Un prélude arrangé

C’est l’inévitable et généreux tribut du génie musical à sa postérité que d’offrir à tous ceux qui l’admirent longtemps encore après sa disparition l’implicite permission de reprendre ses œuvres, pour les interpréter, les imiter, les modifier même, au point de les trahir, souvent, ou, plus rarement, de les magnifier.  

J-S. Bach 1685-1750

Pas étonnant, alors, que le plus « génial » d’entre tous les compositeurs – chacun, déjà, aura murmuré son nom : Jean-Sébastien Bach – ait été, et soit, pour l’éternité peut-être, le plus prodigue. Quel fou s’aventurerait-il à dénombrer les partitions sous lesquelles son ombre, depuis ce triste jour de juillet 1750, ne prend même pas la précaution de se dissimuler ?
Les compositions du Cantor :  une manne inépuisable pour les arrangeurs et transcripteurs de tout poil, parmi lesquels quelques génies de la musique, eux aussi. Et d’ailleurs, Bach lui-même ne s’inscrirait-il pas comme le plus zélé d’entre eux ?

Parmi ces innombrables arrangeurs d’aujourd’hui, il en est un que j’ai découvert  par hasard, il y a peu, qui se cache derrière la seule information que je suis parvenu à trouver le concernant : son nom d’origine chinoise, Luo Ni.
On le rencontre sur internet entre les doigts de jeunes pianistes, pas plus connus que lui, qui interprètent son arrangement plutôt réussi du prélude en Ut mineur (BWV 847) extrait du Livre I du monumental « Clavier bien tempéré », référence universelle des pianistes.

Dans la version originale de ce prélude de Bach, jouée de la plus belle des manières par des « doigts dans des œufs à la neige », pour reprendre l’expression d’un grand écuyer français, on entend ceci :

§

L’arrangement de Luo Ni commence par changer la tonalité originale choisie par le Maître, remplaçant la tendresse plaintive et résignée, trop sérieuse parfois, de l’Ut mineur par le charme alerte et la grâce d’un Sol mineur qui ne perd pas de son intériorité pour autant.
La mélodie développée échappe très vite à la rigueur de la partition originale ; elle est, certes, trop contemporaine pour préserver le caractère classique du prélude, et ce n’est sans doute pas là sa prétention. En revanche quand elle coule ici sur le clavier de la jeune pianiste chypriote-turque, Mirana Faiz, elle baigne les images déjà très évocatrices de sa vidéo d’une atmosphère tout droit venue d’un film de Jane Campion, dont elle aurait pu avantageusement illustrer le générique.

Alors, pour le plaisir des images et du son, nous nous arrangerons bien volontiers de cet arrangement !

Un tango pour la liberté

Qu’est-ce que la liberté ? Une multitude de points multicolores dans les paupières.

André Breton – « La révolution surréaliste »

Ce tango qui porte si bien son nom, Libertango, comme un hymne à un début de liberté retrouvée après presque deux mois de confinement strict et prudent.

Pareils à nos hésitations craintives au sortir de cette longue attente, une guitare et un accordéon émergent à tâtons de la léthargie dans laquelle on les a plongés malgré eux.
Deux instruments de musique, si différents, qui, comme nous pourrions le faire pour jauger notre confiance, cherchent d’abord prudemment leurs harmonies propres avant de les partager l’un l’autre dans un échange intime, premier rapport de voisinage, prémisse virtuose au ralliement joyeux d’un ensemble de sonorités orchestrales au rythme de l’un des plus beaux et des plus emblématiques tangos du maître Astor Piazzola.

Mais, que la liesse autour d’une liberté retrouvée ne masque pas l’indispensable sagesse que l’humour sait si bien rappeler :

Il faut que l’homme libre prenne quelquefois la liberté d’être esclave.

Jules Renard – « Journal »

Demain

Jusqu’à ce qu’un jour dire demain n’ait plus de sens

Primo Levi – « Si c’est un homme »

Morgen

Und morgen wird die Sonne wieder scheinen
und auf dem Wege, den ich gehen werde,
wird uns, die Glücklichen sie wieder einen
inmitten dieser sonnenatmenden Erde…
und zu dem Strand, dem weiten, wogenblauen,
werden wir still und langsam niedersteigen,
stumm werden wir uns in die Augen schauen,
und auf uns sinkt des Glückes stummes Schweigen.

Poème de John Henry Mackay

 

Richard Strauss 1864-1949

 

Demain

Et demain le soleil brillera à nouveau,
Et sur les chemins que j’emprunterai,
Il nous réunira, nous les bienheureux,
Au sein de cette terre gorgée de soleil,
Et sur la plage, vaste, aux vagues d’azur,
Nous descendrons calmement et lentement,
Silencieux nos regards se mélangeront,
Et sur nous se posera le silence feutré du bonheur.

Traduction libre

Richard Strauss termine la composition des "quatre lieder" - opus 27, le 9 septembre 1894, la veille de son mariage avec sa bienaimée, la soprano Pauline de Ahna. Juste à temps pour glisser ce délicieux bouquet dans le panier de la mariée.
Bouquet plutôt varié puisque Strauss a choisi de mettre en musique quatre poèmes de caractères et d'auteurs différents, passant de la recherche de la paix intérieure dans le premier lied à l'exubérance extravertie de l'amour dans le deuxième, de la séduction au milieu de la foule dans le troisième à l'émotion profondément personnelle exprimée dans le quatrième et dernier, "Morgen", dont les vers ont été écrits par le poète écossais d'expression allemande, John Henry Mackay, son contemporain.

On ne confondra pas ces très appréciés "Quatre lieder" - opus 27, œuvre d'un jeune et talentueux musicien de trente ans avec le célébrissime et si émouvant cycle des "Quatre derniers lieder" - opus 150, pour soprano et orchestre, de ce même Richard Strauss, alors au bout de son existence, gravant sur sa partition avec une sensibilité demeurée intacte l'inoubliable testament musical d'un inoubliable compositeur.

« Quand les âmes se font chant »

Tu ouvres les volets, toute la nuit vient à toi,
Ses laves, ses geysers, et se mêlant à eux,
Le tout de toi-même, tes chagrins, tes émois,
Que fait résonner une très ancienne berceuse.

 

François Cheng
« Enfin le Royaume » – (Gallimard – 2018)

 

Quand les âmes se font chant,
Le monde d’un coup se souvient.
La nuit s’éveille à son aube ;
Le souffle retrouve sa rythmique.
Par-delà la mort, l’été
Humain bruit de résonance

Quand les âmes se font chant.

François Cheng
« Quand les âmes se font chant » – (Bayard Culture – 2014)

Baiser d’ange

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

Baudelaire – « Hymne à la beauté » (« Les Fleurs du Mal »)

La jeune et talentueuse soprano égyptienne Fatma Said, accompagnée au piano par l’excellent Roger Vignoles, chante une des « Canciones clásicas españolas » écrites par le compositeur catalan Fernando Obradors entre 1920 et 1940 :

Del cabello más sutil…

Del cabello más sutil
Que tienes en tu trenzado
He de hacer una cadena
Para traerte a mi lado.
.
Una alcarraza en tu casa,
Chiquilla, quisiera ser,
Para besarte en la boca,
Cuando fueras a beber.

Du cheveu le plus délicat…

Du cheveu le plus délicat
Qui se glisse dans ta tresse,
Je veux tramer une chaîne
Pour te ramener près de moi.
.
Une cruche dans ta maison,
Mon enfant, je voudrais être,
Pour t’embrasser sur la bouche
Lorsque tu y viendras boire.

Positive attitude

Marianela Nunez – « Nela » (film de Andy Margetson )

C’est décidé ! Je vais, à mon tour, (pourquoi pas ?) vous donner quelques conseils – très simples, évidemment – pour surmonter positivement les peines de votre confinement :

– Commencez par vider votre garage. Complètement. Plus de voiture, certes, mais tout le reste doit disparaître (l’établi, la caisse à outils, la tondeuse à gazon, la trottinette de votre cadette, les vélos, la table de tante Amélie destinée au prochain vide-grenier, etc…). Tout !

– Installez sur les murs tous les spots électriques que vous trouverez dans la maison.

– Réquisitionnez, sans prêter attention aux manifestations de votre aîné, la « Go-Pro » avec laquelle il filme ses fameuses cascades en « skate-board » qui vous énervent tant. Ce sont vos performances qu’elle enregistrera pour la circonstance.

– Buvez un grand verre d’eau et enfilez votre body.

– Sur votre application musicale favorite lancez le titre de Nina Simone, « Feeling good ». Positif, non ? Montez le son à fond !

Et voilà, c’est à vous. Dansez, dansez, dansez…!

Je suis sûr que vous vous sentirez bien… Bien courbatue…

Si le film de votre prestation ressemble, peu ou prou, au modèle que je vous ai choisi, n’hésitez pas à l’envoyer sans tarder aux directeurs artistiques des plus grands ballets du monde. Je vous garantis une carrière internationale de danseuse étoile dans les plus brefs délais…

Vous en rêvez, n’est-ce pas ? Et ça, c’est positif ! 😉

All the best !

P.S. L’immense Marianela Nunez a commencé, dans son jeune âge, ses premiers exercices de danse dans le modeste garage familial, faute de mieux.

* * *

Birds flying high, you know how I feel
Sun in the sky, you know how I feel
Breeze driftin’ on by, you know how I feel

It’s a new dawn

It’s a new day
It’s a new life for me, yeah
It’s a new dawn
And I’m feeling good

I’m feeling good !

Les oiseaux volent haut, tu sais ce que je ressens
Le soleil dans le ciel, tu sais ce que je ressens
La brise caresse mon visage, tu sais ce que je ressens

C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi, oui
C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi, oh
Et je me sens bien

Les poissons dans la mer, tu sais ce que je ressens
La rivière coule librement, tu sais ce que je ressens
Les arbres en fleurs, tu sais ce que je ressens

C’est une nouvelle aube
C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi

Et je me sens bien

Une libellule au soleil, tu sais ce que je veux dire, n’est-ce pas ?
Les papillons s’amusent tous, tu sais ce que je veux dire
Dormir en paix une fois la journée finie, c’est ça que je veux dire
Et ce vieux monde est un nouveau monde
Et un monde audacieux, à mes yeux

Des étoiles quand tu brilles, tu sais ce que je ressens
L’odeur des pins, tu sais ce que je ressens
Oh, la liberté m’appartient
Et je sais ce que je ressens

C’est un nouveau rêve

C’est un nouveau jour
C’est une nouvelle vie pour moi

Je me sens bien !

Zambra Mora

Las seis cuerdas

La guitarra
hace llorar a los sueños.
El sollozo de las almas
perdidas
se escapa por su boca
redonda.
Y como la tarántula,
teje una gran estrella
para cazar suspiros,
que flotan en su negro
aljibe de madera.


    Federico Garcia Lorca – 1924 – « Poème du Cante jondo »

Les six cordes

La guitare fait pleurer les songes.
Le sanglot des âmes perdues
s’échappe par sa bouche ronde.
Et comme la tarentule,
elle tisse une grande étoile
pour chasser les soupirs
qui flottent dans sa noire
citerne de bois.

Traduction : Pierre Darmangeat

§

Restée interdite pendant des siècles, la Zambra (traduction : "fête") est une tradition de danse et de musique espagnole aux racines multiples, maures, séfarades et gitanes. Espagnole à l'origine, la Zambra reçoit son qualificatif de "mora" (maure) lorsque les arabes et les berbères l'adoptent, entre le IXème et le XVème siècles, à l'occasion des festivités – plus particulièrement les mariages – qu'ils organisent. Les populations juives séfarades, souvent de langue arabe, et partageant avec les maures la même fuite vers les campagnes et les montagnes devant la conversion du pays au christianisme, l'adoptent également.
Les gitans, persécutés eux aussi, réinventent cette tradition musicale lors de leur arrivée en Andalousie, à la fin du XVème siècle.

La Zambra Mora (ancêtre du Flamenco) se danse habituellement les pieds nus avec une jupe souple et généreuse, à volants, exprimant par des mouvements très proches de la danse du ventre, la sensualité passionnée de ces peuples opprimés dont elle est, d'une certaine manière, devenue un emblème.

Le printemps ? – Trois fois rien !

Première diffusion sur « Perles d’Orphée » le 26/12/2012

« Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : J’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même une de ses caractéristiques : Quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.

Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire.

Il se moque de conclure. Il ouvre et ne termine jamais. Il est dans sa nature d’être sans fin.

Ce que j’appelle le printemps ne va pas sans déchirure. C’est une chose douce et brutale. Nous ne devrions pas être surpris de ce mélange. Si nous le sommes, c’est que la vie nous rend distraits. Nous ne faisons pas assez attention.

Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié.

Ce que j’appelle le printemps est une chose du même ordre…

 Dans le printemps, rien de tranquille ni de gagné d’avance. Lorsqu’il arrive, nous ne nous y retrouvons plus. Presque rien n’a changé et ce presque rien change tout.

 Nous nous accoutumons trop vite à ce que nous avons.

 Dieu merci, le printemps vient remettre du désordre dans tout ça. Nous découvrons que nous n’avons jamais rien eu à nous, et cette découverte est la chose la plus joyeuse que je connaisse. »

Christian Bobin
(in « L’équilibriste » – Éditions Le temps qu’il fait – 1998)

Confinés… passionnément

Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités aimables. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j’aurais mis tout mon bonheur à n’en sortir jamais.

Pendant ce temps-là, notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du plaisir, et le glaive était suspendu sur nos têtes.

Abbé Prévost – Manon Lescaut

Pendant les quelques semaines qui suivent leur première rencontre foudroyante dans cette sordide auberge où ni l’une ni l’autre n’auraient dû se trouver, les deux jeunes amants choisissent de se cloîtrer dans l’appartement parisien que loue Des Grieux pour abriter la passion naissante qu’il partage avec la charmante et volage Manon.
 Le jeune couple, qui vient d’abandonner le fou projet d’un mariage, s’active à « frauder les droits de l’Église » de la plus belle des manières…

De la plus belle des manières chorégraphiques, ainsi qu’en 1974 Kenneth MacMillan, alors directeur artistique du Royal Ballet de Londres, avait écrit et monté pour la première fois ce joyau emblématique de la danse classique :

Marianela Nuñez (Manon) et Federico Bonelli (Des Grieux) partagent ce confinement aussi passionné qu’aérien sur la scène du Royal Opera House :

Est-il instant plus pathétique que celui qui enferme dans la furtive extase d’un baiser d’amour le sourire de la grâce et la noblesse des corps ?

Un sanglot, une guitare

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)

Hubert Käppel (guitare) : Fantaisie en Ré Majeur de David Kellner

David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)

- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne.
- 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise)
- Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale.
- Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine.
- A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm.
- 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande.
- 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété.
- Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé.
- 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.

Tango barocco

Le Tango est foncièrement baroque : L’esprit classique avance droit devant lui, l’esprit baroque s’offre des détours malicieux, délicieux. Ce n’est pas qu’il veuille arriver plus vite. Ce n’est même pas qu’il veuille arriver. C’est qu’il veut jouir du voyage.

Alicia Dujovne Ortiz – journaliste, poétesse et romancière argentine

 

 

 

 

 

Par cette rusticité animale qui la rend plus lourde et plus fragile que sa cadette d’acier, la corde baroque – tresse subtile des boyaux d’un mouton – confère à l’instrument qu’elle grée une sonorité toute particulière, aigre, grinçante, boudeuse parfois, mais tout autant chaude, ronde et bienveillante.

Ainsi, agrégé dans cette irréductible osmose entre la blessure et l’onguent, le chant du violon et du violoncelle baroques se dote-t-il de cette expression charnelle si profondément humaine.

Comment s’étonner que le Tango s’en empare, qui, par vocation, danse dans un frisson macabre, nous donnant, comme le dit Borges, « l’impression, de manière tragique, d’avoir trouvé la mort en nous battant à un coin de rue du faubourg »  ?

 

Por entre la cadencia de tu musica queda
Yo palpo la dureza viva del arrabal,
Como por entre una vaina de seda
La hoja de un puña.*

Fernán Silva Váldes (1887-1975) – Poète et romancier uruguayen

in « El Tango » – 1921

 

 

 

 

 

* A travers la cadence de ta musique
Je palpe la cruauté vive du faubourg
Comme à travers un fourreau de soie,
La lame du poignard.

 

Quintettes…

Quintetto d’uccellini

Mésanges à longue queue

Ces oiseaux sont dans leur fonction.

[…]

Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
A l’astre, son sourire au matin enchanté ;
Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
Et nous l’apportent…

Victor Hugo – « Les Oiseaux » (in « Les Contemplations » – 1856)

§

Quintetto d’Uccellini

Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques…

Verlaine – « Clair de Lune » (in « Fêtes Galantes » – 1869)

Tout p’tit… De l’ours à la poupée

Voilà bien longtemps, il s’était « fait tout p’tit devant une poupée »… Et comme nous étions heureux d’entendre ce vieil ours moustachu chanter sa soumission à cette poupée qui avait réussi à le « faire filer doux » devant sa tendre tyrannie.

Mais le temps a passé. Parti le vieil ours, envolée la poupée !
La petite-fille de la poupée a fini pourtant par se mettre à chanter, avec son mari et ses potes (signe des temps)… la même chanson !
Et, s’il est différent, notre plaisir, avouons-le, n’en est pas moindre… empreint de ce soupçon de nostalgie facétieuse qui ne vient se glisser que dans les souriants sillons des pattes d’oie.

Le nom de cette chanteuse, musicienne et compositrice américaine :

Natalie Knutsen, surnommée Nataly Dawn

Ce groupe de talentueux musiciens s’appelle (prononcez à la française avec l’accent américain) :

Pomplamoose

Agrestes mélanges : Salut à la terre !

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

[…]

Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.

Baudelaire – « Bohémiens en voyage »

🜃

Cybèle sur son char (XVIème)
– A Rome, Déesse de la Terre, de la fertilité, et maîtresse des fauves

🜃

Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,
Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages,
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue, aux chantres grecs, nos maîtres,
Haut montée en un char traîné par deux lions…

Lucrèce – « De Rerum Natura » (Livre II) – Traduction A. Lefèvre (1899)
Éditions « Les échos du marquis » – 07/2013 –

🜃

Laurent Terzieff dit René Char : « Redonnez-leur »

Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe.
Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage.
Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.

René Char (1907-1988) – « Fureur et Mystère » (Gallimard, 1948)

🜃

La nature et l’art semblent se fuir, et, avant qu’on y songe ils se sont retrouvés. — Goethe (Poésies)

« Blonde » : L’art de l’image et celui des sons unis dans la paix d’une terre repue de sa propre générosité.

🜃

Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.

Rimbaud – in « Soleil et chair » I  (29 avril 1870)

Contre la barbarie : l’Art, éternellement !

L’écriture, la poésie, le dessin, la peinture, la musique, comme moyens d’échapper à l’horreur immédiate des camps nazis, comme outils du souvenir, du témoignage et de l’indispensable transmission.
Comme probable chemin vers un éventuel et douloureux pardon, pour autant qu’il soit possible, même après tant d’années, de pardonner hors du repentir…?

Felix Nussbaum - Les squelettes jouent pour la danse 1944
Felix NussbaumLes squelettes jouent pour la danse – 1944

La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.

Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)

*

Domenico di Michelino - Dante et son poème - XVème
Domenico di MichelinoDante et son poème – XVème

Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.

(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Levi – « Si c’est un homme » – chap. 11

*

Tromper l’horreur du camp :

La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD intitulé, « Terezin Theresienstadt » (camp nazi tristement célèbre), dans lequel elle interprète des œuvres que composèrent des musiciens juifs internés dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, pour, supercherie couplée à l’horreur, servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ». La chambre à gaz était le plus souvent le but du séjour.

Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber.
Désignée infirmière pour les enfants du camp, elle avait composé diverses mélodies pour les distraire et les calmer. Alors qu’elle était en route pour la chambre à gaz en compagnie de son jeune fils, Tommy, elle lui chanta, pour tromper l’horreur du chemin et l’apaiser jusqu’à l’ultime instant, cette tendre mélodie, devenue célèbre depuis, « Wiegala ».

Dodo l’enfant do,
Le vent joue de la lyre.
Il joue doucement entre les verts roseaux,
Le rossignol chante sa chanson.
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
La lune est une lanterne
Au plafond noir du ciel,
Elle contemple le monde
Dodo…

Dodo, l’enfant do,
Comme le monde est silencieux !
Pas un bruit ne trouble la paix,
Toi aussi mon bébé, dors.
Dodo, l’enfant do,
Que le monde est silencieux !

*

Se souvenir…
et 
indéfiniment transmettre :

Zoran Music (1909-2005)
Zoran Mušič, – peintre slovène (1909-2005)

Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.

Vladimir Jankélévitch (1903-1985)

 

in « Pardonner ? » – 1971

*

David Olère – Gazage (peint après 1945)

 Si c’est un homme…

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connait pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain
Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N’oubliez pas que cela fut,
Non ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur
Pensez y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant :
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi (1919-1987)
Primo Levi (1919-1987)

*  *  *

Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.

Paul Celan (1920-1970)
Paul Celan (1920-1970)

 

 

 

 

Ce billet,légèrement modifié ici, a été initialement publié sur "Perles d'Orphée" le 14/02/2013 sous le titre : "Orphée et la barbarie"