« Exprimer l’inexprimable »

Erik Satie (17 mai 1866 - 1 juillet 1925)
Erik Satie (17 mai 1866 – 1 juillet 1925)

Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?

Suzanne Valadon - Portrait d'Erik_Satie - 1893
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893

Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.

Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».

Satie jouant de l'harmonium par Santiago Rusiñol
Satie jouant de l’harmonium par Santiago Rusiñol

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Trois feuilles mortes… Immortelles !

Lieu commun, sans doute, mais qu’importe ! Au nom de quelle convention me priverais-je, chaque fois que les rousseurs d’octobre font craquer mes souvenirs sous le poids de mon pas, d’entendre cette chanson douce et mélancolique que mon père fredonnait sans cesse ? A croire qu’instillés par son chant dans mes biberons, couplets et refrain en ont irrémédiablement parfumé le lait.

automne

Ils sont innombrables ces artistes, chanteurs lyriques ou de variétés, musiciens classiques ou jazzmen de tout temps, à s’être épris de cette chanson française chargée d’autant d’éternité qu’un poème de Verlaine, ou un prélude de Bach. Tous, partout, ont donné leur version des « Feuilles mortes » de Prévert et Kosma. Aucun, bien sûr, n’aura su faire résonner cet air en moi tel que mon père le chantonne encore dans ma mémoire.

Toutefois, après avoir écouté avec plaisir, tant de fois, tant de versions et pendant tant d’années, je conserve précieusement dans mes archives intimes trois interprétations qui — je ne saurais expliquer pourquoi — ont le don de me faire voyager entre le lointain royaume des bonheurs de mon enfance et les ciels parfois brouillés de ma vie d’homme.

Comment ne trouveraient-elles pas leur juste place dans ces pages partagées du journal de mes émotions ?

Les voici donc ! En noir et blanc, couleur nostalgie, — et pourtant pas toujours dans ma langue que je chéris —, telles que retrouvées sur la toile.

Yves Montand : Interprète absolu de ce poème et de la mélodie qui lui colle aux vers depuis toujours… Concordance d’époques…!

&

Nat King Cole : Velours, charme…! Et premiers chagrins d’amour.

&

Eva Cassidy : Dès que je l’ai découverte à la fin des années 90, la superbe interprétation très personnelle d’Eva Cassidy, trop tôt disparue, m’a définitivement conforté, s’il en était besoin, dans cette affirmation du poète selon laquelle la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. La guitare, peut-être ? La blondeur, qui sait ? L’artiste, assurément !

Mes « Feuilles mortes » sont immortelles !

P.I.A.N.O.O.O…

Ô vieux piano d’ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L’Idéal…

Émile Nelligan (1879-1941) – extrait du poème « Vieux piano »

Non, non ! Nous ne nous laisserons pas aller, un lundi matin, sur les arpèges nostalgiques de la poésie de Nelligan. Nous commencerons notre semaine par une déclaration d’amour, souriante, fraîche, tonique… et lumineuse des sourires qui en habilleront les jours. Une déclaration d’amour au plus merveilleux des instruments de musique : le piano.

Et pour la lui faire offrons-lui l’Idéal !

Lire la suite P.I.A.N.O.O.O…

S’évader du temps… par le haut !

La clé de la musique de Bach : le désir d’évasion du temps. [….]

Les évolutions de sa musique donnent la sensation grandiose d’une ascension en spirale vers les cieux. Avec Bach, nous nous sentons aux portes du paradis ; jamais à l’intérieur. Le poids du temps et la souffrance de l’homme tombé dans le temps accroissent la nostalgie pour des mondes purs, mais ne suffisent pas à nous y transporter. Le regret du paradis est si essentiel à la musique de Bach qu’on se demande s’il y a eu d’autres souvenirs que paradisiaques. Un appel immense et irrésistible y résonne comme une prophétie ; et quel en est le sens sinon qu’il ne nous tirera pas de ce monde ? Avec Bach, nous montons douloureusement vers les hauteurs. Qui, en extase devant cette musique, n’a pas senti sa condition naturellement passagère ; qui n’a pas imaginé la succession des mondes possibles qui s’interposent entre nous et le paradis ne comprendra jamais pourquoi les sonorités de Bach sont autant de baisers séraphiques.

Emil Cioran (1911-1995)
Emil Cioran (1911-1995)

(in « Le livre des leurres » – 1936)

ƒƒƒƒ

Toute prétention mise à part, évidemment, je dirais volontiers que fréquenter Cioran m’est une manière de dialogue avec moi-même au bout duquel le miroir finit toujours par l’emporter.

« Ruht wohl – Chœur final de la Passion selon Saint Jean ». Ainsi avais-je annoté, il y a bien longtemps, la marge de ce paragraphe du « Livre des leurres » d’où sont extraites les phrases citées en exergue de ce billet. Cette mention musicale pour illustrer ma découverte de ce texte, – je m’en souviens précisément – s’était spontanément imposée à la mine de mon crayon sans qu’à aucun instant, aucun autre des mille merveilleux « baisers séraphiques » que le Cantor de Leipzig aurait pu alors m’adresser ne tentât de contrarier mon commentaire pour moi-même.

Ni les années, ni les relectures et les écoutes ne m’ont convaincu de changer mon choix. Nulle part ailleurs dans l’œuvre de Bach, me semble-t il, on ne saurait percevoir avec autant d’intensité cette « construction en spirale qui indique par ce schéma même l’insatisfaction devant le monde et ce qu’il nous offre, ainsi qu’une soif de reconquérir une pureté perdue ». Et, partant, notre irrépressible désir d’Autre et d’Ailleurs. Ainsi, résigné à l’impermanence de notre condition, accédons-nous, à travers les accents sereins de ce chant, au chemin du Paradis dont Bach ne nous ouvre pas les portes. Car ce chœur, à l’instar de toute l’œuvre de Bach, est un chant du voyage.

Le plus beau peut-être, pour conduire notre évasion de ce monde et du temps, par le haut, en escaladant le Ciel – et quel que soit le commerce que l’on entretienne avec Dieu.

Se laisser aspirer par le souffle ascendant des anges !

Jean-Sébastien Bach
Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine
/ Passion selon Saint-Jean BWV 245

Netherlands Bach Society

Chœur

Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine,
die ich nun weiter nicht beweine,
ruht wohl,
und bringt auch mich zur Ruh’.

Das Grab, so euch bestimmet ist,
und ferner keine Not umschließt,
macht mir den Himmel auf,
und schließt die Hölle zu.

Ruht wohl…

Reposez en paix, saints ossements,
que désormais je ne pleure plus ;
reposez en paix,
et emmenez-moi aussi vers le repos.

Le tombeau, tel qu’il vous est destiné,
et qui, de plus, ne recèle aucune détresse,
m’ouvre le ciel,
et ferme les enfers.

Reposez en paix…

Choral

Ach Herr, laß dein lieb’ Engelein
Am letzten End’ die Seele mein
Im Abrahams Schoß tragen ;
Den Leib in sein’m Schlafkämmerlein
Gar sanft, ohn’ ein’ge Qual und Pein,
Ruhn bis am jüngsten Tage !

Alsdann vom Tod erwekke mich,
Daß meine Augen sehen dich
In aller Freud’, o Gottes Sohn,
Mein Heiland und Genadenthron !
Herr Jesu Christ, erhöre mich,
Ich will dich preisen ewiglich !

Ah, Seigneur, laisse tes chers angelots,
à la dernière extrémité, mon âme
porter (par eux) dans le sein d’Abraham ;
mon corps, dans sa petite chambre de repos,
bien doucement, sans aucun tourment ni peine,
(laisse) reposer jusqu’au dernier jour !

Alors, de la mort éveille-moi,
que mes yeux te voient
en toute joie, ô fils de Dieu,
mon Sauveur et Trône de grâce !
Seigneur Jésus Christ, exauce-moi ;
je veux te louer éternellement !

Roxane : Femme et variations

J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac – Acte V, Scène 6)

Roxane et soeur Marthe
Roxane et sœur Marthe (1909) –  Cyrano de Bergerac                     via vintagemarlene.tumblr.com

Ah! Roxane ! Légendaire Roxane, dont la robe fut peut-être la première que j’eus jadis, adolescent déjà rêveur de gloires illusoires, envie de suivre éperdument…

Roxane aux multiples visages, d’abord précieuse fréquentant les salons où l’on devisait sur Le Tendre ; gamine, se laissant séduire par les mirages des apparences, découvrant l’amour au travers des mots, sur un balcon ; intrépide héroïne traversant seule les lignes de front, certaine de la profondeur inconditionnelle de son amour, indépendant désormais de la beauté de l’aimé ; bien jeune veuve, enfin, vierge et fidèle, retirée dans un couvent pour conserver intact le souvenir de cet amour.

§

Roxanne ! You don’t have to wear that dress tonight
Walk the streets for money
You don’t care if it’s wrong or if it’s right.*

« Roxanne » – Chanson de Sting (1978)

*Roxanne, tu n’es pas obligée de porter cette robe ce soir
De marcher dans la rue pour de l’argent
Tu n’en as rien à faire de savoir si c’est bien ou si c’est mal !

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Vive la joie… de jouer !

Je suis le contrebandier,
Et j’ai l’art d’inspirer le respect.
Je sais défier n’importe qui,
Et je ne crains personne.
Alors, vive la joie, vive la joie !

Tu peux toujours chanter ton arrogance, beau baryton de contrebandier, sur l’air enjoué que t’a composé Robert Schumann dans un de ses légers Spanisches Liederspiel (Lieder sur des poèmes espagnols), auquel il a donné ton nom (« Der Kontrabandiste »). Mais n’oublie pas de courir vite si tu ne veux pas qu’au terme de ta fuite éperdue une superbe gendarmette, juchée sur ses escarpins aux diaboliques talons de quatorze centimètres, ne te rattrape du bout des doigts…

A moins que, comme moi, tu ne choisisses de te rendre…

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La jeune fille et la mort : In memoriam

Si, comme on veut le lire en raccourci dans une sourate du Coran, tuer un homme c’est tuer l’humanité tout entière, alors, tuer un enfant, crime ultime, ne serait-ce pas, de surcroît, aller jusqu’à vouloir priver cette humanité de la possibilité même de sa renaissance ?

Nice - Promenade des Anglais (vers 1970)
Nice – Promenade des Anglais (vers 1965)

Puisse ce lied de Schubert, interprété dans l’intimité de leur salon, par deux des plus merveilleux artistes lyriques du XXème siècle, à l’automne de leurs vies, m’aider à exprimer toute ma compassion envers les habitants d’une ville, Nice, qui abrite à chaque coin de ses rues un de mes souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse ou de maturité. Il n’est pas rare, encore aujourd’hui, à chacune de mes visites, que d’une fenêtre ou d’une autre un ami me salue…

Que ce chant sensible nous aide à ne pas attendre les dernières lucidités de la vieillesse pour nous apercevoir que le plus juste et le plus beau symbole de la vie c’est sans conteste l’enfance ! Quel trésor est-il plus digne de nos égards et de notre protection ?

La jeune fille

Va-t’en ! Ah ! va-t’en !
Disparais, odieux squelette !
Je suis encore jeune, va-t-en !
Ne me touche pas !

La Mort

Donne-moi la main, douce et belle créature !
Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre.
Laisse-toi faire ! N’aie pas peur,
Viens doucement dormir dans mes bras !

Lied de Schubert : « Der Tod und das Mädchen » (La jeune fille et la Mort)

Júlia Várady & Dietrich Fischer-Dieskau

Das Mädchen

Vorüber! Ach, vorüber!
Geh, wilder Knochenmann!
Ich bin noch jung, geh Lieber!
Und rühre mich nicht an.

Der Tod

Gib deine Hand, du schön und zart Gebild !
Bin Freund, und komme nicht, zu strafen.
Sei gutes Muts! ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen !

Affair On Eighth Avenue

How long can a moment like this belong to someone ?

8th-avenue-chelsea-manhattan-new-york-city-bokeh-hd-wallpaperVielle histoire, intemporelle et si banale, que cette « aventure sur la 8ème Avenue » à Manhattan ! Celle de l’éternelle rencontre : un homme, une femme, des doigts qui s’entrelacent « comme rubans de lumière », l’intense émotion réciproque d’un amour partagé d’où s’échappent des rêves fous et audacieux que la réalité s’empresse de dissiper, la persistance troublante d’un parfum, la caresse d’une chevelure défaite, des « pourquoi » sans réponses, un souffle de mélancolie… Et puis, un brin de poésie, une guitare pour escorter la nostalgie, et la voix, de loin venue, qui toujours se souvient…

Back here on earth Lire la suite Affair On Eighth Avenue

Mourir à Buenos Aires, « tangamente »

Depuis toujours, il y a quelque chose qui me plaît à Buenos Aires. Qui me plaît tellement que je n’aime pas que cela plaise à d’autres. Voilà, c’est un amour jaloux.

Jorge-Luis Borges

Cité par Mario Paoletti et Pilar Bravo dans « Borges verbal » (1999)

Ω

tango

Je sais, cher Monsieur Borges, vous n’aviez pas une énorme estime pour le tango chanté. Vous dont l’oreille et le cœur se délectaient bien plus voluptueusement des sonorités acides de ce tango brut qui faisait danser les faubourgs chauds de Buenos Aires dans les grincements et les gémissements de la fin du siècle qui vous a vu naître. Ce tango des origines où les couples décidaient d’un regard de se rapprocher dans une milonga de Vicente Greco, enchevêtrant les indécences de leurs pas aux craquements d’un plancher de bordel, pendant que dans la venelle voisine des rivaux gominés s’étripaient au rythme lointain d’un vieux violon usé par le voyage.

Astor Piazzolla (1921-1992)

J’aime à croire, pourtant, que l’amoureux jaloux de Buenos Aires que vous n’avez jamais cessé d’être, n’est pas demeuré insensible au charme pénétrant de ces voix de femmes qui vont chercher au fond de leur âme les accents de la désespérante nostalgie qui imprègne magnifiquement les faubourgs de votre chère cité. N’auraient-elles donc jamais fait frissonner votre échine ces voix fondantes de sensualité d’une Amelita Baltar ou d’une Susanna Rinaldi, apostrophant la mort d’un murmure ou d’un cri à travers la plainte élégiaque du bandonéon d’Astor Piazzolla ?

Nouvelles et sous d’autres noms, d’autres voix chantent encore aujourd’hui la mort dans les balbutiements du jour portègne : mourir à Buenos Aires, « tangamente », « à l’heure où meurent ce qui savent mourir ».

JorgeLuisBorges
Jorge-Luis Borges (1899-1986)

Il me plaît, Cher Maître, si, depuis le lointain séjour que vous partagez avec vos amis Dante et Cervantès, vous entendez Sandra Rumolino chanter la « Balada para mi muerte » — tout droit venue de la communion artistique du poète Horacio Ferrer et du génial Astor Piazzolla — de vous imaginer avançant légèrement le buste vers le pommeau de la cane où vos deux mains se joignent, en signe discret de votre satisfaction.

Et quels musiciens pour l’accompagner ! N’est-ce pas ?

Ballade pour ma mort

Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour.
Je rangerai tranquillement les choses de ma vie ;
Mon humble poésie d’adieux et de combats,
Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen,
Je poserai sur mes épaules le manteau de l’aube
Toute entière

Je ne boirai pas mon avant-dernier whisky ;
Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango,
Je mourrai, juste quand sonneront six heures.
Puisque Dieu aujourd’hui ne songe plus à moi,
Je marcherai vers l’oubli rue de Santa Fé,
Jusqu’à l’angle où tu m’attends déjà,
Tout enveloppé de tristesse jusqu’aux pieds !
Serre-moi très fort, j’entends au fond de moi
Des trépas, des trépas anciens,
Agressant ce que j’aime
Partons mon amour…
Le jour va naître…
Ne pleure pas !

Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour,
À l’heure où meurent ceux qui savent mourir ;
Dans mon silence flottera le spleen parfumé
De ce vers que je n’ai jamais pu te dire.
Par les rues, je marcherai longtemps…
Et là-bas, place de France,
Comme les ombres échappées d’un ballet fatigué,
Répétant ton nom dans une blanche rue
Les souvenirs me quitteront sur la pointe des pieds.
Je mourrai à Buenos Aires au lever du jour.
Je rangerai tranquillement les choses de ma vie ;
Mon humble poésie d’adieux et de combats,
Mon tabac, mon tango, ma poignée de spleen,
Je poserai sur mes épaules le manteau de l’aube
Toute entière ;
Je ne boirai pas mon avant-dernier whisky ;
Ma mort, ivre d’amour, arrivera comme un tango,
Je mourrai juste quand sonneront six heures.
Quand sonneront six heures.
Quand sonneront six heures.

Traduction : Françoise Thanas

Vous souvenez-vous de la grande Susanna Rinaldi, en 1979, chantant, en français, cette Ballade pour ma mort ? N’était-elle vraiment pas parvenue déjà à infléchir votre jugement, malgré une petite incartade vers quelques mesures « jazzy » ?

La voix…

Rien n’est beau comme la voix humaine quand elle est belle.

Laure Conan (1845 – 1924)

Belle au point parfois d’en devenir « inhumaine » !… La question, dès-lors, est inévitable : « D’où viennent ces voix inhumaines ? »

Mathieu Amalric — acteur-réalisateur que nous retrouvons toujours avec plaisir sur nos tréteaux ou nos écrans — s’est interrogé pour nous. Depuis longtemps investi dans la réalisation de courts-métrages, il a guidé sa caméra et son micro dans la laborieuse intimité d’une merveilleuse chanteuse canadienne (et directrice d’orchestres), particulièrement engagée à servir les compositeurs contemporains : Barbara Hannigan. Une voix rare !

« D’où, dans le corps, la troublante anomalie du chant prend-t-elle sa source, sa douceur et sa puissance ? La vibration, l’air, le son… Est-ce qu’entre le cri du bébé, l’envoûtement de la berceuse, l’effroi de l’héroïne hitchcockienne sous la douche, la respiration au travail ou les râles de la jouissance, Barbara Hannigan me soufflerait-elle la voie ?… » Ainsi le réalisateur exprime-t-il sa curiosité.*

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L’arbre de l’oubli

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère
Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?
Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,
Cette offense au malheur ?

Alfred de Musset (« Souvenir »)

Arbre étrangeComme il est bon, quand la vie, parfois, décide de faire la mauvaise tête,  voire, certains jours, de nous bousculer un peu fort du côté du cœur,  d’aller se réfugier sous « l’arbre de l’oubli ».

Là, au moment apaisé où nos paupières s’abandonnent, il n’est pas rare qu’une petite mélodie toute simple, mais si douce, vienne tournoyer autour de nos chagrins. Les branches, même dépouillées par les vents froids de l’hiver, la gringottent pour nous. Comme les cordes de mille guitares leurs brindilles desséchées donnent la sérénade à l’âme alanguie.

Une invite à l’oubli !

Alberto Ginastera (argentine 1916-1983) – transcription pour deux guitares d’une Milonga (Canción al árbol del olvido) composée initialement pour piano.

Mais, soyons vigilants, car il arrive quelquefois, sous cet arbre, que l’on oublie d’oublier.

Poésie de Fernán Silva Valdés (Argentine 1887-1975)

Sur ma terre il y a un arbre
Qui s’appelle l’arbre de l’oubli
Où vont se consoler,
Petite vie,
Les moribonds de l’âme.

Pour ne pas penser à toi,
Sous l’arbre de l’oubli
Je me suis couché une nuit,
Petite vie,
Et je m’y suis bien endormi.

Et au sortir de mon rêve,
Une fois encore je pensais à toi,
Car j’ai oublié de t’oublier,
Petite vie,
Quand je me suis couché…

En mi pago hay un árbol,
Que del olvido se llama,
Donde van a consolarse
Vidalita,
Los moribundos del alma.

Para no pensar en vos,
En el árbol del olvido,
Me acosté una nochecita,
Vidalita,
Y me quedé bien dormido.

Al despertar de aquel sueño
Pensaba en vos otra vez,
Pues me olvidé de olvidarte,
Vidalita,
En cuantito me acosté.

Brûler encore…

Don Quichotte (musée 1 iconographique de Don Q)

Brûler, brûler encore, sous les brandons de la passion… Même, et surtout, à braises descendantes, lorsque déjà grises du temps qui fuit elles ne réchauffent plus le cœur que des quelques fumées attiédies montant encore des gloires consumées.

Même alors, quand subrepticement l’ombre frileuse des souvenirs glisse, frissonnante et prémonitoire, le long de son échine engourdie, il ne désarme pas, l’ingénieux hidalgo. Point de relâche pour cet impénitent rêveur, poursuiveur obstiné des chimères, « fait de tripes, d’humeurs, tenaillé par des faims et des désirs inassouvissables »* .

La mort seule demeure le terme du combat pour ce chevalier de l’impossible, voyageur immobile, regard rivé sur son but, intransigeance désespérée d’une unique ambition : l’inaccessible étoile.

*Gilles Deleuze

Rêver un impossible rêve
Porter le chagrin des départs
Brûler d’une possible fièvre
Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour
Je ne sais si je serai ce héros
Mais mon cœur serait tranquille
Et les villes s’éclabousseraient de bleu
Parce qu’un malheureux

Brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé
Brûle encore, même trop, même mal
Pour atteindre à s’en écarteler
Pour atteindre l’inaccessible étoile.

« Mon enfant, ma sœur… »

Henri Le Sidaner - Le Bec de Gaz - Nuit bleue 1906
Henri Le Sidaner – Le Bec de Gaz – Nuit bleue 1906

BaudelaireQuand l’invitation nous vient de Baudelaire, lui-même, nous savons déjà que le souvenir que nous garderons du voyage sera inoubliable. Et même, – qui cela surprendrait-il ? –  à défaut de connaître le bonheur d’une réelle traversée, ne céderions-nous pas au plaisir d’en déguster éternellement la proposition ?

Henri Duparc (1848-1933) recadréeQuand Henri Duparc, doté de l’inestimable grâce de savoir draper chaque poème dans une parure mélodique qui lui sied parfaitement, prend soin d’habiller pudiquement cette « Invitation au voyage » d’un délicat voile de peau diaphane et d’en bercer chaque vers au rythme fluide du clapotis crépusculaire, notre monde, définitivement, se nimbe du luxe, du calme, et de la volupté que nous promet ce chimérique là-bas.

Combien de voix enchanteresses nous auront-elles, d’un souffle caressant, inviter aux délices de ce voyage ? Pour parvenir à nous emporter, peu pourtant auront su instiller avec élégance et délicatesse, sous cet épiderme d’harmonie, la « chaude lumière d’hyacinthe et d’or », sève spirituelle dans laquelle aspirent à se fondre, légères et allusives, les subtiles suavités des vers et de la mélodie.

Ω Lire la suite « Mon enfant, ma sœur… »

Allume et regarde !

Faut-il toujours, lorsque l’on veut marier musiques et images, s’efforcer de réaliser une parfaite correspondance entre ces deux membres du couple ? Un esprit trop attentif aux conventions pourrait, certes, mal comprendre, voire trouver blasphématoire – qui sait ? – que, pour illustrer une « Passion de Bach » l’on choisisse par exemple un nu « zébré » de Lucien Clergue plutôt que l’« Ecce Homo » du Caravage ou un Christ de Dali. Et pourtant…

Guillaume Guillon Lethiere - La mort de Caton d'Utique (1795) - Musée de l'Hermitage Saint-Pettersbourg
Guillaume Guillon Lethiere – La mort de Caton d’Utique (1795) – Musée de l’Hermitage Saint-Pettersbourg

Parfois, quand le marieur est inspiré, qu’il ne s’attache qu’à la pure esthétique de l’union sans en rechercher le sens à tout prix, il parvient, par la simple association harmonieuse de deux œuvres que rien ne rapproche au demeurant, hors la qualité respective des artistes qui les ont créées, à susciter une émotion nouvelle, assurément grandie, qui dépasse la somme des sentiments que chaque œuvre prise séparément aurait provoqués chez le spectateur-auditeur.

J’aime particulièrement ces collages magiques qui séduisent l’œil et interrogent l’oreille, et vice versa. Ils m’encouragent, par le plaisir qu’ils m’offrent, à inventer intérieurement d’autres univers, différents, bien sûr, de ceux que chaque composition veut livrer, et cependant profondément inspirés par eux.

Il n’est pas rare qu’une promenade sur la toile soit une heureuse occasion de trouver, sans l’avoir cherchée, une perle composite de cette nature, mais celle que je viens de ramener m’est apparue comme un véritable enchantement. Félicitations à ce monteur inspiré ! À l’évidence, le partage s’imposait !

Ouvrez la vidéo ! Regardez ! Écoutez !

Et si Caton est venu mourir au cœur de ce billet, ce n’est en rien pour justifier qu’une image volontairement choisie hors du propos fait toujours son effet, au contraire. Comme par jeu de l’esprit de convention, sa présence veut juste évoquer que la magnifique aria qui fait l’objet de cette illustration est empruntée à l’opéra de Vivaldi, « Catone in Utica ».

Ici, Roberta Mameli est César s’adressant à Marzia, fille de Caton, éprise de l’empereur au point de lui proposer de l’épouser pour lui permettre de gagner la paix qu’il est venu chercher en Afrique, chez son père, maître du dernier bastion de résistance à l’hégémonie totale de Rome.

CESARE

Apri le luci, e mira
il mio costante affetto.
Per te il mio cor sospira
e non l’intendi ancor.
E in tacita favella
co’ soli miei sospiri
ti copro, o bella fiamma,
che m’ardi il cor.

Ouvre tes yeux et observe
la constance de mes sentiments.
Mon cœur soupire pour toi
mais tu ne le comprends encore pas.
Et par ce silencieux discours
je t’emmitoufle dans tous mes soupirs
ô belle flamme
qui attise mon cœur.

Un air de valse ancienne…

Ô que c’est long d’aimer sans voir ce que l’on aime…
De caresser une ombre et de sourire au mur
Et de s’interroger si l’Autre fait de même
Et se sent dans le cœur je ne sais quel fruit mûr
Qui crève de tristesse et d’espérance extrême.

Paul Valery

Paul Valéry
Corona & Coronilla (Editions de Fallois – P. 147)

Edward Munch (1863-1944) - Separation
Edward Munch (1863-1944) – Separation

En chaque homme résonne, toujours recommencée, la plainte d’Orphée. Cri d’amour, désespéré, désespérant, venu du gouffre de la solitude infligée, cri de détresse d’un cœur qu’on divise, qu’on arrache à lui-même.

Parfois, quand, l’espace d’un souffle, sa poitrine endigue son sanglot, une mélodie inattendue ouvre un chemin vers un vieux souvenir. Ô la tendre nostalgie des sourires perdus ! Le scintillement mouillé d’une lueur d’espérance !

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