux appels de la vie. »
Président du Comité national des Écrivains en 1956, Jean Cassou devient également membre de l’Académie Royale de Belgique en 1964. Longue est la liste de ses mérites, titres et honneurs rendus.
Intemporel dialogue entre François Perrier et Charles Dumont au milieu des années 1970…
Hors du temps, n’est-ce pas ?
— Mais toi, tu n’auras rien parce que tu te veux libre.
— Je cherche l’or du temps, et tu ne comprends pas.
— Je t’écoute parler et te trouve curieux, Ta façon de penser me semble un peu bizarre. Moi, j’épouse la vie, je l’accepte et c’est mieux. Toi, tu cherches toujours des sentiments trop rares. Mais tu ne peux nier que notre société Est ainsi bien conçue et que l’argent fait vivre, Tout s’achète et se vend, le monde est ainsi fait, Mais toi, tu n’auras rien parce que tu te veux libre.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps et la beauté des choses : Une pierre de lune, un été qui s’en va, Le printemps qui revient dans les plis d’une rose. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas.
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— Moi, j’ai de bons amis, un chemin tout tracé, Une femme, un enfant et malgré quelques traites J’ai un budget réglé, ma maison est payée Et dans quelques années, je serai en retraite. Quand nous étions enfants, tu étais tout pareil ; Je me souviens de toi, de tes idées étranges, Tu jouais, sous la pluie à faire du soleil,
Tu disais sans arrêt qu’il fallait que tout change.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps et la beauté des choses : Une ville dorée qui se dresserait là, Une grande amitié pour une noble cause. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas.
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— Tu improvises trop et fais de l’existence Une course au trésor qui ne finira pas. Tu n’es qu’un marginal, un homme en transhumance, Un poète un peu fou qui méprise les lois. Le temps, lui, te battra et quand tu seras vieux Tu seras sans recours, toute amitié cessante, Il ne restera rien de tout ce merveilleux Dont tu pares ta vie et qui parfois me hante.
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— Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche où est la vie et en quoi il faut croire : Les hommes magiciens, les voix de l’au-delà, Les raisons de l’amour, les ombres de l’Histoire. Je cherche l’or du temps et tu ne comprends pas. Je cherche l’or du temps, lui seul compte pour moi.
Dommage qu’on ne connaisse ses parents que lorsqu’ils commencent à vieillir, à perdre ce qui faisait d’eux des êtres humains. – Julien Green –
Être adulte, c’est avoir pardonné à ses parents. – Goethe –
♦
Nous devons certes la vie à nos parents, et, juste retour des choses, c’est nous, et nous seuls, qui assurons leur survivance… Tant que nous continuerons d’évoquer leur souvenir, ils demeureront tels qu’ils furent et tels que nous les vîmes : vivants. Seul le silence de nos cœurs ou l’inéluctable extinction de nos voix rendra leur mort définitive.
Les parents ne disparaissent vraiment que sous le linceul de l’oubli, lorsque s’inscrit sur la pierre de leur tombeau le nom de leur dernier enfant.
♦
Herménégilde Chiasson
Outremer
Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante où votre cœur sera devenu un continent glacé dans le grand moment perdu de la route. Lorsque tout se blase et se déforme dans le regard kodachrome des touristes. Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.
J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père, pour regarder la mer, pour sonder l’horizon jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges. Mais tu ne m’as laissé que des routes qui s’entremêlent dans les synapses revêches et cravachées de ma mémoire. La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.
J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier, pour regarder dans le ciel mystérieux où se profilent les conclusions et les indices. J’aurais voulu avoir ta force pour cracher sur les évêques, sur leur manteau de dorure et sur tous ceux qui nous ont pris au collet dans nos sentiers chétifs et maladroits. J’aurais voulu que ma vie soit porteuse de l’absolue nécessité des choses et des êtres. De leur urgence et de leur fragilité dans le ventre de la menace.
Et la mer est restée entre nous comme un blanc de mémoire interminable, une statue de sel le long de l’autoroute.
Herménégilde Chiasson né en 1946
« Prophéties » Éditeur : Michel Henry 1986
Herménégilde Chiasson, poète, dramaturge, réalisateur, 29ème lieutenant‑gouverneur du Nouveau-Brunswick, est né le 7 avril 1946 à Saint‑Simon, au Nouveau-Brunswick. Officier de l’Ordre du Canada, lauréat du prix littéraire du Gouverneur général, Herménégilde Chiasson est considéré comme le père du modernisme en Acadie. Il est l’un des plus fervents défenseurs de la culture et des arts acadiens. Il est aussi connu comme un militant inlassable pour une culture acadienne vivante plutôt que persécutée et exilée.
L'Encyclopédie Canadienne
Moi, j’ai un rêve. Un rêve grand et beau comme la vie. Et je l’agiterai, mon saint drapeau, devant la face de la mort.
Car j’ai un rêve… Pour les partisans de la mort, pour les profiteurs de la mort, pour les fabricants de morts, pour les marchands de morts, ce sera bien un coup d’épée, mon rêve.
Ne m’offrez la couronne impériale ni ne me couvrez de lauriers. Moi, j’ai un rêve.
L’homme qui a un rêve est plus puissant qu’un empereur, est plus fort qu’un héros, est plus beau qu’un poète.
Mais moi qui ne suis ni puissant, ni fort, ni beau, moi, j’ai un rêve !
Oui, j’ai un rêve. Je ferai des discours démagogiques, j’écrirai des poèmes illogiques, je posterai des lettres diffamantes, je chanterai des chansons larmoyantes, je serai mendiant, esclave et clown pour que mon rêve vienne à triompher.
Car j’ai un rêve… Croyez-moi, adorateurs de la Fortune, bénéficiaires de la Force, idiots de la Répression du Verbe, vous qui, par convention ou faute d’inspiration, n’avez plus d’empathie, vous, solitaires de l’Effroi, larrons du Vice : j’ai un rêve !
Et, dans mon rêve, la Terre est bleue et verte, et l’homme a la couleur de sa belle âme.
Dieu me pardonne, j’ai un rêve ! Et, dans ce rêve, l’homme est au-dessus des contingences, l’homme est au-dessus de sa douleur et du dollar vorace, de ses stigmates et de tout sigma, de sa faim, de sa fange et de sa race, l’homme est plus grand que le grotesque et le sublime, l’homme est plus fort que toutes les désagrégations, toutes les dégradations et toutes les ruines.
Moi, j’ai un rêve. Et, puisque j’ai un rêve, je suis un Homme.
Anderson Braga Horta
(traduction François Olègue)
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François Olègue*, dans la revue « Le chasseur abstrait » présente le poète brésilien Anderson Braga Horta :
« Anderson Braga Horta, dont j’ai traduit quelques œuvres afin de remplir cette fâcheuse lacune transatlantique, est un vrai patriarche de la poésie brésilienne. Né en 1934, dans la petite ville de Carangola située au cœur même du Brésil, et diplômé de la Faculté Nationale de Droit à Rio de Janeiro, ancienne capitale du pays, il habite depuis 1960 Brasilia, sa capitale actuelle. Il a déjà publié une bonne vingtaine de recueils poétiques (hormis plusieurs récits et nouvelles, essais, traductions, etc.) et, remontant ses débuts littéraires aux années 1950, il n’en est pas moins créatif par le temps qui court.
Ses poèmes les plus connus et les plus significatifs ont pour protagoniste l’homme vu sous ses aspects transcendantaux, un homme qui ne se contente de satisfaire ses besoins matériels ni ne se limite somme toute à son état physique. Le corps de cet homme est si fragile que la moindre adversité, la moindre pression externe, peuvent le réduire à néant, mais « sa tête chante », son esprit s’oppose à l’omnipuissance de la mort pour déclarer avec un orgueil presque insolent : « Moi, j’ai un rêve. Et, puisque j’ai un rêve, je suis un Homme ». C’est de ce rêve libre et audacieux que vient sa poésie, tantôt sublime comme un « battement du pouls intemporel de ce qui existe et de ce qui reste occulte », tantôt bien terrestre, émanée des triviaux « bulbes et tubercules » d’un potager, cette « explosion contrôlée » qui lui promet l’immortalité, sinon de son essence humaine, tout au moins de ses idées singulières, puisées à la source « où l’on puise sa soif ».
Anderson Braga Horta ne plaisante jamais avec qui montre de l’intérêt pour les siennes : toujours sérieux dans ses recherches spirituelles, quelque utopiques qu’elles paraissent au premier abord, il se rapproche de la tradition lyrico-philosophique suivie par Augusto Frederico Schmidt, Carlos Drummond de Andrade et d’autres grands auteurs du passé. Il parle de questions universelles, mille fois discutées par des poètes et pourtant renouvelées à chaque trait de leur plume, et cela rend ses textes intelligibles dans n’importe quel idiome et sous n’importe quelle latitude. »
* François Olègue est poète, essayiste et traducteur multilingue. Il habite au Brésil et écrit autant en français qu’en portugais. Sa personnalité cosmopolite se révèle dans ses tentatives de réconcilier les traditions littéraires de l’Amérique latine avec celles du monde francophone.
[…] – Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon !
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ; L’irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
Charles Baudelaire – « Les Épaves » – « Le coucher du soleil romantique »
Écrasée par l’inexorable marche de la nuit, la lumière abdique.
Les dernières ombres, craintives, allongent déjà leurs pas de fuite vers l’infini… Orgueilleux rebelles, quelques brandons à l’horizon s’acharnent encore, pour tenter de ralentir la lente procession des ténèbres, à projeter contre elle leurs rousseurs moribondes avant de se recroqueviller, vaincus et résignés, sous l’écrasant linceul de cendres que le ciel implacable déploie.
Hypnotique émerveillement du couchant ! Mystique du crépuscule !
Le temps s’évanouit dans le temps.
Tout s’accomplit dans la transfiguration de cette extrême et prodigieuse seconde d’adieu où, confondus en une androgynie parfaite, la fin et le commencement mutuellement s’engendrent.
À cet instant, tout en moi pourrait crier : « je crois ! ».
∞
Émile Nolde
Tout s’en va ! Le soleil, d’en haut précipité,
Comme un globe d’airain qui, rouge, est rejeté Dans les fournaises remuées,
En tombant sur leurs flots que son choc désunit
Fait en flocons de feu jaillir jusqu’au zénith L’ardente écume des nuées.
Victor Hugo – « Soleils couchants » in « Les Feuilles d’Automne »
Jacquesson de la Chevreuse – Orphée aux enfers (1863) Musée des Augustins – Toulouse
Tandis qu’il unit ainsi, sa lyre aux accents de sa voix, les pâles ombres versent des larmes. Tantale cesse de poursuivre l’onde fugitive, la roue d’Ixion demeure immobile, les vautours ne déchirent plus les entrailles de Tityus, les filles de Bélus déposent leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ton rocher. Alors, pour la première fois, des pleurs mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides attendries par ses chants. Proserpine et le Dieu du sombre royaume ne peuvent résister à ses prières. Ils appellent Eurydice. Elle était parmi les ombres récemment descendues chez Pluton…
Ovide – « Les Métamorphoses » Livre X (Traduction française de Gros, refondue par M. Cabaret-Dupaty – 1866)
§
IVeme siecle – Peinture murale – Catacombes de Domitille, Rome
Quand cet homme fameux dont la Lyre et la voix
Attiraient après lui les Rochers et les Bois,
Suspendaient pour un temps le cours de la Nature,
Arrêtaient les Ruisseaux, empêchaient leur murmure,
Domptaient les Animaux d’un air impérieux,
Assuraient les craintifs, calmaient les furieux,
Et par une merveille inconnue à la Terre
Faisaient naître la paix où fut toujours la guerre.
[…]
Voilà comme en ce lieu de sauvages sujets
Se laissent captiver à d’aimables objets,
Et conservent entre eux un respect incroyable,
Ployant également sous un chant pitoyable
Et voilà comme Orphée allège un peu ses maux
Durant qu’il les partage à tous ces Animaux.
Tristan l’Hermite – « La Lyre » (1641) – Orphée A Monsieur Berthod Ordinaire de la Musique du Roi
§
« When Orpheus sang » – Henry Purcell Lucile Richardot (mezzo-soprano) & Ensemble « Correspondances »
Quand Orphée chantait, toute la Nature se réjouissait, les collines et les chênes se prosternaient au son de sa voix. Au pied de leur musicien les lions se vautraient, Et, charmés par l’écoute, les tigres en oubliaient leur proie. Sa douce lyre savait attendrir l’impitoyable Pluton. Le pouvoir de sa musique surpassait la puissance de Jupiter.
§
Franz von Stuck – 1891
Or, un arbre monta, pur élan, de lui-même. Orphée chante ! Quel arbre dans l’oreille ! Et tout se tut. Mais ce silence était lui-même un renouveau : signes, métamorphose…
Faits de silence, des animaux surgirent des gîtes et des nids de la claire forêt. Il apparut que ni la ruse ni la peur ne les rendaient silencieux ; c’était
à force d’écouter. Bramer, hurler, rugir, pour leur cœur c’eût été trop peu. Où tout à l’heure une hutte offrait à peine un pauvre abri,
— refuge fait du plus obscur désir, avec un seuil où tremblaient les portants, — tu leur dressas des temples dans l’ouïe.
Rainer-Maria Rilke – « Sonnets à Orphée » 1922 Traduction Maurice Betz (1942) – très proche ami du poète
§
« J’ai perdu mon Eurydice » (Orphée et Eurydice – Gluck) Juan Diego Florez (ténor) – The Royal Opera – automne 2015
§
* Il n’est Orphée que dans le chant, il ne peut avoir de rapport avec Eurydice qu’au sein de l’hymne, il n’a de vie et de vérité qu’après le poème et par lui, et Eurydice ne représente rien d’autre que cette dépendance magique qui hors du chant fait de lui une ombre et ne le rend libre, vivant et souverain que dans l’espace de la mesure orphique. Oui, cela est vrai : dans le chant seulement, Orphée a pouvoir sur Eurydice, mais, dans le chant aussi, Eurydice est déjà perdue et Orphée lui-même est dispersé, l’« infiniment mort » que la force du chant fait dès maintenant de lui.
Maurice Blanchot in « L’espace littéraire » – V.L’inspiration – II. Le regard d’Orphée (Gallimard – Folio essais – 1988)
L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !
Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)
Il pleut
À Éliane
Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime. Nous resterons à la maison : Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes Par ce temps d’arrière-saison.
Il pleut. Les taxis vont et viennent. On voit rouler les autobus Et les remorqueurs sur la Seine Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !
C’est merveilleux : il pleut. J’écoute La pluie dont le crépitement Heurte la vitre goutte à goutte… Et tu me souris tendrement.
Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure, Qui sanglote comme un adieu. Tu vas me quitter tout à l’heure : On dirait qu’il pleut dans tes yeux.
Wang Shen ( Dynastie Song) – paysage – 11ème siecle (Musée de Shanghai)
Le centre est là D’où jaillit le souffle rythmique En vivifiante vacuité
Sans qu’on s’y attende Autour de soi et droit au cœur Voici les ondes Natives et vastes Résonnant Depuis l’ici même jusqu’au plus lointain De leur toujours déjà là de leur toujours commençante Mélodie
François Cheng (À l’orient de tout – Le livre du vide médian – Poésie/Gallimard)
Réduit au plus ténu du souffle
Être pure ouïe
Et faire écho en silence
Au respir des sycomores
Quand l’automne les pénètre
De son haleine d’humus et de brume
À la saveur de sel après larmes
Réduit au plus ténu du souffle
Abandonné au rien
Et au change
À rien de moins qu’échange
Là où voix est voie
Et voie voix
Là est
François Cheng
(À l’orient de tout – Qui dira notre nuit – Poésie/Gallimard)
Le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde ; elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre.
Madame de Staël
[…]
Apaisé, je médite au bord du gouffre amer ;
J’aime ce bruit sauvage où l’infini commence ;
La nuit, j’entends les flots, les vents, les cieux, la mer ;
Je songe, évanoui dans cette plainte immense.
Victor Hugo – « Les quatre vents de l’esprit » XXXIII
Uehara Konen – Vague 1910
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A tout seigneur tout honneur ! C’est donc à toi, Mer, et à toi seule, source originelle unique de toutes les eaux, que ce dernier billet de la série « Leseaux de mon été » se devait de rendre hommage.
Cette révérence, je la souhaitais d’abord littéraire et poétique, mais quels mots, parmi ceux de « quelques marins qui se sont mis à écrire et de quelques écrivains qui surent naviguer »*, aurais-je dû choisir pour dresser ton portrait que chaque instant métamorphose ? Ceux de Melville embarqué sur le Pequod… de Stevenson depuis le pont de l’Hispaniola… d’Hemingway aux prises avec son héroïque marlin… ? Peut-être les mots de Chateaubriand né sous le signe des tempêtes… de Joseph Conrad, éternel « exilé en plein océan »… de Pierre Loti, « pêcheur d’Islande »… ? Peut-être encore les vers d’Homère, ceux de Verhaeren, de Victor Hugo… ou enfin ceux, inoubliables, de ce « bateau ivre » qui « suivi[t], des mois pleins, pareille aux vacheries / Hystériques, la houle à l’assaut des récifs, / Sans songer que les pieds lumineux des Maries / Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs » ?
Les propositions étaient innombrables, Mer, – à la mesure de l’immense fascination que tu exerces. Alors j’ai simplement choisi d’emprunter à un jeune poète argentin, inconnu mais prometteur, ses premiers vers. Il te les avait dédiés dans un poème au titre sans équivoque : « Hymne à la Mer ». Quand il les écrit, en 1918, il a 19 ans, l’âge des enthousiasmes et des exaltations, un esprit envahi par le goût immodéré des mots, et la tête remplie d’une inépuisable imagination. Lire est pour lui une infinie passion. La poésie lui pend au cœur, et il déclame à loisir les « Feuilles d’herbe » de Walt Whitman. Forte est la tentation d’imiter le maître… Son nom ? Jorge-Luis Borges !
Et toi mer ! à toi aussi je m’abandonne, je devine tes intentions,
Je repère du rivage l’appel de tes doigts anguleux,
J’imagine que tu ne te résignes pas à repartir sans m’avoir touché,
Il faut que nous ayons une explication tous les deux, j’ôte mes
vêtements, vite ! j’échappe aux regards de la terre,
Coussine-moi doucement, balance-moi dans la torpeur de ton ressac,
Mouille-moi d’humidité amoureuse, je te paierai en retour.
Walt Whitman – « Feuilles d’Herbe » 22 – (Grasset – Les Cahiers Rouges — P. 55) Traduction : Jacques Darras
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Couverture de la partition de La Mer– Claude Debussy – 1905
Je voulais également que cet hommage fût musical. Quelle musique alors pour accompagner ce poème enfiévré du jeune Borges, pour représenter les amplitudes de tes variations et mimer le souffle des vents qui te meuvent ? Les généreuses évocations de tes tempêtes par Vivaldi… ? Les allégories symphoniques qu’ont brossées de toi les grands compositeurs tels que Sibélius, Glazunov, Bax, Mendelssohn… ? Ou l’une des mille autres merveilleuses partitions, connues ou confidentielles, mais toutes imprégnées des frais bonheurs que tu sais nous offrir autant que des angoisses et des drames que tes flots nous infligent ? – J’ai même imaginé chanter cet Hymne depuis le fond d’une « Barque sur l’Océan » dont Ravel aurait tenu les rames. J’aurais décidément écouté, cet été comme jamais, mille et une représentations musicales des humeurs de tes eaux, ô Mer ensorcelante !
Aucune œuvre, cependant, autre que l’inégalable esquisse symphonique que te dédia Claude Debussy – « La Mer » -, en 1905, ne m’a semblé rentrer en aussi parfaite harmonie avec la houle lyrique et passionnée de ce poème de jeunesse. Et quel plaisir de confondre dans une même écume ces génies si différents venus d’horizons si divers…
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Émile Nolde
Enfin fallait-il, pour que fût complète mon admirative évocation, que la couleur et les formes vinssent encore se mêler aux délices métaphoriques des mots et aux caresses polychromes des sons. Tes turbulences et tes éclats, à l’évidence, ont également inspiré des légions de peintres, et parmi eux les plus grands.
Alors, une fois encore, Mer infinie, me suis-je trouvé confronté à l’affreux plaisir du choix. Lequel de ces tableaux brossait-il de toi le profil que je choisirais pour répondre à ce vers ? Quel coloriste avait-il trouvé le ton juste à mes yeux qui me ferait décider de la concordance de telle toile avec le moment du poème ? La qualité d’un hommage, je le sais, est intimement liée aux choix ingrats de son auteur ; par chance souvent. Pas sa sincérité.
* Simon Leys – « La mer dans la littérature française » (Anthologie de Rabelais à Pierre Loti)
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Voici donc, Mer obsédante, « Mer toujours recommencée », par ce très libre (et très imparfait) collage vidéo, mon hommage d’un été.
Hymne à la Mer
Pour Adriano del Valle
J’ai désiré un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues qui crient ; A la Mer quand le soleil tel un étendard écarlate dans ses eaux flamboie ; A la Mer quand elle embrasse les seins dorés des plages vierges qui assoiffées attendent ; A la Mer quand ses hordes hurlent, quand les vents lancent leurs blasphèmes, Quand brillent dans ses eaux d’acier la lune brunie et sanglante ; A la Mer quand sur elle verse sa tristesse sans fond la coupe d’étoiles.
Aujourd’hui je suis descendu de la montagne à la vallée et de la vallée jusqu’à la Mer. Le chemin fut long comme un baiser. Les amandiers lançaient des fuseaux bleutés d’ombre sur la route et, à la fin de la vallée, le soleil Cria des Golcondes vermeils sur ta glauque forêt : Abîme ! Frère, Père, Bien-aimé…! J’entre dans le jardin énorme de tes eaux et je nage loin de la terre. Les vagues viennent, avec leurs fragiles cimiers d’écume En fugue vers la catastrophe. Vers la côte, avec leurs crêtes rouges, avec leurs maisons géométriques, avec leurs palmiers nains, qui sont devenus absurdes et livides comme des souvenirs figés ! Je suis avec toi, Mer ! Et mon corps tendu comme un arc lutte contre tes muscles impétueux. Toi seule existes. Mon âme rejette tout son passé Comme un ciel arctique qui s’effeuille en flocons errants ! Oh instant de plénitude magnifique ; Avant de te connaître, Mer fraternelle, j’ai longuement vagué dans d’errantes rues bleues aux oriflammes de lanternes Et dans la mi-nuit sacrée j’ai tissé des guirlandes De baisers sur des chairs et des lèvres qui s’offraient, Solennelles de silence, Dans une floraison Sanglante…
Mais aujourd’hui je fais don aux vents de toutes ces choses révolues, révolues… Toi seule existes. Athlétique et nue. Seul ce souffle frais et ces vagues, et les coupes d’azur, et le miracle des coupes d’azur. ( J’ai rêvé d’un hymne à la Mer avec des rythmes amples comme les vagues haletantes.) Je désire encor te créer un poème Avec la cadence adamique de ta houle, Avec ton souffle salin originel, Avec le tonnerre des ancres sonores des Thulés ivres de lumière et de lèpre, Avec des cris de marins, des lumières et des échos De crevasses abyssales Où tes vives mains monacales constamment caressent les morts…
Un hymne Constellé d’images rouges luminescentes. O Mer ! ô mythe ! ô soleil ! ô lit profond ! Et je ne sais pourquoi je t’aime. Je sais que nous sommes très vieux, Que nous nous connaissons depuis des siècles tous les deux. Je sais que dans tes eaux vénérables et riantes s’est embrasée l’aurore de la vie. (Dans la cendre d’un soir de fièvre j’ai dans ton sein vibré pour la première fois.) O Mer protéenne, je suis sorti de toi. Tous les deux enchaînés et nomades ; Tous les deux avec une soif intense d’étoiles ; Tous les deux avec espoir et désillusions ; Tous les deux air, lumière, force, ténèbres ; Tous les deux avec notre vaste désir et tous les deux avec notre grande misère .
Jorge-Luis Borges (1899-1986)
Premier poème, écrit « maladroitement » [sic] dans le style de Walt Whitman, et publié en Espagne en 1921
Whistler – Variations en violet et vert (Musée d’Orsay)
On cogne près de l’âtre, avec un tisonnier, on viole dans la nuit étoilée, on assassine les soirs de pleine lune, et l’aube complice éclaire la fuite du coupable de la nuit… Et pourtant !…
Au coin du feu, sous les étoiles, au clair de lune, dès potron-minet … Il y a des expressions circonstancielles, comme celles-ci, qui, me semble-t-il, se refusent à introduire toute évocation violente ou dramatique ; et qui, a contrario, appellent spontanément à leur suite les images douces et paisibles des bonheurs simples.
Ainsi, qui, après au bord de l’eau, attend-il l’image de ce poisson mort rejeté par les flots ? la plainte désespérée du pêcheur devant son lac devenu infécond ? ou le rappel de la terrible noyade de cette innocente enfant ?
Au bord de l’eau demande au temps une courte pause, un instant de paix loin des tracas du monde, pour, comme dit le poète, « sentir l’amour, devant tout ce qui passe, ne point passer ».
Au bord de l’eau
S’asseoir tous deux au bord d’un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s’il glisse un nuage en l’espace,
Le voir glisser ;
À l’horizon, s’il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
S’en embaumer ;
[…]
Entendre au pied du saule où l’eau murmure
L’eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n’apportant de passion profonde
Qu’à s’adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, tous deux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l’amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
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Sully Prudhomme
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Au bord de l’eau !Cette expression, pour ma part, ne peut pas ne pas évoquer, tel un réflexe pavlovien, le souvenir heureux de cette chanson heureuse que chante Jean Gabin dans le célèbre film de Julien Duvivier, « La belle équipe » (1936).
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Une bande de copains au chômage gagne à la loterie nationale et décide d’ouvrir une guinguette en banlieue parisienne, à Nogent, au bord de l’eau. L’équilibre de leur amitié ne résistera pas aux coups du destin et la rivalité amoureuse qui oppose les deux derniers compagnons de l’équipe donnera le coup de grâce à la joyeuse aventure.
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Mais, seuls les bons souvenirs résistent à l’usure du temps. Et mon plaisir est toujours à son comble chaque fois que le hasard m’invite à l’inauguration de cette guinguette populaire pour partager la franche joie collective qui irradie ce beau dimanche ensoleillé… au bord de l’eau.