Sérénades / 12 – À la musique

How sweet the moonlight sleeps upon this bank!
Here will we sit and let the sounds of music
Creep in our ears: soft stillness and the night
Become the touches of sweet harmony.
Sit, Jessica. Look how the floor of heaven
Is thick inlaid with patines of bright gold:
There’s not the smallest orb which thou behold’st
But in his motion like an angel sings,
Still quiring to the young-eyed cherubins;
Such harmony is in immortal souls;
But whilst this muddy vesture of decay
Doth grossly close it in, we cannot hear it. *

Washington Allston – « Le Marchand de Venise » – Shakespeare
Jessica & Lorenzo – 1832

Comment mieux clôturer cette série de billets estivaux consacrés à la « Sérénade » qu’en saluant l’invitée de la plus belle des manières, par une Sérénade à la Musique.

Si, en effet, une bien-aimée méritait par-dessus tout qu’on lui dédie une sérénade, ce ne pouvait être que la musique elle-même — un hommage magnifiquement rendu en 1938 par Ralph Vaughan Williams avec sa lumineuse Serenade to Music.
Contrairement aux sérénades purement instrumentales que les précédents billets n’ont évoquées que très partiellement, celle-ci est une œuvre vocale et orchestrale à la fois. Elle constitue sans doute l’un des hommages les plus poignants jamais rendus à l’art des sons.

L’œuvre a été commandée pour célébrer les 50 ans de carrière du légendaire chef d’orchestre britannique Sir Henry Wood, créateur des célèbres « Proms » de Londres.
Vaughan Williams a choisi pour texte cet extrait de l’acte V du « Marchand de Venise » de Shakespeare : ce moment où, au cœur de la nuit étoilée, les amants Jessica et Lorenzo méditent sur la musique et l’harmonie des sphères.
Baignant ainsi la sérénade dans une atmosphère nocturne et empreinte d’un lyrisme pastoral tout britannique, le compositeur exprime, avec une profonde sérénité, aux émanations mystiques parfois, la puissance spirituelle de la musique.
Une heureuse et séduisante union de la poésie élisabéthaine et du génie mélodique anglais.

Sérénades / 5 – British pastoral

Herbert Arnould Olivier – 1902

En témoigne ce portrait du grand musicien anglais, ce n’est pas avec le compositeur de la maturité, reconnu et anobli , père des grandes symphonies, des « Variations Enigma » ou du célébrissime « Pump and circumstances » que le rendez-vous est pris.

C’est plutôt avec le jeune compositeur de 35 ans qui a quitté depuis une dizaine d’années le cabinet d’avocat qui l’employait pour se consacrer à sa passion, la musique, et qui, pour la première fois, admet qu’une de ses compositions est digne d’intérêt : sa « Sérénade pour cordes ».
Bien que datée de 1892, la partition de cette très attachante pièce pour ensemble à cordes, cette perle musicale, regroupe en réalité et unifie quelques miniatures diverses écrites plusieurs années auparavant. Ce n’est qu’à l’été 1896 que sera donnée, en Belgique, une exécution publique de l’œuvre définitive.

Ni sa durée modeste, largement plus réduite (une douzaine de minutes au lieu de trente) que celles, références du genre, de Dvorák (1880) ou Tchaïkovski (1876), ni le caractère plus intime que celui de ses illustres aînées, n’auront privé cette « Sérénade » de la place éminente qu’elle occupe aujourd’hui, bien légitimement, dans ce répertoire.

Elle s’inscrit naturellement dans la tradition des cordes anglaises – natif de Worcester, Elgar était violoniste.
En filigrane du doucereux paysage crépusculaire qu’elle suggère, son écriture fluide et raffinée affiche cependant, à travers un discret mais indéniable lyrisme, l’expression d’une profonde sensibilité personnelle partagée entre fraîcheur et maturité.
Derrière l’élégance pastorale « very british » de cette sérénade, une pointe de mélancolie, dernier salut au romantisme.
Autant de délicatesses que tissent et transmettent fidèlement par leur interprétation les musiciens de l’excellent

Agrestes mélanges : Salut à la terre !

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes

[…]

Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.

Baudelaire – « Bohémiens en voyage »

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Cybèle sur son char (XVIème)
– A Rome, Déesse de la Terre, de la fertilité, et maîtresse des fauves

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Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,
Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages,
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue, aux chantres grecs, nos maîtres,
Haut montée en un char traîné par deux lions…

Lucrèce – « De Rerum Natura » (Livre II) – Traduction A. Lefèvre (1899)
Éditions « Les échos du marquis » – 07/2013 –

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Laurent Terzieff dit René Char : « Redonnez-leur »

Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe.
Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage.
Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.

René Char (1907-1988) – « Fureur et Mystère » (Gallimard, 1948)

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La nature et l’art semblent se fuir, et, avant qu’on y songe ils se sont retrouvés. — Goethe (Poésies)

« Blonde » : L’art de l’image et celui des sons unis dans la paix d’une terre repue de sa propre générosité.

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Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.

Rimbaud – in « Soleil et chair » I  (29 avril 1870)