« La Passione » : Larme et Lumière

Antonello de Messine – Christ à la colonne – vers 1478

Qu’elle pénètre en nous par la voie religieuse qu’ouvre notre quête spirituelle ou qu’elle s’impose à la sensibilité de notre âme profane par la seule force de son humanité, l’émotion née de la musique sacrée de Jean Sébastien Bach trouve et trouvera toujours, inéluctablement, le chemin de notre cœur.

Il y a 290 ans, le vendredi saint, 7 avril 1727, dans l’église Saint-Thomas de Leipzig, dont il est le Kappelmeister, Jean Sébastien Bach donne son tout dernier oratorio, la Passion selon Saint-Matthieu (Matthäus-Passion).

Le Cantor, à travers ce chef d’œuvre absolu, accompagne et illustre la parole de Matthieu, l’évangéliste, relatant le drame à la fois intime et collectif, et théâtral tout autant, du sort réservé à Jésus, trahi et condamné aux plus atroces souffrances.

Roméo Castellucci, brillant homme de théâtre, parfois contesté — mais, n’est-ce pas le sort des grands créatifs et des avant-gardistes ? —, et le très apprécié chef d’orchestre Kent Nagano ont proposé, l’année dernière, à l’Opéra de Hambourg une version de la Matthäus-Passion particulièrement inspirée. Et dans une mise en scène pour le moins originale. La chaîne Arte l’a diffusée il y a quelques jours.

A la musique de Bach, hautement servie par des interprètes d’une remarquable qualité conduits par le chef Kent Nagano, font écho, visuel et symbolique, des illustrations scéniques empruntées à notre vie quotidienne ou au monde scientifique. Le tout dans un univers blanc pur, intemporel, pouvant évoquer, selon la sensibilité de chacun, la froideur d’un centre hospitalier de film fantastique aussi bien qu’un imaginaire paradis séraphique.

La Passion selon Saint-Matthieu ne manque jamais, à chaque écoute et quelles qu’en soient les conditions, de nous transporter, mon incroyance et moi, vers le plus beau des cieux. Cette version, théâtralisée par Castellucci, nous aura fait faire le voyage vers la Lumière dans une Larme infiniment spirituelle nourrie de beauté, mais aussi, étrangement, de surprise et d’actualité.

Dieu doit beaucoup à Bach !    (Cioran)

Programme de printemps…

L’usage et les conventions veulent que le début de l’année soit LA période des grandes résolutions. Ces fameux engagements importantissimes que l’on prend avec soi-même, et avec détermination, pour se prouver douze mois plus tard que l’on a été assez fort et assez libre pour ne pas s’être laissé dominer par leur dictature. N’est-ce pas ?

Non conformiste, je préfère les résolutions de printemps. C’est aussi un commencement, après tout ! Et pour ne pas bousculer ma piètre volonté vis à vis de laquelle j’ai décidé d’appliquer la plus grande clémence, j’ai préféré limiter ma « todo list » à une seule proposition. Simple, naturelle, éprouvée… et tellement agréable que la suivre n’est qu’une merveilleuse exaltation !

Quand vous la connaîtrez, je gage que vous l’adopterez aussi.

Allez « Let’s do it ! Let’s fall in love ! »

Louis Armstrong – Composition de Cole Porter (1928) – Audio

When the little bluebird
Who has never said a word
Starts to sing « Spring – Spring »
When the little bluebell
At the bottom of the dell
Starts to ring « Ding – Ding »
When the little blue clerk
In the middle of his work
Starts a tune to the moon up above
It is nature that is all
Simply telling us to fall in love…

And that’s why :

Birds do it, bees do it
Even educated fleas do it
Let’s do it, let’s fall in love

In Spain, the best upper sets do it
Lithuanians and Letts do it
Let’s do it, let’s fall in love

The Dutch in old Amsterdam do it
Not to mention the Finns
Folks in Siam do it – think of Siamese twins

Some Argentines, without means, do it
People say in Boston even beans do it
Let’s do it, let’s fall in love

Romantic sponges, they say, do it
Oysters down in Oyster Bay do it
Let’s do it, let’s fall in love

Cold Cape Cod clams, ‘gainst their wish, do it
Even lazy jellyfish, do it
Let’s do it, let’s fall in love

Electric eels I might add do it
Though it shocks ’em I know
Why ask if shad do it – Waiter bring me « shad roe »

In shallow shoals English soles do it
Goldfish in the privacy of bowls do it
Let’s do it, let’s fall in love…

Dragonflies in the reeds do it,
Sentimental centipedes do it,
Let’s do it, let’s fall in love !
……
Mosquitoes, heaven forbid, do it,
So does every katydid do it,
Let’s do it, let’s fall in love !
.

The most refined ladybugs do it,
When a gentleman calls,
Moths in your rugs do it,
What’s the use of moth balls ?

Locusts in trees do it,
Bees do it,
Even overeducated fleas do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

The chimpanzees in the zoos do it,
Some courageous kangaroos do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

I’m sure the giraffes on the sly do it
Heavy hippopotami do it
Let’s do it, let’s fall in love !

Sloths who hang down from the twigs do it,
Though the effort is great
Sweet guinea pigs do it,
Buy a couple and wait !

The world admits bears in the pits do it,
Even Pekingeses in the Ritz do it,
Let’s do it, let’s fall in love !

♥ ♥ ♥

Et si avec la traduction, vous préférez une voix plus douce… O combien !

Ella Fitzgerald et l’Orchestre de Duke Ellington (1956) – Audio

Quand le petit oiseau bleu
Qui n’a jamais dit un mot
Commence à chanter : « Printemps – Printemps »

Quand la petite cloche bleue
Au fond de la combe
Commence à sonner « Ding – Ding »

Quand le petit employé de bureau bleu,
Au milieu de son travail,
Entonne une mélodie à la lune au-dessus de lui

C’est la nature qui est tout,
Et qui nous invite simplement à tomber amoureux.

Et c’est pourquoi…

Les oiseaux le font, les abeilles le font !
Même les puces savantes le font !
Alors faisons-le, tombons amoureux !

En Espagne, les plus hauts seigneurs le font,
Les Lituaniens et les Lettons le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
…..
Les Hollandais dans le vieil Amsterdam le font,
Inutile de mentionner les Finnois,
Tous au Siam le font – pensez aux jumeaux siamois !
 ….
Certains Argentins, sans le savoir, le font !
On dit que les haricots de Boston le font !
Faisons-le, tombons amoureux !
 ….
Les éponges romantiques, dit-on, le font,
Les huîtres, au fond d’Oyster Bay, le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Les palourdes du froid Cape Cod, malgré elles, le font,
Même les méduses paresseuses le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les anguilles électriques, dois-je ajouter, le font,

Même si ça les choque, je le sais,

Pourquoi demander si l’alose le fait ?
– le serveur m’en apporte les « œufs » !

Dans les bas-fonds les bancs de soles anglaises le font,
Les poissons rouges dans l’intimité de leur bocal le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 ….
Les libellules des roseaux le font,
Les mille-pattes sentimentaux le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Les moustiques, privés du paradis, le font,
Ainsi que chaque cricket,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les coccinelles les plus raffinées le font
Quand un gentleman appelle,
Les mites de vos tapis le font,
– A quoi servent les boules anti-mites ?

Les sauterelles dans les arbres le font,
Les abeilles le font,
Même les puces super dressées le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les Chimpanzés dans les zoos le font,
Quelques courageux Kangourous le font,
Faisons-le, tombons amoureux !
 …

Je suis sûr que les girafes, en douce, le font,
Les lourds hippopotames le font,
Faisons-le, tombons amoureux !

Les paresseux pendus aux branches le font,
Même si l’effort est énorme, les doux cobayes le font,
Achetez-en un couple et attendez !

Tous admettent que les ours dans les fossés le font,
Même les pékinois du Ritz le font,
Alors faisons-le, tombons amoureux !

« Let’s do it ! Let’s fall in love ! »   ♥ ♥ ♥

… Tant que le loup n’y est pas !

Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin… Je le ferai paître dans un bon pâturage, son herbage sera sur les montagnes du haut pays d’Israël.  Moi-même je ferai paître mon troupeau, moi-même le ferai reposer – oracle du Seigneur Dieu. ……………………………………………………
.Ézéchiel – chapitre 34
Je suis le bon pasteur … Je connais mes brebis et elles me connaissent… Mes brebis entendent ma voix ; je les connais et elles me suivent.
………………………………………….                Jean – chapitre 10

En guise d’écho à ces paroles bibliques, et pour répondre à une commande passée à l’occasion de l’anniversaire du Duc Christian de Saxe Weissenfels, Jean-Sébastien Bach compose en 1713, une cantate profane — sa première cantate profane, semble-t-il — : « Was mir behagt, ist nur die muntre Jagd » (Ce qui me plaît par dessus tout, c’est la chasse !). Le poète Salomon Franck en a écrit le texte, inspiré par la mythologie antique.

Léocharès (IVéme av JC) – Diane de Versailles ou Artémis à la biche (détail) – Louvre

C’est à Diane — qui d’autre ? — qu’en sont confiés les premiers mots. Elle proclame d’entrée son amour immodéré de la chasse joyeuse, juste avant que cors et cordes ne viennent la rejoindre pour affirmer avec elle que la chasse est le plaisir des Dieux. S’ensuit un double hommage lyrique, à la nature et au Duc Christian, rendu par les dieux et les déesses invités, empressés d’adresser dignement leurs vœux de bon anniversaire à ce héros de Saxe :

Endymion (Ténor), roi du pays d’Élide où se trouve, près d’Olympie, l’Autel de Zeus sur lequel tant de bœufs furent sacrifiés que l’on donna — non sans un certain humour — au monarque le surnom de roi berger.

Pan (Basse), protecteur des troupeaux et des bergers, mi-homme mi-bouc, et sans doute demi-dieu seulement, n’étant, dit-on, pas immortel.

Palès (Soprano), déesse des bergers que ceux-ci avaient coutume de célébrer avec une fougue particulière dès le printemps venu, temps des premiers pâturages, pour l’exhorter à veiller plus assidûment encore sur les troupeaux désormais exposés à la convoitise des loups.

C’est justement la voix de Palès, chantant l’aria « Schafe können sicher weiden » (Les moutons peuvent paître en paix ou, en anglais, « Sheep may safely graze »), qui servira de signature pour la postérité à cette cantate BWV 208, dite « Cantate de la chasse ».

Quelle plus douce musique pour exprimer le calme et la paix bucoliques d’un éden terrestre ? Porté à travers le vert pâturage par le courant régulier d’une basse continue, on surprend, çà et là, égayés dans l’herbe fraîche que lèche un clair ruisseau, les agneaux bondissant d’insouciance ; sur leur duvet frissonnant glisse, en subtiles et sensuelles risées, la brise caresseuse d’un enchanteur après-midi d’avril, et leurs cœurs — et les nôtres — n’en finissent pas de s’abreuver, jusqu’à l’ivresse, au calice de la béatitude.

Schafe können sicher weiden,
Wo ein guter Hirte wacht.
Wo Regenten wohl regieren,
Kann man Ruh und Friede spüren
Und was Länder glücklich macht.

L’ensemble San Francisco Early Music et Susanne Rydén, soprano.

Les moutons peuvent paître en sécurité
Là où un bon berger veille.
Là où les souverains gouvernent avec sagesse,
On peut goûter le calme et la paix
Qui rendent un pays heureux.

— … Tant que le loup n’y est pas !

Il est toujours agréable de partager l’émotion, mais quand celle-ci se double d’un profond sentiment de paix — ne durerait-il que l’instant d’un salut de papillon — le plaisir touche volontiers à l’extase.

♦♦♦

Un bon berger pour lui-même sera un bon berger d’hommes. ………………………………………..Talmud de Babylone – Sota 36b

Quel musicien pourrait-il prétendre n’avoir jamais rêvé de transcrire une œuvre du Cantor ? La séduction particulière exercée par cette aria ne pouvait qu’attiser encore ce désir, chaque joaillier du contrepoint ayant à cœur de s’approprier un tel joyau pour le tailler à sa manière.

Egon Petri – pianiste (1881-1962)

Ainsi fleurirent au cours du XXème siècle les transcriptions de cette pièce, comme, par exemple, pour l’orchestre symphonique, celles de grands chefs tels que Sir John Barbiroli ou Léopold Stokoswski, ou d’arrangeurs moins connus comme l’américain Alfred Reed. Transcriptions également de tant d’autres arrangeurs pour de nombreux instruments : orgue, guitare, violoncelle… Mais surtout, transcriptions nombreuses pour le piano, avec pour références les partitions de Dinu Lipatti, exceptionnel pianiste roumain trop tôt emporté par la maladie en 1950, d’Ignaz Friedman, virtuose polonais mort à 65 ans sur sa terre d’accueil, l’Australie, en 1948, ou encore de Mary Howe, compositrice américaine disparue en 1964, sans oublier — à supposer que la chose fût possible — les pages écrites par Egon Petri, incontestable serviteur de J.S. Bach, pianiste néerlandais qui n’a jamais vécu aux Pays Bas, et qui repose depuis 1962 dans un cimetière californien près de Berkeley.

Inoubliable version pour le piano que celle d’Egon Petri, disais-je ? Doublement inoubliable quand on l’aura écoutée par l’un des derniers géants du piano juste après qu’il eut retrouvé l’usage de sa main droite restée paralysée de très longues années.

Léon Fleisher

‘Schafe können sicher weiden’ – BWV 208

La leçon de piano… « pour de rire »

Tiens, tiens, on me dit que parfois, lorsque vous vous asseyez à votre piano pour faire plaisir à vos amis avides de découvrir vos nouveaux progrès, vous ressentez quelque difficulté à jouer. Que vos doigts se nouent comme racines de scrofulaires, que votre visage n’est que brasier, des pommettes jusqu’aux oreilles, que votre estomac ne sait que faire de l’enclume que vous avez avalée ou que le métronome déglingué qui a pris la place de votre cœur s’acharne à battre inextinguiblement un rythme diabolique qui ravage vos équilibres… Comme c’est étrange !

Steven Lamb – pianiste

Et c’est auprès de moi, adorateur inconditionnel du piano certes, qui joue tout avec bonheur… et surtout avec les doigts des autres — les meilleurs bien sûr —, qui ai eu l’immense sagesse, il y a bien longtemps, de m’épargner vos vaines souffrances d’aujourd’hui tout en regagnant l’estime de mes voisins, que vous venez prendre conseil ! Pourquoi pas, après tout ? Le salut ne pourrait-il pas naître du paradoxe ?

Je ne suis vraiment pas sûr que mes propositions vous aideront à maitriser vos angoisses, ni qu’elles contribueront à parfaire votre virtuosité, mais laissez-moi croire qu’elles vous offriront de bien belles minutes de piano… Et pour cause… J’ai demandé à la pianiste et compositrice vénézuélienne Gabriela Montero de bien vouloir illustrer mes trois « précieux et inestimables conseils »…

1er conseil :  Interpréter

Pour commencer apprenez par cœur une partition — la crainte est plus légère quand on connaît bien sa musique. Choisissez-la, de préférence, « facile »,  le deuxième mouvement (Presto misterioso) de la première sonate de Ginastera, par exemple.

Avec un peu d’application et un sens aigu des nuances, vous rendrez assurément à ce mouvement le caractère mystérieux, nerveux et sombre, que le compositeur argentin a souhaité lui donner.

Si le résultat est proche de cette interprétation, n’hésitez plus à envoyer votre prestation enregistrée aux plus prestigieuses maisons de disques…!  Ça devrait marcher pour vous !

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2ème conseil : Improviser

Vous avez des trous de mémoire. Le trac la taraude souvent, en effet. Vous ne vous souvenez plus que de quelques mesures du Bach que vous avez décidé d’interpréter : Laissez-vous aller ! Improvisez ! La plupart n’y verra que du feu, la preuve :

Si vous éprouvez certaine difficulté à faire mieux que Gabriela, pas d’inquiétude : l’imitation est vraiment très osée, Gabriela est habitée par le génie de l’improvisation !!!

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3ème Conseil : Inventer

Vous voudriez varier votre répertoire. Vous aimeriez bien jouer Mozart, Brahms, un compositeur sud-américain ou Pierre Boulez, mais vous ne connaissez qu’un petit bout d’une sonate de Mozart (qui n’est d’ailleurs pas forcément de Mozart). C’est simple ! Inventez ! Jouez vos quelques mesures connues en changeant de tonalité ou jouez-les dans le style de, à la manière de…

Vous pourriez, par exemple, raconter en musique un voyage imaginaire et improbable de Mozart à travers le temps, exprimer ses humeurs musicales en variant les tonalités, porter témoignage pianistique de ses incroyables rencontres mimétiques avec ses brillants successeurs… Essayez donc ! Tout est dans le clavier, n’est-ce pas ? Il suffit juste de l’en faire sortir…!

ƒƒƒƒ

Allez ! Au travail maintenant !

Si mes conseils vous ont profité, vous devriez sans doute faire partie de la prochaine programmation du Théâtre des Champs Élysées ou du Carnegie Hall. Je me ferai une joie de venir vous écouter. N’oubliez pas de me communiquer les dates de vos prochains récitaux ! Oh pardon ! récitals !!!

Si, comme la grande Martha Argerich — qui lui a toujours prodigué ses plus vifs encouragements —, vous avez apprécié le talent de Gabriela Montero, vous écouterez avec plaisir son dernier enregistrement du Concerto N°2 de Rachmaninov, et de sa composition personnelle pour piano et orchestre, « Ex Patria », par laquelle elle a voulu exprimer à la fois sa nostalgie du Venezuela de son enfance et sa colère envers ses dirigeants modernes qui ont conduit le pays au chaos et à la décomposition.

Écouter – Regarder – Aimer !

Yuja Wang -photo par Norbert Kniat
Yuja Wang – par Norbert Kniat

 

 

 

Des mots ?… pour quoi faire ?!

 

 

 

 

A la fin d’un récital, au Carnegie Hall, un soir de mai 2016, Yuja offre à son public une série de « bis »…

… après avoir interprété pendant une heure et demie un répertoire de quelques pièces d’anthologie pour piano. Et quel répertoire : deux Ballades Op. 10 de Brahms – Les poétiques et fantasques Kreisleriana, Op. 16 de Schumann – La monumentale Sonate N°29 de Beethoven en Si b Majeur, Op. 106, dite « Hammerklavier »…. Et de quelle manière !

Video gratias !

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 3/3)

C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art !

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Arturo Toscanini (1867-1957)

Le 25 avril 1926, Arturo Toscanini dirige à « La Scala » de Milan la création du dernier opéra de Giacomo Puccini, « Turandot ». Après le grand air de Liù, au troisième acte, « Tu che di gel sei cinta… », le chef d’orchestre installe un lourd silence sur la salle pendant que le rideau se referme lentement, et fait cette déclaration : « C’est ici que Giacomo Puccini a interrompu son travail. La mort, cette fois, fut plus forte que l’art ! »

Le public qui avait déjà pleuré la mort de Puccini en apprenant la triste nouvelle dans les derniers jours de novembre 1924, lui adressa ce soir-là une ovation particulièrement soutenue, les yeux humides, après que quelqu’un eut déchiré le silence par un sonore « Viva Puccini ! ».

turandot-affiche-premiereLe mal de gorge était en vérité un cancer fatal. « Ho l’inferno nella gola ! » (j’ai l’enfer dans la gorge !), disait le compositeur à son élève Franco Alfano avec qui il travaillait sur la partition de « Turandot ». Il imaginait déjà ne pas pouvoir achever son chef d’œuvre et laissait à son fidèle assistant le plus d’éléments possibles pour qu’il s’en chargeât à sa place. Le Maître avait poussé l’anticipation jusqu’à prévoir l’interruption de la première représentation sans lui et l’annonce de Toscanini.

turandot-g-puccini-vintage-style-italian-opera-poster« Turandot », c’est le nom et l’histoire légendaire, dans le vieux Pékin de la Cité Interdite, d’une Princesse d’une grande beauté au cœur de glace. Par fidélité de pensée à une de ses ancêtres qui, refusant tout mariage, fut violée et assassinée par un roi conquérant, la Princesse Turandot a choisi de rejeter, elle aussi, l’idée de se marier. Pourtant, les prétendants sont nombreux, et de haute dignité, aussi a-t-il été décidé, afin d’assurer l’avenir de l’Empire, que celui d’entre eux qui résoudrait trois énigmes obtiendrait l’insigne privilège de devenir son époux. Sanction de l’échec : la mort, en place publique pour le plaisir de la foule avide de sang.

Au milieu de cette foule, un vieux roi vaincu de la Tartarie, Timur, retrouve son fils perdu de vue depuis longtemps, le Prince Calaf. A peine Calaf aperçoit-il Turandot qu’il en tombe amoureux. Le voilà donc, lui aussi, déterminé à essayer de résoudre les trois énigmes, au péril de sa vie, faisant fi des pressantes tentatives de Liù, l’esclave du roi Timur, pour l’en dissuader.

Calaf franchit l’épreuve des trois questions brillamment :

Qu’est ce qui renaît chaque nuit ? — L’espoir.

Qu’est-ce qui est chaud et qui n’est pas le feu ? — Le sang.

Quelle glace peut-elle générer le feu ? — Turandot.

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Turandot – Museo teatrale alla Scala

Turandot, furieuse du succès de Calaf, refuse d’épouser un inconnu et demande à l’Empereur, son père, de la libérer de cette obligation. Alors le Prince, épris et généreux, qui préfèrerait que son épouse vienne à lui par amour, lui propose le défi suivant : si elle parvient avant l’aube à connaître le nom de ce prétendant victorieux qu’il est, elle pourra disposer de lui et le faire exécuter, si elle n’y parvient pas elle deviendra son épouse. Turandot accepte. Le compte à rebours commence.

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Tard dans la nuit, la Princesse déclare que personne ne devra dormir jusqu’à ce qu’elle apprenne le nom de son prétendant. En réalité, elle menace de mort ceux qui connaissent ce nom et qui ne le révèlent pas. Pendant ce temps Calaf, jouant à faire écho aux annonces des hérauts qui clament l’ordre de Turandot partout dans la ville, chante, souriant, confiant dans sa victoire, « Nessun dorma… » (Que personne ne dorme..).

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Les larmes, à ce moment magique de l’œuvre, au début du troisième acte, c’est la beauté, la beauté seule, qui les appelle : beauté suave de cette mélodie inoubliable, grand air parmi les grands airs d’opéra, Himalaya des ténors dont elle exige — superbe gageure — qu’ils allient une vaillance bien trempée au lyrisme subtil et nuancé du belcanto. L’art est à ce prix !

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La folla :
Nessun dorma ! Nessun dorma !

Calaf :
Nessun dorma ! Nessun dorma !
Tu pure, o Principessa,
nella tua fredda stanza
guardi le stelle
che tremano d’amore e di speranza…
Ma il mio mistero è chiuso in me,
il nome mio nessun saprà !
No, no, sulla tua bocca lo dirò,
quando la luce splenderà !
Ed il mio bacio scioglierà il silenzio
che ti fa mia.

Coro di donne :
Il nome suo nessun saprà…
E noi dovrem, ahimè, morir !

Calaf :
Dilegua, o notte ! Tramontate, stelle !
Tramontate, stelle ! All’alba vincerò !
Vincerò ! Vincerò !

La foule :
Que personne ne dorme !

Calaf :
Que personne ne dorme !
Toi aussi, Ô Princesse,
Dans ta froide chambre
Tu regardes les étoiles
Qui tremblent d’amour et d’espérance…
Mais mon mystère est scellé en moi,
Personne ne saura mon nom !
Non, non, sur ta bouche, je le dirai,
quand la lumière resplendira !
Et mon baiser brisera le silence
Qui te fait mienne.
Chœur  de femmes
Personne ne saura son nom…
Et nous devrons, hélas, mourir !

Calaf :
Dissipe-toi, Ô nuit ! Dispersez-vous, étoiles !
Dispersez-vous, étoiles ! À l’aube je vaincrai !
Je vaincrai ! Je vaincrai !

Sur la place Turandot fait venir sans ménagement Timur et Liù pour les faire parler. La jeune esclave, amoureuse de Calaf, déclare qu’elle seule connaît le nom du Prince mais que jamais elle ne le dira, car c’est l’amour qui la détermine. Et pour être sûre qu’elle ne se trahira pas sous l’insistance barbare de ses bourreaux, elle se saisit d’une dague à la ceinture d’un garde et d’un coup sec la plante dans sa poitrine — aux variantes près des inspirations diverses des metteurs en scène.

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Scène sans doute la plus intense et la plus émouvante de cet opéra. D’abord parce qu’elle est le lieu de l’affrontement de deux femmes que tout oppose : « la terrible princesse, murée dans sa frigidité névrotique, et la petite esclave amoureuse, qui figure l’apothéose de l’amour dans ce qu’il a de plus pur, de plus proche du don absolu. Turandot veut prendre, Liù veut donner. » ainsi que l’écrit Catherine Duault. Ensuite, parce que Liù — en vérité, si comparable à Butterfly —, modèle de la femme simple et modeste que Puccini aime à choisir comme héroïne, élargit également les plans émotionnel et musical de l’œuvre. C’est elle, « rien, une esclave ! », comme elle se définit elle-même, qui aide, qui sauve, qui préserve et qui par amour se sacrifie. Et c’est elle qui arrache nos larmes lorsqu’elle chante quelques instants avant de mourir aux pieds de Calaf, s’adressant à la glaciale Turandot, « Tu che di gel sei cinta » (Toi qui es recouverte de glace) :

Oui, Princesse, écoute-moi !
Toi qui es ceinte de glace,
Vaincue par une telle flamme
Toi aussi tu l’aimeras !
Avant cette aurore,
Fatiguée, je ferme les yeux,
Pour qu’il soit encore vainqueur…
Pour ne plus le voir !

Calaf invite Turandot à contempler les tragiques conséquences de ses actes puis l’étreint et lui donne un baiser provoquant. Confuse, elle lui avoue son amour alors que la nuit s’efface doucement. Calaf n’attend pas que l’aube s’installe pour livrer son nom à sa princesse aimée, remettant ainsi sa vie entre ses mains.

Lorsque le soleil illumine enfin la Cité de tous ses feux, Turandot déclare à son père et au peuple rassemblé qu’elle connaît le nom de l’étranger. « Son nom est… Amour », clame-elle, avant que le couple s’enlace sous les acclamations de la foule en liesse… et des spectateurs conquis.

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Mais quel final, Puccini lui-même aurait-il réservé à son chef d’œuvre si la vie lui en avait laissé le temps ?

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puccini1Si le théâtre est le temple des larmes, alors l’opéra en est le paradis… et Puccini son maître jardinier, compositeur des plus émouvants bouquets lyriques que la scène puisse offrir à notre plaisir…

… Plaisir des larmes ! Évidemment !

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Et tamen pati vult ex eis dolorem spectator et dolor ipse est voluptas eius.

Car les spectateurs veulent en ressentir de la douleur ; et cette douleur est leur joie.

Saint Augustin (Confessions, III, 2 – traduction A. d’Andilly)

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Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 2/3)

Il me faut mettre en musique des passions véritables, des passions humaines, l’amour et la douleur, le sourire et les larmes et que je les sente, qu’elles m’empoignent, qu’elles me secouent.

Passions de mélodrames à faire pleurer les Margot, dirent et disent encore certains esthètes, juchés sur le piédestal de leur suffisance, reprochant à l’art de Puccini de n’être pas assez relevé. Mais passions représentées avec un sens aigu des contrastes qui leur confèrent leur apparence de vérité, et drapées dans la musique suave et inventive d’un compositeur qui leur ouvre grand la voie du cœur. Passions donc qui ne peuvent laisser indifférents que quelques esprits dédaigneux, pendant qu’elles font pleurer — et avec enthousiasme — tous les publics, partout.

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Elvira Gemignani – épouse de Puccini

Passions de femmes, surtout ! Ah ! Les femmes de Puccini ! Celles, nombreuses, de sa vie, bien sûr, mais qui ne sont jamais bien loin de ses héroïnes fragiles, sincères, douloureuses, tragiques ; qui les inspirent souvent.

C’est dans ces personnages féminins, au travers des passions et des drames qui les animent et les rendent inoubliables, que Puccini, homme à femmes, séducteur à l’âme sensible, mais pas Don Juan pour autant, aura transféré — inconsciemment, sans doute, et dès ses premières œuvres — le sentiment de culpabilité qui n’a cessé de le poursuivre. C’est à travers elles également, comme lui vulnérables et peu sûres d’elles, souffrant de solitude et de mélancolie, malades d’amour, qu’il affirmera ce thème explicitement exprimé dans « Il Tabarro » (La Houppelande) : « Chi ha vissuto per amore, per amore si morì. » (Qui a vécu par amour, meurt par amour).

suor-angelica-affiche

Est-il image plus incitative à la compassion que celle de la mère de douleur ? Comment alors retenir ses larmes lorsque le portrait figé du tableau prend chair, s’anime, et que sa plainte devient chant cristallin ? Lorsque cette mère tiraillée entre irréversibilité du deuil et sentiment d’injustice prend les traits de Suor Angelica, héroïne au destin tragique de l’opéra éponyme de Puccini, partie centrale du « Trittico »* ?

Une jeune femme de la société aristocratique de la fin du XVIIème siècle a été contrainte de prendre le voile pour avoir donné naissance à un fils hors mariage. Depuis sept ans elle est Sœur Angélique dans un couvent des environs de Sienne. Depuis sept ans toutes ses pensées pointent vers cet enfant qu’elle ne reverra plus.

spring-opera-rgb1Ce soir le couvent est particulièrement animé, un riche carrosse vient d’arriver. La Princesse, tante de Suor Angelica, rend à sa nièce une visite intéressée : elle voudrait lui faire signer l’abandon de sa part d’héritage au profit de sa sœur qui prépare ses noces. Suor Angelica s’insurge d’abord contre tant d’inclémence à son égard, puis demande des nouvelles de son fils qu’elle n’a embrassé qu’une seule fois. La Princesse lui apprend qu’il est mort deux ans plus tôt. Pétrifiée de douleur, la jeune religieuse s’empresse de signer le document. N’ayant plus aucune raison de vivre, elle décide, dans la solitude désespérée des instants qui suivent, de quitter ce monde pour rejoindre son enfant au royaume des Cieux. Elle composera elle-même sa propre cigüe avec les herbes médicinales qu’elle utilise chaque jour pour apaiser les douleurs des patients de l’hospice.

La Princesse repartie et les autres sœurs sorties, Sœur Angelica se retrouve seule. Dans un moment d’infinie tendresse teintée d’un soupçon de culpabilité elle s’adresse à son fils mort sans avoir eu le bonheur de connaître l’irremplaçable amour de sa mère. Ce fils qu’elle a décidé de rejoindre. Pendant ce délire qui précède son suicide elle le voit comme un ange dans le ciel.

« Senza mamma » est assurément, au moment le plus pathétique de ce court opéra sans aucun rôle masculin, l’aria la plus émouvante des trois œuvres du « Trittico »*

Un baryton et pédagogue français faisait jadis justement remarquer que la soprano qui ne ressentirait pas la vibration de cette aria dans ses tripes n’existerait même pas. Il ajoutait que ce que cette mélodie exige de l’interprète ne tient qu’au courage d’être impliquée et au don de libérer sa voix des complications techniques afin qu’elle semble sonner sans qu’un corps concret n’entrave son vol.

Déchirante mère de douleur !

Brava Ermonela Jaho !!!

Sans ta mère
Mon enfant, tu es mort !
Tes lèvres
sans mes baisers
ont blanchi
de froid !
Et tes beaux yeux
se sont fermés.
Ne pouvant pas
caresser mes mains
mises en croix
Tu es mort
sans savoir combien
ta mère t’aimait !
Maintenant que tu es un ange du ciel
tu peux voir ta mère
tu peux descendre du firmament
Et me laisser te sentir.
Es-tu là ? Reçois mes baisers et mes caresses.
Ah ! Dis-moi, quand pourrai-je te voir au ciel ?
Quand pourrai-je t’embrasser ?
O douce fin de ma douleur,
Quand pourrai-je rejoindre le ciel avec toi ?
Quand pourrai-je mourir ?
Dis-le à ta mère, beauté,
d’un léger scintillement d’étoile !
Parle-moi mon amour !

Son acte à peine accompli, prise de remords, elle implorera la Sainte Vierge de ne pas la laisser mourir damnée. Et le miracle de se réaliser : dans un geste d’ineffable bienveillance la Madone conduira vers les bras de Sœur Angelica doublement éplorée les pas du jeune enfant.

¤

*« Il Trittico » (Le Triptyque) est un cycle de trois opéras en un acte, de caractères très différents, écrits par Puccini pour être joués en une seule représentation : « Il Tabarro » (La houppelande), « Suor Angelica » et « Gianni Schicchi ». Ce troisième opéra est une comédie façon Commedia del Arte, prenant sa source, étrangement, dans un passage de l’Enfer de Dante.

A suivre…

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 3/3)

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 1/3)

Je veux que mon public ne puisse retenir ses larmes : l’opéra, c’est ça !

giacomo-puccini
Giacomo Puccini (1858-1924)

Quand  le Maestro Puccini écrit cette phrase, en 1912, les mouchoirs de son public sont déjà bien humides : dans les quelques années précédentes (entre 1893 et 1904), les passions et les drames des héroïnes de condition sociale modeste qu’il met en scène et en voix — merveilleusement —- ont profondément ému les spectateurs exigeants du Teatro Regio de Turin et de la Scala de Milan :

manon-lescaut-pucciniLe public a déjà versé ses larmes devant le triste sort de Manon Lescaut, jeune femme sensuelle du XVIIIème siècle, trop attachée aux plaisirs de la vie, qui, « sola, perduta, abandonnata », lui déchire l’âme de son cri désespéré, « No, non voglio morir ! ».

la-boheme-pucciniLes salles ont beaucoup pleuré pour Mimi, tendre et charmante petite cousette du Paris romantique de « La Bohème », revenue, après sa triste séparation d’avec son amoureux, le poète Rodolfo, rendre entre ses bras le dernier soupir que lui permet encore la tuberculose qui la condamne.

puccini_toscaAvec Tosca, pièce de théâtre devenue sous la plume musicale du Maestro symbole de l’art lyrique, le public de Puccini a déjà exprimé toute son empathie pour cette sensuelle cantatrice romaine, en 1800, dont la jalousie met en péril la vie de son amant, le peintre Caravadossi. Larmes de colère face à l’impuissance de cette femme aimante à lutter contre les trahisons du machiavélique Scarpia, chef de la police ; larmes de tristesse lorsque après avoir poignardé Scarpia, Tosca échappe aux policiers qui la poursuivent en se jetant dans le vide du haut des murs du château, lançant cette invective vengeresse inoubliable : « Scarpia, rendez-vous devant Dieu ! »

puccini-madame-butterflyFlots de larmes encore, et désormais intarissables, malgré l’échec retentissant de la première représentation de l’œuvre, devant le sort tragique de la belle et naïve petite japonaise de quinze ans, Cio-Cio-San, alias Madame Butterfly, mariée contre l’avis de tous à cet officier américain qui repart dans son pays sans donner la moindre nouvelle. Après avoir tant espéré son retour et tant nourri le désir de partager avec lui l’amour qu’elle voue à l’enfant dont il est le père (« Un bel di vedremmo… »), Cio-Cio-San ne peut accepter que Pinkerton, revenu au Japon avec sa nouvelle épouse américaine, veuille emmener son fils. Elle décide de se donner la mort par hara-kiri. Sur le wakisashi de son père qu’elle s’enfonce dans le ventre est gravée cette phrase : « Pour mourir avec honneur quand on ne peut plus vivre avec honneur ».

Puccini lui-même — qui ne faisait pas mystère de sa préférence pour cette œuvre-là — aurait sans doute versé sa larme en regardant mourir sa Butterfly, désespérée mais digne, sur la scène du Festival d’Avignon, il y a quelques années, dans la mise en scène délicatement poétique de Mireille Laroche, et sous les traits et la voix de la sublime Ermonela Jaho — exemple rare d’une symbiose parfaite entre la juste sensibilité de la comédienne et la puissance charnelle toute en nuances de la cantatrice.

La beauté d’une voix lyrique peut nous émouvoir aux larmes mais lorsqu’elle est doublée d’une interprétation juste et habitée, c’est l’âme qui est atteinte.

Maria Callas

A suivre…

Larmes d’opéra – Larmes à l’Opéra – (Puccini 2/3)

Rêve avec moi !

Wendy et Peter Pan (Disney)
Wendy et Peter Pan (Disney)

Rêve avec moi cette nuit.
Cette nuit et toutes les autres nuits ;
Où que tu puisses être
Nous serons ensemble, si nous rêvons le même doux rêve.
Et bien que nous soyons loin l’un de l’autre,
Prends-moi dans ton cœur
Et rêve avec moi.

Le baiser que nous n’avons jamais osé
Nous l’oserons dans ce rêve,
L’amour que nous n’avons jamais partagé
Peut encore avoir un sens.
Si seulement tu rêves un rêve magique
Avec moi cette nuit.

Cette nuit et toutes les nuits
Où que tu puisses être
Ferme tes yeux adorables et rêve avec moi.

Dream with me tonight.
Tonight and ev’ry night,
Wherever you may chance to be
We’er together, if we dream the same sweet dream.
And though we’er far apart,
Keep me in your heart
And dream with me.

The kiss we never dared
We’ll dare in dreaming
The love we never shared
Can still have meaning.
If you only dream a magic dream
With me tonight.

Tonight and ev’ry night
Wherever you may chance to be
Close your lovely eyes and dream with me.

***

Léonard Bernstein (1918-1990) - Années 1950
Léonard Bernstein (1918-1990) – Photo années 1950

Comment imaginer qu’une aussi belle mélodie, composée à New York par Léonard Bernstein en 1950 pour le spectacle musical Peter Pan, sur un livret de JM Barrie, aurait pu disparaître à jamais, avant même d’avoir ému un seul cœur ?

A Broadway les répétitions battent leur plein. Bernstein, qui a composé bien plus de chansons, paroles et musiques, qu’en espéraient les producteurs – si peu pourtant en considération de son œuvre et de son talent – est en Europe. Il n’a aucune prise sur les choix du coordinateur musical qui n’hésite pas à faire des coupes franches dans les partitions du jeune maestro. Parmi les chansons qu’il écarte : « Dream with me »  destinée à être interprétée par la jeune Wendy Darling, passionnée d’histoires fantastiques et fascinée par le charme espiègle de cet adolescent qui refuse de grandir, Peter Pan.

Par chance, en 2001, le chef d’orchestre Alexander Frey propose au bureau de Léonard Bernstein d’enregistrer la totalité de la partition originale, y compris les pièces délaissées, les sortant ainsi de l’ombre où elles croupissaient, sur quelques étagères de la Bibliothèque du Congrès.

Quelle bonne idée !

2017 : Réveille-toi et rêve !

reverie-statue-chryselephantine-lullier
Lullier – Rêverie – Statue chryséléphantine Art-déco

Parce que la rêverie n’est pas le rêve, elle ne se peut concevoir qu’en état d’éveil et de conscience. De ce simple constat je veux déduire qu’en elle réside l’essentiel de notre force créatrice, immense capacité à échapper individuellement aux horreurs du monde, et collectivement à peut-être inverser le sens tristement pressenti de sa trajectoire.

Alors, amis, au-delà des mille pensées positives que je forme pour vous à l’occasion de cette nouvelle année, je souhaite que 2017 soit pour nous tous l’année de la rêverie !

  • Que 2017 ressemble à cette chambre spirituelle dont Baudelaire, un jour, eut la vision :

Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l’atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.
L’âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C’est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.
Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l’air de rêver ; on les dirait doués d’une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.
Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l’impression non analysée, l’art défini, l’art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l’harmonie.
Une senteur infinitésimale du choix le plus exquis, à laquelle se mêle une très-légère humidité, nage dans cette atmosphère, où l’esprit sommeillant est bercé par des sensations de serre-chaude.
La mousseline pleut abondamment devant les fenêtres et devant le lit ; elle s’épanche en cascades neigeuses…

Petits poèmes en prose – V –

  • Que 2017 nous garde jusqu’à son terme dans le doux rythme « jazzy » de cette ballade méditative entre arpèges et langueurs :

Quand, réveillés par les harmonies de quelques tendres accords, nous nous serons engagés entre les quatre notes obstinées qui balisent le début de ce chemin de rêverie, nous n’aurons plus qu’à laisser notre âme caresser de son pas de danse subtil l’herbe, le nuage et l’horizon qui dessinent les secrets contours de nos espérances.

 

Joyeux Noël, petite fille…!

Joyeux Noël, petite fille !

N’oublie jamais que le bonheur est peu de chose : « Juste du chagrin qui se repose ».

Dilution

Parfois les mots viennent tout seuls presque, comme les feuilles
aux arbres –
bien sûr, les racines, invisibles, la terre, le soleil, l’eau ont aidé
à cela,
et aussi les feuilles pourries du passé. Les idées, plus tard,
viennent facilement par-dessus, comme sur les feuilles les araignées,
la poussière
et les gouttes de rosée scintillant d’une lumière équivoque.
Sous les feuilles une petite fille éventre sa poupée nue ;
une goutte de rosée tombe sur ses cheveux ; elle lève la tête, elle
ne voit rien ;
et seulement cette transparence froide de la goutte, diluée dans
son corps entier

Yannis Ritsos

(« Gestes ». Traduit par Chrysa Prokopaki et Antoine Vitez – Les Éditeurs Français Réunis, 1974)

Picasso - Maya à la poupée - 1938
Picasso – Maya à la poupée – 1938

Sit there and count your fingers
What can you do ?
Old girl you’re through
Sit there, count your little fingers
Unhappy little girl blue

Sit there and count the raindrops
Falling on you
It’s time you knew
All you can ever count on
Are the raindrops
That fall on little girl blue…

Ah ! Judith !

Elle s’avança alors vers la traverse du lit proche de la tête d’Holopherne, en détacha son cimeterre, puis s’approchant de la couche elle saisit la chevelure de l’homme et dit : « Rends-moi forte en ce jour, Seigneur, Dieu d’Israël ». Par deux fois elle le frappa au cou, de toute sa force, et détacha sa tête. Elle fit ensuite rouler le corps loin du lit et enleva la draperie des colonnes. Peu après elle sortit et donna la tête d’Holopherne à sa servante. 

Septante – Livre de Judith (XIII- 7à10)

Cranach - Judith avec la tête d'Hollopherne
Lucas Cranach – Judith avec la tête d’Holopherne

Devant un Cranach

Sous un grand chaperon de peluche écarlate,
Un clair escoffion brodé de perles rondes
Enserre un front de vierge aux courtes mèches blondes,
Une vierge à la fois féroce et délicate.

Des chaînons ciselés, des colliers, vieux ors mats
Bossués de saphirs et de gemmes sanglantes,
Étreignent un cou mince aux inclinaisons lentes,
Jaillissant comme un lys d’un corset de damas.

La robe est en velours verdâtre à larges manches.
Le corset couleur feu ; les doigts de ses mains blanches
Sont surchargés d’anneaux de verre de Venise ;

Et de cette main longue et comme diaphane
La Judith allemande, enfant naïve, aiguise
Les dents d’un Holopherne égorgé, qui ricane.

Jean Lorrain – 1855-1906 – (L’ombre ardente)

— Suis ton inspiration. On n’apprend aux femmes ni le meurtre, ni l’amour. Elles trouvent d’instinct le point de notre corps où se loge la mort ou le plaisir. Tends ta main tu trouveras.

Jean Giraudoux – « Judith » (Acte I – Scène VI : Jean à Judith)

Choisir dans l’histoire ou dans la légende la femme qui, le temps d’un billet-hommage, représenterait toutes ses congénères passées et présentes est une véritable gageure tant est immense le nombre des égéries et des héroïnes qui ont illuminé et éclairent encore l’humanité de leur beauté, de leur courage, de leur intelligence ou encore de leur talent ou de leur dévouement.

L’une d’elles, cependant, comme un clin d’œil aux temps barbares que nous traversons, figurerait assez bien, presque à la manière d’une parabole, toutes ces vertus d’une femme moderne, déterminée, courageuse, généreusement engagée dans la défense du bien commun, et naturellement dotée de cet « instinct », de cette « inspiration », qui manquent souvent aux hommes de pouvoir.

Lucas Cranach - Judith dînant avec Holopherne - 1530
Lucas Cranach – Judith dînant avec Holopherne – 1530

Venue du IIème siècle avant Jésus Christ à travers les pages de l’Ancien Testament, Judith ne précise pas la part que sa renommée doit à l’histoire ni celle que lui attribue la légende. Mais, en témoigne l’incommensurable cohorte des artistes — peintres (Caravaggio, Artemisia Gentileschi, Cranach, Botticelli, Michelangelo…), musiciens (Scarlatti, Vivaldi, Pergolesi, Mozart, Honneger…), dramaturges (Barker, Giraudoux…) ou cinéastes (D.W Griffith en 1914, Daniel Mann en 1966), qui ont illustré son exploit héroïque, la postérité aura assurément conservé de ce personnage biblique la noble image d’une femme prête à tout pour sauver son peuple, engageant, avec toute l’énergie de son intelligence, sa pureté et sa vie au service de sa cause.

Donatello -Judith et Holopherne -bronze - 1455-1460 (détail)
Donatello – Judith et Holopherne -bronze – 1455-1460 (détail)

Le peuple juif de Béthulie est assiégé par l’immense armée du roi des rois Nabuchodonosor, dirigée par le général Holopherne. Bien que maître des points stratégiques dominants, Ozias, prince de Béthulie privée d’eau par ses assaillants, est mis en situation de capituler, ouvrant ainsi grand les portes du pays à l’ennemi d’Israël. « Si dans cinq jours, dit-il, Dieu ne nous est pas venu en aide, nous livrerons la ville. »

Judith, jeune, belle et riche veuve, parangon de foi et de vertu, apprenant la nouvelle, s’insurge, ne pouvant admettre qu’on ose fixer une sorte d’ultimatum au Seigneur en qui elle rassemble toute sa confiance. Elle décide en conséquence de prendre elle-même en charge la défense de son peuple : Judith rendra donc le soir même visite à Holopherne, conformément au stratagème qu’elle a imaginé…

La nuit tombée, après avoir regroupé dans une profonde prière les derniers élans de son courage, parée de ses habits de fête et maquillée comme au temps heureux de son mariage, Judith, accompagnée de sa servante fidèle, et munie de quelques cruches de bon vin se rend jusqu’au campement d’Holopherne, prétextant avoir quelques informations de qualité à lui fournir qui aideraient à sa victoire.

Intéressé par l’offre autant que subjugué par le charme et la vivacité d’esprit de sa visiteuse, le général lui propose son hospitalité et lui concède même de pratiquer librement les rites de sa propre religion. Quelques jours plus tard, quand les beuveries et les ripailles de la fête organisée par Holopherne auront amoindri la vigilance des officiers de sa garde et les cruches du vin de Béthulie affaibli jusqu’au profond sommeil l’énergie de leur chef, Judith, restée seule avec lui dans son bivouac, accomplira enfin la mission qu’elle s’était fixée.

Son exploit réalisé, elle quittera le camp et rapportera à son peuple, ainsi sauvé, la tête du général ennemi tranchée de ses propres mains.

Bible des Maitres - enluminure - 1430
Bible des Maitres – enluminure – 1430

Les innombrables peintres et les musiciens qui ont illustré, avec admiration et talent, ce récit du Livre de Judith, n’ont jamais, et c’est heureux, négligé d’associer à l’exploit de notre héroïne biblique sa fidèle servante sans laquelle, peut-être, pareille aventure n’aurait pu connaître un tel succès.

Écoutons donc notre Judith accompagnée par le doux chant du chalumeau inviter sa dévouée servante à partager la dangereuse mission qu’elle s’est imposée. Admirons-là avec effroi accomplir son crime salvateur au travers des toiles des maîtres, et apprécions dans l’ombre discrète des tableaux la fidélité sans faille de sa servante complice.

Veni, veni, me sequere fida
Abra amata, sponso orbata.
Turtur gemo ac spiro in te.
Dirae sortis tu socia confida
Debellata
Sorte ingrata,
Sociam laetae habebis me.

Viens, viens, suis-moi, fidèle,
Aimée Abra, dépourvue de fiancé.
Comme la tourterelle, je gémis vers toi.
En ce sort funeste, tu es ma compagne confidente.
Lorsque ce sort ingrat
Sera accompli,
Tu m’auras, moi, ta compagne, dans la joie.

Les heures de la beauté – La beauté des heures

On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté.

Marcel Proust (in « La prisonnière »)

Où, plus sûrement que dans la générosité de la nature, au milieu des merveilles que, sans cesse, ses lumières façonnent et embellissent,

Où, plus sensuellement que sous la tendre caresse de deux cœurs aimants,

Où, plus savoureusement que dans le vers inspiré du poète et dans la voix langoureuse qui en soupire la mélodie,

Saurions-nous mieux rencontrer ce bonheur que nous promet la beauté ?

Ralph Vaughan Williams (1872-1958)
Ralph Vaughan Williams (1872-1958)

Parmi les mille chemins qui nous y conduiraient, passant évidemment par le Lied allemand et la Mélodie française, prenons donc aujourd’hui un bien agréable raccourci à travers l’œuvre plurielle — opéras, symphonies, concertos, musique de chambre et pour clavier, musiques vocales et chorales, musiques de films — d’un immense compositeur britannique, Ralph Vaughan Williams.

Franchement établi entre le XIXème et le XXème siècles, Vaughan Williams a mis en musique les poèmes, entre autres, de Tennyson, Walt Whitman, William Barnes, et même un poème de Verlaine traduit en anglais. Amoureux du genre, il a composé des mélodies sur les poèmes du recueil « Songs of Travel » de Stevenson (l’auteur de la célébrissime « Île au trésor » et de la non moins célèbre nouvelle « L’étrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde »), ainsi que sur quelques uns des 103 sonnets du chef d’œuvre poétique, « The House of Life » de Dante Gabriel Rossetti, plus connu comme peintre préraphaélite, par la rousseur flamboyante des femmes magnifiques de ses magnifiques portraits.

Mais que la Beauté nous apparaisse enfin ! Un bonheur n’attend pas ! Un plaisir non plus ! (Le raccourci n’était donc pas si court…)

Qu’elle s’éveille ! Qu’elle nimbe le silence de midi !

Let Beauty awake

Let Beauty awake in the morn from beautiful dreams,
Beauty awake from rest !
Let Beauty awake
For Beauty’s sake
In the hour when the birds awake in the brake
And the stars are bright in the west !
Let Beauty awake in the eve from the slumber of day,
Awake in the crimson eve !
In the day’s dusk end
When the shades ascend,
Let her wake to the kiss of a tender friend,
To render again and receive !

Robert Louis Stevenson
Robert Louis Stevenson (1850-1894)

 (Poème extrait de « Songs of Travel »)

Que s’éveille au matin la beauté

Que s’éveille au matin la beauté de beaux rêves,
Que s’éveille la beauté du repos !
Que s’éveille la beauté
Pour l’amour de la beauté
À l’heure où les oiseaux s’éveillent dans le taillis
Et les étoiles brillent à l’Ouest !
Que s’éveille au soir la beauté du sommeil du jour,
Qu’elle s’éveille dans le soir pourpre !
Quand le jour se fait sombre
Et que montent les ombres,
Qu’elle s’éveille au baiser d’un tendre ami,
Pour encore rendre et recevoir !

Ω

Silent Noon

Your hands lie open in the grass,—
The finger-points look through like rosy blooms:
Your eyes smile peace. The pasture gleams and glooms
’Neath billowing skies that scatter and amass.
All round our nest, far as the eye can pass,
Are golden kingcup-fields with silver edge
Where the cow-parsley skirts the hawthorn-hedge.
’Tis visible silence, still as the hour-glass.
 .
Deep in the sun-searched growths the dragon-fly
Hangs like a blue thread loosened from the sky:—
So this wing’d hour is dropt to us from above.
Oh! Clasp we to our hearts, for deathless dower,
This close-companioned inarticulate hour
When twofold silence was the song of love.
.
Dante Gabriel Rossetti – photo de 1863 par Lewis Caroll

(Poème extrait de « House of Life »)

Silence de midi

Tes mains sont ouvertes dans les longues herbes fraîches,
Les bouts des doigts pointent telles des roses en fleur :
Tes yeux souriants respirent la paix. Le pré luit puis s’assombrit
Sous un ciel de nuées qui se dispersent et se rassemblent.
Tout autour de notre nid, aussi loin que l’œil puisse voir,
S’étendent des champs dorés de boutons d’or, bordés d’argent
Là où le cerfeuil sauvage longe la haie d’aubépine.
C’est un silence visible, aussi immobile que l’est devenu le sablier.
.
Dans la profondeur de la verdure fouillée par le soleil, la libellule
Est suspendue tel un fil bleu qu’on aurait défait du ciel :
Ainsi cette heure ailée nous est envoyée d’en haut.
Oh ! Serrons-la sur nos cœurs, comme don immortel,
Cette heure d’une communion intense et inexprimable
Où un silence partagé à deux fut le chant de l’amour.
 .
Traduction : Charles Johnston

Sainte-Cécile : En avant la musique !

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Sainte-Cécile par Guido RENI – 1606

22 novembre : c’est le jour de la Sainte-Cécile !

Pauvre Cécile, jeune patricienne du IIIème siècle, dont la légende étrange rapporte que, mariée contre son gré, elle voulut rester vierge par respect pour le dieu qu’elle adorait, convertit à sa foi la plupart de son entourage en commençant par son mari, et finit, après avoir légué sa maison au Pape, sous la hache mal aiguisée d’un bourreau qui ne put, horreur, terminer sa décollation malgré plusieurs essais incomplets.

Pas vraiment de raison dans cette histoire pour qu’on fît d’elle la patronne des musiciens et des luthiers ! Sauf qu’il s’est dit un jour que sur le chemin vers son martyre, Cécile entendit une musique venue du Ciel. Il n’en fallait pas plus…!

Mais qu’en son nom les musiciens, et pas les moindres, ont écrit de merveilleuses pages !

Depuis le XVIème siècle on ne compte plus les partitions dont Sainte-Cécile est l’inspiratrice : de Marenzio, madrigaliste de la Renaissance, jusqu’à notre contemporain, le compositeur estonien Arvo Pärt, et avant lui le très britannique Benjamin Britten (né un 22 novembre), en passant par Purcell, Haydn, Haendel, Gounod et Liszt lui-même, entre autres, les musiciens de toutes époques n’ont pas manqué d’honorer, et de quelle manière, leur sainte patronne.

Parmi ces trésors, il y a ceux que l’on découvre ou redécouvre à l’occasion de cette vraie fête de la Musique, et ceux qu’on ne se lasse pas d’écouter, qui n’ont besoin d’aucun autre prétexte que celui du plaisir dont ils nous abreuvent.

En voici quelques extraits pour fêter la Musique et les Musiciens :

Une façon de chanter bien fort et bien haut : VIVE LA MUSIQUE !!!

NPG 1352; Henry Purcell by or after John Closterman
Henry Purcell – Portrait par Closterman – 1695

Ode for St.Cecilia’s Day – « Hail bright Cecilia »

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joseph-haydn-par-thomas-hardy-1791
Joseph Haydn par Thomas Hardy (1791)

Cäcilienmesse

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George Friedrich Haendel par Balthasar Denner

Ode for St. Cecilia’s Day

♫♫

charles-gounod
Charles Gounod (1818-1893)

Messe solennelle de Sainte-Cécile (« Sanctus »)

Cosmique !

Une goutte de musique pure est un point d’éternité.

Yves Nat (Pianiste – 1890-1956)

Emil Gilels joue le « Prélude en Si mineur » de Alexandre Siloti (arrangement du « Prélude en Mi mineurBWV 855a » du « Clavier bien tempéré » de J.S. Bach)

ƒƒƒƒ

L’état musical associe dans l’individu l’égoïsme absolu à la plus haute générosité. On veut simplement être soi, non par orgueil mesquin, mais par volonté suprême d’unité, par un désir de rompre les barrières de l’individualité ; pour faire disparaître non l’individu, mais les conditions astreignantes imposées par l’existence de ce monde. […] Qui n’a pas eu la sensation d’absorber le monde dans ses élans musicaux, ses trépidations et ses vibrations, ne comprendra jamais cette expérience où tout se réduit à une universalité sonore, continue, ascensionnelle, tendant vers les hauteurs dans un agréable chaos. Et qu’est-ce que l’état musical sinon un doux chaos dont les vertiges sont des béatitudes et les ondulations des ravissements ?
Je veux vivre simplement pour ces instants, où je sens l’existence tout entière comme une mélodie, où toutes les plaies de mon être, tous mes saignements intérieurs, toutes mes larmes retenues… se sont rassemblés pour se fondre en une convergence de sons, en un élan mélodieux et une communion universelle, chaude et sonore.
[…] Je suis parvenu à une immatérialité douce et rythmée, où chercher le moi n’a aucun sens…
Cioran (Le livre des leurres / I – Extase musicale)

ƒƒƒƒ

Quelques mots sur le prélude de Bach arrangé par Siloti :

Alexandre Siloti - 1863-1941
Alexandre Siloti – pianiste et compositeur russe (1863-1941)

Le goût prononcé d’Alexandre Siloti pour l’arrangement et la transcription – qu’il avait sans doute hérité de son maître Franz Liszt – l’a conduit à exercer abondamment ce talent particulier sur les œuvres des plus célèbres compositeurs tels que Vivaldi, Beethoven, Liszt lui-même, et Tchaïkovski. Mais son arrangement le plus connu, et pour cause, demeure celui qu’il a réalisé du prélude en Mi mineur – BWV 855 – du Livre I du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach.

Cet arrangement consiste essentiellement en un changement de la tonalité (le Mi mineur de Bach devient Si mineur chez Siloti) d’une part, et d’autre part, en une inversion du rôle des mains, les seize notes de chaque mesure égrainées par la main gauche du Cantor étant désormais jouées par la main droite du transcripteur. Siloti ajoute également une reprise, que Bach n’avait pas envisagée, lui permettant par le jeu des accords de souligner la ligne mélodique.

Mais sachons cependant que dans sa superbe interprétation à Moscou en 1962, Emil Gilels a quelque peu aménagé de manière personnelle la partition de Siloti. Sans doute ce qui, combiné à l’incomparable talent du pianiste et à sa profonde  sensibilité, confère à ce moment musical cette magie cosmique que la vidéo a heureusement conservée.

La version originale du Prélude en Mi mineur (et de la fugue associée) du « Clavier bien tempéré » de Jean-Sébastien Bach magnifiquement interprétée par Edna Stern :

 Siloti, à l’évidence, ne partait pas de rien… N’est-ce pas ?
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