Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 2/3)

Il me faut mettre en musique des passions véritables, des passions humaines, l’amour et la douleur, le sourire et les larmes et que je les sente, qu’elles m’empoignent, qu’elles me secouent.

Passions de mélodrames à faire pleurer les Margot, dirent et disent encore certains esthètes, juchés sur le piédestal de leur suffisance, reprochant à l’art de Puccini de n’être pas assez relevé. Mais passions représentées avec un sens aigu des contrastes qui leur confèrent leur apparence de vérité, et drapées dans la musique suave et inventive d’un compositeur qui leur ouvre grand la voie du cœur. Passions donc qui ne peuvent laisser indifférents que quelques esprits dédaigneux, pendant qu’elles font pleurer — et avec enthousiasme — tous les publics, partout.

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Elvira Gemignani – épouse de Puccini

Passions de femmes, surtout ! Ah ! Les femmes de Puccini ! Celles, nombreuses, de sa vie, bien sûr, mais qui ne sont jamais bien loin de ses héroïnes fragiles, sincères, douloureuses, tragiques ; qui les inspirent souvent.

C’est dans ces personnages féminins, au travers des passions et des drames qui les animent et les rendent inoubliables, que Puccini, homme à femmes, séducteur à l’âme sensible, mais pas Don Juan pour autant, aura transféré — inconsciemment, sans doute, et dès ses premières œuvres — le sentiment de culpabilité qui n’a cessé de le poursuivre. C’est à travers elles également, comme lui vulnérables et peu sûres d’elles, souffrant de solitude et de mélancolie, malades d’amour, qu’il affirmera ce thème explicitement exprimé dans « Il Tabarro » (La Houppelande) : « Chi ha vissuto per amore, per amore si morì. » (Qui a vécu par amour, meurt par amour).

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Est-il image plus incitative à la compassion que celle de la mère de douleur ? Comment alors retenir ses larmes lorsque le portrait figé du tableau prend chair, s’anime, et que sa plainte devient chant cristallin ? Lorsque cette mère tiraillée entre irréversibilité du deuil et sentiment d’injustice prend les traits de Suor Angelica, héroïne au destin tragique de l’opéra éponyme de Puccini, partie centrale du « Trittico »* ?

Une jeune femme de la société aristocratique de la fin du XVIIème siècle a été contrainte de prendre le voile pour avoir donné naissance à un fils hors mariage. Depuis sept ans elle est Sœur Angélique dans un couvent des environs de Sienne. Depuis sept ans toutes ses pensées pointent vers cet enfant qu’elle ne reverra plus.

spring-opera-rgb1Ce soir le couvent est particulièrement animé, un riche carrosse vient d’arriver. La Princesse, tante de Suor Angelica, rend à sa nièce une visite intéressée : elle voudrait lui faire signer l’abandon de sa part d’héritage au profit de sa sœur qui prépare ses noces. Suor Angelica s’insurge d’abord contre tant d’inclémence à son égard, puis demande des nouvelles de son fils qu’elle n’a embrassé qu’une seule fois. La Princesse lui apprend qu’il est mort deux ans plus tôt. Pétrifiée de douleur, la jeune religieuse s’empresse de signer le document. N’ayant plus aucune raison de vivre, elle décide, dans la solitude désespérée des instants qui suivent, de quitter ce monde pour rejoindre son enfant au royaume des Cieux. Elle composera elle-même sa propre cigüe avec les herbes médicinales qu’elle utilise chaque jour pour apaiser les douleurs des patients de l’hospice.

La Princesse repartie et les autres sœurs sorties, Sœur Angelica se retrouve seule. Dans un moment d’infinie tendresse teintée d’un soupçon de culpabilité elle s’adresse à son fils mort sans avoir eu le bonheur de connaître l’irremplaçable amour de sa mère. Ce fils qu’elle a décidé de rejoindre. Pendant ce délire qui précède son suicide elle le voit comme un ange dans le ciel.

« Senza mamma » est assurément, au moment le plus pathétique de ce court opéra sans aucun rôle masculin, l’aria la plus émouvante des trois œuvres du « Trittico »*

Un baryton et pédagogue français faisait jadis justement remarquer que la soprano qui ne ressentirait pas la vibration de cette aria dans ses tripes n’existerait même pas. Il ajoutait que ce que cette mélodie exige de l’interprète ne tient qu’au courage d’être impliquée et au don de libérer sa voix des complications techniques afin qu’elle semble sonner sans qu’un corps concret n’entrave son vol.

Déchirante mère de douleur !

Brava Ermonela Jaho !!!

Sans ta mère
Mon enfant, tu es mort !
Tes lèvres
sans mes baisers
ont blanchi
de froid !
Et tes beaux yeux
se sont fermés.
Ne pouvant pas
caresser mes mains
mises en croix
Tu es mort
sans savoir combien
ta mère t’aimait !
Maintenant que tu es un ange du ciel
tu peux voir ta mère
tu peux descendre du firmament
Et me laisser te sentir.
Es-tu là ? Reçois mes baisers et mes caresses.
Ah ! Dis-moi, quand pourrai-je te voir au ciel ?
Quand pourrai-je t’embrasser ?
O douce fin de ma douleur,
Quand pourrai-je rejoindre le ciel avec toi ?
Quand pourrai-je mourir ?
Dis-le à ta mère, beauté,
d’un léger scintillement d’étoile !
Parle-moi mon amour !

Son acte à peine accompli, prise de remords, elle implorera la Sainte Vierge de ne pas la laisser mourir damnée. Et le miracle de se réaliser : dans un geste d’ineffable bienveillance la Madone conduira vers les bras de Sœur Angelica doublement éplorée les pas du jeune enfant.

¤

*« Il Trittico » (Le Triptyque) est un cycle de trois opéras en un acte, de caractères très différents, écrits par Puccini pour être joués en une seule représentation : « Il Tabarro » (La houppelande), « Suor Angelica » et « Gianni Schicchi ». Ce troisième opéra est une comédie façon Commedia del Arte, prenant sa source, étrangement, dans un passage de l’Enfer de Dante.

A suivre…

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 3/3)

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 1/3)

Je veux que mon public ne puisse retenir ses larmes : l’opéra, c’est ça !

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Giacomo Puccini (1858-1924)

Quand  le Maestro Puccini écrit cette phrase, en 1912, les mouchoirs de son public sont déjà bien humides : dans les quelques années précédentes (entre 1893 et 1904), les passions et les drames des héroïnes de condition sociale modeste qu’il met en scène et en voix — merveilleusement —- ont profondément ému les spectateurs exigeants du Teatro Regio de Turin et de la Scala de Milan :

manon-lescaut-pucciniLe public a déjà versé ses larmes devant le triste sort de Manon Lescaut, jeune femme sensuelle du XVIIIème siècle, trop attachée aux plaisirs de la vie, qui, « sola, perduta, abandonnata », lui déchire l’âme de son cri désespéré, « No, non voglio morir ! ».

la-boheme-pucciniLes salles ont beaucoup pleuré pour Mimi, tendre et charmante petite cousette du Paris romantique de « La Bohème », revenue, après sa triste séparation d’avec son amoureux, le poète Rodolfo, rendre entre ses bras le dernier soupir que lui permet encore la tuberculose qui la condamne.

puccini_toscaAvec Tosca, pièce de théâtre devenue sous la plume musicale du Maestro symbole de l’art lyrique, le public de Puccini a déjà exprimé toute son empathie pour cette sensuelle cantatrice romaine, en 1800, dont la jalousie met en péril la vie de son amant, le peintre Caravadossi. Larmes de colère face à l’impuissance de cette femme aimante à lutter contre les trahisons du machiavélique Scarpia, chef de la police ; larmes de tristesse lorsque après avoir poignardé Scarpia, Tosca échappe aux policiers qui la poursuivent en se jetant dans le vide du haut des murs du château, lançant cette invective vengeresse inoubliable : « Scarpia, rendez-vous devant Dieu ! »

puccini-madame-butterflyFlots de larmes encore, et désormais intarissables, malgré l’échec retentissant de la première représentation de l’œuvre, devant le sort tragique de la belle et naïve petite japonaise de quinze ans, Cio-Cio-San, alias Madame Butterfly, mariée contre l’avis de tous à cet officier américain qui repart dans son pays sans donner la moindre nouvelle. Après avoir tant espéré son retour et tant nourri le désir de partager avec lui l’amour qu’elle voue à l’enfant dont il est le père (« Un bel di vedremmo… »), Cio-Cio-San ne peut accepter que Pinkerton, revenu au Japon avec sa nouvelle épouse américaine, veuille emmener son fils. Elle décide de se donner la mort par hara-kiri. Sur le wakisashi de son père qu’elle s’enfonce dans le ventre est gravée cette phrase : « Pour mourir avec honneur quand on ne peut plus vivre avec honneur ».

Puccini lui-même — qui ne faisait pas mystère de sa préférence pour cette œuvre-là — aurait sans doute versé sa larme en regardant mourir sa Butterfly, désespérée mais digne, sur la scène du Festival d’Avignon, il y a quelques années, dans la mise en scène délicatement poétique de Mireille Laroche, et sous les traits et la voix de la sublime Ermonela Jaho — exemple rare d’une symbiose parfaite entre la juste sensibilité de la comédienne et la puissance charnelle toute en nuances de la cantatrice.

La beauté d’une voix lyrique peut nous émouvoir aux larmes mais lorsqu’elle est doublée d’une interprétation juste et habitée, c’est l’âme qui est atteinte.

Maria Callas

A suivre…

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 2/3)

Luxure : Délices et délires…

Lechery, lechery ; still, wars and lechery ; nothing else holds fashion : a burning devil take them !*
Shakespeare – Troïlus et Cressila (Thersite Acte V – Scène 2)
.
Hieronymus Bosch - Jardin des Délices (détail)
Jérôme Bosch – Jardin des Délices (détail)
*Luxure, luxure ! Toujours guerre et débauche : rien autre ne reste à la mode ! Qu’un diable brûlant les emporte !

Sonnet CXXIX

Th’ expense of spirit in a waste of shame
Is lust in action ; and till action, lust
Is perjured, murd’rous, bloody, full of blame,
Savage, extreme, rude, cruel, not to trust,
Enjoyed no sooner but despisèd straight,
Past reason hunted ; and, no sooner had
Past reason hated as a swallowed bait
On purpose laid to make the taker mad ;
Mad in pursuit and in possession so,
Had, having, and in quest to have, extreme ;
A bliss in proof and proved, a very woe ;
Before, a joy proposed ; behind, a dream.
   All this the world well knows; yet none knows well
   To shun the heaven that leads men to this hell.
.
William Shakespeare (1564-1616)
 .

La luxure : naufrage, en abîme de honte
De la force vitale. Pour s’assouvir
Elle ment, elle calomnie, trahit, assassine,
Elle est immodérée, sauvagement cruelle,

Et méprisée si tôt que satisfaite,
Follement poursuivie mais follement
Haïe, le hameçon qu’on a dans la bouche,
Fait pour que l’esprit sombre, par la douleur.

Et insensée à vouloir comme à prendre,
Rage de qui a eu, qui possède, qui cherche,
Désirée, un délice, éprouvée, un malheur,
Attendue, une joie, passée, l’ombre d’un songe,

Et cela, qui l’ignore ? Mais qui se garde
De ce ciel qui nous voue à cet enfer ?

Traduction : Yves Bonnefoy

Rêve avec moi !

Wendy et Peter Pan (Disney)
Wendy et Peter Pan (Disney)

Rêve avec moi cette nuit.
Cette nuit et toutes les autres nuits ;
Où que tu puisses être
Nous serons ensemble, si nous rêvons le même doux rêve.
Et bien que nous soyons loin l’un de l’autre,
Prends-moi dans ton cœur
Et rêve avec moi.

Le baiser que nous n’avons jamais osé
Nous l’oserons dans ce rêve,
L’amour que nous n’avons jamais partagé
Peut encore avoir un sens.
Si seulement tu rêves un rêve magique
Avec moi cette nuit.

Cette nuit et toutes les nuits
Où que tu puisses être
Ferme tes yeux adorables et rêve avec moi.

Dream with me tonight.
Tonight and ev’ry night,
Wherever you may chance to be
We’er together, if we dream the same sweet dream.
And though we’er far apart,
Keep me in your heart
And dream with me.

The kiss we never dared
We’ll dare in dreaming
The love we never shared
Can still have meaning.
If you only dream a magic dream
With me tonight.

Tonight and ev’ry night
Wherever you may chance to be
Close your lovely eyes and dream with me.

***

Léonard Bernstein (1918-1990) - Années 1950
Léonard Bernstein (1918-1990) – Photo années 1950

Comment imaginer qu’une aussi belle mélodie, composée à New York par Léonard Bernstein en 1950 pour le spectacle musical Peter Pan, sur un livret de JM Barrie, aurait pu disparaître à jamais, avant même d’avoir ému un seul cœur ?

A Broadway les répétitions battent leur plein. Bernstein, qui a composé bien plus de chansons, paroles et musiques, qu’en espéraient les producteurs – si peu pourtant en considération de son œuvre et de son talent – est en Europe. Il n’a aucune prise sur les choix du coordinateur musical qui n’hésite pas à faire des coupes franches dans les partitions du jeune maestro. Parmi les chansons qu’il écarte : « Dream with me »  destinée à être interprétée par la jeune Wendy Darling, passionnée d’histoires fantastiques et fascinée par le charme espiègle de cet adolescent qui refuse de grandir, Peter Pan.

Par chance, en 2001, le chef d’orchestre Alexander Frey propose au bureau de Léonard Bernstein d’enregistrer la totalité de la partition originale, y compris les pièces délaissées, les sortant ainsi de l’ombre où elles croupissaient, sur quelques étagères de la Bibliothèque du Congrès.

Quelle bonne idée !

2017 : Réveille-toi et rêve !

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Lullier – Rêverie – Statue chryséléphantine Art-déco

Parce que la rêverie n’est pas le rêve, elle ne se peut concevoir qu’en état d’éveil et de conscience. De ce simple constat je veux déduire qu’en elle réside l’essentiel de notre force créatrice, immense capacité à échapper individuellement aux horreurs du monde, et collectivement à peut-être inverser le sens tristement pressenti de sa trajectoire.

Alors, amis, au-delà des mille pensées positives que je forme pour vous à l’occasion de cette nouvelle année, je souhaite que 2017 soit pour nous tous l’année de la rêverie !

  • Que 2017 ressemble à cette chambre spirituelle dont Baudelaire, un jour, eut la vision :

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie.
Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses…

Petits poèmes en prose – V –

  • Que 2017 nous garde jusqu’à son terme dans le doux rythme « jazzy » de cette ballade méditative entre arpèges et langueurs :

Quand, réveillés par les harmonies de quelques tendres accords, nous nous serons engagés entre les quatre notes obstinées qui balisent le début de ce chemin de rêverie, nous n’aurons plus qu’à laisser notre âme caresser de son pas de danse subtil l’herbe, le nuage et l’horizon qui dessinent les secrets contours de nos espérances.

 

Joyeux Noël, petite fille…!

Joyeux Noël, petite fille !

N’oublie jamais que le bonheur est peu de chose : « Juste du chagrin qui se repose ».

Dilution

Parfois les mots viennent tout seuls presque, comme les feuilles
aux arbres –
bien sûr, les racines, invisibles, la terre, le soleil, l’eau ont aidé
à cela,
et aussi les feuilles pourries du passé. Les idées, plus tard,
viennent facilement par-dessus, comme sur les feuilles les araignées,
la poussière
et les gouttes de rosée scintillant d’une lumière équivoque.
Sous les feuilles une petite fille éventre sa poupée nue ;
une goutte de rosée tombe sur ses cheveux ; elle lève la tête, elle
ne voit rien ;
et seulement cette transparence froide de la goutte, diluée dans
son corps entier

Yannis Ritsos

(« Gestes ». Traduit par Chrysa Prokopaki et Antoine Vitez – Les Éditeurs Français Réunis, 1974)

Picasso - Maya à la poupée - 1938
Picasso – Maya à la poupée – 1938

Sit there and count your fingers
What can you do ?
Old girl you’re through
Sit there, count your little fingers
Unhappy little girl blue

Sit there and count the raindrops
Falling on you
It’s time you knew
All you can ever count on
Are the raindrops
That fall on little girl blue…

Ah ! Judith !

Elle s’avança alors vers la traverse du lit proche de la tête d’Holopherne, en détacha son cimeterre, puis s’approchant de la couche elle saisit la chevelure de l’homme et dit : « Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d’Israël ». Par deux fois elle le frappa au cou, de toute sa force, et détacha sa tête. Elle fit ensuite rouler le corps loin du lit et enleva la draperie des colonnes. Peu après elle sortit et donna la tête d’Holopherne à sa servante. 

Septante – Livre de Judith (XIII- 7à10)

Cranach - Judith avec la tête d'Hollopherne
Lucas Cranach – Judith avec la tête d’Holopherne

Devant un Cranach

Sous un grand chaperon de peluche écarlate,
Un clair escoffion brodé de perles rondes
Enserre un front de vierge aux courtes mèches blondes,
Une vierge à la fois féroce et délicate.

Des chaînons ciselés, des colliers, vieux ors mats
Bossués de saphirs et de gemmes sanglantes,
Étreignent un cou mince aux inclinaisons lentes,
Jaillissant comme un lys d’un corset de damas.

La robe est en velours verdâtre à larges manches.
Le corset couleur feu ; les doigts de ses mains blanches
Sont surchargés d’anneaux de verre de Venise ;

Et de cette main longue et comme diaphane
La Judith allemande, enfant naïve, aiguise
Les dents d’un Holopherne égorgé, qui ricane.

Jean Lorrain – 1855-1906 – (L’ombre ardente)

— Suis ton inspiration. On n’apprend aux femmes ni le meurtre, ni l’amour. Elles trouvent d’instinct le point de notre corps où se loge la mort ou le plaisir. Tends ta main tu trouveras.

Jean Giraudoux – « Judith » (Acte I – Scène VI : Jean à Judith)

Choisir dans l’histoire ou dans la légende la femme qui, le temps d’un billet-hommage, représenterait toutes ses congénères passées et présentes est une véritable gageure tant est immense le nombre des égéries et des héroïnes qui ont illuminé et éclairent encore l’humanité de leur beauté, de leur courage, de leur intelligence ou encore de leur talent ou de leur dévouement.

L’une d’elles, cependant, comme un clin d’œil aux temps barbares que nous traversons, figurerait assez bien, presque à la manière d’une parabole, toutes ces vertus d’une femme moderne, déterminée, courageuse, généreusement engagée dans la défense du bien commun, et naturellement dotée de cet « instinct », de cette « inspiration », qui manquent souvent aux hommes de pouvoir.

Lucas Cranach - Judith dînant avec Holopherne - 1530
Lucas Cranach – Judith dînant avec Holopherne – 1530

Venue du IIème siècle avant Jésus Christ à travers les pages de l’Ancien Testament, Judith ne précise pas la part que sa renommée doit à l’histoire ni celle que lui attribue la légende. Mais, en témoigne l’incommensurable cohorte des artistes — peintres (Caravaggio, Artemisia Gentileschi, Cranach, Botticelli, Michelangelo…), musiciens (Scarlatti, Vivaldi, Pergolesi, Mozart, Honneger…), dramaturges (Barker, Giraudoux…) ou cinéastes (D.W Griffith en 1914, Daniel Mann en 1966), qui ont illustré son exploit héroïque, la postérité aura assurément conservé de ce personnage biblique la noble image d’une femme prête à tout pour sauver son peuple, engageant, avec toute l’énergie de son intelligence, sa pureté et sa vie au service de sa cause.

Donatello -Judith et Holopherne -bronze - 1455-1460 (détail)
Donatello – Judith et Holopherne -bronze – 1455-1460 (détail)

Le peuple juif de Béthulie est assiégé par l’immense armée du roi des rois Nabuchodonosor, dirigée par le général Holopherne. Bien que maître des points stratégiques dominants, Ozias, prince de Béthulie privée d’eau par ses assaillants, est mis en situation de capituler, ouvrant ainsi grand les portes du pays à l’ennemi d’Israël. « Si dans cinq jours, dit-il, Dieu ne nous est pas venu en aide, nous livrerons la ville. »

Judith, jeune, belle et riche veuve, parangon de foi et de vertu, apprenant la nouvelle, s’insurge, ne pouvant admettre qu’on ose fixer une sorte d’ultimatum au Seigneur en qui elle rassemble toute sa confiance. Elle décide en conséquence de prendre elle-même en charge la défense de son peuple : Judith rendra donc le soir même visite à Holopherne, conformément au stratagème qu’elle a imaginé…

La nuit tombée, après avoir regroupé dans une profonde prière les derniers élans de son courage, parée de ses habits de fête et maquillée comme au temps heureux de son mariage, Judith, accompagnée de sa servante fidèle, et munie de quelques cruches de bon vin se rend jusqu’au campement d’Holopherne, prétextant avoir quelques informations de qualité à lui fournir qui aideraient à sa victoire.

Intéressé par l’offre autant que subjugué par le charme et la vivacité d’esprit de sa visiteuse, le général lui propose son hospitalité et lui concède même de pratiquer librement les rites de sa propre religion. Quelques jours plus tard, quand les beuveries et les ripailles de la fête organisée par Holopherne auront amoindri la vigilance des officiers de sa garde et les cruches du vin de Béthulie affaibli jusqu’au profond sommeil l’énergie de leur chef, Judith, restée seule avec lui dans son bivouac, accomplira enfin la mission qu’elle s’était fixée.

Son exploit réalisé, elle quittera le camp et rapportera à son peuple, ainsi sauvé, la tête du général ennemi tranchée de ses propres mains.

Bible des Maitres - enluminure - 1430
Bible des Maitres – enluminure – 1430

Les innombrables peintres et les musiciens qui ont illustré, avec admiration et talent, ce récit du Livre de Judith, n’ont jamais, et c’est heureux, négligé d’associer à l’exploit de notre héroïne biblique sa fidèle servante sans laquelle, peut-être, pareille aventure n’aurait pu connaître un tel succès.

Écoutons donc notre Judith accompagnée par le doux chant du chalumeau inviter sa dévouée servante à partager la dangereuse mission qu’elle s’est imposée. Admirons-là avec effroi accomplir son crime salvateur au travers des toiles des maîtres, et apprécions dans l’ombre discrète des tableaux la fidélité sans faille de sa servante complice.

Veni, veni, me sequere fida
Abra amata, sponso orbata.
Turtur gemo ac spiro in te.
Dirae sortis tu socia confida
Debellata
Sorte ingrata,
Sociam laetae habebis me.

Viens, viens, suis-moi, fidèle,
Aimée Abra, dépourvue de fiancé.
Comme la tourterelle, je gémis vers toi.
En ce sort funeste, tu es ma compagne confidente.
Lorsque ce sort ingrat
Sera accompli,
Tu m’auras, moi, ta compagne, dans la joie.

Les heures de la beauté – La beauté des heures

On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté.

Marcel Proust (in « La prisonnière »)

Où, plus sûrement que dans la générosité de la nature, au milieu des merveilles que, sans cesse, ses lumières façonnent et embellissent,

Où, plus sensuellement que sous la tendre caresse de deux cœurs aimants,

Où, plus savoureusement que dans le vers inspiré du poète et dans la voix langoureuse qui en soupire la mélodie,

Saurions-nous mieux rencontrer ce bonheur que nous promet la beauté ?

Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)

Parmi les mille chemins qui nous y conduiraient, passant évidemment par le Lied allemand et la Mélodie française, prenons donc aujourd’hui un bien agréable raccourci à travers l’œuvre plurielle — opéras, symphonies, concertos, musique de chambre et pour clavier, musiques vocales et chorales, musiques de films — d’un immense compositeur britannique, Ralph Vaughan Williams.

Franchement établi entre le XIXème et le XXème siècles, Vaughan Williams a mis en musique les poèmes, entre autres, de Tennyson, Walt Whitman, William Barnes, et même un poème de Verlaine traduit en anglais. Amoureux du genre, il a composé des mélodies sur les poèmes du recueil « Songs of Travel » de Stevenson (l’auteur de la célébrissime « Île au trésor » et de la non moins célèbre nouvelle « L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde »), ainsi que sur quelques uns des 103 sonnets du chef d’œuvre poétique, « The House of Life » de Dante Gabriel Rossetti, plus connu comme peintre préraphaélite, par la rousseur flamboyante des femmes magnifiques de ses magnifiques portraits.

Mais que la Beauté nous apparaisse enfin ! Un bonheur n’attend pas ! Un plaisir non plus ! (Le raccourci n’était donc pas si court…)

Qu’elle s’éveille ! Qu’elle nimbe le silence de midi !

Let Beauty awake

Let Beauty awake in the morn from beautiful dreams,
Beauty awake from rest !
Let Beauty awake
For Beauty’s sake
In the hour when the birds awake in the brake
And the stars are bright in the west !
Let Beauty awake in the eve from the slumber of day,
Awake in the crimson eve !
In the day’s dusk end
When the shades ascend,
Let her wake to the kiss of a tender friend,
To render again and receive !

Robert Louis Stevenson
Robert Louis Stevenson (1850-1894)

 (Poème extrait de « Songs of Travel »)

Que s’éveille au matin la beauté

Que s’éveille au matin la beauté de beaux rêves,
Que s’éveille la beauté du repos !
Que s’éveille la beauté
Pour l’amour de la beauté
À l’heure où les oiseaux s’éveillent dans le taillis
Et les étoiles brillent à l’Ouest !
Que s’éveille au soir la beauté du sommeil du jour,
Qu’elle s’éveille dans le soir pourpre !
Quand le jour se fait sombre
Et que montent les ombres,
Qu’elle s’éveille au baiser d’un tendre ami,
Pour encore rendre et recevoir !

Ω

Silent Noon

Your hands lie open in the grass,—
The finger-points look through like rosy blooms:
Your eyes smile peace. The pasture gleams and glooms
’Neath billowing skies that scatter and amass.
All round our nest, far as the eye can pass,
Are golden kingcup-fields with silver edge
Where the cow-parsley skirts the hawthorn-hedge.
’Tis visible silence, still as the hour-glass.
 .
Deep in the sun-searched growths the dragon-fly
Hangs like a blue thread loosened from the sky:—
So this wing’d hour is dropt to us from above.
Oh! Clasp we to our hearts, for deathless dower,
This close-companioned inarticulate hour
When twofold silence was the song of love.
.
Dante Gabriel Rossetti – photo de 1863 par Lewis Caroll

(Poème extrait de « House of Life »)

Silence de midi

Tes mains sont ouvertes dans les longues herbes fraîches,
Les bouts des doigts pointent telles des roses en fleur :
Tes yeux souriants respirent la paix. Le pré luit puis s’assombrit
Sous un ciel de nuées qui se dispersent et se rassemblent.
Tout autour de notre nid, aussi loin que l’œil puisse voir,
S’étendent des champs dorés de boutons d’or, bordés d’argent
Là où le cerfeuil sauvage longe la haie d’aubépine.
C’est un silence visible, aussi immobile que l’est devenu le sablier.
.
Dans la profondeur de la verdure fouillée par le soleil, la libellule
Est suspendue tel un fil bleu qu’on aurait défait du ciel :
Ainsi cette heure ailée nous est envoyée d’en haut.
Oh ! Serrons-la sur nos cœurs, comme don immortel,
Cette heure d’une communion intense et inexprimable
Où un silence partagé à deux fut le chant de l’amour.
 .
Traduction : Charles Johnston

Je pullule, tu pullules, il ou elle…

Yue Minjun - peintre chinois né en 1962 - Vanité et autoportrait
Yue Minjun – peintre chinois né en 1962 – Vanité et autoportrait

Je pullule

Je grouille, je fuse, j’abonde,
J’éclos, je germe, je racine,
Je ponds, j’envahis, je réponds.
Je me double et puis me décuple.
Je suis ici, je suis partout,
Dedans, dehors et au milieu
Dans le sec et dans le liquide
Comme je suis au fond du fer,
Du bois, de l’air et de la chair.

J’ai beau m’annuler, inutile :
Je reviens toujours par-delà,
Je serpente et je papillonne,
J’enfante, fourmille et crustace,
Je me fourre dans toute race
Pullule, fermente et m’empêtre.
Le néant ne veut pas de moi
Et je lutte à mort avec la
Difficulté de ne pas être.

Géo Norge (1898-1990)
Géo Norge (1898-1990)

 

Géo NORGE – Le Stupéfait – 1988 (Gallimard)

Sainte-Cécile : En avant la musique !

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Sainte-Cécile par Guido RENI – 1606

22 novembre : c’est le jour de la Sainte-Cécile !

Pauvre Cécile, jeune patricienne du IIIème siècle, dont la légende étrange rapporte que, mariée contre son gré, elle voulut rester vierge par respect pour le dieu qu’elle adorait, convertit à sa foi la plupart de son entourage en commençant par son mari, et finit, après avoir légué sa maison au Pape, sous la hache mal aiguisée d’un bourreau qui ne put, horreur, terminer sa décollation malgré plusieurs essais incomplets.

Pas vraiment de raison dans cette histoire pour qu’on fît d’elle la patronne des musiciens et des luthiers ! Sauf qu’il s’est dit un jour que sur le chemin vers son martyre, Cécile entendit une musique venue du Ciel. Il n’en fallait pas plus…!

Mais qu’en son nom les musiciens, et pas les moindres, ont écrit de merveilleuses pages !

Depuis le XVIème siècle on ne compte plus les partitions dont Sainte-Cécile est l’inspiratrice : de Marenzio, madrigaliste de la Renaissance, jusqu’à notre contemporain, le compositeur estonien Arvo Pärt, et avant lui le très britannique Benjamin Britten (né un 22 novembre), en passant par Purcell, Haydn, Haendel, Gounod et Liszt lui-même, entre autres, les musiciens de toutes époques n’ont pas manqué d’honorer, et de quelle manière, leur sainte patronne.

Parmi ces trésors, il y a ceux que l’on découvre ou redécouvre à l’occasion de cette vraie fête de la Musique, et ceux qu’on ne se lasse pas d’écouter, qui n’ont besoin d’aucun autre prétexte que celui du plaisir dont ils nous abreuvent.

En voici quelques extraits pour fêter la Musique et les Musiciens :

Une façon de chanter bien fort et bien haut : VIVE LA MUSIQUE !!!

NPG 1352; Henry Purcell by or after John Closterman
Henry Purcell – Portrait par Closterman – 1695

Ode for St.Cecilia’s Day – « Hail bright Cecilia »

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Joseph Haydn par Thomas Hardy (1791)

Cäcilienmesse

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George Friedrich Haendel par Balthasar Denner

Ode for St. Cecilia’s Day

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Charles Gounod (1818-1893)

Messe solennelle de Sainte-Cécile (« Sanctus »)

Cosmique !

Une goutte de musique pure est un point d’éternité.

Yves Nat (Pianiste – 1890-1956)

Emil Gilels joue le « Prélude en Si mineur » de Alexandre Siloti (arrangement du « Prélude en Mi mineurBWV 855a » du « Clavier bien tempéré » de J.S. Bach)

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L’état musical associe dans l’individu l’égoïsme absolu à la plus haute générosité. On veut simplement être soi, non par orgueil mesquin, mais par volonté suprême d’unité, par un désir de rompre les barrières de l’individualité ; pour faire disparaître non l’individu, mais les conditions astreignantes imposées par l’existence de ce monde. […] Qui n’a pas eu la sensation d’absorber le monde dans ses élans musicaux, ses trépidations et ses vibrations, ne comprendra jamais cette expérience où tout se réduit à une universalité sonore, continue, ascensionnelle, tendant vers les hauteurs dans un agréable chaos. Et qu’est-ce que l’état musical sinon un doux chaos dont les vertiges sont des béatitudes et les ondulations des ravissements ?
Je veux vivre simplement pour ces instants, où je sens l’existence tout entière comme une mélodie, où toutes les plaies de mon être, tous mes saignements intérieurs, toutes mes larmes retenues… se sont rassemblés pour se fondre en une convergence de sons, en un élan mélodieux et une communion universelle, chaude et sonore.
[…] Je suis parvenu à une immatérialité douce et rythmée, où chercher le moi n’a aucun sens…
Cioran (Le livre des leurres / I – Extase musicale)

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Quelques mots sur le prélude de Bach arrangé par Siloti :

Alexandre Siloti - 1863-1941
Alexandre Siloti – pianiste et compositeur russe (1863-1941)

Le goût prononcé d’Alexandre Siloti pour l’arrangement et la transcription – qu’il avait sans doute hérité de son maître Franz Liszt – l’a conduit à exercer abondamment ce talent particulier sur les œuvres des plus célèbres compositeurs tels que Vivaldi, Beethoven, Liszt lui-même, et Tchaïkovski. Mais son arrangement le plus connu, et pour cause, demeure celui qu’il a réalisé du prélude en Mi mineur – BWV 855 – du Livre I du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach.

Cet arrangement consiste essentiellement en un changement de la tonalité (le Mi mineur de Bach devient Si mineur chez Siloti) d’une part, et d’autre part, en une inversion du rôle des mains, les seize notes de chaque mesure égrainées par la main gauche du Cantor étant désormais jouées par la main droite du transcripteur. Siloti ajoute également une reprise, que Bach n’avait pas envisagée, lui permettant par le jeu des accords de souligner la ligne mélodique.

Mais sachons cependant que dans sa superbe interprétation à Moscou en 1962, Emil Gilels a quelque peu aménagé de manière personnelle la partition de Siloti. Sans doute ce qui, combiné à l’incomparable talent du pianiste et à sa profonde  sensibilité, confère à ce moment musical cette magie cosmique que la vidéo a heureusement conservée.

La version originale du Prélude en Mi mineur (et de la fugue associée) du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach magnifiquement interprétée par Edna Stern :

 Siloti, à l’évidence, ne partait pas de rien… N’est-ce pas ?
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Passe-partout

Marcel Jean - trompe-l’œil - Armoire surrealiste-1941
Marcel Jean – trompe-l’œil – Armoire surréaliste-1941

Aujourd’hui encore, parfois,
tu peux avec la clef d’un simple trèfle
ouvrir le monde.

Yannis Ritsos (Poète grec 1909 - 1990)
Yannis Ritsos
(Poète grec 1909 – 1990)

 

Extrait de « Secondes » 

(Traduction Marie-Cécile Fauvi)

« Exprimer l’inexprimable »

Erik Satie (17 mai 1866 - 1 juillet 1925)
Erik Satie (17 mai 1866 – 1 juillet 1925)

Évoquer son nom, ou croiser son malicieux regard embusqué derrière son pince-nez, et déjà l’on se sent planer à travers les résonances suspendues des accords égrenés avec lenteur sur le piano, entre lesquels s’étirent, dépouillées et diaphanes, reconnaissables entre toutes, les mélodies singulières de ses « Gymnopédies » ou de ses « Gnossiennes ». Quelquefois, quand une musique de ses compositions défie le souvenir, n’est-il pas amusant de retrouver dans les méandres de notre mémoire l’étrangeté gentiment séditieuse de certains titres tels, par exemple, que « Musique d’ameublement », « Morceau en forme de poire », ou encore « Embryons desséchés » ?

Suzanne Valadon - Portrait d'Erik_Satie - 1893
Suzanne Valadon – Erik_Satie – 1893

Erik Satie est né il y a 150 ans, en 1866. Et c’est évidemment par ses œuvres pour le piano — même si les interprètes de premier plan les boudent trop souvent — que sa musique est parvenue jusqu’à nous.

Originale, toujours rebelle aux conventions du romantisme, ironique et caustique souvent, et, au fond, bien plus sérieuse qu’elle ne veut paraître à travers les particularités de son modernisme et le mystère de son inventivité, elle continue de nous séduire encore aujourd’hui, nous, auditeurs de toutes générations. D’ailleurs, ne s’avère-t elle pas, souvent, être un point d’entrée attrayant pour ceux qui décident de découvrir, à rebours de son histoire, la musique dite « classique ».

Satie jouant de l'harmonium par Santiago Rusiñol
Satie jouant de l’harmonium par Santiago Rusiñol

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Lune d’automne – L’un retrouvé

Léon Bonnat - Le lac de Gérardmer - 1893 - Mudo (Beauvais)
Léon Bonnat – Le lac de Gérardmer – 1893 – Mudo (Beauvais)

Derrière les yeux, le mystère
D’où infiniment advient la beauté
D’où coule la source du songe
Bruissant entre rochers et feuillages
Chantant en cascade
…………..les saisons renouvelées
Chantant les instants
…………..de la vraie vie offerte
Matin du martinet disparu
Midi de la mésange retrouvée
Longues heures à travers le jour
Un seul battement de cils et mille papillons
…………..prêts à s’enfouir parmi les pétales
…………..prêts à durer tant que dure la brise
Jusqu’à la passion du couchant
…………..où les âmes clameront alliance
Jusqu’à l’immémorial étang
…………..où rayon de lune et onde d’automne
Referont un

François Cheng (né en 1929)
François Cheng      (né en 1929)

« A l’orient de tout » – « Le long d’un amour »

Trois feuilles mortes… Immortelles !

Lieu commun, sans doute, mais qu’importe ! Au nom de quelle convention me priverais-je, chaque fois que les rousseurs d’octobre font craquer mes souvenirs sous le poids de mon pas, d’entendre cette chanson douce et mélancolique que mon père fredonnait sans cesse ? A croire qu’instillés par son chant dans mes biberons, couplets et refrain en ont irrémédiablement parfumé le lait.

automne

Ils sont innombrables ces artistes, chanteurs lyriques ou de variétés, musiciens classiques ou jazzmen de tout temps, à s’être épris de cette chanson française chargée d’autant d’éternité qu’un poème de Verlaine, ou un prélude de Bach. Tous, partout, ont donné leur version des « Feuilles mortes » de Prévert et Kosma. Aucun, bien sûr, n’aura su faire résonner cet air en moi tel que mon père le chantonne encore dans ma mémoire.

Toutefois, après avoir écouté avec plaisir, tant de fois, tant de versions et pendant tant d’années, je conserve précieusement dans mes archives intimes trois interprétations qui — je ne saurais expliquer pourquoi — ont le don de me faire voyager entre le lointain royaume des bonheurs de mon enfance et les ciels parfois brouillés de ma vie d’homme.

Comment ne trouveraient-elles pas leur juste place dans ces pages partagées du journal de mes émotions ?

Les voici donc ! En noir et blanc, couleur nostalgie, — et pourtant pas toujours dans ma langue que je chéris —, telles que retrouvées sur la toile.

Yves Montand : Interprète absolu de ce poème et de la mélodie qui lui colle aux vers depuis toujours… Concordance d’époques…!

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Nat King Cole : Velours, charme…! Et premiers chagrins d’amour.

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Eva Cassidy : Dès que je l’ai découverte à la fin des années 90, la superbe interprétation très personnelle d’Eva Cassidy, trop tôt disparue, m’a définitivement conforté, s’il en était besoin, dans cette affirmation du poète selon laquelle la mélancolie c’est le bonheur d’être triste. La guitare, peut-être ? La blondeur, qui sait ? L’artiste, assurément !

Mes « Feuilles mortes » sont immortelles !