Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Auteur : Lelius
La musique et la poésie : des voies vers les êtres... Un chemin vers soi !
De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?
Baudelaire – « Hymne à la beauté » (« Les Fleurs du Mal »)
La jeune et talentueuse soprano égyptienne Fatma Said, accompagnée au piano par l’excellent Roger Vignoles, chante une des « Canciones clásicas españolas » écrites par le compositeur catalan Fernando Obradors entre 1920 et 1940 :
Del cabello más sutil…
Del cabello más sutil Que tienes en tu trenzado He de hacer una cadena Para traerte a mi lado. . Una alcarraza en tu casa, Chiquilla, quisiera ser, Para besarte en la boca, Cuando fueras a beber.
Du cheveu le plus délicat…
Du cheveu le plus délicat Qui se glisse dans ta tresse, Je veux tramer une chaîne Pour te ramener près de moi. . Une cruche dans ta maison, Mon enfant, je voudrais être, Pour t’embrasser sur la bouche Lorsque tu y viendras boire.
Marianela Nunez – « Nela » (film de Andy Margetson )
C’est décidé ! Je vais, à mon tour, (pourquoi pas ?) vous donner quelques conseils – très simples, évidemment – pour surmonter positivement les peines de votre confinement :
– Commencez par vider votre garage. Complètement. Plus de voiture, certes, mais tout le reste doit disparaître (l’établi, la caisse à outils, la tondeuse à gazon, la trottinette de votre cadette, les vélos, la table de tante Amélie destinée au prochain vide-grenier, etc…). Tout !
– Installez sur les murs tous les spots électriques que vous trouverez dans la maison.
– Réquisitionnez, sans prêter attention aux manifestations de votre aîné, la « Go-Pro » avec laquelle il filme ses fameuses cascades en « skate-board » qui vous énervent tant. Ce sont vos performances qu’elle enregistrera pour la circonstance.
– Buvez un grand verre d’eau et enfilez votre body.
– Sur votre application musicale favorite lancez le titre de Nina Simone, « Feeling good ». Positif, non ? Montez le son à fond !
Et voilà, c’est à vous. Dansez, dansez, dansez…!
Je suis sûr que vous vous sentirez bien… Bien courbatue…
Si le film de votre prestation ressemble, peu ou prou, au modèle que je vous ai choisi, n’hésitez pas à l’envoyer sans tarder aux directeurs artistiques des plus grands ballets du monde. Je vous garantis une carrière internationale de danseuse étoile dans les plus brefs délais…
Vous en rêvez, n’est-ce pas ? Et ça, c’est positif ! 😉
All the best !
P.S. L’immense Marianela Nunez a commencé, dans son jeune âge, ses premiers exercices de danse dans le modeste garage familial, faute de mieux.
* * *
Birds flying high, you know how I feel Sun in the sky, you know how I feel Breeze driftin’ on by, you know how I feel
It’s a new dawn
It’s a new day It’s a new life for me, yeah It’s a new dawn And I’m feeling good
I’m feeling good !
Les oiseaux volent haut, tu sais ce que je ressens Le soleil dans le ciel, tu sais ce que je ressens La brise caresse mon visage, tu sais ce que je ressens
C’est une nouvelle aube C’est un nouveau jour C’est une nouvelle vie pour moi, oui C’est une nouvelle aube C’est un nouveau jour C’est une nouvelle vie pour moi, oh Et je me sens bien
Les poissons dans la mer, tu sais ce que je ressens La rivière coule librement, tu sais ce que je ressens Les arbres en fleurs, tu sais ce que je ressens
C’est une nouvelle aube C’est un nouveau jour C’est une nouvelle vie pour moi
Et je me sens bien
Une libellule au soleil, tu sais ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Les papillons s’amusent tous, tu sais ce que je veux dire Dormir en paix une fois la journée finie, c’est ça que je veux dire Et ce vieux monde est un nouveau monde Et un monde audacieux, à mes yeux
Des étoiles quand tu brilles, tu sais ce que je ressens L’odeur des pins, tu sais ce que je ressens Oh, la liberté m’appartient Et je sais ce que je ressens
C’est un nouveau rêve
C’est un nouveau jour C’est une nouvelle vie pour moi
La guitarra hace llorar a los sueños. El sollozo de las almas perdidas se escapa por su boca redonda. Y como la tarántula, teje una gran estrella para cazar suspiros, que flotan en su negro aljibe de madera.
La guitare fait pleurer les songes. Le sanglot des âmes perdues s’échappe par sa bouche ronde. Et comme la tarentule, elle tisse une grande étoile pour chasser les soupirs qui flottent dans sa noire citerne de bois.
Traduction : Pierre Darmangeat
§
Restée interdite pendant des siècles, la Zambra (traduction : "fête") est une tradition de danse et de musique espagnole aux racines multiples, maures, séfarades et gitanes. Espagnole à l'origine, la Zambra reçoit son qualificatif de "mora" (maure) lorsque les arabes et les berbères l'adoptent, entre le IXème et le XVème siècles, à l'occasion des festivités – plus particulièrement les mariages – qu'ils organisent. Les populations juives séfarades, souvent de langue arabe, et partageant avec les maures la même fuite vers les campagnes et les montagnes devant la conversion du pays au christianisme, l'adoptent également. Les gitans, persécutés eux aussi, réinventent cette tradition musicale lors de leur arrivée en Andalousie, à la fin du XVème siècle.
La Zambra Mora (ancêtre du Flamenco) se danse habituellement les pieds nus avec une jupe souple et généreuse, à volants, exprimant par des mouvements très proches de la danse du ventre, la sensualité passionnée de ces peuples opprimés dont elle est, d'une certaine manière, devenue un emblème.
Première diffusion sur « Perles d’Orphée » le 26/12/2012
« Vous cherchez du côté du plus grand… C’est tellement plus simple : J’attends le printemps. Ce que j’appelle le printemps n’est pas affaire de climat ou de saison. Cela peut surgir au plus noir de l’année. C’est même une de ses caractéristiques : Quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser – et au bout du compte, délivrer.
Le printemps n’est rien de compréhensible – c’est même ce qui lui permet de tenir dans trois fois rien – un bruit, un silence, un rire.
Il se moque de conclure. Il ouvre et ne termine jamais. Il est dans sa nature d’être sans fin.
Ce que j’appelle le printemps ne va pas sans déchirure. C’est une chose douce et brutale. Nous ne devrions pas être surpris de ce mélange. Si nous le sommes, c’est que la vie nous rend distraits. Nous ne faisons pas assez attention.
Si nous regardions bien, si nous regardions calmement, nous serions effrayés par la souveraineté de la moindre pâquerette : elle est là, toute bête, toute jaune. Pour être là, elle a dû traverser des morts et des déserts. Pour être là, toute menue, elle a dû livrer des guerres sans pitié.
Ce que j’appelle le printemps est une chose du même ordre…
Dans le printemps, rien de tranquille ni de gagné d’avance. Lorsqu’il arrive, nous ne nous y retrouvons plus. Presque rien n’a changé et ce presque rien change tout.
Nous nous accoutumons trop vite à ce que nous avons.
Dieu merci, le printemps vient remettre du désordre dans tout ça. Nous découvrons que nous n’avons jamais rien eu à nous, et cette découverte est la chose la plus joyeuse que je connaisse. »
Christian Bobin (in « L’équilibriste » – Éditions Le temps qu’il fait – 1998)
Pendant ce temps-là, notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du plaisir, et le glaive était suspendu sur nos têtes.
Abbé Prévost – Manon Lescaut
Pendant les quelques semaines qui suivent leur première rencontre foudroyante dans cette sordide auberge où ni l’une ni l’autre n’auraient dû se trouver, les deux jeunes amants choisissent de se cloîtrer dans l’appartement parisien que loue Des Grieux pour abriter la passion naissante qu’il partage avec la charmante et volage Manon. Le jeune couple, qui vient d’abandonner le fou projet d’un mariage, s’active à « frauder les droits de l’Église » de la plus belle des manières…
De la plus belle des manières chorégraphiques, ainsi qu’en 1974 Kenneth MacMillan, alors directeur artistique du Royal Ballet de Londres, avait écrit et monté pour la première fois ce joyau emblématique de la danse classique :
Marianela Nuñez (Manon) et Federico Bonelli (Des Grieux) partagent ce confinement aussi passionné qu’aérien sur la scène du Royal Opera House :
Est-il instant plus pathétique que celui qui enferme dans la furtive extase d’un baiser d’amour le sourire de la grâce et la noblesse des corps ?
Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Aragon (« Il n’y a pas d’amour heureux »)
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Hubert Käppel (guitare) : Fantaisieen Ré Majeur de David Kellner
David Kellner - v 1670-1748 (luthiste et compositeur)
- vers 1670 : Naissance près de Leipzig, en Allemagne. - 1693 : inscription à la faculté de Turku en Finlande (province suédoise) - Quelques années plus tard s'inscrit à l'université de Tartu, en Suède, et devient avocat dans cette même ville où son frère est en charge des orgues de la cathédrale. - Fait ensuite un passage dans l'armée suédoise qui le promeut capitaine. - A la mort de son frère, en 1733, David Kellner est nommé directeur de musique, organiste et carillonneur de l'église allemande à Stockholm. - 1745 : il publie un traité sur la basse continue ainsi qu'un traité de droit public en langues suédoise et allemande. - 1752 : la publication d'un traité d'harmonie lui confère une certaine notoriété. - Toute sa vie il a joué du luth, instrument pour lequel il a composé. - 6 avril 1748 : il meurt à l'âge de 78 ans. Il aura servi la Suède pendant cinquante années.
Le Tango est foncièrement baroque : L’esprit classique avance droit devant lui, l’esprit baroque s’offre des détours malicieux, délicieux. Ce n’est pas qu’il veuille arriver plus vite. Ce n’est même pas qu’il veuille arriver. C’est qu’il veut jouir du voyage.
Alicia Dujovne Ortiz – journaliste, poétesse et romancière argentine
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Par cette rusticité animale qui la rend plus lourde et plus fragile que sa cadette d’acier, la corde baroque – tresse subtile des boyaux d’un mouton – confère à l’instrument qu’elle grée une sonorité toute particulière, aigre, grinçante, boudeuse parfois, mais tout autant chaude, ronde et bienveillante.
Ainsi, agrégé dans cette irréductible osmose entre la blessure et l’onguent, le chant du violon et du violoncelle baroques se dote-t-il de cette expression charnelle si profondément humaine.
Comment s’étonner que le Tango s’en empare, qui, par vocation, danse dans un frisson macabre, nous donnant, comme le dit Borges, « l’impression, de manière tragique, d’avoir trouvé la mort en nous battant à un coin de rue du faubourg » ?
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Por entre la cadencia de tu musica queda Yo palpo la dureza viva del arrabal, Como por entre una vaina de seda La hoja de un puña.*
Fernán Silva Váldes (1887-1975) – Poète et romancier uruguayen
in « El Tango » – 1921
* A travers la cadence de ta musique Je palpe la cruauté vive du faubourg Comme à travers un fourreau de soie, La lame du poignard.
Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ; Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté A l’astre, son sourire au matin enchanté ; Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie, Et nous l’apportent…
Victor Hugo – « Les Oiseaux » (in « Les Contemplations » – 1856)
§
Quintetto d’Uccellini
Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques…
Verlaine – « Clair de Lune » (in « Fêtes Galantes » – 1869)
Voilà bien longtemps, il s’était « fait tout p’tit devant une poupée »… Et comme nous étions heureux d’entendre ce vieil ours moustachu chanter sa soumission à cette poupée qui avait réussi à le « faire filer doux » devant sa tendre tyrannie.
Mais le temps a passé. Parti le vieil ours, envolée la poupée !
La petite-fille de la poupée a fini pourtant par se mettre à chanter, avec son mari et ses potes (signe des temps)… la même chanson !
Et, s’il est différent, notre plaisir, avouons-le, n’en est pas moindre… empreint de ce soupçon de nostalgie facétieuse qui ne vient se glisser que dans les souriants sillons des pattes d’oie.
Le nom de cette chanteuse, musicienne et compositrice américaine :
Natalie Knutsen, surnommée Nataly Dawn
Ce groupe de talentueux musiciens s’appelle (prononcez à la française avec l’accent américain) :
Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L’empire familier des ténèbres futures.
Baudelaire – « Bohémiens en voyage »
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Cybèle sur son char (XVIème) – A Rome, Déesse de la Terre, de la fertilité, et maîtresse des fauves
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Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,
Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages,
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue, aux chantres grecs, nos maîtres,
Haut montée en un char traîné par deux lions…
Lucrèce – « De Rerum Natura » (Livre II) – Traduction A. Lefèvre (1899) Éditions « Les échos du marquis » – 07/2013 –
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Laurent Terzieff dit René Char : « Redonnez-leur »
Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux, Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe. Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage. Ils chériront le vide de leur cœur jusqu’au désir suivant ; Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ; Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits, Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu.
René Char (1907-1988) – « Fureur et Mystère » (Gallimard, 1948)
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La nature et l’art semblent se fuir, et, avant qu’on y songe ils se sont retrouvés. — Goethe(Poésies)
« Blonde »: L’art de l’image et celui des sons unis dans la paix d’une terre repue de sa propre générosité.
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Je regrette les temps de la grande Cybèle
Qu’on disait parcourir, gigantesquement belle,
Sur un grand char d’airain, les splendides cités ;
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L’Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
– Parce qu’il était fort, l’Homme était chaste et doux.
Rimbaud – in « Soleil et chair » I (29 avril 1870)
L’écriture, la poésie, le dessin, la peinture, la musique, comme moyens d’échapper à l’horreur immédiate des camps nazis, comme outils du souvenir, du témoignage et de l’indispensable transmission.
Comme probable chemin vers un éventuel et douloureux pardon, pour autant qu’il soit possible, même après tant d’années, de pardonner hors du repentir…?
Felix Nussbaum – Les squelettes jouent pour la danse – 1944
La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler ; c’est pourquoi il paraît bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire des poèmes.
Adorno – « Méditations sur la Métaphysique » (en réponse, dix ans après, à sa propre affirmation de 1949 : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. »)
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Domenico di Michelino – Dante et son poème – XVème
Considerate la vostra semenza ; fatti non foste a viver come bruti, ma per seguir virtute e conoscenza.
(« Considérez votre dignité d’homme : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme des bêtes, mais pour acquérir vertu et connaissance. ») Dante – « Divine Comédie », cité par Primo Levi – « Si c’est un homme » – chap. 11
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Tromper l’horreur du camp :
La soprano Anne-Sofie Von Otter a publié en 2007 un CD intitulé, « Terezin Theresienstadt »(camp nazi tristement célèbre), dans lequel elle interprète des œuvres que composèrent des musiciens juifs internés dans ce « ghetto » créé de toutes pièces, pour, supercherie couplée à l’horreur, servir à la propagande hitlérienne de démonstration de sa « bonne foi ». La chambre à gaz était le plus souvent le but du séjour.
Malgré les souffrances, la faim et le froid, qui étaient le quotidien de ces intellectuels juifs regroupés dans cette antichambre des fours crématoires d’Auschwitz, la création artistique restait leur plus puissant soutien. Parmi eux, une écrivaine et compositrice tchèque, Ilse Weber.
Désignée infirmière pour les enfants du camp, elle avait composé diverses mélodies pour les distraire et les calmer. Alors qu’elle était en route pour la chambre à gaz en compagnie de son jeune fils, Tommy, elle lui chanta, pour tromper l’horreur du chemin et l’apaiser jusqu’à l’ultime instant, cette tendre mélodie, devenue célèbre depuis, « Wiegala ».
Dodo l’enfant do, Le vent joue de la lyre. Il joue doucement entre les verts roseaux, Le rossignol chante sa chanson. Dodo…
Dodo, l’enfant do, La lune est une lanterne Au plafond noir du ciel, Elle contemple le monde Dodo…
Dodo, l’enfant do, Comme le monde est silencieux ! Pas un bruit ne trouble la paix, Toi aussi mon bébé, dors. Dodo, l’enfant do, Que le monde est silencieux !
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Se souvenir…
et indéfiniment transmettre :
Zoran Mušič, – peintre slovène (1909-2005)
Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? […] Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement.
Vladimir Jankélévitch (1903-1985)
in « Pardonner ? » – 1971
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David Olère – Gazage (peint après 1945)
Si c’est un homme…
Vous qui vivez en toute quiétude Bien au chaud dans vos maisons Vous qui trouvez le soir en rentrant La table mise et des visages amis, Considérez si c’est un homme Que celui qui peine dans la boue, Qui ne connait pas de repos, Qui se bat pour un quignon de pain Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c’est une femme Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Et jusqu’à la force de se souvenir, Les yeux vides et le sein froid Comme une grenouille en hiver. N’oubliez pas que cela fut, Non ne l’oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cœur Pensez y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant : Répétez-les à vos enfants. Ou que votre maison s’écroule, Que la maladie vous accable Que vos enfants se détournent de vous.
Primo Levi (1919-1987)
* * *
Il y a encore des chants à chanter au delà des hommes.
Paul Celan (1920-1970)
Ce billet,légèrement modifié ici, a été initialement publié sur "Perles d'Orphée" le 14/02/2013 sous le titre : "Orphée et la barbarie"
Ce billet reprend et complète l’article diffusé sur « Perles d’Orphée »
le 4 mai 2013 : « Célimène et le Cardinal »
Molière par Houdon
Ce 4 juin 1666, Molière, enveloppé pour la première fois dans le manteau d’Alceste, traverse la scène du Palais-Royal.
Acte V – Scène IV : La pièce touche à sa fin. Il sait que dans un très court instant le rideau va tomber sur la dernière réplique lancée par Philinte. Il ne peut imaginer que cette comédie si fraichement écrite deviendra l’une de ses plus mémorables réalisations : « Le Misanthrope ». Alceste, « l’atrabilaire amoureux » (de la belle et coquette Célimène), est au comble de la déception : elle vient d’exprimer clairement son refus de le suivre dans l’exil qu’il s’est choisi, loin des hypocrisies de cette société qu’il déteste.
Il en conclut qu’elle ne l’aime pas, et décide de rompre, sèchement :
Non, mon cœur, à présent, vous déteste…
Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage de vos indignes fers pour jamais me dégage.
Il fuira donc seul ce monde qui le déçoit irrémédiablement :
Trahi de toutes parts, accablé d’injustices, je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices, et chercher sur la terre un endroit écarté où d’être homme d’honneur on ait la liberté.
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Pieter Bruegel – Misanthrope-1568
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Mais tout ne s’arrête pas là, Le Misanthrope, né sans doute avec le troisième homme, reviendra – il revient toujours… à supposer qu’il parte vraiment. Comment se fuir soi-même ?
Depuis le « Timon ou le Misanthrope » du poète latin Lucien, après le « Timon d’Athènes » de Shakespeare, et bien sûr après « Le Misanthrope » de Molière, ce personnage bougon, ennemi du genre humain, traverse les siècles. Les hommes savent si bien, en tout temps, être détestables, qu’il n’est après tout pas surprenant qu’à chaque époque l’un d’eux s’octroie le droit – ou le devoir – d’exprimer le dégoût de ses contemporains.
Ainsi donc « L’Homme franc » de William Wycherley en 1676, le « Philinte » de Fabre d’Églantine en 1790, qui se veut une suite à la pièce de Molière, le héros de « The School of Scandal » de l’irlandais Richard Sheridan en 1777, « Le Misanthrope réconcilié », de la pièce inachevée de Schiller à la fin du XVIIIème, et au XIXème siècle, les misanthropes des comédies de Labiche et de Courteline.
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Jacques Rampal (1944-2015)
S’inscrivant dans cette lignée d’auteurs poursuivants, en 1992, Jacques Rampal écrit « Célimène et le Cardinal ».
En alexandrins !
La pièce se présente comme une suite à l’illustre « Misanthrope » – sans doute la plus fidèle et, partant, la plus réussie : Une vingtaine d’années a passé. Nos personnages ont changé, pas leurs sentiments : Alceste, après le long exil volontaire que Molière lui a imposé au dernier acte, est devenu cardinal, prélat puissant à l’autorité affirmée. Le temps, cependant, n’a pas émoussé son amour pour Célimène. Célimène a abandonné son statut de courtisane et s’est installée dans la vie d’une épouse bourgeoise, mère de quatre enfants. Sa nouvelle situation et la maturité dont elle est désormais parée n’ont aucunement altéré les désirs de liberté et la passion de plaire de la jeune fille d’hier.
Ils se retrouvent, en scène, pour le plus grand bonheur du théâtre.
Ludmilla Mikaël et Gérard Desarthe ont créé cette pièce en 1993. Elle a été reprise de nombreuses fois depuis, interprétée par des comédiens de grand talent. J’avoue cependant mon immense sympathie pour le bijou que sertissent ces deux comédiens-là, créateurs de la pièce.
L’émotion et la drôlerie des situations, la qualité du texte, la justesse et la subtilité du jeu des acteurs, le charme irrésistible de Ludmilla Mikaël, tout est réuni pour un bien agréable moment de vrai théâtre dont on ne saurait se lasser…
C’est peut-être aussi, pour ceux à qui les années n’auraient pas encore offert d’être confrontés à pareille situation, l’occasion d’interroger le temps qui vient…
Certains disent que, chaque soir, dans les coulisses, on entendait Molière glousser de plaisir… N’en doutons pas !
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Le début de la pièce (en deux vidéos) :
Alceste et Célimène se retrouvent 20 ans après…
Désormais revêtu de la pourpre cardinalice, Alceste se rend chez Célimène, non sans trouble. Passées les banalités gênées des retrouvailles, Célimène, dominant son émotion, va redoubler de charme pour obliger Alceste, maladroitement drapé dans la suffisance de son statut, à lui avouer l’amour qu’il n’a jamais cessé de nourrir à son égard.
Un face à face, une joute parfois fougueuse, entre deux amants qui dissimulent sous leur intelligence et la vivacité de leur esprit leur difficulté à parler librement le langage de l’amour.
José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Leitura
L’écrit est une parole pétrifiée, une empreinte. Lire, et non seulement lire à voix haute, est retrouver le mouvement de cette parole, elle-même animée par un esprit : animée. Même un monologue est dialogue, voix diverses, polyphonie. Toute parole, en son essence, en sa nature profonde, est drame, théâtre. Toute chose écrite a lieu sur une scène intérieure, intime.
[…]
José Ferraz de Almeida Júnior (Brésil – 1850-1899) – Moça com Livro
Il me semble avoir lu que nous lisons moins les livres qu’ils ne nous lisent. Nous croyons aller vers eux, vers ce qu’ils nous disent, entrer en eux : ils viennent à nous, ils font surgir de nos oublis des pans et des verstes de notre vie. Leur voix nous peuple d’échos. Ils suscitent en nous des horizons. Ils descellent des profondeurs, nous révèlent des puits, des citernes. Le livre de papier encore ouvert entre nos mains, nous voici lisant au livre de nous-même. Peut-être que les livres que nous aimons le plus et que nous admirons sont ceux qui rallument en nous ce que nous ne savions plus même éteint.
Claude-Henri Rocquet (1933-2016)
« Lecture de Rimbaud » in « Les Carnets d’Hermès » N°9 – 10/2016
(pages 22 & 39)
Le trémolo, c’est-à-dire la création d’une ligne mélodique par la répétition rapide d’une même note aiguë accompagnée par les notes graves de l’harmonie, est l’un des effets les plus charmeurs que la guitare puisse produire.
Charles Duncan – Célèbre pédagogue américain de la guitare, auteur de « The Art of Classical Guitar Playing »
Bien exécuté, le trémolo, dédoublant l’instrument par un effet polyphonique, suscite immanquablement l’admiration. Mais quel guitariste faut-il être pour concilier dans la subtile fluidité d’un même geste, précision, vélocité et consistance, sans lesquelles cet « arpège sur une corde » ne saurait jamais donner l’illusion d’une guitare jumelle.
Un professeur de guitare avait depuis longtemps pris l’habitude de rappeler régulièrement à ses élèves que l’univers de la musique se divise en deux grandes époques : « avant » Jean-Sébastien Bach et « après » lui.
Agustin Barrios Mangore (1885-1944)
S’agissant du monde resserré de son instrument, et pour mettre particulièrement en lumière autant le charme hypnotique du trémolo que ses exigences techniques, il ne manquait jamais d’ajouter à ce propos sa conviction personnelle selon laquelle le monde de la guitare se divisait, lui aussi, en deux périodes : « avant » Agustin Barrios et « après » lui. – Agustin Barrios Mangore, compositeur et Maître paraguayen de la guitare, mort en 1944.
Manière bien à lui de convoquer à son cours, pour l’exemple, les deux magnifiques pièces emblématiques du répertoire pour guitare dans lesquelles l’usage du tremolo est porté au paroxysme de l’enchantement :
« Recuerdos de la Alhambra » (Souvenirs de l’Alhambra de Grenade) composé en 1896 par Francisco Tarrega comme un écho aux sonorités d’une des fontaines du palais.
« Una limosna por el amor de Dios » (Une aumône pour l’amour de Dieu), écrite par Agustin Barrios peu de temps avant sa disparition en août 1944.
A la courte liste des guitaristes qui ont frisé la perfection dans l’exécution du trémolo, il faut désormais ajouter, incontestablement, une jeune virtuose sud-coréenne déjà au sommet de son art : Kyuhee Park.
Avec elle la technique devient poésie.
… Et, en témoigne l’image, elle ne joue que d’une seule guitare.
« Recuerdos de la Alhambra »
Ω
« Una limosna por el amor de Dios »
Cette très émouvante pièce de guitare porte un second titre : "El ultimo canto" (Le dernier chant). Pour comprendre ses deux titres, il faut se rappeler l'histoire touchante qu'on dit être à leur origine :
Ce 2 juillet 1944, Agustin Barrios est à San Salvador, en leçon avec un de ses élèves, lorsque quelqu'un frappe à la porte. Le maître va ouvrir et se trouve alors en face d'une vieille dame, le sourire pâle et édenté, un bras tendu en avant, la main ouverte. "Una limosna por el amor de Dios" (une aumône pour l'amour de Dieu), lui demande-t-elle.
Après avoir donné quelques pièces de monnaie à sa pauvre visiteuse, Barrios revient vers son élève et lui dit avec un large sourire :
– Je travaille à une nouvelle composition et je vais, en souvenir de cet instant, y intégrer les coups à la porte.
Barrios meurt un mois plus tard, le 7 août, en laissant cette composition terminée mais sans titre. Ces deux cognements sur la porte apparaissent bien dès les premières mesures et persistent jusqu'à la fin du morceau.
Pour évoquer le souvenir de cette visite inattendue, la pièce reçut donc le titre de "Una limosna...". Mais, comme c'était aussi la dernière pièce que le Maître avait composée, elle fut également nommée "El ultimo canto".
Ce n’est pas du Poulenc plaisant genre Concerto à deux pianos, mais plutôt du Poulenc en route pour le cloître, très XVe siècle si l’on veut…
Francis Poulenc 1899-1963
C’est ainsi que Francis Poulenc, dans une de ses correspondances de 1936, évoquait son « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales » qu’il était en train de composer pour Winnaretta Singer, la Princesse Edmond de Polignac.
Enchantée par le succès du « Concerto à deux pianos » qu’elle avait commandité en 1932, c’est avec un enthousiasme redoublé, de mécène et de musicienne, que la Princesse lui avait demandé, cette fois-ci, une pièce pour orgue et petit orchestre destinée à être jouée dans le cadre des soirées musicales qu’elle avait coutume d’organiser dans son hôtel particulier.
Princesse Edmond de Polignac 1865-1943
Pouvait-elle se douter, connaissant le style habituellement espiègle et humoristique de la musique de Poulenc, que la fantaisie ludique qu’elle était fondée à attendre, serait en réalité une œuvre profonde, ample et solennelle, empreinte d’une sincère spiritualité que le compositeur n’avait pas vraiment laissé paraître auparavant ?
Qui, en effet, aurait pu prévoir l’influence capitale que l’année 1936 allait exercer dans la vie et la carrière de Francis Poulenc ?
La concomitance de certains évènements de l’été 1936 – mort tragique d’un collègue et ami de Poulenc, Pierre-Octave Ferroud, et première visite à Rocamadour – avait fait peser sur le compositeur gouailleur des « Chansons gaillardes » et des « Biches » une intense charge émotionnelle qui devait le ramener à la foi chrétienne de son enfance.
Aussitôt franchie la dernière marche du retour, Poulenc, illuminé, posait les premiers accords des « Litanies à la Vierge noire ».
Songeant au peu de poids de notre enveloppe humaine, la vie spirituelle m’attirait de nouveau. Rocamadour acheva de me ramener à la foi de mon enfance…
Notre Dame de Rocamadour
Ainsi naissait en lui un autre artiste, plus grave, qui, sans renier le premier, viendrait désormais cohabiter avec lui au travers d’un même langage musical. Cet éclectisme et cette complexité, le critique Claude Rostand les saluera en qualifiant aimablement Poulenc de « Moine et voyou ».
C’est donc ce nouvel état d’être qui devait présider à l’écriture finale de la partition du « Concerto en sol mineur pour orgue, orchestre à cordes et timbales ».
Sur le chemin du « cloître », en robe de bure, inspiré par les Maîtres anciens de l’orgue et du contrepoint (Buxtehude et Bach) certes… mais pas sans humour, ni esprit. Et, en tout cas, dans la grandeur et la vérité du musicien.
Dans le « Concerto pour orgue » le profane et le sacré contractent une alliance qui correspond à la nature profonde de Poulenc.
Jean Roy (Critique musical – 1916-2011)
Pour découvrir ou re-découvrir l’œuvre, il faut savourer la superbe interprétation qu’en a donnée en novembre 2019, à Francfort, l’organiste lettone Iveta Apkalna accompagnée par le hr-Sinfonieorchester sous la direction de son chef résident, Andrés Orozco-Estrada.
Un sublime moment de musique !
Les mots au service de l’écoute : Claire Delamarche* présente le « Concerto pour orgue » aux auditeurs du concert donné à la Philharmonie de Paris le 23 mars 2019 (extrait du programme) :
Le tutti d’orgue initial rappelle, par la tonalité comme par l’esprit, la Fantaisie en sol mineur BWV 542 de Bach. Mais c’est aux grands préludes de Dietrich Buxtehude que Poulenc emprunte la structure de l’œuvre, un mouvement unique divisé en sept sections enchaînées. Ces sections alternativement lentes et vives s’organisent en miroir autour du fiévreux Tempo allegro central, l’introduction alla Bach encadrant tout l’édifice de sa majesté.
Poulenc assigne à l’orgue un rôle ambigu. Il n’y a pas là ces affrontements titanesques auxquels les grands concertos pour piano ou violon nous ont habitués, mais plutôt une fusion entre le soliste et l’orchestre, le premier jouant souvent le rôle des bois et des cuivres absents du second.
Excellent pianiste, merveilleux accompagnateur, Poulenc se montra intimidé par l’instrument à tuyaux, qu’il appréciait beaucoup mais dont il ne perçait pas les arcanes. Il se fit donc aider par Duruflé pour établir les registrations, c’est-à-dire traduire en combinaisons de jeux les sonorités très précises qu’il avait en tête : les puissants tutti aussi bien que les couleurs les plus suaves, comme les trois plans sonores sans cesse changeants de l’Andante moderato, la cantilène de hautbois adoucie par un cor de nuit du Très calme ou, dans le Largo final, les exquis nuages de voix céleste flottant sur le solo d’alto, puis celui de violoncelle, au-dessus d’un tapis de cordes partagées entre sourdines et pizzicati.
Duruflé conserva toujours pour Poulenc une amitié et une admiration intactes. Il lui demanda un jour s’il avait en projet des pièces pour orgue seul. Poulenc répondit par l’affirmative mais ne prit jamais le temps de tenir sa promesse. Nous ne pouvons que le regretter.
*Claire Delamarche est musicologue, conservatrice à l’Auditorium de Lyon et l’auteure de « Béla Bartok », publié chez Fayard en 2012.