Mais vieillir…! – 3 – Un vieillard

Ferdinand Hodler (Suisse 1853-1918) – Vieil homme lisant

À la taverne de la mer (1897)

À la taverne de la mer est assis un vieil homme aux cheveux blancs,
la tête inclinée sur un journal étalé devant lui,
car personne ne lui tient compagnie.

Il sait tout le mépris que les regards ont pour son corps,
il sait que le temps a passé sans plaisir aucun,
et qu’il ne peut plus offrir l’antique fraîcheur de sa beauté passée.

Il est vieux, il ne le sait que trop, il est vieux,
il ne le voit que trop, il est vieux,
il ne le ressent que trop à chaque fois qu’il pleure,
il est vieux, et il a le temps, trop de temps pour le voir.

C’était, c’était quand, c’était hier, encore.
Et il se souvient du « bon sens », ce menteur !
et comment le fameux « bon sens » lui a préparé cet enfer
lorsqu’à chaque désir il répondait :
« Demain, demain il sera temps encore ! ».

Et il se souvient du plaisir retenu,
de chaque aube de jouissance refusée, de chaque instant perdu
qui se rit maintenant de son corps labouré par les ans.

À la taverne de la mer
est assis un vieil homme
qui, à force de penser, à force de rêver,
s’est endormi sur la table…

Constantin Cavafy 1863-1933

Traduction en français depuis une réinterprétation du poème en chanson par Lluis Llach, en catalan. (Texte cité par Gil Pressnitzer sur le site "Esprits Nomades" - "Constantin Cavafy".)

Cavafy a peur de devenir ce petit vieux attablé à la taverne de la mer, et qui voit sa jeunesse enfuie et son dernier visage resté collé dans ses mains boursouflées, et qui ne pourront plus caresser un corps d’éphèbe que contre monnaie. Cette hantise de l’homosexuel vieillissant il l’aura porté très tôt. De bars louches en bars louches, là où se trouvent ses jeunes matelots d’une vingtaine d’années au plus, il part en fait plus à la recherche de sa jeunesse que d’un nouveau corps à habiter, à posséder.

Gil Pressnitzer

Lluis Llach chante (en catalan) sa version du poème de Cavafy :

Un sanglot, une guitare

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare

Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)

Hubert Käppel (guitare) : Fantaisie en Ré Majeur de David Kellner

David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)

- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne.
- 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise)
- Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale.
- Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine.
- A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm.
- 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande.
- 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété.
- Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé.
- 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.