Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Je vous propose une citation de Saint-Augustin. Elle me paraît très appropriée.
Il a écrit :
— … Qu’est-ce que le temps ? Si l’on ne me pose pas la question, je sais ce qu’est le temps. Si l’on me pose la question, je ne le sais plus.
J’éprouve un sentiment identique en ce qui concerne la poésie.
Jorge-Luis Borges (1899-1986)
in « L’Art de la poésie » (Six conférences à Harvard -1967)
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Art poétique
Voir que le fleuve est fait de temps et d’eau, Penser du temps qu’il est un autre fleuve, Savoir que nous nous perdons comme un fleuve Et que les destins s’effacent comme l’eau.
Voir que la veille est un autre sommeil Qui se croit veille, et savoir que la mort Que notre chair redoute est cette mort De chaque nuit, que nous nommons sommeil.
Voir dans le jour, dans l’année, un symbole De l’homme, avec ses jours et ses années ; Et transmuer l’outrage des années En musique, en rumeur, en symbole.
Faire de mort sommeil, du crépuscule Un or plaintif, voilà la poésie Pauvre et sans fin. Revient la poésie Comme chaque aube et chaque crépuscule.
Parfois le soir, il émerge un visage Qui nous épie de l’ombre d’un miroir ; J’imagine que l’art ressemble à ce miroir Qui nous révèle notre propre visage.
On nous dit qu’Ulysse, fatigué de merveilles, Sanglota de tendresse en voyant son Ithaque Modeste et verte. L’art est cette Ithaque, Verte d’éternité et non pas de merveilles.
Il est aussi le fleuve sans fin Qui passe et demeure, et reflète le même Inconstant Héraclite, le même Mais autre, tel le fleuve sans fin.
Jorge Luis Borges – 1960 – traduit par Nestor Ibarra
Arte poética
Mirar el río hecho de tiempo y agua y recordar que el tiempo es otro río, saber que nos perdemos como el río y que los rostros pasan como el agua.
Sentir que la vigilia es otro sueño que sueña no soñar y que la muerte que teme nuestra carne es esa muerte de cada noche, que se llama sueño.
Ver en el día o en el año un símbolo de los días del hombre y de sus años, convertir el ultraje de los años en una música, un rumor y un símbolo,
Ver en la muerte el sueño, en el ocaso un triste oro, tal es la poesía que es inmortal y pobre. La poesía vuelve como la aurora y el ocaso.
A veces en las tardes una cara nos mira desde el fondo de un espejo; el arte debe ser como ese espejo que nos revela nuestra propia cara.
Cuentan que Ulises, harto de prodigios, lloró de amor al divisar su Itaca verde y humilde. El arte es esa Itaca de verde eternidad, no de prodigios.
También es como el río interminable que pasa y queda y es cristal de un mismo Heráclito inconstante, que es el mismo y es otro, como el río interminable.
J’étais seul, j’attendais, tout mon cœur attendait.
Un jour j’ai lu Valéry. J’ai su que mon attente était finie.
Rainer Maria Rilke
– Extrait d’une lettre à l’une de ses amies (1921)
cité par Benoît Peeters in « Paul Valéry – Une vie » (Ed. Champs 2016)
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Jean Dupas (1882-1964) – La palme
Palme
À Jeannie
De sa grâce redoutable Voilant à peine l’éclat, Un ange met sur ma table Le pain tendre, le lait plat ; Il me fait de la paupière Le signe d’une prière Qui parle à ma vision : — Calme, calme, reste calme ! Connais le poids d’une palme Portant sa profusion !
Pour autant qu’elle se plie À l’abondance des biens, Sa figure est accomplie, Ses fruits lourds sont ses liens. Admire comme elle vibre, Et comme une lente fibre Qui divise le moment, Départage sans mystère L’attirance de la terre Et le poids du firmament !
Ce bel arbitre mobile Entre l’ombre et le soleil, Simule d’une sibylle La sagesse et le sommeil. Autour d’une même place L’ample palme ne se lasse Des appels ni des adieux… Qu’elle est noble, qu’elle est tendre ! Qu’elle est digne de s’attendre À la seule main des dieux !
L’or léger qu’elle murmure Sonne au simple doigt de l’air, Et d’une soyeuse armure Charge l’âme du désert. Une voix impérissable Qu’elle rend au vent de sable Qui l’arrose de ses grains, À soi-même sert d’oracle, Et se flatte du miracle Que se chantent les chagrins.
Cependant qu’elle s’ignore Entre le sable et le ciel, Chaque jour qui luit encore Lui compose un peu de miel. Sa douceur est mesurée Par la divine durée Qui ne compte pas les jours, Mais bien qui les dissimule Dans un suc où s’accumule Tout l’arôme des amours.
Parfois si l’on désespère, Si l’adorable rigueur Malgré tes larmes n’opère Que sous ombre de langueur, N’accuse pas d’être avare Une Sage qui prépare Tant d’or et d’autorité : Par la sève solennelle Une espérance éternelle Monte à la maturité !
Ces jours qui te semblent vides Et perdus pour l’univers Ont des racines avides Qui travaillent les déserts. La substance chevelue Par les ténèbres élue Ne peut s’arrêter jamais, Jusqu’aux entrailles du monde, De poursuivre l’eau profonde Que demandent les sommets.
Patience, patience, Patience dans l’azur ! Chaque atome de silence Est la chance d’un fruit mûr ! Viendra l’heureuse surprise : Une colombe, la brise, L’ébranlement le plus doux, Une femme qui s’appuie, Feront tomber cette pluie Où l’on se jette à genoux !
Qu’un peuple à présent s’écroule, Palme !… irrésistiblement ! Dans la poudre qu’il se roule Sur les fruits du firmament ! Tu n’as pas perdu ces heures Si légère tu demeures Après ces beaux abandons ; Pareille à celui qui pense Et dont l’âme se dépense À s’accroître de ses dons !
Tu ouvres les volets, toute la nuit vient à toi,
Ses laves, ses geysers, et se mêlant à eux,
Le tout de toi-même, tes chagrins, tes émois,
Que fait résonner une très ancienne berceuse.
François Cheng
« Enfin le Royaume » – (Gallimard – 2018)
∞
Quand les âmes se font chant,
Le monde d’un coup se souvient.
La nuit s’éveille à son aube ;
Le souffle retrouve sa rythmique.
Par-delà la mort, l’été
Humain bruit de résonance
Quand les âmes se font chant.
François Cheng « Quand les âmes se font chant » – (Bayard Culture – 2014)
La guitarra hace llorar a los sueños. El sollozo de las almas perdidas se escapa por su boca redonda. Y como la tarántula, teje una gran estrella para cazar suspiros, que flotan en su negro aljibe de madera.
La guitare fait pleurer les songes. Le sanglot des âmes perdues s’échappe par sa bouche ronde. Et comme la tarentule, elle tisse une grande étoile pour chasser les soupirs qui flottent dans sa noire citerne de bois.
Traduction : Pierre Darmangeat
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Restée interdite pendant des siècles, la Zambra (traduction : "fête") est une tradition de danse et de musique espagnole aux racines multiples, maures, séfarades et gitanes. Espagnole à l'origine, la Zambra reçoit son qualificatif de "mora" (maure) lorsque les arabes et les berbères l'adoptent, entre le IXème et le XVème siècles, à l'occasion des festivités – plus particulièrement les mariages – qu'ils organisent. Les populations juives séfarades, souvent de langue arabe, et partageant avec les maures la même fuite vers les campagnes et les montagnes devant la conversion du pays au christianisme, l'adoptent également. Les gitans, persécutés eux aussi, réinventent cette tradition musicale lors de leur arrivée en Andalousie, à la fin du XVème siècle.
La Zambra Mora (ancêtre du Flamenco) se danse habituellement les pieds nus avec une jupe souple et généreuse, à volants, exprimant par des mouvements très proches de la danse du ventre, la sensualité passionnée de ces peuples opprimés dont elle est, d'une certaine manière, devenue un emblème.
Première diffusion sur « Perles d’Orphée » le 26/12/2012
« Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : J’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même une de ses caractéristiques : Quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.
Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire.
Il se moque de conclure. Il ouvre et ne termine jamais. Il est dans sa nature d’être sans fin.
Ce que j’appelle le printemps ne va pas sans déchirure. C’est une chose douce et brutale. Nous ne devrions pas être surpris de ce mélange. Si nous le sommes, c’est que la vie nous rend distraits. Nous ne faisons pas assez attention.
Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié.
Ce que j’appelle le printemps est une chose du même ordre…
Dans le printemps, rien de tranquille ni de gagné d’avance. Lorsqu’il arrive, nous ne nous y retrouvons plus. Presque rien n’a changé et ce presque rien change tout.
Nous nous accoutumons trop vite à ce que nous avons.
Dieu merci, le printemps vient remettre du désordre dans tout ça. Nous découvrons que nous n’avons jamais rien eu à nous, et cette découverte est la chose la plus joyeuse que je connaisse. »
Christian Bobin (in « L’équilibriste » – Éditions Le temps qu’il fait – 1998)
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)
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Hubert Käppel (guitare) : Fantaisieen Ré Majeur de David Kellner
David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)
- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne. - 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise) - Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale. - Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine. - A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm. - 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande. - 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété. - Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé. - 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.
Baudelaire – « Bohémiens en voyage »
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Cybèle sur son char (XVIème) – A Rome, Déesse de la Terre, de la fertilité, et maîtresse des fauves
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Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,
Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages,
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue, aux chantres grecs, nos maîtres,
Haut montée en un char traîné par deux lions…
Lucrèce – « De Rerum Natura » (Livre II) – Traduction A. Lefèvre (1899) Éditions « Les échos du marquis » – 07/2013 –
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Laurent Terzieff dit René Char : « Redonnez-leur »
Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux, Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe. Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage. Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ; Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ; Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits, Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.
René Char (1907-1988) – « Fureur et Mystère » (Gallimard, 1948)
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La nature et l’art semblent se fuir, et, avant qu’on y songe ils se sont retrouvés. — Goethe(Poésies)
« Blonde »: L’art de l’image et celui des sons unis dans la paix d’une terre repue de sa propre générosité.
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Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Rimbaud – in « Soleil et chair » I (29 avril 1870)
« Pour faire des poèmes On ne boit pas de l’eau… »
L’absinthe
(Barbara – F. Botton 1972)
Ils buvaient de l’absinthe, Comme on boirait de l’eau, L’ un s’appelait Verlaine, L’ autre, c’était Rimbaud, Pour faire des poèmes, On ne boit pas de l’eau, Toi, tu n’es pas Verlaine, Toi, tu n’es pas Rimbaud, Mais quand tu dis « je t’aime », Oh mon dieu, que c’est beau, Bien plus beau qu’un poème, De Verlaine ou Rimbaud,
Pourtant que j’aime entendre, Encore et puis encore, La chanson des amours, Quand il pleut sur la ville, La chanson des amours, Quand il pleut dans mon cœur, Et qu’on a l’âme grise, Et que les violons pleurent. Pourtant, je veux l’entendre, Encore et puis encore, Tu sais qu’elle m’enivre, La chanson de ceux-là, Qui s’ aiment et qui en meurent, Et si j’ai l’ âme grise, Tu sécheras mes pleurs.
Ils buvaient de l’absinthe, Comme l’on boit de l’eau, Mais l’un, c’était Verlaine, L’autre, c’était Rimbaud. Pour faire des poèmes, On ne boit pas de l’eau, Aujourd’hui, les « je t’aime », S’écrivent en deux mots, Finis, les longs poèmes, La musique des mots, Dont se grisait Verlaine, Dont se saoulait Rimbaud.
Car je voudrais connaître, Ces alcools blonds dorés,
Qui leur grisaient le cœur, Et qui saoulaient leur peine. Oh, fais-les-moi connaître, Ces alcools de pur or, Qui nous grisent le cœur, Et coulent dans nos veines, Et verse-m’en à boire, Encore et puis encore. Voilà que je m’ enivre, Je suis ton bateau ivre, Avec toi, je dérive.
Et j’aime et puis j’en meurs, Les vapeurs de l’ absinthe, Qui m’embrûlent le cœur ; Je vois des fleurs qui grimpent, Au velours des rideaux, Quelle est donc cette plainte, Lourde comme un sanglot ? Ce sont eux qui reviennent, Encore et puis encore ; Au vent glacé d’hiver, Entends-les qui se traînent, Les pendus de Verlaine, Les noyés de Rimbaud, Que la mort a figés, Aux eaux noires de la Seine. J’ai mal de les entendre, Encore et puis encore. Oh, que ce bateau ivre, Nous mène à la dérive, Qu’il sombre au fond des eaux, Et qu’avec toi, je meure !
On a bu de l’absinthe, Comme on boirait de l’ eau, Et je t’aime, je t’aime, Oh mon dieu, que c’est beau ! Bien plus beau qu’un poème, De Verlaine ou Rimbaud…
Ce billet est paru en version audio sur « Perles d’Orphée » le 9/02/2013
Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande
Il y a les poètes – deux ou trois en vérité – en résidence depuis longtemps sur nos tables de chevet, à qui l’on se garderait bien de donner congé, tant il nous serait insupportable que la moindre défaillance de notre mémoire estropiât un seul vers du « Voyage », du « Bateau ivre » ou du « Cimetière marin ».
Et il y a ceux – pas plus nombreux – qui, signe des temps, ont élu domicile sur l’écran de nos ordinateurs et qui, signe de vie, nous offrent régulièrement, en direct, la magie de leurs vers nouveaux.
Parmi ces sensibles ciseleurs et « entoileurs » de mots, Barbara Auzou, poétesse militante, publie chaque jour, en abondance, sur son propre blog, « Lire dit-elle», une poésie inspirée, forte, sensuelle, écrite les deux pieds dans la réalité mais le regard gonflé d’espérance.
Son chant, de temps à autre, laisserait volontiers percevoir un air de famille avec celui d’un certain René Char, dont elle aurait également hérité cette forme d’expression parfois hermétique, qui engage le lecteur complice, l’émotion première ressentie, à fouiller, par la raison, les sens cachés des mots et des images.
Julius Sergius von Klever (1850-1924) – peintre russe d’origine allemande
Point de sésame pour rejoindre la fugue buissonnière à laquelle nous invite son poème « Automne XII », récemment publié.
Une bouffée d’heureuse nostalgie aux senteurs de terre mouillée et de feuilles jaunies, et les arbres du chemin se découvrent pour saluer le passant qui marche vers son enfance perdue.
Le marcheur :
— Mais pourquoi, Docteur, cette « petite fugue » de Bach colle-t-elle à chacun de mes pas comme à chaque vers du poème ?
Albert Schweitzer :
— L’âme de l’artiste est un tout complexe où se mélangent en proportions infiniment variables les dons du poète, du peintre, du musicien. (« J.S. Bach – Le musicien poète »)
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Automne XII *
La lampe oblique de l’automne s’obstine dans son regard de biais
Derrière un fourré l’espace glisse sous le bâton d’un marcheur qui trace des trouées d’enfance sans dire un mot
Il y a un regain d’odeurs dans la dictée de la saison
Un délicieux supplice
Et nous mesurons avec nos mots d’arpenteurs
Notre souffle comme une obscure préoccupation à ne pas fuir
Barbara Auzou
* Poème reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur
* Ici repose celui dont le nom était écrit dans l’eau. (Épitaphe gravée sur la tombe de John Keats, conformément à son désir, et telle qu’il l’a lui-même composée.)
"John Keats fut le poète de l’effacement, l’amoureux de l’obscur. Celui d’une étrange alchimie entre une douce mélancolie et l’attrait de la douce mort. Il fut aussi un poète profondément épris d’éthique et de morale, d’affects romantiques et de visions transcendantes. [...]
Comme tout poète lyrique anglais romantique, il aura aimé célébrer la solitude, et la nuit, la nature immuable, le sommeil et le pays d’or à jamais perdu de la Grèce, ses dieux et ses titans ombrageux, ses amants de la Lune et ses légendes.Pourtant sa voix, longtemps méconnue de son vivant, est unique et singulière, admirée presque à l’égal de Shakespeare. Il reste celui que l’on aime tendrement, tant il semble fragile et évanescent, une sorte de frère cadet en poésie. [...]
Ses vers semblent s’évaporer et il nous parle souvent entre rêverie et effacement.D’une voix douce venant des bords de l’oubli il nous donne à boire une eau de mémoire puisée dans les ruisseaux de l’innocence. [...][Sa poésie] est gorgée d’images et de désirs, de formules magiques d’un autre temps et de deuils jamais cicatrisés. Comme brume monte de ses mots une profonde mélancolie.Elle est une alchimie des regrets et des espérances.Ses odes, partie centrale de son œuvre, sortent de la terre et flottent dans la fumée."
— Extraits de l'article "John Keats - Les rêveries de l'effacement" publié sur le site "Esprits Nomades."
Des six odes écrites par John Keats en 1819, la dernière, l’Ode à l’Automne, considérée par beaucoup comme un sommet de la poésie romantique de langue anglaise, fait figure de testament poétique du grand écrivain, tant elle précède de peu sa disparition.
Depuis la fin de l’été jusqu’aux premiers frimas de l’hiver, l’automne, traversé comme un long jour crépusculaire, offre au poète son foisonnement de largesses et de beautés ; mais jamais cette maturité féconde de la nature ne manque d’évoquer l’inévitable déclin dont elle est le vivant symbole.
TO AUTUMN
Ode à l’automne
Traduction : Robert Davreu
I
Saison de brumes et de moelleuse profusion, Tendre amie du soleil qui porte la maturité, Avec lui conspirant à bénir d’une charge de fruit Les treilles qui vont courant le long des toits de chaume ; A courber sous les pommes les arbres moussus des fermettes Et à gorger de suc tous les fruits jusqu’au cœur ; A boursouffler la courge et grossir les coques des noisettes D’un succulent noyau ; à faire éclore plus Et toujours plus encore de fleurs tardives en pâture aux abeilles, Au point qu’elles croient que les chaudes journées jamais ne cesseront, Tant l’été à pleins bords a rempli leurs visqueux rayons.
II
Qui ne t’a vue souvent parmi tes trésors ? Parfois qui va te chercher loin, il se peut qu’il te trouve Assise nonchalante sur une aire de grange. Les cheveux doucement soulevés par le vent du vannage ; Ou gagnée d’un sommeil profond sur un sillon à demi moissonné, Somnolente aux vapeurs des pavots, tandis que ta faucille Épargne le prochain andain et tout son entrelacs de fleurs ; Et parfois telle une glaneuse, tu gardes bien droite Ta tête sous sa charge en passant un ruisseau ; Ou bien, près d’un pressoir à cidre, d’un regard patient Tu surveilles les dernières coulées des heures et des heures durant.
III
Où sont les chansons du Printemps ? Oui, où sont-elles ? N’y pense plus, tu as toi aussi ta musique, Tandis que les stries des nuages fleurissent le jour qui doucement se meurt Et teintent les plaines d’éteules d’une touche rosée ; Alors, en un chœur plaintif, les petits moucherons se lamentent Parmi les saules de la rivière, et montent Ou retombent selon que le vent vit ou meurt ; Et les agneaux déjà grands bêlent haut depuis les confins des collines ; Les grillons des haies chantent ; et voici qu’en doux trilles Le rouge-gorge siffle dans un jardin clos, Et que les hirondelles qui s’assemblent gazouillent dans les cieux.
In « John Keats – Seul dans la splendeur » 1990
Éditions Points 2009
John Keats (1795-1821) – portraitiste inconnu
Ode à l’automne
Traduction : Albert Laffay
I
Saison des brumes et de la moelleuse abondance, La plus tendre compagne du soleil qui fait mûrir, Toi qui complotes avec lui pour dispenser tes bienfaits Aux treilles qui courent au bord des toits de chaume, Pour faire ployer sous les pommes les arbres moussus des enclos, Et combler tous les fruits de maturité jusqu’au cœur, Pour gonfler la courge et arrondir la coque des noisettes D’une savoureuse amande ; pour prodiguer Et prodiguer encore les promesses de fleurs tardives aux abeilles, Au point qu’elles croient les tièdes journées éternelles, Car l’Été a gorgé leurs alvéoles sirupeux.
II
Qui ne t’a vue maintes fois parmi tes trésors ? Parfois celui qui va te chercher te découvre Nonchalamment assise sur l’aire d’une grange, Les cheveux soulevés en caresse par le souffle du vannage, Ou profondément endormie sur un sillon à demi moissonné, Assoupie aux vapeurs des pavots, tandis que ta faucille Épargne l’andin suivant et toutes les fleurs entrelacées ; Quelquefois, telle une glaneuse, tu portes droite Ta tête chargée de gerbes en passant un ruisseau, Ou encore, près d’un pressoir à cidre, tes yeux patients Regardent suinter les dernières gouttes pendant des heures et des heures.
III
Où sont les chants du printemps ? Oui, où sont-ils ? N’y pense plus, tu as aussi tes harmonies : Pendant que de longues nuées fleurissent le jour qui mollement se meurt, Et nuancent d’une teinte vermeille les chaumes de la plaine, Alors, en un chœur plaintif, les frêles éphémères se lamentent Parmi les saules de la rivière, soulevés Ou retombant, selon que le vent léger s’anime ou meurt ; Et les agneaux déjà grands bêlent à pleine voix là-bas sur les collines ; Les grillons des haies chantent ; et voici qu’en notes hautes et douces Le rouge-gorge siffle dans un jardin Et que les hirondelles qui s’assemblent trissent dans les cieux.
La passion amène la souffrance… Quelle puissance calmera le cœur oppressé qui a tout perdu ? Où sont les heures si vite envolées ? Vainement tu avais eu en partage le sort le plus beau : ton âme est troublée, ta résolution confuse. Ce monde sublime, comme il échappe à tes sens !
Soudain s’élève et se balance une musique aux ailes d’ange ; elle entremêle des mélodies sans nombre, pour pénétrer le cœur de l’homme, pour le remplir de l’éternelle beauté : les yeux se mouillent ; ils sentent, dans une plus haute aspiration, le mérite divin des chants comme des larmes.
Et le cœur, ainsi soulagé, s’aperçoit bientôt qu’il vit encore, qu’il bat, et voudrait battre, pour se donner lui-même, à son tour, avec joie, en pure reconnaissance de cette magnifique largesse. Alors se fit sentir – oh ! que ce fût pour jamais ! la double ivresse de la mélodie et de l’amour.
Goethe à l’âge de 78 ans – Aquarelle de Josef Karl Stieler
Johann Wolfgang Goethe (1749-1832)
In « Trilogie de la passion » – 1827
(Traduit de l’allemand par Jacques Porchiat)
C'est à Marienbad, en 1821, que Goethe, alors âgé de 72 ans, connaît sa dernière grande passion amoureuse. Il vient de faire la rencontre d'une jeune soprano de 17 ans, Ulrike von Levetzow, et en tombe éperdument amoureux.
Deux années plus tard, le refus des parents de la jeune fille de lui accorder sa main plonge le grand écrivain dans une profonde mélancolie qui lui inspirera de merveilleux poèmes, et en particulier l'un de ses plus beaux, l'"Élégie de Marienbad".
Pendant l'été 1823, alors qu'il se réfugie plus que jamais dans la musique, il est infiniment séduit par le jeu engagé et virtuose de la pianiste polonaise Maria Szymanowska (qui ne sera pas étrangère au style brillant de Chopin).
Quelques jours après le récital, il lui envoie ce poème, "Réconciliation", très empreint encore de ses ressentis amoureux, pour la remercier des vives émotions que sa musique a attisées en lui.
∑
Irina Lankova joue « Élégie » Opus 3 – N°1 de Sergueï Rachmaninov :
Sergueï Rachmaninov en 1892
Cette "Élégie" fait partie des cinq "Morceaux de fantaisie", opus 3, que Rachmaninov compose en 1892, à l'âge de 19 ans.Dès son ouverture, cette pièce exprime, une profonde et bouleversante mélancolie qui, en se développant, gagne en intensité et en beauté.
Chaleureuse, une réconfortante mélodie vient alors éclairer d'un bref trait d'espérance son ténébreux chemin.
Mais la musique retourne à la gravité de sa méditation et s'estompe jusqu'à s'éteindre presque, avant que ne réapparaisse, encore plus triste et plus émouvant, le premier thème.
Elle se cabre enfin dans une ultime convulsion puis se résigne à abandonner les harmonies des derniers accords aux ombres chères de la nuit qui marche.
Allez ! Il fait froid en cette fin d’après-midi d’automne à Carrickfergus.
N’attendez pas que les vieilles pierres usées du château qu’érigea John de Courcy en 1177, après les invasions normandes, vous protègent encore des embruns fouettés par le vent d’automne.
Laissez à leur victoire sur les troupes d’Elizabeth Ière en 1597, les clans gaéliques qui animèrent avec toute leur fougue la Guerre de Neuf Ans.
Carrickfergus castle – photo by John Tinneny
Oubliez aussi le vain exploit, deux siècles plus tard, de ce capitaine de haut bord, François Thurot, corsaire au service de Louis XV, qui après s’être emparé du château et l’avoir pillé ne tarda pas à être rattrapé par la Royal Navy sous le feu de laquelle il tomba en 1760.
Rejoignez-moi plutôt dans les chaleurs fauves de ce pub irlandais, derrière le port, à quelques pas d’ici. Nous viderons quelques pintes de Guinness ou de Smithwick’s à la gloire de la mélancolie.
Émus, nous écouterons, flottant entre guitare, flûte et violon, cette ancienne et célèbre complainte irlandaise dans laquelle un vieux vagabond nostalgique rêve, avant de mourir, de retrouver sa jeunesse à… Carrickfergus.
— Two more beers please ! We are so sad tonight.
Je voudrais être à Carrickfergus, Seulement pour les nuits à Ballygrant. Je nagerais à travers l’océan le plus profond, Pour retrouver mon amour. Mais la mer est immense et je ne peux la traverser ; Et je n’ai pas non plus d’ailes pour voler. J’aimerais rencontrer un gentil marin Qui m’amènerait mourir aux pieds de mon amour.
De mon enfance reviennent de tristes souvenirs, Et des moments heureux d’il y a si longtemps. Tous mes amis de jeunesse et mes proches Sont maintenant partis, fondus comme neige au soleil. Alors je vais passer mes journées à errer sans fin. L’herbe est douce, mon lit est vide. Ah, revenir maintenant à Carrickfergus, Sur cette longue route vers la mer.
On dit qu’à Kilkenny il est inscrit Sur des pierres de marbre noires comme l’encre, En lettres d’or et d’argent, que je l’ai défendue. Désormais je ne chanterai plus jusqu’à ce qu’on me donne un verre. Car je suis ivre aujourd’hui, mais je suis rarement sobre, Un beau vagabond errant de ville en ville. Ah, mais je suis malade maintenant, mes jours sont comptés, Venez tous, jeunes gens, et allongez-moi.
La Mélancolie
C’est revoir Garbo
Dans la Reine Christine
C’est Victor Hugo
Et Léopoldine
La Mélancolie
C’est une rue barrée C’est c’qu’on peut pas dire C’est dix ans d’purée Dans un souvenir C’est ce qu’on voudrait Sans devoir choisir
La Mélancolie C’est un chat perdu Qu’on croit retrouvé C’est un chien de plus Dans le mond’ qu’on sait C’est un nom de rue Où l’on va jamais
La Mélancolie C’est se r’trouver seul Place de l’Opéra Quand le flic t’engueule Et qu’il ne sait pas Que tu le dégueules En rentrant chez toi
C’est décontracté Ouvrir la télé Et r’garder distrait Un Zitron’ pressé T’parler du tiercé Que tu n’a pas joué La Mélancolie
La Mélancolie C’est voir un mendiant Chez l’conseil fiscal C’est voir deux amants Qui lisent le journal C’est voir sa maman Chaqu’ fois qu’on s’voit mal
La Mélancolie C’est revoir Garbo
Dans la Reine Christine C’est revoir Charlot A l’âge de Chaplin C’est Victor Hugo Et Léopoldine
La Mélancolie C’est sous la teinture Avoir les ch’veux blancs Et sous la parure Fair’ la part des ans C’est sous la blessure Voir passer le temps
C’est un chimpanzé Au zoo d’Anvers Qui meurt à moitié Qui meurt à l’envers Qui donn’rait ses pieds Pour un revolver La Mélancolie
La Mélancolie C’est les yeux des chiens Quand il pleut des os C’est les bras du Bien Quand le Mal est beau C’est quelquefois rien C’est quelquefois trop
La Mélancolie C’est voir dans la pluie Le sourir’ du vent Et dans l’éclaircie La gueul’ du printemps C’est dans les soucis Voir qu’la fleur des champs
La Mélancolie C’est regarder l’eau D’un dernier regard Et faire la peau Au divin hasard Et rentrer penaud Et rentrer peinard
C’est avoir le noir Sans savoir très bien Ce qu’il faudrait voir Entre loup et chien C’est un désespoir Qu’a pas les moyens La Mélancolie
Amour léger comme tu passes ! A peine avons-nous eu le temps de les croiser Que mutuellement nos mains se désenlacent. Je songe à la bonté que n’a plus le baiser.
Un jour partira donc ta main apprivoisée ! Tes yeux ne seront plus les yeux dont on s’approche. D’autres auront ton cœur et ta tête posée. Je ne serai plus là pour t’en faire un reproche.
Quoi ? sans moi, quelque part, ton front continuera ! Ton geste volera, ton rire aura sonné, Le mal et les chagrins renaîtront sous tes pas ; Je ne serai plus là pour te le pardonner.
Sera-t-il donc possible au jour qui nous éclaire, A la nuit qui nous berce, à l’aube qui nous rit, De me continuer leur aumône éphémère, Sans que tu sois du jour, de l’aube et de la nuit ?
Sera-t-il donc possible, hélas, qu’on te ravisse, Chaleur de mon repos qui ne me vient que d’elle ! Tandis que, loin de moi, son sang avec délice Continuera son bruit à sa tempe fidèle.
La voilà donc finie alors la course folle ? Et tu n’appuieras plus jamais, sur ma poitrine, Ton front inconsolé à mon cœur qui console, Rosine, ma Rosine, ah ! Rosine, Rosine !
Voici venir, rampant vers moi comme une mer, Le silence, le grand silence sans pardon. Il a gagné mon seuil, il va gagner ma chair. D’un cœur inanimé, hélas, que fera-t-on ?
Eh bien, respire ailleurs, visage évanoui ! J’accepte. A ce signal séparons-nous ensemble… Me voici seul ; l’hiver là… c’est bien… Nuit. Froid. Solitude… Amour léger comme tu trembles !
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy