Flâner entre le rêve et le poème… Ouvrir la cage aux arpèges… Se noyer dans un mot… S'évaporer dans les ciels d'un tableau… Prendre plaisir ou parfois en souffrir… Sentir et ressentir… Et puis le dire – S'enivrer de beauté pour se forcer à croire !
Celui qui entre par hasard dans la demeure d’un poète Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui Que chaque nœud du bois renferme davantage De cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt Il suffit qu’une lampe pose son cou de femme À la tombée du soir contre un angle verni Pour délivrer soudain mille peuples d’abeilles Et l’odeur de pain frais des cerisiers fleuris Car tel est le bonheur de cette solitude Qu’une caresse toute plate de la main Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes La légèreté d’un arbre dans le matin.
Combien de fois aurai-je dit ou écrit, empruntant l’expression à mon cher Cioran, que j’étais poète par tous les vers que je n’avais jamais écrits ? Combien de fois, l’âme bouleversée, aurai-je rêvé, le temps d’une lecture – et d’une relecture, pour faire durer et l’illusion et le plaisir –, être l’auteur des vers qui m’emportaient vers un ailleurs dont je ne supposais même pas l’existence ? A l’heure même où je franchis une énième dizaine de mes années, me croyant enfin hors d’atteinte, je découvre la poésie de Colette Gibelin.
Qui au bout des ans resterait sourd à son exhortation ?
Que faire maintenant ? N’attends pas le soleil, invente-le N’attends pas que la vie s’épanouisse étreins-la
Fais simplement ta part de colibri avec ténacité Accueille en toi les lumières du silence Continue le chemin même si raboteux Une source neuve jaillit à chacun de tes pas
Touché ! En plein coeur.
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Entre doute et ferveur (extrait)
Au-delà de la mer, disais-tu, quelles lumières ? Vers quel destin de pierre et de sable tourner des visages creusés par la brûlure d’exister ? Le vent tournoie. Le vent fait vibrer l’impossible, violon pour la soif, jungle verte dans l’ocre désert.
Au-delà, je répète au-delà, pour savourer le mot dans ses contours d’eau pure, Au-delà, c’est déjà dire le grand saut dans l’aube libre aux senteurs d’oasis. Et le rêve revient s’accroche comme lierre aspire la sève pour la pulpe à venir Toujours, la pulpe est à venir. Demain sera de menthe et de jasmin Demain peut-être ?
La mer, franchir la mer, la mémoire et l’exil. Le jour palpite comme une île, minuscule cœur de l’immensité.
Depuis longtemps les grands oiseaux ont pris le large, aile sauvage et magnifique envol. Atteindront-ils l’Eldorado qui danse, feu follet, danse dans le regard chargé de tant de brume et se perd au lointain ?
Au-delà de la mer comme un mirage à l’infini, cette terre brûlée en attente de pluie. Interminable combat des vivants pour que s’installe une clarté vivace. Lancinante espérance.
Dans l’ombre de tes yeux j’ai vu passer tous les instants du vivre, noires blessures, éclats du soleil, chemins d’herbes et de poussière, Et tu rayonnais malgré la détresse.
Si la mort est au bout du chemin, qu’elle soit l’estuaire où la rivière abandonne ses boues pour entrer, nue, dans l’océan.
Au-delà des mers, disais-tu, Quelles sources nouvelles ?
Si je m’endormais au cœur du Rien dans des confins rongés d’eaux grises Si je naissais dans des berceaux taillés dans le cœur des géants Si j’avais le soleil pour dais, la nuit pour traîne et si le cœur Du Monde résonnait avec les oiseaux sauvages dans mon cœur
Alors peut-être au centre de tout naîtrait une rose Non plus un cri, mais une fleur vive dans un jardin Et toutes les rumeurs, le bruit du ressac, le train des houles Se tairaient pour une seule rose et son parfum.
Les arbres morts reverdiraient pour remonter dans leur voyage Pour annoncer que sur les plages les hauts nuages et les vents Ne croient plus aux Dieux morts, que tout revit dans la durée D’une fleur d’un seul jour, que le temps partage le temps,
Et que tout continue et que tout recommence Que l’intérieur regarde et parle et refleurit Dans le silence revenu où l’on entend battre une rose.
Un jour quand nous dirons : “c’était le temps du soleil, Vous souvenez- vous, il éclairait la moindre famille, Et aussi bien la femme âgée que la jeune fille étonnée, Il savait donner leur couleur aux objets dès qu’il se posait. Il suivait le cheval coureur et s’arrêtait avec lui, C’était le temps inoubliable où nous étions sur la Terre, Où cela faisait du bruit de faire tomber quelque chose, Nous regardions alentour avec nos yeux connaisseurs, Nos oreilles comprenaient toutes les nuances de l’air Et lorsque le pas de l’ami s’avançait nous le savions, Nous ramassions aussi bien une fleur qu’un caillou poli. Le temps où nous ne pouvions attraper la fumée, Ah ! c’est tout ce que nos mains sauraient saisir maintenant”.
J’écoute le bruit de l’eau qui tombe dans mon sommeil. Les mots tombent comme l’eau moi je tombe. Je dessine dans mes yeux la forme de mes yeux, je nage dans mes eaux, je me dis mes silences. Toute la nuit j’attends que mon langage parvienne à me configurer. Et je pense au vent qui vient à moi, qui demeure en moi. Toute la nuit, j’ai marché sous la pluie inconnue. On m’a donné un silence plein de formes et de visions (dis-tu). Et tu cours désolée comme l’unique oiseau dans le vent.
in L’Enfer musical, – Ypsilon éditeur – 10/2012. – Traduction : Jacques Ancet.
La liberté de la forme n’en contrarie jamais l’harmonieuse proportion. Rien n’est plus touchant de douceur rêveuse que la fin, lorsque la musique, laissant de côté toute description, toute anecdote, devient le sentiment même qui en inspire l’émotion. Ce sont des minutes très rares dans l’œuvre d’un artiste.
Quand Claude Debussy endosse le costume de critique musical, sa plume n’invite pas la flagornerie et la complaisance. Voilà qui confère un poids tout particulier à ces lignes qu’il rédige en 1913 à propos du ‘Poème’ composé par Ernest Chausson en 1896 à l’intention de son ami le grand violoniste belge Eugène Ysaÿe.
C’est une nouvelle d’Ivan Tourgueniev, « Le chant de l’amour triomphant », qui a inspiré cette oeuvre. – Chausson avait initialement choisi ce titre pour sa composition mais il finit par la rebaptiser ‘Poème’.
Le romancier russe était très épris de la cantatrice Pauline Garcia qu’il avait connue à Moscou en 1841 ; mais de retour en France elle préféra épouser Louis Viardot, patronyme sous lequel on la connaît mieux aujourd’hui. Peine et obstination conduisirent, certes, Tourgueniev à l’écriture de cette nouvelle empreinte d’onirisme et de surnaturel, mais chose plus extraordinaire, le romancier fit bâtir son séjour français au plus près du pavillon des Viardot.
Pauline Garcia-Viardot 1821-1910
Il semblerait que Chausson n’ait pas rencontré Tourgueniev, mais la lecture qu’il fit de sa nouvelle et les liens d’amitié qu’il entretenait avec les Viardot, ont sans doute favorisé chez lui une perception particulière de ce drame amoureux qui, bien que situé par le nouvelliste au coeur de l’Italie du XVIème siècle, ne saurait dissimuler son caractère autobiographique..
Le concerto est réduit à un unique mouvement à l’intérieur duquel s’enchainent les trois sections qui le constituent :
Le ton intime et sombre qui domine le début de l’oeuvre, – Lento e misterioso –, offrant déjà son entrée au mystère, laissera la place, après la cadence méditative du violon, à un ciel mélodique plus propice à l’espérance. Le deuxième mouvement, bien qu’animé, n’échappe pas pour autant au climat de tension déjà installé. Le mystère demeure présent en filigrane durant le concerto tout entier. Avec un lyrisme maîtrisé, sans effusion, ni excès de virtuosité, le finale conduit l’oeuvre à une forme d’apaisement propice à l’espérance. « La musique devient le sentiment même qui en inspire l’émotion ».
Béatrice Cadrin, musicologue québécoise, résume ainsi, citant l'auteur, la nouvelle de Tourgueniev :Dans ce récit ambigu, empreint d’une atmosphère sombre et mystérieuse, un jeune homme, de retour en Italie après un long voyage au Moyen Orient, emploie des enchantements ésotériques inquiétants pour tenter de reconquérir son ancienne flamme et de l’enlever à son mari.
Ses nouveaux pouvoirs se manifestent dès le premier soir, alors qu’il joue sur un « violon hindou » à trois cordes « une mélodie passionnée, large comme l'espace, aussi coulante et sinueuse que le serpent qui avait enveloppé de sa peau le haut du manche. Et elle resplendissait d'une telle flamme, vibrait d'une telle joie triomphante que Fabius et Valéria sentirent leur cœur se serrer et que des larmes jaillirent de leurs yeux… »
La poésie de Barbara Auzou jumelle la grâce fragile d’un papillon et l’état d’être du visionnaire.
Ile Eniger – Préface de Grand comme – éditions unicité / 2024
Grand comme (extraits : pages 94 à 96)
vivre au fond est une énigme sur une route d’herbes et d’encres sauvages nous avons grandi trop vite dans d’illusoires jardins aux lèvres nos harmonicas comme seuls accordéons de voyage
on nous a dit il n’y a rien dans l’orbite des pierres passez votre chemin on nous a dit la rose évasive s’évanouit au matin soyons quittes on nous a dit que l’invasion du lierre étouffait l’amour et la peau de chagrin que la rosée excite
on a feuilleté herbiers et dictionnaires cherchant à comprendre en vain la belle inquiète son parfum de romarin sa beauté ordinaire qui s’invite parfois en nos mains pourtant une étoile au loin s’accroche à son dernier empire assommée de petit matin et elle t’empoignera tout à l’heure par les pans de ta veste par les plis de ton cœur et par les très longs cheveux de la conscience claire tu verras alors danser sans la moindre peine tout ce que la vie promet de mort et les formidables efforts pour la combler depuis le premier jour
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
Derrière le plus simple arrondi, incomplet certes, d’une seule lettre de l’alphabet on peut parfois trouver un émouvant poème, chargé de messages, de son siècle ou d’un autre plus lointain, poissé du sang séché des braves, qu’un inoubliable poète mu par son espérance composa un jour outragé sur les bords libres de la Loire :
« C »
Qu’un musicien à la sensibilité exacerbée se fasse complice du poète, qu’il revête sa poésie d’un habit de mélodie…
Qu’un ténor, d’une douce et ondulante inflexion, unisse ces deux voix…
Et nos âmes oublieuses franchissant les ponts de notre Loire, traverseront aussi les combats douloureux de notre histoire et les souffrances de nos ainés.
Quand les vers sont d’Aragon et la musique de Poulenc, les drames que pudiquement ils racontent paraissent plus émouvants encore.
Quand Hugues Cuénod les chante, une larme pourrait bien nous échapper… de nos temps lointains venue.
C
J’ai traversé Les Ponts-de-Cé C’est là que tout a commencé
Une chanson des temps passés Parle d’un chevalier blessé,
D’une rose sur la chaussée Et d’un corsage délacé,
Du château d’un duc insensé Et des cygnes dans les fossés,
De la prairie où vient danser Une éternelle fiancée,
Et, j’ai bu comme un lait glacé Le long lai des gloires faussées.
La Loire emporte mes pensées Avec les voitures versées,
Et les armes désamorcées, Et les larmes mal effacées,
Oh ! ma France ! ô ma délaissée ! J’ai traversé Les Ponts-de-Cé.
Caresser l’obscur S’enfoncer dans la nostalgie du marais Retrouver l’instant
Où les poissons ensevelis Se redéploient en milans en effraies Dans l’odeur des vagues figées
Le ragondin sortant des roseaux Avale un quartier de lune Puis s’endort à même l’immense bruissement Que propagent mille lieues à la ronde Les canaux de sang aux anciens flux et reflux Qui se souviennent Qui viennent
Toute confidence exige d’être méritée. (Jean-Claude Pirotte – Cavale)
Même si tout s’arrêtait là…
Même si tout s’arrêtait là, Au dernier souffle, à la fosse, à la cendre, Même s’il me fallait descendre Ces escaliers qui ne conduisent nulle part,
Cela valait la peine d’être né, D’avoir bu à longs traits le vin de l’existence, D’avoir connu des joies et des douleurs intenses, D’avoir aimé, d’avoir lutté, d’avoir pleuré.
Je n’ai pourtant pas fait des étincelles, Rien que ces choses que l’on dit très ordinaires. Mes fautes ne sont pas des actes mais des manques. Je confesse médiocrité.
Mais j’ai parfois marché sur l’eau, flotté dans l’air, Je me suis vu sur la plus haute vague, J’ai respiré un peu d’éternité.
S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Un peu de Fleurs du mal
Quelque chose à fumer
S’il vous plaît, Monsieur Baudelaire
Ça peut pas faire de mal
C’est du rêve imprimé.
Serge Reggiani – chanson ‘Monsieur Baudelaire’
Serge Reggiani dit Baudelaire :
‘Les bienfaits de la Lune’
– Petit poème en prose XXXVII –
La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit : « Cette enfant me plaît. »
Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s’étendit sur toi avec la tendresse souple d’une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C’est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer.
Cependant, dans l’expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute cette lumière vivante pensait et disait : « Tu subiras éternellement l’influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j’aime et ce qui m’aime : l’eau, les nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l’eau informe et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l’amant que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d’une voix rauque et douce !
« Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j’ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l’eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu’ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d’une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie. »
Et c’est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.
J’arrive au bord de la falaise, c’est la terminaison du temps. Mes derniers pas sur la planète ne font pas retourner l’oiseau.
Jamais le jour ne fut si beau avec ses arbres que mordorent les automnes et les crépuscules.
Nous déjeunons sous un reste d’ombrage parmi les brises au langage inaudible en qui se perd le peu que nous disons.
Le ciel n’est plus voilé que dans nos yeux. Laissons voguer l’abeille encore quand déjà ce n’est plus pour nous.
Jean Grosjean 1912-2006
Adieu le cornouiller sanguin, le muflier rouge sur la pente, l’éventail du mirobolant, les degrés de l’escalier courbe et l’art du chemin transversal.
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Les sueurs, les travaux et les pluies n’ont donc fait ce jardin tranquille avec son balustre à sédum entre la rose et les fraisiers que pour le quitter comme un rêve.
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Le vent caressait les feuillages ici moins tristement qu’ailleurs.
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Quitter ce lieu me fend le cœur et c’est de mourir que je meurs.
Il faut fuir par une échelle de soie, le long des murailles lisses, hors du vaste Château où règne la Mort étincelante, la fête noire des cris zébrés de silence, qui dévastent et déchirent l’humble beauté que l’on torture. Le long du mur, vers l’en bas, il faut descendre par la paroi du vertige, vers la cendre, la multitude des yeux brûlés à la cime abolie, au fond du désespoir, qu’humecte une goutte d’espérance, où l’abîme rencontre l’abîme, quand le rien étreint l’infini.
Au centre du poème il y a un autre poème, au centre du centre il y a une absence, au centre de l’absence il y a mon ombre.
Alejandra Pizarnik
Cendres
Nous avons dit des paroles, des paroles pour réveiller les morts, des paroles pour faire un feu, des paroles pour pouvoir nous asseoir et sourire.
Nous avons créé le sermon de l’oiseau et de la mer, le sermon de l’eau, le sermon de l’amour.
Nous nous sommes agenouillés et avons adoré de longues phrases comme le soupir de l’étoile, des phrases comme des vagues des phrases comme des ailes.
Nous avons inventé de nouveaux noms pour le vin et pour le rire, pour les regards et leurs terribles chemins.
Moi à présent je suis seul(e) – comme l’avare délirant(e) sur sa montagne d’or – et je lance des paroles vers le ciel mais je suis seul(e) et je ne peux dire à mon aimée ces paroles qui me font vivre.
Alejandra Pizarnik 1936-1972
Las aventuras perdidas (1958) – Œuvres (Ypsilon, 2022) – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet
Signes et indices il y eut, illisibles, mais quelle importance.
Coup de foudre
Convaincus sont-ils, tous les deux, qu’un sentiment soudain les avait réunis. Belle est cette certitude mais plus belle est l’incertitude.
Et puisqu’ils ne se sont jamais connus avant, rien entre eux, le croient-ils, n’est jamais arrivé. Mais qu’en pensent les rues, escaliers et couloirs où, depuis si longtemps, ils pouvaient se croiser ?
J’aimerais leur demander s’ils ne se souviennent pas – peut-être, dans ce tourniquet, autrefois, l’un et l’autre, face à face ? quelque « pardon » dans la cohue ? « vous faites erreur » au téléphone ? Mais je sais bien ce qu’ils diront. Non, rien, aucun souvenir.
Ils seraient étonnés d’apprendre que, depuis un moment déjà, le hasard jouait avec eux.
Pas tout à fait prêt encore à se faire destin pour eux, il les poussait, les éloignait, et les croisait en chemin pour s’écarter aussitôt en rigolant sous cape.
Signes et indices il y eut, illisibles, mais quelle importance.
Qui sait, il y a trois ans peut-être, sinon mardi dernier, une feuille avait volé d’une épaule vers l’autre ? On avait ramassé quelque chose de perdu ? Un ballon peut-être, déjà dans les buissons de l’enfance ?
Des verrous il y avait, des sonnettes où, bien avant l’heure dite, un toucher s’allongeait sur un autre toucher ? Deux valises, côte à côte, au vestiaire ? Un rêve identique, une nuit, aussitôt effacé le matin ?
Tout début, c’est très clair, n’est jamais qu’une suite, et le livre des événements toujours ouvert au milieu.
Car le poète est un four à brûler le réel. De toutes les émotions brutes qu’il reçoit, il sort parfois un léger diamant d’une eau et d’un éclat incomparables. Voilà toute une vie comprimée dans quelques images et quelques phrases. Pierre Reverdy