Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Rompant avec les conventions artistiques de l’époque, les quatre-vingts estampes des ‘Caprices‘ (Los Caprichos) que Goya publie en 1799, veulent autant poser une critique acerbe des vices, superstitions et autres travers de la société espagnole du temps, que vilipender les abus de la « monarchie éclairée » qui gouverne alors L’Espagne.
Le peintre accompagne parfois certaines de ces gravures acerbes d’un commentaire ou d’une réflexion. Ainsi, le cauchemardesque Caprice 43, objet de ce billet, qui montre un homme (Goya lui-même ?) endormi sur son bureau, environné de toutes sortes de créatures terrifiantes, porte-t-il cette légende de la main de l’artiste :
« El sueño de la razón produce monstruos »
Belle opportunité offerte au spectateur d’aiguiser sa réflexion philosophique : la raison doit demeurer en éveil afin de nous garder des méfaits de nos instincts et de nos pulsions, mais trop de raison ne conduit-il pas à museler l’imagination et l’intuition si propice à l’acte de création ?
* * *
Mario Castelnuovo-Tedesco 1891-1968
A la fin de sa vie, le très prolifique compositeur italien, Mario Castelnuovo-Tedesco, écrit pour la guitare, ’24 Caprices’ librement inspirés de gravures de Goya choisies parmi les 80 planches du Maître espagnol. Pas vraiment une description musicale de chaque estampe sélectionnée, mais une recréation plus ou moins fantasmée de l’idée suggérée par l’image.
Un des points culminants de l’écriture pour guitare du compositeur.
Le jeune et talentueux virtuose Ty Zhang joue le ‘Caprice N°18‘ (inspiré du « Capricchio » N°43de Goya)
Vous êtes bien belle et je suis bien laid. A vous la splendeur de rayons baignée ; A moi la poussière, à moi l’araignée. Vous êtes bien belle et je suis bien laid ; Soyez la fenêtre et moi le volet.
Nous réglerons tout dans notre réduit. Je protégerai ta vitre qui tremble ; Nous serons heureux, nous serons ensemble ; Nous réglerons tout dans notre réduit ; Tu feras le jour, je ferai la nuit.
Victor Hugo 1802-1885
Poème composé en 1830 en hommage à Maglia Feroni, actrice de l’Odéon, dont Victor Hugo était amoureux.
Publié pour la première fois en 1883 dans le numéro de mai de la Revue des Lettres et des Arts.
JeanJulesGeoffroy – 1853
D’un Serge à l’autre :
Serge Gainsbourg, en 1961, a repris et transformé le poème, pour le chanter lui-même.
Serge Reggiani, en 1973, ne résista pas au plaisir de l’interpréter à son tour :
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid,
Tu feras le jour, je ferai la nuit, Je protégerai ta vitre qui tremble, Nous serons heureux, nous serons ensemble, Tu feras le jour, je ferai la nuit,
Vous êtes bien belle, et je suis bien laid, A vous la splendeur de rayons baignée A moi la poussière, à moi l’araignée Vous êtes bien belle, et je suis bien laid.
Mes histoires je les ai apprises près des bateaux
non par des voyageurs ou des marins
ou par les autres sur les jetées qui attendent
débarqués perpétuels, cherchant dans leur poche une
cigarette.
Des visages de bateaux hantent ma vie :
les uns ouvrent les yeux comme le Cyclope
immobiles sur le miroir des eaux
d’autres avancent comme des somnambules, dangereusement,
d’autres encore
ont sombré dans les abysses du sommeil
chaînes bois voiles et cordages.
Dans la petite maison fraîche au jardin
parmi les trembles et les eucalyptus
près du moulin couvert de rouille
de la citerne jaune où tourne seul un poisson rouge
dans la petite maison fraîche qui sent l’osier
j’ai trouvé une boussole de marine
elle m’a montré les anges de tous les temps qui hantent
le silence du plein midi.
Nella mia giovinezza ho navigato
Lungo le coste dalmate. Isolotti
A fior d’onda emergevano, ove raro
Un uccello sostava intento a prede,
Coperti d’alghe, scivolosi, al sole
Belli come smeraldi. Quando l’alta
Marea e la notte li annullava, vele
Sottovento sbandavano più al largo,
Per fuggirne l’insidia. Oggi il mio regno
E quella terra di nessuno. Il porto
Accende ad altri i suoi lumi; me al largo
Sospinge ancora il non domato spirito,
E della vita il doloroso amore.
Umberto Saba 1883-1957
Mediterranee.
Mondadori editore, Milano, 1946
Ulysse
Dans ma jeunesse j’ai navigué
le long des côtes dalmates. Des îlots
à fleur d’onde émergeaient, où quelque rare
oiseau se posait guettant sa proie ;
couverts d’algues, glissants, ils luisaient
au soleil, beaux comme des émeraudes.
Quand la marée haute et la nuit
les effaçaient, des voiles
sous le vent se dispersaient au large,
pour en fuir les écueils. Aujourd’hui mon royaume
est cette terre de personne. Le port
fait briller pour d’autres ses lumières ; moi, vers le large
me pousse encore un esprit indompté,
et de la vie le douloureux amour.
Ce qu’on apprend dans les livres c’est à dire « je vous aime ».
Ce qu’on apprend dans les livres, c’est-à-dire « je vous aime ».
Il faut d’abord dire « je ». C’est difficile, c’est comme se perdre dans la forêt, loin des chemins, c’est comme sortir de la maladie, de la maladie des vies impersonnelles, des vies tuées.
Ensuite il faut dire « vous ». La souffrance peut aider – la souffrance d’un bonheur, la jalousie, le froid, la candeur d’une saison sur la vitre du sang. Tout peut aider en un sens à dire « vous », tout ce qui manque et qui est là, sous les yeux, dans l’absence abondante.
Enfin il faut dire « aime ». C’est vers la fin des temps déjà, cela ne peut être dit qu’à condition de ne pas l’être. La dernière lettre est muette, elle s’efface dans le souffle, elle s’en va comme l’air bleu sur la page, dans la gorge.
« Je vous aime. » Sujet, verbe, complément. Ce qu’on apprend dans les livres c’est la grammaire du silence, la leçon de lumière. Il faut du temps pour apprendre. Il faut tellement de temps pour s’atteindre.
Christian Bobin1951 – 2022
La part manquante (extrait) (NRF Gallimard – 1989)
Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit À pas de vent de loup de fougère et de menthe Voleuse de parfum impure fausse nuit Fille aux cheveux d’écume issue de l’eau dormante.
Après l’aube la nuit tisseuse de chansons S’endort d’un songe lourd d’astres et de méduses Et les jambes mêlées aux fuseaux des saisons, Veille sur le repos des étoiles confuses.
Sa main laisse glisser les constellations Le sable fabuleux des mondes solitaires La poussière de Dieu et de sa création La semence de feu qui féconde les terres.
Mais elle vient la nuit du plus loin que la nuit À pas de vent de mer de feu de loup de piège Bergère sans troupeau glaneuse sans épis Aveugle aux lèvres d’or qui marche sur la neige.
Claude Roy 1915-1997
in ‘L’Enfance de l’Art’ (Éditions Fontaine – 1942)
Le temps passe par le trou de l’aiguille des heures.
Jules Renard – Journal
Le rêve est la vraie victoire sur le temps.
Jean-Claude Carrière – Entretiens sur la fin des temps
◊
Géo Norge – Du temps
Dans l’eau du temps qui coule à petit bruit, Dans l’air du temps qui souffle à petit vent, Dans l’eau du temps qui parle à petits mots Et sourdement touche l’herbe et le sable ; Dans l’eau du temps qui traverse les marbres, Usant au front le rêve des statues, Dans l’eau du temps qui muse au lourd jardin, Le vent du temps qui fuse au lourd feuillage Dans l’air du temps qui ruse aux quatre vents, Et qui jamais ne pose son envol, Dans l’air du temps qui pousse un hurlement Puis va baiser les flores de la vague, Dans l’eau du temps qui retourne à la mer, Dans l’air du temps qui n’a point de maison, Dans l’eau, dans l’air, dans la changeante humeur Du temps, du temps sans heure et sans visage, J’aurai vécu à profonde saveur, Cherchant un peu de terre sous mes pieds, J’aurai vécu à profondes gorgées, Buvant le temps, buvant tout l’air du temps Et tout le vin qui coule dans le temps.
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Arthur Rimbaud – Le pont Mirabeau
C’est à pas lents et mesurés qu’il nous faut traverser les saisons de nos souvenirs pour ne surtout pas les déranger. – Au rythme tendrement nostalgique du poème de Barbara Auzou :
La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du monde ?
Léopold Sédar Senghor
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,
Où les bateaux, sur le sable du port,
En attendant le flux prochain, dorment encor.
Émile Verhaeren – Les Forces tumultueuses
∞
En rade
J’ai longtemps cru que les bateaux voguaient par deux
mais il en est qui dorment seuls dans le fond des estuaires
Ce n’est ni le froid ni la rouille qui les tourmentent mais la peur d’être ensablé sans pouvoir s’entendre dire Ne t’inquiète pas je vais te tirer de là
Ce qui les tourmente c’est le silence des marées quand le cœur démâte le poids de leur propre corps cloué au sol quand l’eau se retire
Ce qui les effraie c’est la nuit qui tombe l’ombre qui boit la lumière jusqu’à la lie du jour la crainte d’être mis au rebut pour le reste de la vie
J’ai longtemps cru que les bateaux voguaient par deux
Et je le crois encore quand un sourire ouvre à marée haute la longue route des promesses
Les hommes doués d’une sensibilité excessive, jouissent plus et souffrent plus que les natures moyennes et modérées. J’ai participé à ces excès d’impressions, dans la mesure de mon organisation. Ceux qui sentent plus, expriment plus aussi. Ils sont éloquents, ou poètes. Leurs organes paraissent faits d’une matière plus fragile mais plus sonore que le reste de l’argile humaine. Les coups que la douleur y frappe y résonnent et propagent leurs vibrations dans l’âme des autres. La vie du vulgaire est un vague et sourd murmure du cœur. La vie des hommes sensibles est un cri. La vie du poète est un chant.
Quand tu n’y crois plus, que tout est perdu
Quand trompé, déçu, meurtri
Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire…
Le jour se lève encore (1993)
Quand tu n’y crois plus, que tout est perdu Quand trompé, déçu, meurtri Quand assis par terre, plus rien pouvoir faire Tout seul, dans ton désert Quand mal, trop mal, on marche à genoux Quand sourds les hommes n’entendent plus le cri des hommes
Tu verras, l’aube revient quand même Tu verras, le jour se lève encore Même si tu ne crois plus à l’aurore Tu verras, le jour se lève encore
Quand la terre saigne ses blessures Sous l’avion qui crache la mort Quand l’homme chacal tire à bout portant Sur l’enfant qui rêve, ou qui dort Quand mal, trop mal, tu voudrais larguer Larguer, tout larguer Quand la folie des hommes nous mène à l’horreur Nous mène au dégoût
N’oublie pas, l’aube revient quand même Et même pâle, le jour se lève encore Étonné, on reprend le corps à corps Allons-y puisque le jour se lève encore
Suivons les rivières, gardons les torrents Restons en colère, soyons vigilants Même si tout semble fini N’oublions jamais qu’au bout d’une nuit Qu’au bout de la nuit, qu’au bout de la nuit
Doucement, l’aube revient quand même Même pâle, le jour se lève encore
Tu verras Étonné, on reprend le corps à corps Continue, le soleil se lève encore Tu verras, le jour se lève encore… Tu verras…
– C’était un rêve, hélas ! – Non, c’était moi, le vent !
LE VENT
Je suis le vent joyeux, le rapide fantôme Au visage de sable, au manteau de soleil. Quelquefois je m’ennuie en mon lointain royaume ; Alors je vais frôler du bout de mon orteil Le maussade océan plongé dans le sommeil. Le vieillard aussitôt se réveille et s’étire Et maudit sourdement le moqueur éternel L’insoucieux passant qui lui souffle son rire Dans ses yeux obscurcis par les larmes de sel. À me voir si pressé, l’on me croirait mortel : Je déchaîne les flots et je plonge ma tête Chaude encor de soleil dans le sombre élément Et j’enlace en riant ma fille la tempête ; Puis je fuis. L’eau soupire avec étonnement : — C’était un rêve, hélas ! — Non, c’était moi, le Vent ! Ici le golfe invite et cependant je passe ; Là-bas la grotte implore et je fuis son repos ; Mais, poète ! comment ne pas aimer l’espace, L’inlassable fuyard qu’on ne voit que de dos Et qui fait écumer nos sauvages chevaux ! Il n’est rien ici-bas qui vaille qu’on s’arrête Et c’est pourquoi je suis le vent dans les déserts Et le vent dans ton cœur et le vent dans ta tête ; Sens-tu comme je cours dans le bruit de tes vers Emportant tes désirs et tes regrets amers ? Les amours, les devoirs, les lois, les habitudes Sont autant de geôliers ! Avec moi viens errer À travers les Saanas des chastes solitudes ! Viens, suis-moi sur la mer, car je te veux montrer Des ciels si beaux, si beaux qu’ils te feront pleurer Et des morts apaisés sur la mer caressante Et des îles d’amour dont le rivage pur Est comme le sommeil d’un corps d’adolescente Et des filles qui sont comme le maïs mûr Et de mystiques tours qui chantent dans l’azur. Tu n’interrompras point cette course farouche ; Tu fuiras avec moi sans t’arrêter jamais ; La vie est une fleur qui meurt dès qu’on la touche Et ceux-là seuls, hélas, sont les vrais bien-aimés Qui se fanent trop tôt sous nos regards charmés. Ici j’éteins le ciel, plus loin je le rallume ; Quand ce monde d’une heure a perdu son attrait Je souffle : le réel s’envole avec la brume Et voici qu’à tes yeux éblouis apparaît L’arc-en-ciel frais éclos sur la jeune forêt ! — Un jour tu me crieras : « Je suis las de ce monde Qui meurt et qui renaît ; je voudrais sur le sein De quelque noble vierge apaisante et féconde Endormir pour longtemps le stérile chagrin De ce cœur enivré de tempête et de vin ! » Alors je soufflerai, rieur, sur ton visage Du pur soleil d’automne et sur l’esquif errant Le frisson vaporeux des pourpres du naufrage ; Et l’aube te verra dormir profondément Sur le sein de la mer illuminé de vent !
Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre,
Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre,
Le livre que l’on n’écrit pas.
A une muse folle
Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne, Voici que l’hiver sombre attriste la campagne, Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; C’est le moment de voir le feu briller dans l’âtre ; La bise vient ; j’ai peur de son baiser bleuâtre Pour la peau blanche de tes seins.
Allons chercher tous deux la caresse frileuse. Notre lit est couvert d’une étoffe moelleuse ; Enroule ma pensée à tes muscles nerveux ; Ma chère âme ! trésor de la race d’Hélène, Verse autour de mon corps l’ambre de ton haleine Et le manteau de tes cheveux.
Que me fait cette glace aux brillantes arêtes, Cette neige éternelle utile à maints poètes Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ? Moi, j’aurai l’ouragan dans l’onde où tu te joues, La glace dans ton cœur, la neige sur tes joues, Et l’arc-en-ciel dans ton regard.
Il faudrait n’avoir pas de bonnes chambres closes, Pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes, Au lieu d’user nos voix à chanter des poèmes, Nous en ferons sous les rideaux.
Tandis que la Naïade interrompt son murmure Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, Échevelés tous deux sur la couche défaite, Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête, Dans un grand cratère doré.
À nous les arbres morts luttant avec la flamme, Les tapis variés qui réjouissent l’âme, Et les divans, profonds à nous anéantir ! Nous nous préserverons de toute rude atteinte Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte Que signerait l’ancienne Tyr.
À nous les lambris d’or illuminant les salles, À nous les contes bleus des nuits orientales, Caprices pailletés que l’on brode en fumant, Et le loisir sans fin des molles cigarettes Que le feu caressant pare de collerettes Où brille un rouge diamant !
Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre ; Aimons-nous ; oublions que nous avons su lire ! Que le vieux goût romain préside à nos repas ! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre, Le livre que l’on n’écrit pas.
Tressaille mollement sous la main qui te flatte. Quand le tendre lilas, le vert et l’écarlate, L’azur délicieux, l’ivoire aux fiers dédains, Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse Et le rose du feu qui rougit la fournaise Éclateront sur les jardins,
Nous irons découvrir aussi notre Amérique ! L’Eldorado rêvé, le pays chimérique Où l’Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant, Où pour Titania la perle noire abonde, Où près d’Hérodiade avec la fée Habonde Chasse Diane au front d’argent !
Mais pour l’heure qu’il est, sur nos vitres gothiques Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques ; Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants, Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles, Ont l’air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, De vouloir s’en aller aux champs.
Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure, Tes délires de Muse et mes rêves de fou, Et, comme en te courbant dans un adieu suprême, Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poème, Tes bras de femme autour du cou !
L’amour est comme un peintre qui oublierait – chaque matin, dans son atelier – la vieille histoire du monde, pour saisir une fleur éternelle dans le tremblé de l’air.
Christian Bobin in ‘Lettres d’or’
« Le désir de peindre »
Illustrations : Portraits du Fayoum
Malheureux peut-être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire!
Je brûle de peindre celle qui m’est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu’elle a disparu !
Elle est belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu’elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l’éclair: c’est une explosion dans les ténèbres.
Je la comparerais à un soleil noir, si l’on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l’a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d’une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée !
Dans son petit front habitent la volonté tenace et l’amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire d’une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.
Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouir d’elles ; mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.
Tes mots sont ma maison, j’y entre. Tu as posé le café sur la table et le pain pour ma bouche. Je vois des fleurs dans la lumière bleue, ou verte. C’est exactement le paysage que j’aime, il a le visage de ta voix.
La pluie rince finement une joie tranquille. Aucune barrière, aucune pièce vide. Désormais tout s’écrit en silence habité. De cette plénitude, je parcours la détermination des choses.
L’arbre porte fièrement ses cerises comme une belle ouvrage. Il installe une trêve dans l’interstice des branches. Pas de passion tapageuse mais la rondeur du rouge. Un éclat. Des fleurs, encore lasses d’hiver, se sont maquillées depuis peu. Le soleil astique le cuivre des terres. Peut-on apprendre à reconnaitre l’existence ?
La rivière miraculeusement pleine, inonde son layon. La carriole du plaisir est de passage. Des oiseaux aux poissons, les rêves quotidiens font bonne mesure. Tout est bien.
Ile Eniger
« Un cahier ordinaire » – Éditions Chemin de plume