Être amoureux, c’est…

Heureux les amoureux. Sur les montagnes russes.

Jacques Prévert – Paroles

Tout un monde d’amour éclos dans un regard.

Lamartine – La chute d’un ange – XII vision (1838)

Francisco Luis Bernardez  (Argentine 1900-1978)

« Être amoureux… »

Être amoureux, mes amis, c’est trouver le nom exact de la vie.
C’est tomber enfin sur le mot qu’il faut pour affronter la mort.
C’est retrouver la clé cachée qui ouvre la prison ou l’âme est retenue captive.
C’est respirer le vent du large qu’on respire au-delà de la chair.
C’est contempler du haut de la personne la raison des blessures.
C’est déceler dans des yeux un regard vrai qui nous regarde.
C’est écouter dans une bouche sa propre voix profondément répétée.
C’est surprendre dans des mains cette chaleur de la parfaite alliance.
C’est pressentir que, pour toujours, la solitude de notre ombre est vaincue.

Être amoureux, mes amis, c’est découvrir ou s’unissent corps et âmes.
C’est deviner dans le désert la voix cristalline d’une eau vive qui nous appelle.
C’est voir la mer du haut de la tour où est restée prisonnière notre enfance.
C’est reposer ses yeux tristes sur un paysage de cigognes et de cloches.
C’est occuper un territoire où cohabitent les parfums et les armes.
C’est dicter sa loi à chaque rose et en même temps la recevoir de son épée.
C’est prendre les sentiments pour un brasier qui jaillit du cœur.
C’est maîtriser la lumière du feu et en même temps être esclave de la flamme.
C’est comprendre la conversation intime du cœur et de la distance.
C’est trouver le chemin qui mène au royaume de la musique absolue.   […]

Estar enamorado, amigos, es encontrar el nombre justo de la vida.
Es dar al fin con la palabra que para hacer frente a la muerte se precisa.

Es recobrar la llave oculta que abre la cárcel en que el alma está cautiva.
[Es levantarse de la tierra con una fuerza que reclama desde arriba.]
Es respirar el ancho viento que por encima de la carne se respira.
Es contemplar desde la cumbre de la persona la razón de las heridas.
Es advertir en unos ojos una mirada verdadera que nos mira.
Es escuchar en una boca la propia voz profundamente repetida.
Es sorprender en unas manos ese calor de la perfecta compañía.
Es sospechar que, para siempre, la soledad de nuestra sombra está vencida.

Estar enamorado, amigos, es descubrir dónde se juntan cuerpo y alma.
Es percibir en el desierto la cristalina voz del río que nos llama.
Es ver el mar desde la torre donde ha quedado prisionera nuestra infancia.
Es apoyar los ojos tristes en un paisaje de cigüeñas y campanas.
Es ocupar un territorio donde conviven los perfumes y las armas.
Es dar la ley a cada rosa y al mismo tiempo recibirla de su espada.
Es confundir el sentimiento con una hoguera que del pecho se levanta.
Es gobernar la luz del fuego y al mismo tiempo ser esclavo de la llama.
Es entender la pensativa conversación del corazón y la distancia.
Es encontrar el derrotero que lleva al reino de la música sin tasa.

[Estar enamorado, amigos, es adueñarse de las noches y de los días.
Es olvidar entre los dedos emocionados la cabeza distraída.
Es recordar a Garcilaso cuando se siente la canción de una herrería.
Es ir leyendo lo que escriben en el espacio las primeras golondrinas.
Es ver la estrella de la tarde por la ventana de una casa campesina.
Es contemplar el tren que pasa por la montaña con las luces encendidas.
Es comprender perfectamente que no hay fronteras entre el sueño y la vigilia.
Es ignorar en qué consiste la diferencia entre pena y alegría.
Es escuchar a medianoche la vagabunda confesión de la llovizna.
Es divisar en las tinieblas del corazón una pequeña lucecita.

Estar enamorado, amigos, es padecer espacio y tiempo con dulzura.
Es despertarse en la mañana con el secreto de las flores y las frutas.
Es liberarse de sí mismo y estar unido con las otras criaturas.
Es no saber si son ajenas o si son propias las lejanas amarguras.
Es remontar hasta la fuente las aguas turbias del torrente de la angustia.
Es compartir la luz del mundo y al mismo tiempo es compartir la noche obscura.
Es asombrarse y alegrarse de que la luna todavía sea luna.
Es comprobar en cuerpo y alma que la tarea de ser hombre es menos dura.
Es empezar a decir siempre y en adelante no volver a decir nunca.
Y es además, amigos míos, estar seguro de tener las manos puras.
]

Fulgurances – XXXVI – Terre nue

Roman Bozhkov

La terre est nue

La terre est nue,
et l’âme hurle à l’horizon pâle
comme une louve famélique. Que cherches-tu,
poète, dans le couchant ?

amère marche, car le chemin
est lourd à mon cœur ! le vent glacé,
et la nuit qui survient, et l’amertume
de la distance !… Sur le chemin blanc

quelques arbres transis font une tache noire ;
sur les monts lointains
il y a de l’or et du sang… Le soleil est mort… Que
cherches-tu,
poète, dans le couchant ?

« Galeries »
in ‘Champs de Castille, précédé de Solitudes, Galeries et autres poèmes et suivi de Poésies de la guerre’ – Préface de Claude Esteban – Traduction de Sylvie Léger et Bernard Sesé –  (Gallimard)

Antonio Machado Séville 1875 – Collioure 1939

Desnuda está la tierra.

Desnuda está la tierra,
y el alma aúlla al horizonte pálido
como loba famélica. ¿Qué buscas,
poeta, en el ocaso?

¡Amargo caminar, porque el camino
pesa en el corazón! ¡El viento helado,
y la noche que llega, y la amargura
de la distancia!… En el camino blanco

algunos yertos árboles negrean;
en los montes lejanos
hay oro y sangre… El sol murió… ¿Qué buscas,
poeta, en el ocaso?

Soledades, galerías y otros poemas, 1903

Fulgurances – XXXV – ‘Demain’

Ignacio ZuloagaMademoiselle Souty

« Demain » Le mot
Allait, délié, vacant,
Sans poids dans le vent,
Si dénué d’âme et de corps,
De couleur, de baiser,
Que je l’ai laissé passer
Près de moi aujourd’hui.
Mais soudain toi
Tu as dit : « Moi, demain… »
Et tout s’est peuplé
De chair et de drapeaux.
Sur moi se précipitaient
Les promesses
Aux six cents couleurs,
Avec des robes à la mode,
Nues, mais toutes
Chargées de caresses.
En train ou en gazelles
M’arrivaient – aigus,
Sons de violons –
Des espoirs ténus
De bouches virginales.
Ou rapides et grandes
Comme des navires, de loin,
Comme des baleines
Depuis des mers distantes,
D’immenses espérances
D’un amour sans final.
Demain ! Quel mot
vibrant, tendu
D’âme et de chair rose,
Corde de l’arc
Où tu posas, si effilée,
Arme de vingt années,
La flèche la plus sûre
Quand tu as dis : « Moi… »

Pedro Salinas 1891-1951

 

in La voz a ti debida, 1933 


« La voix qui t’est due »
Traduit de l’espagnol par Bernard Sesé
(Le Calligraphe -1982)

 

 

«Mañana». La palabra
iba suelta, vacante,
ingrávida, en el aire,
tan sin alma y sin cuerpo,
tan sin color ni beso,
que la dejé pasar
por mi lado, en mi hoy.
Pero de pronto tú
dijiste: «Yo, mañana…»
Y todo se pobló
de carne y de banderas.
Se me precipitaban
encima las promesas
de seiscientos colores,
con vestidos de moda,
desnudas, pero todas
cargadas de caricias.
En trenes o en gacelas
me llegaban —agudas,
sones de violines—
esperanzas delgadas
de bocas virginales.
O veloces y grandes
como buques, de lejos,
como ballenas
desde mares distantes,
inmensas esperanzas
de un amor sin final.
¡Mañana! Qué palabra
toda vibrante, tensa
de alma y carne rosada,
cuerda del arco donde
tú pusiste, agudísima,
arma de veinte años,
la flecha más segura
cuando dijiste: «Yo…»

« Faut-il qu’il m’en souvienne… »

Billet publié sur « Perles d’Orphée » le 22/03/2013

Pont Mirabeau - plaque

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire          1880-1918

 

 

in  Alcools – 1913

 

 

 

Illustration musicale : « Georgia » – Charles Lloyd (saxophone)

Fulgurances XXXIV – Inexorable

Roberto Juarroz 1925-1995

Chacun s’en va comme il peut,
les uns la poitrine entrouverte,
les autres avec une seule main,
les uns la carte d’identité en poche,
les autres dans l’âme,
les uns la lune vissée au sang
et les autres n’ayant ni sang, ni lune, ni souvenirs.

Chacun s’en va même s’il ne peut,
les uns l’amour entre les dents,
les autres en se changeant la peau,
les uns avec la vie et la mort,
les autres avec la mort et la vie,
les uns la main sur l’épaule
et les autres sur l’épaule d’un autre.

Chacun s’en va parce qu’il s’en va,
les uns avec quelqu’un qui les hante,
les autres sans s’être croisés avec personne,
les uns par la porte qui donne ou semble donner sur le chemin,
les autres par une porte dessinée sur le mur ou peut-être dans l’air,
les uns sans avoir commencé à vivre
et les autres sans avoir commencé à vivre.

Mais tous s’en vont les pieds attachés,
les uns par le chemin qu’ils ont fait,
les autres par celui qu’ils n’ont pas fait
et tous par celui qu’ils ne feront jamais.

Poésie verticale (Fayard, 1989)
Traduction de l’espagnol (Argentine) par Roger Munier

Cada uno se va como puede,
unos con el pecho entreabierto,
otros con una sola mano,
unos con la cédula de identidad en el bolsillo,
otros en el alma,
unos con la luna atornillada en la sangre
y otros sin sangre, ni luna, ni recuerdos.

Cada uno se va aunque no pueda,
unos con el amor entre dientes,
otros cambiándose la piel,
unos con la vida y la muerte,
otros con la muerte y la vida,
unos con la mano en su hombro
y otros en el hombro de otro.

Cada uno se va porque se va,
unos con alguien trasnochado entre las cejas,
otros sin haberse cruzado con nadie,
unos por la puerta que da o parece dar sobre el camino,
otros por una puerta dibujada en la pared o tal vez en el aire,
unos sin haber empezado a vivir
y otros sin haber empezado a vivir.

Pero todos se van con los pies atados,
unos por el camino que hicieron,
otros por el que no hicieron
y todos por el que nunca harán.

Segunda Poesía vertical (69 – II)

Fulgurances – XXXII – Même Lui… ?

Gustave Doré – Bible illustrée

.« Un jour où je doutais de moi », dit Dieu,
« je suis allé chez mon ami Shakespeare,
puis je me suis rendu
au domicile de Rembrandt,
qui se peignait couvert de rides.
Avant de retrouver mon royaume incertain,
j’ai salué l’enfant Mozart,
à qui j’ai apporté
un clavecin tout neuf.
Ces trois visites m’ont suffi
pour m’accepter un peu. »

Alain Bosquet 1919-1998

 

in Le tourment de Dieu (Gallimard -1986)

Ode à la manivelle

Dans un siècle dont tant de livres disent les noirceurs alors que ne s’y opposent souvent que des simplismes à la ‘Coué’, l’œuvre de Dhôtel s’avance un peu seule et sans tapage vers cette raie de lumière sous la porte qu’il y a au fond de chacun de nous.

Jean Grosjean

Ode à la manivelle

Le joueur d’orgue
de barbarie monologuait :
« Puisque vous ne comprenez rien
je dois tout vous expliquer.

En haut de mes gammes les coquelicots
vers le milieu les bleuets
en profondeur les roses noires.
Mais les fleurs toutes ensemble
ne sont là que pour éclairer
les lignes vives de l’amour.

Sur la première portée
s’impriment les pieds nus
de la fille irremplaçable.
La seconde garde le reflet
de ses charmes et sourires
tandis qu’au fond de l’azur fin
après cent tours de manivelle
dans un silence apparaît
son ravissant corps dévêtu… »

André Dhôtel 1900-1991

 

 

in Poèmes comme ça (Editions Le temps qu’il fait)

Tour de manivelle

« – et de quel instrument jouez-vous monsieur
qui vous taisez et qui ne dites rien ? »

L’orgue de Barbarie

« Moi le joue du piano
disait l’un,
moi le joue du violon
disait l’autre,
moi de la harpe moi du banjo
moi du violoncelle
moi du biniou … moi de la flûte
et moi de la crécelle. »
Et les uns les autres parlaient parlaient
parlaient de ce qu’ils jouaient.
On n’entendait pas la musique
tout le monde parlait
parlait parlait
personne ne jouait
mais dans un coin un homme se taisait :
« et de quel instrument jouez-vous monsieur
qui vous taisez et qui ne dites rien ? »
lui demandèrent les musiciens.
« Moi je joue de l’orgue de Barbarie
et je joue du couteau aussi »
dit l’homme qui jusqu’ici
n’avait absolument rien dit
et puis il s’avança le couteau à la main
et il tua tous les musiciens
et il joua de l’orgue de Barbarie
et sa musique était si vraie
si vivante et si jolie
que la petite fille du maître de la maison
sortit de dessous le piano
où elle était couchée endormie par ennui
et elle dit :
« Moi je jouais au cerceau
à la balle au chasseur
je jouais à la marelle
je jouais avec un seau
je jouais avec une pelle
je jouais au papa et à la maman
je jouais à chat perché
je jouais avec mes poupées
je jouais avec une ombrelle
je jouais avec mon petit frère
avec ma petite sœur
je jouais au gendarme
et au voleur
mais c’est fini fini fini
je veux jouer à l’assassin
je veux jouer de l’orgue de Barbarie. »
Et l’homme prit la petite fille par la main
et ils s’en allèrent dans les villes
dans les maisons dans les jardins
et puis ils tuèrent le plus de monde possible
après quoi ils se marièrent
et ils eurent beaucoup d’enfants.
Mais
l’aîné apprit le piano
le second le violon
le troisième la harpe
le quatrième la crécelle
le cinquième le violoncelle
et puis ils se mirent à parler parler
parler parler parler
on n’entendit plus la musique
et tout fut à recommencer !

Jacques Prévert – Paroles (1946)

Fulgurances – XXXI – Bouts de vie

Pour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.

J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.

J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.

J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.

Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant : je vous attends.

in Journal du scribe (Les Éperonniers – 1990)

Liliane WoutersBelgique 1930-2016

Pas rien, pas rien, le petit vent de l’aube,
Le petit rose du petit matin,
Changé en pourpre, en noir, en nuit de taupe.
Je suis la taupe et le ciel est lointain.

Pas rien, pas rien, les flaques sur la plage,
La dune blonde et la blonde clarté,
La mer sans fin et les vagues sans âges,
Nous n’y aurons dansé qu’un seul été.

Pas rien, pas rien, même si l’on décompte
Les vaches maigres, les années de chien.
J’aurai vécu tel jour, telle seconde
C’était trop peu mais ce ne fut pas rien.

in L’aloès (Luneau-Ascot – 1983)

Elle viendra – 19 – Préférence partagée

Emily sait quelque chose que les autres ne savent pas. Elle sait que nous n’aimerons jamais plus d’une poignée de personnes et que cette poignée peut à tout moment être dispersée, comme les aigrettes du pissenlit, par le souffle innocent de la mort. Elle sait aussi que l’écriture est l’ange de la résurrection.

Christian Bobin – La dame blanche (Gallimard / ‘L’un et l’autre’ – 2007)

Kitty Kielland (Norvège 1843–1914) – Un soir à Stokkavannet – 1890.

J’aime mieux me souvenir d’un Couchant
Que jouir d’une Aurore
Bien que l’un soit superbe oubli
Et l’autre réel.
.

Car il y a dans le départ un Drame
Que rester ne peut offrir –
Mourir divinement en une fois le soir –
Est plus aisé que décliner –

Emily Dickinson
Amherst (Massachusetts) 1830-1886

I’d rather recollect a setting
Than own a rising sun
Though one is beautiful forgetting—
And true the other one.

Because in going is a Drama
Staying cannot confer
To die divinely once a Twilight—
Than wane is easier—

in Car l’adieu c’est la nuit – Poésie Gallimard – 2007
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Malroux.

Fulgurances – XXVII – Errance

Edmond Jabès 1912-1991

J’ai quitté une terre qui n’était pas la mienne,
pour une autre, qui non plus, ne l’est pas.
Je me suis réfugié dans un vocable d’encre,
ayant le livre pour espace,
parole de nulle part,
étant celle obscure du désert.
Je ne me suis pas couvert la nuit.
Je ne me suis point protégé du soleil.
J’ai marché nu.
D’où je venais n’avait plus de sens.
Où j’allais n’inquiétait personne.
Du vent, vous dis-je, du vent.
Et un peu de sable dans le vent.

in Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format
Gallimard, 1989

Chanson de l’étranger

Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part. 

In Je bâtis ma demeure (1943-1957) – Gallimard

Fulgurances – XXVI – En redingote…

Os mortos de sobrecasaca

Havia a urn canto da sala um album de fotografias intolerâveis,
alto de muitos métros e velho de infinitos minutos,
em que todos se debruçavam
na alegria de zombar dos mortos de sobrecasaca.

Um verme principiou a roer as sobrecasacas indiferentes
e roeu as paginas, as dedicatôrias e mesmo a poeira dos retratos.
Sô näo roeu o imortal soluço de vida que rebentava
que rebentava daquelas paginas.

Poème extrait de Sentiment du monde
(Sentimento do mundo) – 1940

Carlos-Drummond de Andrade
(Brésil 1902-1987)

 

Source :
Contre-jour – Cahiers littéraires
– Neuf poèmes inédits en français –

Traduits du portugais par
Maria doCarmo Campos et Michel Peterson

Les morts en redingote

Il y avait dans un coin de la pièce un album de photographies intolérables,
haut de plusieurs mètres et vieux de minutes infinies,
où tous se penchaient
dans la joie de se moquer des morts en redingote.

Un ver a commencé à ronger les redingotes indifférentes
et à ronger les pages, les dédicaces et même la poussière des portraits.
La seule chose qu’il n’a pas rongée c’est l’immortel sanglot de vie qui sourdait
qui sourdait de ces pages-là.

‘Une sève’

Préexistante à la pensée et à l’acte, la poésie est un état, une source illimitée dans laquelle chacun peut puiser. – Ile Eniger

Poème extrait du recueil d’Ile Eniger : ‘Les pluriels du silence’
(Editions Chemins de plume – 2023)

Une sève

Je ne parle plus qu’avec le vent, le rinçage des pluies, la confiance des bêtes, la splendeur des étoiles, et cette terre-mère qui continue à porter, nourrir, aimer, malgré la bêtise-laideur-méchanceté de la grossière humanité. Les mots eux-mêmes sont ridicules, malingres, rabougris, inaboutis pour parler de cette bonté première qui, malgré nos errances, nos balbutiements, nos simagrées, toujours nous borde, nous accompagne. Une sève pourpre alimente l’arbre du vivre. Qu’importe la maigreur des jours, ses broussailles échevelées. Qu’importe les hordes, les hardes. La parole sauvage revendique sa place, sa voix. La résistance d’être. L’unique. 

Ile Eniger

 

 

 

La pluie… T’en souviens-tu ? (reprise)

Billet publié initialement le 30/11/2018

L’amour
Entre dedans douillet et dehors pluvieux
Entre instant de plaisir et tristesse annoncée
Entre les gouttes entre les larmes
Entre l’ivoire mélancolique d’un piano mouillé
Et l’encre nostalgique des mots blessés.
Le « blues »
Entre les vers de Francis Carco
Et les arpèges de Bill Evans.
La pluie… ?
Oui ! Je m’en souviens !

Andrei Krioutchenko (peintre de Paris)

Il pleut

À Éliane

Il pleut — c’est merveilleux. Je t’aime.
Nous resterons à la maison :
Rien ne nous plaît plus que nous-mêmes
Par ce temps d’arrière-saison.

Il pleut. Les taxis vont et viennent.
On voit rouler les autobus
Et les remorqueurs sur la Seine
Font un bruit… qu’on ne s’entend plus !

C’est merveilleux : il pleut. J’écoute
La pluie dont le crépitement
Heurte la vitre goutte à goutte…
Et tu me souris tendrement.

Je t’aime. Oh ! ce bruit d’eau qui pleure,
Qui sanglote comme un adieu.
Tu vas me quitter tout à l’heure :
On dirait qu’il pleut dans tes yeux.

Francis Carco
Francis Carco 1886-1958

Bill Evans (piano)

‘Remembering the rain’ 

Elle viendra – 18 – ‘Nocturne’

1, Place Léon-Paul Fargue – Paris 6ème

Léon-Paul Fargue est fait pour traverser ingénument, protégé par son rêve mélancolique, les plus tumultueux événements.  (Jean Zay)

‘Nocturne’

Un long bras timbré d’or glisse du haut des arbres
Et commence à descendre et tinte dans les branches.
Les fleurs et les feuilles se pressent et s’entendent.
J’ai vu l’orvet glisser dans la douceur du soir.
Diane sur l’étang se penche et met son masque.
Un soulier de satin court dans la clairière
Comme un rappel du ciel qui réjouit l’horizon.
Les barques de la nuit sont prêtes à partir.
D’autres viendront s’asseoir sur la chaise de fer.
D’autres verront cela quand je ne serai plus.
La lumière oubliera ceux qui l’ont tant aimée.

Nul appel ne viendra rallumer nos visages.
Nul sanglot ne fera retentir notre amour.
Nos fenêtres seront éteintes.
Un couple d’étrangers longera la rue grise.
Les voix
D’autres voix chanteront, d’autres yeux pleureront
Dans une maison neuve.
Tout sera consommé, tout sera pardonné,
La peine sera fraîche et la forêt nouvelle,
Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.

Léon-Paul Fargue 1876-1947 (Photo Man Ray)

 

in L’intransigeant du 18 juin 1932