Retrouvée, mon éternité ! 2/2 – Aragon

Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée

Avec le poème. *

Chanter Aragon après Léo Ferré et Catherine Sauvage : dangereuse aventure pour l’interprète d’aujourd’hui ! Quelques-uns, quelques-unes essayent encore, mais…

Rares, désormais, sont les tentatives. Plus rares encore les réussites. Mais le miracle n’est pas exclu :

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »

Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner

Nantes – mai 2019

* Pardon cher Arthur !

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon puisque c’est encore
Moi qui moi–même me trahis
Moi qui me traîne et m’éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j’ai cru trouver un pays.

Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut–il faire de mes nuits
Que faut–il faire de mes jours
Je n’avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m’endormais comme le bruit.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent

C’était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d’épaule
La pièce était–elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre La Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d’hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m’allonger près d’elle
Dans les hoquets du pianola.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au–dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke.

Elle était brune elle était blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu.

Est–ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent.

Il est d’autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t’en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

C’est ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent.

Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia

Retrouvée, mon éternité ! 1/2 – Barbara

Elle est retrouvée.
Quoi ? – Mon Éternité.
C’est la voix allée
Avec le poème. *

Chanter Barbara après Barbara : terrible gageure !
Nombreuses s’y sont brûlé les ailes…

Alors revisiter « Ma plus belle histoire d’amour » longtemps après que la dame brune a abandonné à jamais sur le tabouret de son piano le fourreau noir qui épousait sa longue silhouette d’amoureuse… Folie ?

C’est l’apanage du talent, me semble-t-il, de minimiser l’influence de la comparaison, jusqu’à la faire oublier… Peut-être.

« Ma plus belle histoire d’amour »

Cécile McLorin Salvant accompagnée au piano par Sullivan Fortner

Nantes – mai 2019

* Pardon cher Arthur !

Du plus loin, que me revienne
L’ombre de mes amours anciennes
Du plus loin, du premier rendez-vous
Du temps des premières peines
Lors, j’avais quinze ans, à peine
Cœur tout blanc, et griffes aux genoux
Que ce fut, j’étais précoce
De tendres amours de gosse
Les morsures d’un amour fou
Du plus loin qu’il m’en souvienne
Si depuis, j’ai dit « je t’aime »
Ma plus belle histoire d’amour
C’est vous
.
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et j’ai tourné bien des pages
Sans les lire, blanches, et puis rien dessus,
C’est vrai, je ne fus pas sage
Et mes guerriers de passage
À peine vus, déjà disparus
Mais à travers leur visage
C’était déjà votre image
C’était vous déjà et le cœur nu
Je refaisais mes bagages
Et je poursuivais mon mirage
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Sur la longue route
Qui menait vers vous
Sur la longue route
J’allais le cœur fou
Le vent de décembre
Me gelait au cou
Qu’importait décembre
Si c’était pour vous
Elle fut longue la route
Mais je l’ai faite, la route
Celle-là, qui menait jusqu’à vous
Et je ne suis pas parjure
Si ce soir, je vous jure
Que, pour vous, je l’eus faite à genoux
Il en eut fallu bien d’autres
Que quelques mauvais apôtres
Que l’hiver ou la neige à mon cou
Pour que je perde patience
Et j’ai calmé ma violence
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Mais tant d’hivers et d’automnes
De nuit, de jour, et puis personne
Vous n’étiez jamais au rendez-vous
Et de vous, perdant courage, soudain
Me prenait la rage
Mon Dieu, que j’avais besoin de vous
Que le Diable vous emporte
D’autres m’ont ouvert leur porte
Heureuse, je m’en allais loin de vous
Oui, je vous fus infidèle
Mais vous revenais quand même
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
J’ai pleuré mes larmes
Mais qu’il me fut doux
Oh, qu’il me fut doux
Ce premier sourire de vous
Et pour une larme qui venait de vous
J’ai pleuré d’amour
Vous souvenez-vous ?
Ce fut, un soir, en septembre
Vous étiez venus m’attendre
Ici même, vous en souvenez-vous ?
À vous regarder sourire
À vous aimer, sans rien dire
C’est là que j’ai compris, tout à coup
J’avais fini mon voyage
Et j’ai posé mes bagages
Vous étiez venus
Au rendez-vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je tenais à vous le dire
Ce soir je vous remercie de vous
.
Qu’importe ce qu’on peut en dire
Je suis venue pour vous dire
Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous
.
Pour savoir qui est Cécile McLorin Salvant : Wikipedia

Mais vieillir… ! – 11 – Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait

Il possédait le seul antidote contre le venin de la vieillesse, il savait lire.

Luis Sepúlveda
Le Vieux qui lisait des romans d’amour

Je sais ce que c’est d’être jeune

Quand on est jeune, l’âge ne signifie rien
Je n’y avais jamais prêté attention
Jusqu’à ce qu’un jour vienne ce vieil homme
Et voici ce qu’il m’a dit
Et voici ce qu’il m’a dit
.
Je sais ce que c’est d’être jeune
Mais toi, tu ne sais pas ce qu’est d’être vieux
Un jour, tu me diras la même chose
Le temps emporte tout à ce qu’on dit
.
J’ai posé plein de questions
Aux sages que j’ai rencontrés
Je n’ai pas pu trouver toutes les réponses
Personne n’y a réussi.
Il y aura des jours mémorables
Remplis de rires et de larmes
Après l’été vient l’hiver, et les années passent
Alors mon ami…
Faisons de la musique ensemble
Je jouerai un vieil air pendant que tu m’en chanteras un nouveau
Un jour quand tes jeunes années auront passé
Il y aura quelqu’un pour partager son temps avec toi
.
Je sais ce que c’est d’être jeune
Mais toi, tu ne sais pas ce qu’est d’être vieux
.
Alors mon ami…
Faisons de la musique ensemble
Je jouerai un vieil air pendant que tu me chanteras le nouveau
Un jour quand tes jeunes années auront passé
Il y aura quelqu’un pour partager son temps avec toi
 

Ménilmontant – Ménil’manouche

On y cause en argomuche
Et Pantin se dit Pant’ruche
Ménilmontant, Ménil’muche
Et le temps n’y change rien.

Jean-Roger Caussimon – « Paris jadis », 1977

Je suis pas poète
Mais je suis ému
Et dans ma tête
Y a des souvenirs jamais perdus

Charles Trénet (1913-2001)
« Ménilmontant » – 1938

§
.
Voix et guitare : Marion Lenfant-Preus
Guitare : Joscho Stephan
Basse : Volker Kamp

§

Mais l’éternelle version originale par « le fou chantant » :

Ménilmontant est un ancien faubourg de Paris. Il est un des hameaux annexés par la capitale en 1860 sous l’impulsion du baron Haussmann dans le cadre des grands travaux de transformation de la ville.
Sa position géographique élevée en fit longtemps un point d'alimentation en eau de la ville de Paris.
Le quartier demeuré très populaire est aujourd'hui l'un des plus cosmopolites de la capitale. Associé inséparablement avec le quartier voisin, Belleville, il en constitue le 20ème arrondissement.

Mais vieillir… ! – 10 – À la mort

A la mémoire de Jean H.

À la mort 

Mourir, oui,
mais ne pas être agressés par la mort.
Mourir persuadés
qu’il n’y a pas de plus beau voyage.
Et en cet ultime instant être joyeux
comme quand on compte les minutes
à l’horloge de la gare
et que chacune dure un siècle.
Puisque la mort est l’épouse fidèle
qui succède à l’amante perfide
nous ne la recevrons pas comme une intruse,
ni ne fuirons avec elle.
Trop de fois nous sommes partis
sans un salut !
Au moment de dépasser
en un instant les limites du temps,
tandis que même la mémoire
de ce que nous avons été s’effacera,
permets-nous, ô Mort, de dire adieu au monde,
accorde-nous encore un délai.
Que l’immense pas
ne soit pas précipité.
À la pensée d’une mort soudaine,
mon sang se glace.
Mort, ne viens pas me saisir
mais de loin, fais-moi signe
et telle une amie, emporte-moi
comme la dernière de mes habitudes.

Vincenzo Cardarelli – Poésies / 1942

En italien, dit, recueilli, par Luigi-Maria Corsanico :

Alla morte

Morire sì,
non essere aggrediti dalla morte.
Morire persuasi
che un siffatto viaggio sia il migliore.
E in quell’ultimo istante essere allegri
come quando si contano i minuti
dell’orologio della stazione
e ognuno vale un secolo.
Poi che la morte è la sposa fedele
che subentra all’amante traditrice,
non vogliamo riceverla da intrusa,
né fuggire con lei.
Troppo volte partimmo
senza commiato!
Sul punto di varcare
in un attimo il tempo,
quando pur la memoria
di noi s’involerà,
lasciaci, o Morte, dire al mondo addio,
concedici ancora un indugio.
L’immane passo non sia
precipitoso.
Al pensier della morte repentina
il sangue mi si gela.
Morte non mi ghermire
ma da lontano annùnciati
e da amica mi prendi
come l’estrema delle mie abitudini.

Vincenzo Cardarelli (1887-1959)

Toqué de toccata /15 – De la vigne au Seigneur… tout simplement

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Eppan, petite commune de 15 000 âmes, sur la route des vins, au Tyrol du Sud, à quelques kilomètres de Bolzano.

Tout l’après-midi le vif soleil de juin avait accompagné chacun de nos pas. Aucun de ses rayons n’avaient manqué à l’appel des coteaux et des vignes, indolents sous sa caresse. Saoulés d’air léger et de nature embaumée, nous rassemblions nos derniers efforts pour atteindre enfin la Résidence Reinsberg où nous attendaient quelques verres de vin frais.

N’écoutant que ma curiosité et, peut-être guidé par mon instinct, je décidai de me désolidariser un instant de mes camarades et m’échappai discrètement à droite, vers l’autre extrémité du bâtiment, pour rejoindre la petite chapelle que j’avais, malgré la modestie de son apparence, remarquée dès notre arrivée.

J’entrai. Je venais d’ouvrir un charmant petit écrin baroque. Un frais voile de lumière apaisée me recouvrit soudain. Et j’eus la compendieuse sensation d’entendre murmurer Paul Claudel : « En un instant mon cœur fut touché et je crus. »
Le mystère, d’un soupir, rappelait à mon incorrigible incroyance que sa grandeur ne se mesurait pas à l’aune des jauges architecturales.

Ut majeur ! Fin de cette brève méditation ! Les premières notes d’une toccata légère et souriante, sonnant bon le XVIIème siècle, jaillissaient d’un orgue positif, en forme de retable, placé contre un mur, et occupaient désormais tout le volume.

L’organiste, Peter Waldner, s’imaginait peut-être ne jouer que pour le Ciel. Il ignorait que pour un bref et heureux moment j’avais pris place, en toute imposture, à la droite du Seigneur.

L’aveu de mon forfait l’incita tout de même à me donner le nom du compositeur de la toccata, Bartholomäus Weisthoma (1639-1721), illustre inconnu dont je ne sus rien de plus, et celui du facteur du positif, Martin Jungkhans (1682), qui ne fit pas d’avantage reculer mon ignorance.

Voilà en tout cas une fugue (si j’ose dire) dont le récit totalement imaginé, me permettrait de faire briller un instant les yeux de mes amis aussitôt retrouvés autour de bonnes bouteilles déjà bien entamées… !

Ah ! La vidéo ? Ce n’est pas une preuve, non ! Juste un témoignage (réel) de la simplicité sereine des lieux et du talent de l’organiste, emprunté, pour le plaisir, à la chaîne YouTube : Südtirol in concert.

Mais vieillir… ! – 9 – ‘Hier c’est la jeunesse…’

Vieillir c’est organiser sa jeunesse au cours des ans.

Paul Eluard – Poésie ininterrompue

Poésie ininterrompue – extrait –

Hier c’est la jeunesse hier c’est la promesse

Pour qu’un seul baiser la retienne
Pour que l’entoure le plaisir
Comme un été blanc bleu et blanc
Pour qu’il lui soit règle d’or pur
Pour que sa gorge bouge douce
Sous la chaleur tirant la chair
Vers une caresse infinie
Pour qu’elle soit comme une plaine
Nue et visible de partout
Pour qu’elle soit comme une pluie
Miraculeuse sans nuage
Comme une pluie entre deux feux
Comme une larme entre deux rires
Pour qu’elle soit neige bénie
Sous l’aile tiède d’un oiseau
Lorsque le sang coule plus vite
Dans les veines du vent nouveau
Pour que ses paupières ouvertes
Approfondissent la lumière
Parfum total à son image
Pour que sa bouche et le silence
Intelligibles se comprennent
Pour que ses mains posent leur paume
Sur chaque tête qui s’éveille
Pour que les lignes de ses mains
Se continuent dans d’autres mains
Distances à passer le temps

Je fortifierai mon délire

Paul Eluard – recueil paru en 1946 et 1949

Zdes’ khorosho : Ici c’est bien !

On a dit avec raison que le but de la musique, c’était l’émotion. Aucun autre art ne réveillera d’une manière aussi sublime le sentiment humain dans les entrailles de l’homme ; aucun autre art ne peindra aux yeux de l’âme, et les splendeurs de la nature, et les délices de la contemplation, et le caractère des peuples, et le tumulte de leurs passions, et les langueurs de leurs souffrances.

George Sand – Consuelo

Mais de tous ces enchantements,
N’y a-t-il rien de plus charmant
Que le sourire de tendresse
D’une âme oubliant sa détresse.

Fiodor Tiouchev

Sergueï RACHMANINOV (1873-1943)

« 12 Romances » Op.21
N° 7 – « Zdes’ khorosho » (Здесь хорошо)

Poème de Glafira Adol’fovna Galina (1873-1942)

Zdes’ khorosho…
Vzgljani, vdali
Ognjom gorit reka;
Cvetnym kovrom luga legli,
Belejut oblaka.
Zdes’ net ljudej…
Zdes’ tishina…
Zdes’ tol’ko Bog da ja.
Cvety, da staraja sosna,
Da ty, mechta moja!
Ici il fait bon vivre…
Regarde, au loin
La rivière est en feu ;
Les prairies sont des tapis de couleurs,
Les nuages sont blancs.
Ici il n’y a personne…
Ici c’est le silence…
Ici il n’y a que Dieu et moi,
Les fleurs, le vieux pin,
Et toi, mon rêve !

Ici, c’est bien ! Mais à chacune, à chacun, sa manière de l’exprimer !

Romantique… contemplation mélancolique :
Ilona Domnich accompagnée au piano par Marc Verter

Romantique… langoureux mais non sans passion :
Aida Garifullina · RSO – Wien · Direction : Cornelius Meister

Romantique… l’âme russe jusqu’au bout des doigts :
Irina Lankova – Salle Gaveau – Paris (octobre 2021)

Romantique… l’archet pleure… mais en famille :
Sheku Kanneh-Mason (violoncelle) et Isata Kanneh-Mason (piano)

Alfonsina : encore et toujours !

Y te vas hacia allá como en sueños
Dormida, Alfonsina, vestida de mar*

Paroles de la chanson « Alfonsina y el mar »

*Et tu t’en vas là-bas, comme dans un rêve,
Endormie, Alfonsina, et toute vêtue de mer

Stèle d’Alfonsina Storni à Mar del Plata

Depuis sa création par Mercedes Sosa, en 1969, cette chanson de Ariel Ramirez et Félix Luna, « Alfonsina y el mar », inspirée par le triste destin de la poétesse argentine Alfonsina Storni, nous a charmés et émus à travers bien des interprétations, pourtant très différentes les unes des autres.

En voici une nouvelle, aussi originale qu’inattendue, elle aussi pleine de charme, de poésie et d’émotion… et plus encore. Elle nous est offerte par l’iconique bassiste de jazz, Richard Bona et son complice, le pianiste cubain Alfredo Rodriguez, depuis le Festival de Jazz de Vienne (Isère) en juillet 2021.

Un enchantement, le trait d’humour en plus !

Les très jeunes « Perles d’Orphée », en décembre 2012, avaient consacré un billet à cette douce chanson et à l’histoire de cette « Ophélie » argentine dont le destin tragique inspira la délicate sensibilité des auteur et compositeur :

https://perlesdorphee.wordpress.com/2012/12/14/alfonsina-y-el-mar/

Je me laissais glisser vers l’hiver

Je me laissais glisser vers l’hiver
tout me semblait facile
je n’étais qu’un mendiant
dessous les porches verts
jamais tu n’aurais dû t’asseoir si près de moi
Je sais bien tu as froid
je le savais déjà
à regarder tes yeux
à deviner ta vie
que tu le veuilles ou non
que je le veuille ou non
tu danses dans mes nuits
mes jours deviennent nuits
pour rêver plus longtemps
et je nage éveillé dans ton visage-pluie
Je ne dirai plus rien
et pas même ton nom
mais ne va pas trop loin
surtout ne dis pas non
et reste donc pour moi
comme un printemps fragile
Sur ta poitrine douce
des saisons impossibles
jamais sur ton épaule ne s’useront mes lèvres
jamais je ne prendrai
ton regard dans mes mains
Une feuille de neige cicatrise ton ventre
je déchire les jours pour t’en faire un manteau

Jean-Pierre Metge (1949-2002)

 

Confidence en Do mineur

A. Barrios (1885-1944) – M. Cardozo Ocampo (1907-1982) – A. Piazzola (1921-1992)

Agustin Barrios Mangoré – 1934

Paraguayen, Pinchi Cardozo Ocampo, à l’instar de tous ses compatriotes, nourrissait une totale considération pour l’immense compositeur et guitariste classique qu’était Agustin Barrios, légende nationale, qui, ayant adopté le nom de « Mangoré » – chef des indiens guaranis lors de la résistance contre les espagnols – n’hésitait pas à apparaître parfois sur scène en tenue traditionnelle de sa tribu.
Musicien émérite lui-même, pleinement dévoué au folklore musical de son pays, et devenu la référence de la musique populaire paraguayenne, Cardozo Ocampo éprouvait également une profonde admiration pour son confrère argentin, maître du tango et du bandonéon, Astor Piazzola.

Il s’était donc amusé à imaginer une improbable rencontre entre ces deux figures incontournables de la musique sud-américaine, et avait alors écrit, à partir du célèbre Prélude en Do mineur pour guitare d’Agustin Barrios, un arrangement pour guitare et bandonéon, mêlant ainsi en un duo intime leurs chants supposés.

Interprété il y a quelques mois, en pleine période de confinement, depuis son appartement de Boston, par la très grande guitariste paraguayenne, Berta Rojas, rejointe virtuellement pour l’occasion par la jeune et brillante bandonéoniste de Buenos-Aires, Milagros Caliva, ce prélude fait de l’auditeur le témoin ému d’une délicate confidence à deux voix.

A partir d’un certain degré l’émotion ne permet plus la conservation du secret…

𝄐

One runs out of superlatives when writing about Berta Rojas, it has all been said before, countless times.*

Classical Guitar Magazine

 * On manque de superlatifs lorsqu’on écrit sur Berta Rojas, tout a déjà été dit, un nombre incalculable de fois.

𝄐

Pour prolonger le plaisir, l’intégralité de la « Home session » consacrée en 2020 par Berta Rojas au compositeur de sa vie, en compagnie de ses invités à distance :

‘Le temps perdu’

J’aimerais assez cette critique de la poésie : la poésie est inutile comme la pluie.

René-Guy Cadou – Usage interne (1951)

Le temps perdu

Si tu traverses les forêts de mon visage
Et les ronds-points de ma poitrine après minuit
Si tu es pris d’un grand courage
Et t’égares dans mes pays
Au bercement des oies sauvages
N’espère plus trouver ce qui t’avait conquis

Tous ceux que j’abritais tendrement sous mes lèvres
Et qui me répondaient lorsque j’avais trop faim
Les boisseaux de soleil qui coulaient de mes mains
Les vents alcoolisés qui me donnaient la fièvre

Tous les arbres venus s’appuyer à mon cou
Et les rouges cerviers du soir dans mes genoux
L’odeur de mes vingt ans emportés par les lièvres
Tout cela n’était rien puisque je vis encore

Il fallait me jeter sur le plancher du bord
Dépouillé de mes biens terrestres de mes armes
Peut-être aurais-je pu répondre de mes larmes

J’ai trop couru le monde à la suite des mers
Et lorsque je reviens m’accouder à la table
C’est pour trouver la même vague au fond du verre

 

René-Guy Cadou (1920-1951)

 

 

Musique Voix Guitare : Martine Caplanne
Guitare : Philippe Ferrière

CD Aller simple – MSI 2000

Impossible ? Possible !

Les contes de fées c’est comme ça.  Un matin on se réveille. On dit : « ce n’était qu’un conte de fées ». On sourit de soi. Mais au fond on ne sourit guère. On sait bien que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie.

Saint-Exupéry – Lettres à l’inconnue

CENDRILLON
– Ma chère Fée, tu pourrais tout changer. Tu pourrais faire que tout arrive.

FÉE
– Non, mais tu pourrais tout changer. Tu pourrais faire que tout arrive.

« Possible » : mot étendard pour ma nouvelle année.
Et si les fées décident d’intervenir, je promets… d’accepter leur aide !

Pour commencer, je reçois bien volontiers celles qui en « boostent » le démarrage :

Marie Oppert et Nathalie Dessay : enregistrement d’ « Impossible / It’s possible », air célèbre extrait de la comédie musicale « Cinderella », de Rodgers and Hammerstein, qui enchanta les téléspectateurs américains en 1957, avant d’être reprise sur les scènes de théâtre.

GODMOTHER
Impossible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage!

Impossible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

And four white mice
Will never be four white horses
Such fol-de-rol and fiddledy dee dee
Of course is
Impossible!

But the world is full of zanies and fools
Who don’t believe in sensible rules
And won’t believe what sensible people say,

And because these daft and dewy-eyed dopes
Keep building up impossible hopes
Impossible things are happenning every day!

Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

GODMOTHER
Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

ELLA
Impossible!

CINDERELLA
Impossible!

CINDERELLA & GODMOTHER
Impossible!

CINDERELLA
But if you want now my fairy godmother,
Then anything is possible, right?

GODMOTHER
I suppose so…

CINDERELLA
You could change it all. You could make it all happen.

GODMOTHER
No, but you could change it. You could make it all happen.

CINDERELLA
Never. I couldn’t.

GODMOTHER
You’re right. It’s all so…

Impossible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage

Impossible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

And four white mice
Will never be four white horses –
Such fol-de-rol and fiddledy dee
Of course is
Impossible!

CINDERELLA
But the world is full of zanies and fools
Who don’t believe in sensible rules
And won’t believe what sensible people say,

CINDERELLA & GODMOTHER
And because these daft and dewy-eyed dopes
Keep building up impossible hopes
Impossible things are happ’ning every day!

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

CINDERELLA
It’s possible
For a plain yellow pumpkin
To become a golden carriage!

It’s possible
For a plain country bumpkin
And a prince to join in marriage,

[….]

It’s possible!

2022 : Heureux « printemps » !

Et si le jour de l’an était, après tout, le premier jour du printemps ?
Oh, pas ce printemps que nous indiquent les météorologues et les calendriers, non. Ce printemps qu’évoque si poétiquement Christian Bobin dans sa folie d’optimisme et d’espérance.

Ce printemps qui peut surgir au plus noir de l’année, […] quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.

Ce « printemps », utopique et pourtant si possiblement réel, que sincèrement je vous souhaite – je nous souhaite – à l’occasion de la naissance de cette année, généreux porteur de paix et de véritable renouveau.

Enregistrement diffusé le 26/12/2012 sur "Perles d'Orphée" qui venait de prendre son envol : J'attends le printemps

Rêve au crépuscule

Le crépuscule du soir, l’heure de tous les accomplissements.

Rainer Maria Rilke

Entre soyeux de la voix  et moelleux du toucher, le lied dans sa plus belle expression harmonique.

Les palais ne sont pas seuls à avoir leurs grands crus…
L’oreille et l’âme ont aussi les leurs…
Elles ont également leurs « caves » de dégustation.

Richard Strauss – « Trois lieder op.29 »
I /  Traum durch die Dämmerung

Weite Wiesen im Dämmergrau;
Die Sonne verglomm, die Sterne ziehn;
Nun geh’ ich hin zu der schönsten Frau,
Weit über Wiesen im Dämmergrau,
Tief in den Busch von Jasmin.

Durch Dämmergrau in der Liebe Land;
Ich gehe nicht schnell, ich eile nicht;
Mich zieht ein weiches, sammtenes Band
Durch Dämmergrau in der Liebe Land,
In ein blaues, mildes Licht.

Otto Julius Bierbaum (1865-1910)

¤

De larges prairies dans le gris crépuscule ;
Le soleil se consume, s’allument les étoiles,
Alors je vais vers la plus belle des femmes
Tout au bout des prairies et du gris crépuscule,
Par-delà les buissons de jasmin.

Dans le gris crépuscule, au pays de l’amour ;
J’avance lentement, je ne me presse pas ;
Le velours d’un doux ruban me tire
Dans le gris crépuscule, au pays de l’amour,
A travers une douce lumière bleutée.

Traduction personnelle (très libre)