Fulgurances – XXIV – Quelle maison !

René-Guy Cadou 1920-1951

Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque nœud du bois renferme davantage
De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt
Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme
À la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles
Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel est le bonheur de cette solitude
Qu’une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d’un arbre dans le matin.

in Hélène ou le Règne Végétal  – Seghers (1981)

‘Entre doute et ferveur’

Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ?
Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ?
A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ? 

Que faire maintenant ?
N’attends pas le soleil, invente-le
N’attends pas que la vie s’épanouisse
étreins-la

Fais simplement ta part de colibri
avec ténacité
Accueille en toi les lumières du silence
Continue le chemin
même si raboteux
Une source neuve jaillit à chacun de tes pas

Touché ! En plein coeur.

Entre doute et ferveur   (extrait)

Au-delà de la mer,
disais-tu,
quelles lumières ?
Vers quel destin de pierre et de sable
tourner des visages creusés
par la brûlure d’exister ?
Le vent tournoie.
Le vent fait vibrer l’impossible,
violon pour la soif,
jungle verte dans l’ocre désert.

Au-delà, je répète au-delà,
pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure,
Au-delà,
c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre
aux senteurs d’oasis.
Et le rêve revient
s’accroche comme lierre
aspire la sève
pour la pulpe à venir
Toujours, la pulpe est à venir.
Demain sera de menthe et de jasmin
Demain peut-être ?

La mer, franchir la mer,
la mémoire et l’exil.
Le jour palpite comme une île,
minuscule cœur de l’immensité.

Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large,
aile sauvage et magnifique envol.
Atteindront-ils l’Eldorado
qui danse, feu follet,
danse dans le regard chargé de tant de brume
et se perd au lointain ?

Au-delà de la mer
comme un mirage à l’infini,
cette terre brûlée
en attente de pluie.
Interminable combat des vivants
pour que s’installe une clarté vivace.
Lancinante espérance.

Dans l’ombre de tes yeux
j’ai vu passer tous les instants du vivre,
noires blessures, éclats du soleil,
chemins d’herbes et de poussière,
Et tu rayonnais malgré la détresse.

Si la mort est au bout du chemin,
qu’elle soit l’estuaire
où la rivière abandonne ses boues
pour entrer, nue, dans l’océan.

Au-delà des mers, disais-tu,
Quelles sources nouvelles ?

Colette Gibelin

Fulgurances – XXIII – ‘Racines’

Pierre Seghers 1906-1987

 

 

Laurent Terzieff

dit un poème de

Pierre Seghers

Racines

Si je m’endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d’eaux grises
Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants
Si j’avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur
Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur

Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose
Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin
Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles
Se tairaient pour une seule rose et son parfum.

Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage
Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents
Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée
D’une fleur d’un seul jour, que le temps partage le temps,

Et que tout continue et que tout recommence
Que l’intérieur regarde et parle et refleurit
Dans le silence revenu où l’on entend battre une rose.

Elle viendra – 17 – Attraper la fumée

Paul_CézanneL’Estaque et le Château d’If

Le regret de la Terre

Un jour quand nous dirons : “c’était le temps du soleil,
Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille,
Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée,
Il savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait.
Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui,
C’était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre,
Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose,
Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs,
Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air
Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions,
Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli.
Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée,
Ah ! c’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant”.

Jules Supervielle 1884-1960

 

 in Les amis inconnus – Gallimard (1934)

Fulgurances – XIX – Eaux noires

Alejandra Pizarnik 1936-1972

L’obscurité des eaux

J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.

in L’Enfer musical, – Ypsilon éditeur – 10/2012. – Traduction : Jacques Ancet.

Musiques à l’ombre – 14 – ‘Poème’

Ernest Chausson 1855-1899

 

 

‘Poème’ pour violon et orchestre – Op. 25

L’oeuvre est dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe

 

 

La liberté de la forme n’en contrarie jamais l’harmonieuse proportion. Rien n’est plus touchant de douceur rêveuse que la fin, lorsque la musique, laissant de côté toute description, toute anecdote, devient le sentiment même qui en inspire l’émotion. Ce sont des minutes très rares dans l’œuvre d’un artiste.

Quand Claude Debussy endosse le costume de critique musical, sa plume n’invite pas la flagornerie et la complaisance. Voilà qui confère un poids tout particulier à ces lignes qu’il rédige en 1913 à propos du ‘Poème’ composé par Ernest Chausson en 1896 à l’intention de son ami le grand violoniste belge Eugène Ysaÿe.

C’est une nouvelle d’Ivan Tourgueniev, « Le chant de l’amour triomphant », qui a inspiré cette oeuvre. – Chausson avait initialement choisi ce titre pour sa composition mais il finit par la rebaptiser ‘Poème’.
Le romancier russe était très épris de la cantatrice Pauline Garcia qu’il avait connue à Moscou en 1841 ; mais de retour en France elle préféra épouser Louis Viardot, patronyme sous lequel on la connaît mieux aujourd’hui. Peine et obstination conduisirent, certes, Tourgueniev à l’écriture de cette nouvelle empreinte d’onirisme et de surnaturel, mais chose plus extraordinaire, le romancier fit bâtir son séjour français au plus près du pavillon des Viardot.

Pauline Garcia-Viardot 1821-1910

Il semblerait que Chausson n’ait pas rencontré Tourgueniev, mais la lecture qu’il fit de sa nouvelle et les liens d’amitié qu’il entretenait avec les Viardot, ont sans doute favorisé chez lui une perception particulière de ce drame amoureux qui, bien que situé par le nouvelliste au coeur de l’Italie du XVIème siècle, ne saurait dissimuler son caractère autobiographique..

 

Le concerto est réduit à un unique mouvement à l’intérieur duquel s’enchainent les trois sections qui le constituent :

Le ton intime et sombre qui domine le début de l’oeuvre, – Lento e misterioso –, offrant déjà son entrée au mystère, laissera la place, après la cadence méditative du violon, à un ciel mélodique plus propice à l’espérance. Le deuxième mouvement, bien qu’animé, n’échappe pas pour autant au climat de tension déjà installé. Le mystère demeure présent en filigrane durant le concerto tout entier. Avec un lyrisme maîtrisé, sans effusion, ni excès de virtuosité, le finale conduit l’oeuvre à une forme d’apaisement propice à l’espérance. « La musique devient le sentiment même qui en inspire l’émotion ».

Béatrice Cadrin, musicologue québécoise, résume ainsi, citant l'auteur, la nouvelle de Tourgueniev :

Dans ce récit ambigu, empreint d’une atmosphère sombre et mystérieuse, un jeune homme, de retour en Italie après un long voyage au Moyen Orient, emploie des enchantements ésotériques inquiétants pour tenter de reconquérir son ancienne flamme et de l’enlever à son mari. 
Ses nouveaux pouvoirs se manifestent dès le premier soir, alors qu’il joue sur un « violon hindou » à trois cordes « une mélodie passionnée, large comme l'espace, aussi coulante et sinueuse que le serpent qui avait enveloppé de sa peau le haut du manche. Et elle resplendissait d'une telle flamme, vibrait d'une telle joie triomphante que Fabius et Valéria sentirent leur cœur se serrer et que des larmes jaillirent de leurs yeux… »

La vie, une promesse…

La poésie de Barbara Auzou jumelle la grâce fragile d’un papillon et l’état d’être du visionnaire.

Ile Eniger – Préface de Grand comme – éditions unicité / 2024  

Grand comme (extraits : pages 94 à 96)

vivre au fond est une énigme
sur une route d’herbes et d’encres
sauvages
nous avons grandi trop vite
dans d’illusoires jardins
aux lèvres nos harmonicas
comme seuls accordéons de voyage

on nous a dit
il n’y a rien dans l’orbite des pierres
passez votre chemin
on nous a dit
la rose évasive s’évanouit au matin
soyons quittes
on nous a dit que l’invasion du lierre
étouffait l’amour
et la peau de chagrin que la rosée excite

on a feuilleté herbiers et dictionnaires
cherchant à comprendre en vain
la belle inquiète son parfum de romarin
sa beauté ordinaire qui s’invite
parfois en nos mains
pourtant une étoile au loin s’accroche
à son dernier empire
assommée de petit matin et
elle t’empoignera tout à l’heure
par les pans de ta veste
par les plis de ton cœur
et par les très longs cheveux de la conscience claire
tu verras alors danser sans la moindre peine
tout ce que la vie promet de mort
et les formidables efforts pour la combler
depuis le premier jour

Barbara Auzou

« C » comme France

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.

Derrière le plus simple arrondi, incomplet certes, d’une seule lettre de l’alphabet on peut parfois trouver un émouvant poème, chargé de messages, de son siècle ou d’un autre plus lointain, poissé du sang séché des braves, qu’un inoubliable poète mu par son espérance composa un jour outragé sur les bords libres de la Loire :

« C »

Qu’un musicien à la sensibilité exacerbée se fasse complice du poète, qu’il revête sa poésie d’un habit de mélodie…
Qu’un ténor, d’une douce et ondulante inflexion, unisse ces deux voix…
Et nos âmes oublieuses franchissant les ponts de notre Loire, traverseront aussi les combats douloureux de notre histoire et les souffrances de nos ainés.

Quand les vers sont d’Aragon et la musique de Poulenc, les drames que pudiquement ils racontent paraissent plus émouvants encore.
Quand Hugues Cuénod les chante, une larme pourrait bien nous échapper… de nos temps lointains venue.

C

J’ai traversé Les Ponts-de-Cé
C’est là que tout a commencé

Une chanson des temps passés
Parle d’un chevalier blessé,

D’une rose sur la chaussée
Et d’un corsage délacé,

Du château d’un duc insensé
Et des cygnes dans les fossés,

De la prairie où vient danser
Une éternelle fiancée,

Et, j’ai bu comme un lait glacé
Le long lai des gloires faussées.

La Loire emporte mes pensées
Avec les voitures versées,

Et les armes désamorcées,
Et les larmes mal effacées,

Oh ! ma France ! ô ma délaissée !
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.

Louis Aragon 1897-1982

 

in Les Yeux d’Elsa – 1942

Fulgurances – XIV – Caresser l’obscur

François Cheng (né en 1929)

Caresser l’obscur
S’enfoncer dans la nostalgie
           du marais
Retrouver l’instant
Où les poissons ensevelis

Se redéploient
           en milans
           en effraies
Dans l’odeur des vagues figées

Le ragondin sortant des roseaux
Avale un quartier de lune
Puis s’endort à même l’immense bruissement
Que propagent mille lieues à la ronde
Les canaux de sang
           aux anciens flux et reflux
Qui se souviennent
Qui viennent

Qui dira notre nuit – Arfuyen – 2003

Elle viendra – 15 – Dernier regard

Toute confidence exige d’être méritée. (Jean-Claude Pirotte – Cavale)

Même si tout s’arrêtait là… 

Même si tout s’arrêtait là,
Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre,
Même s’il me fallait descendre
Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,

Cela valait la peine d’être né,
D’avoir bu à longs traits le vin de l’existence,
D’avoir connu des joies et des douleurs intenses,
D’avoir aimé, d’avoir lutté, d’avoir pleuré.

Je n’ai pourtant pas fait des étincelles,
Rien que ces choses que l’on dit très ordinaires.
Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques.
Je confesse médiocrité.

Mais j’ai parfois marché sur l’eau, flotté dans l’air,
Je me suis vu sur la plus haute vague,
J’ai respiré un peu d’éternité.

Liliane Wouters –  Belgique 1930-2016

.

in Le livre du soufi (Le Taillis Pré – 2009) 

‘Les bienfaits de la Lune’

S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Un peu de Fleurs du mal
Quelque chose à fumer
S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Ça peut pas faire de mal
C’est du rêve imprimé.

Serge Reggiani – chanson ‘Monsieur Baudelaire’ 

Serge Reggiani dit Baudelaire :

‘Les bienfaits de la Lune’
– Petit poème en prose XXXVII –

La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. »

Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.

Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau informe et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce !

« Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. »

Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

Charles Baudelaire 1821-1867

 

Le Spleen de Paris – 1869

Elle viendra – 14 – ‘Mourir de mourir’

Deux poèmes extraits de :

 

J’arrive au bord de la falaise,
c’est la terminaison du temps.
Mes derniers pas sur la planète
ne font pas retourner l’oiseau.

Jamais le jour ne fut si beau
avec ses arbres que mordorent
les automnes et les crépuscules.

Nous déjeunons sous un reste d’ombrage
parmi les brises au langage inaudible
en qui se perd le peu que nous disons.

Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux.
Laissons voguer l’abeille encore
quand déjà ce n’est plus pour nous.

Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin,
le muflier rouge sur la pente,
l’éventail du mirobolant,
les degrés de l’escalier courbe
et l’art du chemin transversal.
.
Les sueurs, les travaux et les pluies
n’ont donc fait ce jardin tranquille
avec son balustre à sédum
entre la rose et les fraisiers
que pour le quitter comme un rêve.
.
Le vent caressait les feuillages
ici moins tristement qu’ailleurs.
.

Quitter ce lieu me fend le cœur
et c’est de mourir que je meurs.

Fulgurances – X – ‘Il faut fuir…’

Il faut fuir par une échelle de soie,
le long des murailles lisses,
hors du vaste Château où règne
la Mort étincelante, la fête noire
des cris zébrés de silence, qui dévastent
et déchirent l’humble beauté que l’on torture.
Le long du mur, vers l’en bas,
il faut descendre par la paroi
du vertige, vers la cendre, la multitude
des yeux brûlés à la cime abolie,
au fond du désespoir,
qu’humecte une goutte
d’espérance, où l’abîme rencontre l’abîme,
quand le rien étreint l’infini.

Jean Mambrino 1923-2012

 

  Les ténèbres de l’espérance (Arfuyen, 2007)

‘Cendres’

Au centre du poème il y a un autre poème, au centre du centre il y a une absence, au centre de l’absence il y a mon ombre.

Alejandra Pizarnik

Cendres 

Nous avons dit des paroles,
des paroles pour réveiller les morts,
des paroles pour faire un feu,
des paroles pour pouvoir nous asseoir
et sourire.

Nous avons créé le sermon
de l’oiseau et de la mer,
le sermon de l’eau,
le sermon de l’amour.

Nous nous sommes agenouillés
et avons adoré de longues phrases
comme le soupir de l’étoile,
des phrases comme des vagues
des phrases comme des ailes.

Nous avons inventé de nouveaux noms
pour le vin et pour le rire,
pour les regards et leurs terribles
chemins.

Moi à présent je suis seul(e)
– comme l’avare délirant(e)
sur sa montagne d’or –
et je lance des paroles vers le ciel
mais je suis seul(e)
et je ne peux dire à mon aimée
ces paroles qui me font vivre.

Alejandra Pizarnik 1936-1972

 

Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet

‘Coup de foudre’

Signes et indices il y eut,
illisibles, mais quelle importance.

Coup de foudre

Convaincus sont-ils, tous les deux,
qu’un sentiment soudain les avait réunis.
Belle est cette certitude
mais plus belle est l’incertitude.

Et puisqu’ils ne se sont jamais connus avant,
rien entre eux, le croient-ils, n’est jamais arrivé.
Mais qu’en pensent les rues, escaliers et couloirs
où, depuis si longtemps, ils pouvaient se croiser ?

J’aimerais leur demander
s’ils ne se souviennent pas –
peut-être, dans ce tourniquet,
autrefois, l’un et l’autre, face à face ?
quelque « pardon » dans la cohue ?
« vous faites erreur » au téléphone ?
Mais je sais bien ce qu’ils diront.
Non, rien, aucun souvenir.

Ils seraient étonnés d’apprendre
que, depuis un moment déjà,
le hasard jouait avec eux.

Pas tout à fait prêt encore
à se faire destin pour eux,
il les poussait, les éloignait,
et les croisait en chemin
pour s’écarter aussitôt
en rigolant sous cape.

Signes et indices il y eut,
illisibles, mais quelle importance.

Qui sait, il y a trois ans peut-être,
sinon mardi dernier,
une feuille avait volé
d’une épaule vers l’autre ?
On avait ramassé quelque chose de perdu ?
Un ballon peut-être, déjà
dans les buissons de l’enfance ?

Des verrous il y avait, des sonnettes
où, bien avant l’heure dite,
un toucher s’allongeait sur un autre toucher ?
Deux valises, côte à côte, au vestiaire ?
Un rêve identique, une nuit,
aussitôt effacé le matin ?

Tout début, c’est très clair,
n’est jamais qu’une suite,
et le livre des événements
toujours ouvert au milieu.

Wislawa Szymborska 1923-2012

in Vue avec un grain de sable (1996)